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I. Voir Comptes rendus Acad. Sciences, t. LXXIX, p

LES PTOMAÏNES

Mes premières recherches confirmèrent ce point de vue théorique. Je parvins à retirer du liquide albumineux putréfié, coagulé par la chaleur après saturation, puis traité parla magnésie, outre de nombreux produits déjà signalés avant moi (phénol, pyrrol, leucine, acides lactique et butyrique, etc), une petite quantité d'alcaloïdes, les uns fixes, les autres volatils. La première mention de la formation constante de ces alcaloïdes au cours de la fermentation bactérienne des substances albuminoïdes, fut insérée dans le Traité de chimie appliquée à la physiologie, t. I, p. 253, que j'écrivais à cette époque'.

Pendant que ces recherches se poursuivaient à Paris, le professeur italien de médecine légale de Bologne, François Selmi, faisait, en partant d'un point de départ tout différent du mien, des observations qui finirent par le conduire indirectement aux mêmes conclusions.

En 1870, au cours d'une expertise médico-légale, Selmi relirait, par la méthode de Stas, des viscères d'un homme qu'on croyait avoir été empoisonné, un alcaloïde qu'il ne parvint à identifier avec aucun de ceux qui étaient alors connus. En 1871, nouvelle expertise de Selmi qui l'amenait aux mêmes conclusions. C'est alors que vint à sa pensée le soupçon que ces alcaloïdes pouvaient bien ne pas avoir été introduits criminellement durant la vie, qu'ils préexistaient peut-être dans les matières absorbées, ou qu'ils pouvaient s'être formés dans le cadavre.

Sous l'influence des théories alors régnantes qui attribuaient à tout alcaloïde naturel une origine végétale, Selmi

1. Ce volume a paru fin octobre 1873, quoique l'éditeur l'ait daté de 1674, pour ne pas lui donner le millésime d'une année déjà presque écoulée. J'y relatais le résultat d'expériences faites en 1871 et 1872.

pensa d'abord que les matières végétales alimentaires introduites durant la vie avaient apporté avec elles ces substances basiques; il examina les estomacs d'animaux tués en pleine digestion d'alimenis divers, et trouva dans ces viscères, avant comme après leur putréfaction, des traces d'alcaloïdes. Gomme conclusion de ces premières recherches, le 25 janvier et le 1°' février 1872, Selmi lut à l'Académie de Bologne un mémoire ayant pour titre : Sur l'existence de principes alcaloïdiques dans les viscères frais et putréfiés. Dans ce mémoire le savant italien conclut :

1° Que l'estomac des personnes ayant succombé à une mort naturelle contient des substances qui se comportent avec les réactifs comme le font certains alcaloïdes végétaux;

2° Que ces produits ne sont ni de la créatine, ni de la créatinine, ni de la tyrosine;

3° Que l'on retrouve des produits analogues dans l'alcool ayant servi à la conservation des pièces anatomiques.

Mais quelle est la véritable origine de ces substances? Ma realmente, dit-il, V alcaloïde riscontrato negli stojnachi lasciad a putrefare., era prodotto ddla putrefazione o vi sussiteva in precedenza del processo putrefattive? En un mot, ces produits alcaloïdiques préexistent-ils ou non dans les organes ou dans les matières alimentaires, et, en particulier, dans les matières végétales ? Préoccupé de cette dernière solution qui lui parut la plus probable, Selmi parvint à retirer de la farine et du pain une petite quantité de principes alcaloïdiques que leurs réactions générales rapprochaient des alcaloïdes classiques alors connus.

Ce n'est qu'en 1874 que, reprenant ses expériences en grand sur les cadavres exhumés, Selmi annonçait enfin définitivement qu'il se produit durant la putréfaction dr véri-

LES PTOMAÏNES

tables alcaloïdes oi^ganiques toxiques analogues aux alcaloïdes végétaux.

On voit donc que si les premières observations de Selmi sur la formation d'alcaloïdes putréfactifs ont été contemporaines des miennes, la différence de nos deux points de départ m'avait donné sur le savant italien cet avantage que, m' adressant directement et dès le début, aux matières albuminoïdes animales pures de tout mélange, je ne pouvais hésiter, et n'hésitai pas, à attribuer à la décomposition de ces matières l'origine des alcaloïdes que j'en extrayais après putréfaction dès 1872. Au contraire, la complexité du problème abordé par Selmi, la putréfaction des viscères humains, tout en lui permettant d'établir nettement l'existence dans les cadavres d'alcaloïdes véritables et vénéneux, lui laissait, encore en 1874, des doutes sur l'origine de ces alcaloïdes qu'il rechercha et retrouva dans le pain, la farine et d'autres substances alimentaires.

Aussi les objections ne manquèrent-elles pas à ces premières observations de Selmi : les alcaloïdes qu'il avait extrait des cadavres et de divers aliments provenaient, sans doute, comme il l'avait d'abord pensé lui-même, des matières végétales restées dans le tube digestif. Ils avaient pu être introduits sous forme de médicaments durant la vie. L'analyse élémentaire n'en avait pas été faite : n'étaient-ce pas plutôt quelques-uns de ces pseudo-alcaloïdes analogues à la créatine, à la leucine, etc., corps amidés plutôt qu'alcalis véritables, que Selmi n'avait pas su identifier avec des produits amidés déjà connus ? Les alcaloïdes qu'il signalait n'étaient-ils point simplement de la nevrine ou de la choline dérivées des lecithines ou d'autres composés azotés complexes analogues, grâce à la décomposition facile que

DÉCOL'VKRTK DES PTOMAÏNES ET DES LEUCOMAÏNES.

subissent ces principes sous l'action des bases et acides minéraux ? Ne pouvait-on supposer, comme pour le poison putride de Panum et la sepsine, que quelques-unes de ces substances, de ces matières extr actives actives, imprégnées de ^ triméthylamine ou d'amylamine, avaient pu être prises pour de vrais alcaloïdes? etc., etc. Ce n'est que dans un Mémoire adressé à l'Académie de Bologne le 6 décembre 1 877 que, répondant par des expériences définitives à ces diverses objections, Selmi annonçait enfin qu'il avait obtenu deux alcaloïdes, l'un fixe, l'autre volatil, en soumettant à la •putréfaction de /'albumine pure mise à l'abri de l'air.

On voit donc que ce n'est qu'en 1877 que Selmi reconnut définitivement que c'est bien la décomposition bactérienne des matières albuminoïdes qui est la véritable origine de ces alcaloïdes cadavériques qu'il avait entrevus d'abord au cours de ses expertises et recherches antérieures. Mais cette démonstration, et la méthode qui lui permettait d'établir cette origine, je les avais données moi-même plusieurs années auparavant. Le terrain d'où j'étais parti était solide et mes conclusions formelles et indiscutables : La fibrine de sang bien lavée, ou l'albumine d'ceuf coagulée, pures de toute matière végétale ou extractive, mises à putréfier dans l'eau à l'abri de l'air, m'avaient fourni, dès 1872, des alcaloïdes fixes et volatils à sels cristallisables, bien certainement dérivés des matières albuminoïdes, car, dans mes expériences, seules ces substances albuminoïdes avaient été soumises à l'action des bactéries.

Aussi, tout en reconnaissant que les travaux ininterrompus de Selmi ont donné à la partie de la toxicologie moderne relative aux alcaloïdes d'origine cadavérique une extension remarquable et des développements incontestés,

LES ptoma.ïnf:s.

on ne saurait méconnaître que plusieurs années avant lui, je n'aie observé et annoncé que toute matière albuminoïde soumise à l'action des ferments bactériens produit une série d'alcaloïdes nouveaux qui en dérivent par hydratation et perte d'acide carbonique.

L'un et l'autre, nous étudiâmes longtemps ces ptomaïnes : Selmi pour en connaître l'origine ; moi-môme pour en saisir la composition et les relations avec les autres produits de décomposition des corps albuminoïdes, car, dès le début, la méthode que j'avais suivie rendait leur origine albuminoïde évidente. Du reste, Selmi a toujours reconnu l'antériorité de mes observations. En 1875, il m'écrivait pour me demander comment j'avais été amené à annoncer dans mon T7'aité de chimie appliquée, que des alcaloïdes nouveaux se forment dans la fermentation bactérienne des matières protéiques. Je lui répondais en lui faisant part de mes résultats d'alors. Dans le mémoire qu'il publiait à l'Académie de Bologne (Séance du 12 décembre 1878), sur la genèse des alcaloïdes vénéneux gui se produisent dans les cadavres, après avoir insisté sur ce fait que c'est bien aux matières protéiques elles-mêmes que les ptomaïnes doivent leur origine, Selmi ajoute : « Sur ce point je dois rappeler que Armand Gautier, dans sa Chimie appliquée à la physiologie, avait déjà noté que les matières protéiques en se putréfiant fournissent, outre divers produits, une petite quantité d'alcalis organiques mal déterminés, en combinaison avec divers acides gras qui se forment contemporainement. » Et dans une lettre envoyée au Journal d'hygiène (30 juin 1881, vol. VI, p. 30S), à la demande du Directeur de ce journal qui le consultait au sujet de cette découverte, Selmi, plus expHcite encore, s'exprime ainsi (p. 306) :

I() DÉCOIiVEI\TE nus PTOMAÏNKS IT ni-S LEUCOMAÏNRS.

« La première constatation d' alcaloïdes se formant par la putréfaction de l'albimiine a été faite par M. A. Gautier, qui, à ce moment, n'a pas semblé cependant y attacher une grande importance. »

Je n'ai, en efTet, attaché à ces recherches qu'une importance secondaire tant que je n'y ai vu que des applications purement loxicologiques, et jusques au jour où je constatai que des alcaloïdes semblables se produisent dans les cellules de nos tissus au cours de la vie normale. Alors seulement, c'est-à-dire neuf ans après le début de mes recherches, j'ai compris que la formation de composés alcaloïdiques dans les organes de l'animal constituait une fonction générale jusque-là méconnue de la vie cellulaire ; j'ai vu les rapports des ptomaïnes et des leucomaïnes ; j'ai saisi comment l'économie pouvait, par fermentation an aérobie et perte d'acide carbonique, donner naissance à des corps de réduction, et je me suis attaché définitivement et avec confiance à cette conception qui venait éclairer d'un jour nouveau la physiologie et la médecine tout entière'.

Si je soulève ce point d'histoire, si je cherche à éclairer les origines de ces découvertes, ce n'est certes pas pour contester les droits et la valeur des travaux de F. Selmi. Ses recherches ont appelé définitivement l'attention du monde savant sur cette question alors nouvelle de la production des alcaloïdes cadavériques, question qu'il eut le mérite d'étudier et d'éclaircir dans ses nombreux et consciencieux mémoires. Ses découvertes sont la preuve

i. Toutefois, déjà en 187''i, dans ma Chimie appliquée à la physiologie, t. I, p. 264, je remarquais que l'économie est apte à produire normalement des substances alcaloïdiques, véritables bases saturant les acides énergiques, telles que la créatinine ou la cboline : « Ce sont là, ajoutaisje, des matià'es représentant dans le règne animal les alcaloïdes végétaux. »

LES PTOMAÏNiîS.

d'une rare sagacité, étant donnée la complexité du problème qui s'était posé, comme de lui-môme, devant le célèbre toxicologiste de Bologne. Et quoique Selmi ne s'expliquât pas au début d'oii provenaient les alcaloïdes qu'il retirait des cadavres, il n'en reconnut pas moins qu'ils étaient nouveaux, et cela sans connaître, pas plus que je ne les connaissais moi-même alors, les observations plus ou moins incertaines déjà faites à ce sujet. Grâce à ses remarquables et nombreux travaux, le nom de François Selmi restera donc à bon droit attaché à ce chapitre des plomaïnes introduit par lui dans la toxicologie moderne \

Les recherches de Selmi et les miennes avaient donc établi, vers 1878, qu'il se fait des alcaloïdes spécifiques, des ptomaïnes, durant la fermentation bactérienne des albuminoïdes. Mais de ces corps mystérieux, entrevus plutôt qu'étudiés jusque-là, personne n'avait publié que des réactions qualitatives, s'appliquant le plus souvent à des mélanges, et, par conséquent, restant un peu incertaines. De leur his-

1. Voici les titres des principaux mémoires publiés à celte époque sur les ptomaïnes par François Selmi, par ses élèves et ses compatriotes. Quand il y aura lieu, je citerai les autres au cours de cet ouvrage. — De F. Selmi : Sit//a esislcnza di principii alcaolïdici natumîi nei visceri freschi et piilvpfnui. Acad. del. scienze Bologna, 1872. — Nuovo processn générale per la ricerca délie sostanze veneflce e sludii di lossicologia, Bolognn, ItiTij.

— Sulle plomaïne od alcaloïdi cadaverici, IS78, et Mem. Acad. di Bologna, 1877. — Sulla genesi degli alcaloïdi venefici ?iei cadaveri, Mera. Acad. di Bologna, 1878. — Sulle plomaïne e loro imporlanza IS78. — Memorir sopra argomenti tossicologici. \818. — Plomaïne od alcaloïdi cadaverici. — Plomaïne e prodolti analoghi di certe maladie in correlalione colla medicina légale, 1881. — Albertoni e Lussana, Atti délia R. Acad. dei Lincei, 1870.

— MoRRiGiA E Battistini, Acad. dei Lincei, 1874. — Gaz. cliiiu. ital., 1875; p. 472, et 1876; p. 319. - Paternô, Gaz. chim. ital., 1S75, p. 350. — Spica, (id.) 1880. — Paterno e Spica, Acad. dei Lincei, 1SS2. — Gua- RESCHI E MOSSO, Ricerche sulle soslanze csC>'alle da organi animali freschi e pulrefalli, Acad. délie scienze. Torino, 1882. — Guaresuhi, Sulle basi c/ie si trovano fra i prodolti délia pulrefazione, Milano, 1887. — Gl.vNETTI E CORONA, Mem. delP Acad. dell scienze Bologna, 1880.

18 DÉCOUVERT!': DF.S PTOMAÏMÎS ET DES LKIÎCOMAÏNES.

toire, ce que l'on connaissait le mieux, c'était leur vénénosilé et leur mode d'action sur l'économie étudiée surtout par Selmi.

En 1879, je me résolus, en collaboration avec mon chef de laboratoire d'alors, M. Étard, à reprendre ces recherches pénibles et à faire un examen d'ensemble des produits de la putréfaction prolongée . De 1880 à 1883 nous étudiâmes ce problème en opérant, cette fois, sur des centaines de kilogrammes de chair de bœuf, de cheval, de poissons, de crustacés. On les plaçait dans des tonneaux de bois étanches, ou dans des bonbonnes de verre closes, portant des tubes à dégagement pour les gaz, et on laissait la putréfaction se continuer durant les mois d'été. On analysait les gaz successivement dégagés ; on tenait compte de l'alcalinité des liqueurs; enfin, lorsque le phénomène de fermentation s'arrêtait, on traitait les matières résiduelles dont on extrayait, par les méthodes que l'on indiquera plus loin, les principaux produits et particulièrement les substances alcaloïdiques. C'est ainsi que nous arrivâmes à obtenir plusieurs grammes de chaque ptomaïne, à les analyser*, à les classer dans des séries connues. Une hydrocollidine G^H'^Az bouillant vers 210" et une parvoline G^H^Az, dont nous publiâmes la composition en 1882, furent les premières ptomaïnes analysées, chimiquement connues et dé^inies^

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