Voir la noie, p
2. Annales de Chimie el de Phyaiquc, 3' série, t. XXIII, p. Vio.
LES PTOMAÏNES
Après le savant allemand, on rencontra d'autres bases animales, sans qu'on osât conclure à la généralité du mécanisme qui leur donne naissance. En 18S2, Gloèz signale nettement un alcaloïde dans le venin de crapaud ; quatorze ans plus tard, Zalewsky extrait une base très vénéneuse, la samandarine, du venin de la salamandre. En \ 869, Weidel découvre la carnine dans l'extrait de viande. La même année, Liebreich observe la bétaïne dans les urines normales. En 1874, Miescher, puis Picard, retirent de la matière spermatique du saumon et du taureau des substances alcaloïdiques. En 1880, M. G.Pouchet trouve dans les urines normales la carnine et l'allantoïne, ainsi qu'une substance qu'il caractérise nettement comme alcaline. Tous ces faits auraient dû frapper les esprits ; mais on ne comprend bien que ce qu'on cherche avec méthode, et la formation d'alcaloïdes dans les tissus normaux de l'animal choquait trop les idées régnantes. On niait que la créatinine fut une vraie base. La carnine elle-même préexistait-elle bien dans les muscles? N'était-elle pas plutôt un produit résultant de la préparation de l'extrait de viande? Pour les mêmes raisons, on doutait de la préexistence de la bétaïne dans les urines; la névrine, la choline dérivaient notoirement du dédoublement des lécithines par les réactifs; quant aux observations très curieuses de Gloez et de Zalewsky, il s'agissait bien ici de véritables alcaloïdes, mais, objectait-on, ils avaient été extraits non des tissus, mais des venins, excrétions toutes spéciales, de constitution mystérieuse et d'origine bien exceptionnelle.
C'est en 1882 seulement, c'est-à-dire dix ans après la découverte des ptomaïnes , que faisant enfin abstraction 'des idées reçues, j'essayai de soumettre au contrôle de l'expérience l'importante question de savoir si les tissus
des animaux ne seraient point aussi le lieu de production de véritables bases. Je m'adressai, en premier lieu, aux produits de sécrétion; j'observai que l'alcaloïde extrait des urines normales par M. G. Pouchet avait bien toutes les propriétés générales des ptomaïnes; je retirai des substances analogues de la salive et des venins de serpents, en particulier de ceux du naja tripudians de l'Inde et du trigonocéphale. Je fis les mêmes observations pour la sécrétion principale, la soie grège, du ver à soie. Enfin, en 1884 j'abordai l'étude des extraits musculaires et j'y découvris de nombreuses bases cristallisées que je pus séparer et décrire. La production normale d'alcaloïdes par les tissus normaux et vivants ainsi définitivement établie, je donnai à ces bases le nom de leucomaïnes.
On voit par ce qui précède qu'on connaissait avant moi un certain nombre de composés basiques d'origine animale; mais jusqu'en 1882, leur vraie fonction était restée méconnue; ils étaient pris pour des amides, ou regardés comme des produits artificiels dérivés de l'action des réactifs'. Personne du moins n'avait conclu que les animaux
1. En 1883, deux savants professeurs italiens, dont tout le monde reconnaît la solide compétence, MM. Guareschi et Mosso, s'étaient demandé s'il existe réellement des produits alcaloïdiques dans les tissus normaux de l'animal. Ils avaient spécialcmentexaminé la chair musculaire. Dans leur consciencieux travail, ils annoncent avoir extrait de la chair de veau la méthylhydantoïne C^H^Az^O^, corps appartenant à la famille des ureïdes, mais n'avoir pas trouvé d'alcaloïdes. « Il paraît, concluent-ils, que les matières animales fraîches ne donnent point, on fort peu, de bases alcalines et celles qu'elles donnent provie^inevt prohablemeui de l'altération que subissent les substances albumineuses, surtout pendant l'évaporation au bain-marie des grandes quantités de liquide qu'on est obligé d'employer en ojiéranl sur des masses considérables de viande (Annales ital. de biologie pour 1883, p. 49). Cette citation montre bien quel était l'état des esprits à ce sujet, alors que j'avais depuis deux ans déjà commence la publication de mes premières recherches sur les leucomaïnes.
LES PTOMAÏNES
produisent nécessairement, régulièrement, des alcaloïdes dans leurs tissus, par le simple jeu de la "vie et du fonctionnement normal. C'est de cette conclusion générale et des preuves que j'en ai données, aussi bien que des conséquences que j'en ai déduites et vérifiées par l'expérience, que résulte la découverte des leucomaïnes.
Mais comment s'expliquer la formation de ces bases dans l'économie? Enveloppés de sang de toute, part, nos tissus paraissent vivre au sein d'un excès d'oxygène qui leur est sans cesse abondamment transmis. Les microbes vivant sans air ou ceux qui en consomment des quantités insuffisantes produisent seuls des ptomaïnes. Y aurait-il dans les tissus de l'animal des cellules spéciales vivant, comme les microbes anaérobics, tandis que d'autres cellules recevraient, au contraire, l'oxygène en excès et brûleraient les matières réduites que produiraient les premières? Cette hypothèse me parut d'abord la plus probable. En effet, d'une part, l'économie rejette un certain nombre de matières entièrement oxydées; de l'autre^ elle réduit des corps très riches en oxygène (iodates, bromates, etc.), et en hydrogénise d'autres (bilirubine, indigo...). Certaines cellules, certains tissus, loin de disposer d'un excès d'oxygène, paraissent donc en manquer et l'emprunter aux corps plus oxygénés qui viennent à leur contact et qu'elles réduisent. Elles se comporteraient, en un mot, à la façon des êtres anaérobies.
D'un autre côté, calculant d'une part la quantité d'oxygène absorbé par la respiration et les aliments solides, de l'autre la quantité qui en est rejetée par le poumon et par le tube digestif à l'étal d'excrétions gazeuses ou organiques diverses, je fis remarquer que la totalité de l'oxygène de nos excrétions (acide carbonique de l'expiration et de la perspiration.
DÉCOIIVKRTE DES PTOMAÏNES ET DES LEUCOMAÏNES.
urée et autres matières organiques des urines et des fecès) dépasse de près de un cinquième la quantité d'oxygène emprunté à l'air inspiré D'où il suit que le cinquième environ des produits excrélés par l'animal sous forme de matériaux oxygénés divers, et en particulier d'acide carbonique, s'est produit au sein de nos organes par simple dédoublement, sans emprunt direct d'oxygène à l'air inspiré. L'excrétion de ces corps oxygénés résulte donc d'une sorle de fermenlalion de l'aliment, comparable à celle qui, au conlact de la levure, du ferment butyrique ou de la bactérie pulréfaclive, dissocie la molécule de sucre ou d'albumine et en dégage de l'acide carbonique, de l'alcool, de l'ammoniaque ou des corps amidés, sans intervention de l'oxygène libre ^
L'organisme animal produit des corps pauvres en oxygène, des corps réduits, et, parmi ceux-ci, des composés basiques généralement très oxydables. Ils semblent résulter de phénomènes purement fertnentatifs, et j'ai longtemps pensé que certaines cellules étaient le siège des phénomènes
1. Voir Les alcaloïdes dérivés des matières protéiques et de la vie des tissus, par A. Gautier, eu Journal de l'anal, cl de la physiol., de Ch. Robln, septembre-octobre 1881, p. 360.
'2. Voir, à ce sujet, ma lettre à la Gazette hebdomadaire, i»' juillet 1881, et mon Mémoii c sur le fonclionncmtnt anaérobie des tissas animaux. Arch. de physiolog. de Brown-Séquard, 5" série, t. IV, p. 1. Ou m'a fait l'objecliou que lorsqu'on brûle de la graisse ou de l'alcool dans une lampe, ui'.e partie de l'oxygène provient aussi de celui qui existait primitivement combiné dans la substance combustible, sans qu'on puisse dire qu'il y ait ici destruction anaérobie. Mais chez l'animal, il est possible de démontrer qu'à certains moments, du moins, et dans certaines cellules, l'eau et surtout l'acide carbonique se dégagent directement, ferujentativcraenl, ^a^s intervention aucune de l'oxygène extérieur. C'est à ce phénomène entièrement anaérobie qu'est due en particulier la production des graisses eu pnrtant des hydrates de carbone et d'une partie, tout au moins, de Turce qui se forme aux dépens des albuminoïdcs.
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de réduction qui donnent naissance aux alcaloïdes, aux diastases, aux matières extractives très oxydables, tandis que d'autres seraient chargées d'oxyder ces corps. Je crois aujourd'hui que cette conception ne répond qu'en partie à la réalité. Je me suis peu à peu convaincu que dans presque toutes les cellule^ de l'économie le protoplasma vivant est réducteur ; que l'oxygène n'y pénètre pour ainsi dire jamais à l'état libre; que chaque cellule, grâce aux matériaux albuminoïdes dont elle dispose, sécrète ses produits spécifiques à l'abri de toute intervention de l'oxygène, libre ou dissous; en un mot, que le fonctionnement de la partie vraiment vivante et agissante de la cellule est presque toujours, sinon toujours, anaérobie et que les albuminoïdes dont elle est essentiellement composée s'y dédoublent par hydratation, en vertu d'un simple phénomène fermentatif. Ce ne serait que consécutivement, dans les parties périphériques et pour ainsi dire extérieures de la cellule, que les produits dus à la phase primitive, anaérobie et fermentative, seraient soumis à l'action de l'oxygène qui les brûle définitivement. Alors seulement est mise à la disposition de la cellule et de l'économie tout entière l'énergie (chaleur, électricité ou travail chimique) qui résulte de cette seconde phase, ou phase de combustion. J'ai donné les preuves sur lesquelles j'appuie cette conception de la vie des tissus animaux, dans mon petit Ouvrage : La chimie de la cellule vivante \
Telle est la succession des faits relatifs à la découverte des ptomaïnes et des leucomaïnes et les idées que ces faits m'ont suggérées. J'ai entrevu d'abord, comme d'autres avant
1. La Chimie de la cellule vivante. Encyclopédie scienlifique LoaiUé, Ia-12. Masson, éditeur, Paris, 1894.
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moi, les bases d'origine bactérienne ou cadavérique. J'ai établi (ce qui n'avait pas été fait jusque-là) que ce phénomène est général et que ces ptomaïnes dérivent des matières albuminoïdes par l'entremise des êtres anaérobies, grâce à un dégagement corrélatif et surabondant d'acide carbonique. Près de dix ans après, je me suis demandé si les microbes seuls étaient aptes à produire des alcaloïdes ; j'ai montré qu'il existait des bases analogues dans nos sécrétions. J'ai essayé d'établir qu'il n'est pas de tissu animal qui fonctionne physiologiquement sans produire des leucomaïnes ; j'ai fait observer que, contrairement aux ptomaïnes qui sont souvent dénuées d'oxygène et très vénéneuses, les leucomaïnes, toujours oxygénées, sont généralement peu toxiques. J'ai insisté sur le rôle anliloxique et antiseptique de l'oxygène dans l'économie. J'ai admis que suivant que l'oxygène est plus ou moins abondamment fourni aux tissus et absorbé par eux, suivant aussi que les reins fonctionnent plus ou moins activement, les leucomaïnes s'oxydent, disparaissent ou s'accumulent dans les organes et deviennent, par l'intermédiaire des centres nerveux, les agents indirects de désordres qui peuvent amener ou généraliser la maladie'. C'est ainsi que j'ai été conduit, le premier je pense, à attribuer à des agents purement chimiques et plus ou moins définis, la cause prochaine des désordres pathologiques. Je reviendrai dans ma IIP Partie sur cette importante considération. Quant à la question de savoir si les bases animales se produisent plus particuHèrement dans certaines cellules spécifiques, à la façon des alcaloïdes du quinquina ou du pavot, je suis resté convaincu qu'à peu près
1. Voyez : Sur les alcaloïdes dérivés de la destrucUon bactérienne des albuminoïdes, p. 39 et 60. Masson, éditeur. Paris, 1886.
LES PTOMAÏNES
tous les tissus, toutes les cellules les produisent ; que, contrairement à l'opinion encore généralement admise, tout protoplasma cellulaire fonctionne anaérobiquement, à l'abri de l'oxygène, lorsque, dans la première phase de son activité, il transforme par hydratation ses albuminoïdes dans ces dérivés, dont les leucomaïnes, les toxines, les diastases solubles, les peplônes, le glycogène et l'acide carbonique sont les principaux termes.
C'est ainsi que l'étude de la fermentation bactérienne et de ses produits spéciaux m'a petit à petit conduit à examiner toute une série de problèmes qui intéressent à un haut degré la pathologie et la physiologie générales
1. Voici les principales notes ou mémoires que j'ai publiés sûr ces sujets: . Premières indications sur l'existence des alcaloïdes cadavériques, voir ma Chimie appliquée à la physiologie , t. I, p. 2S3 (1873) et Comptes rendus du Congrès d'' hygiène de Paris pour 1878, t. II, p. 266. — Peut-on distinguer les alcaloïdes cadavériques des autres alcaloïdes naturels ? en Bull. Acad. de Méd., 2« série, t. X, p. 620, et Ibid, p. 599 et suivantes. — Les alcaloïdes dérivés de la désassimilalion des matières albuminoïdes sous l'influence de la vie des ferments et des tissus (Journ. d'anal, et de phijsiolog., de Ch. Robin, septembre 1881). — Communication sur les bases d'origine putréfactive {But Soc. chim., t. XXXYII ; p. 305). — Sur la découverte des alcaloïdes dérivés de la putréfaction des albuminoïdes [Comptes rendus Académie sciences, t. XCIX ; p. 1119). — Sur le mécanisme de la fermentation putride des matières protéiques (Comptes rendus Acad. Sciences, t. XCIV, p. 13371.— En collaboration avec M. Etard, ainsi que les trois mémoires qui suivent : Sur la fermentation putride et les alcaloïdes qui en résultent (Comptes rendus Acad. se, t. XCIV, p. 1598). — Sur les produits dérivés de la fermentation bactérienne des albuminoïdes (Ibid., t. XCVII, p. 263). — Sur les acides qui se forment durant la fermentation bactérienne des albuminoïdes (Ibid., t. XGVII, p. 325). — Sur les leucomaïnes ; Nouveaux alcaloïdes dérivés de la traits formation des substances protéiques des tissus vivants (Bul. Soc. chim., 2* série, t. XLIII, p. 158). — Sur les alcaloïdes qui dérivent de la destruction bactérienne ou physiologique des tissus animaux. Ptomaïnes et leuco7naïnt'.s {Ihd. Acad. de méd., 2* série, t. XV, p. 65 et 115. Voir aussi Ibid., p. 219, V^i), 691, 696). — Sur les alcaloïdes bactériens et physiologiques (Bul. Soc. chim., 2- série, t. XLVIII, p. 6). — En collaboration avec M. L. MouRGUES : Sur les alcaloïdes de l'huile de foie de morue (Comptes rendus Acad. sciences, t. CVII, p. 110 ; 256 ; 626 et 740; et Oui. Soc. chim., 2' série, t. II ; p. 213). — Remarques sur la vie anaerobie des grands animaux et la
DÉCOUVERTE DES l'Tii.MAÏ.M'S ET DES LEIJCOMAÏNES.
S'il est vrai que d'autres avaient entrevu avant moi quelques faits analogues à ceux dont je suis parti, on remarquera sans doute qu'ils n'en avaient tiré à peu près aucun parti, et que les preuves définitives, les généralisations et les conséquences que j'en ai déduites m'appartiennent.
Ce sont ces généralisations, c'est la découverte de la formation des ptomaïnes dans toutes les cellules bactériennes anaérobies et des leucomaïnes dans tout tissu qui fonctionne, c'est enfin le principe de la vie partiellement anaérobie de tissus animaux que je revendique. Que les observations de Selmi aient été contemporaines, ou presque contemporaines des miennes, que nous ayons eu quelques précurseurs, nul ne le conteste: mais Selmi n'a vu dans les ptomaïnes qu'un problème toxicologique, et il n'a donné que cinq ans après moi l'explication de l'origine de ces bases. Quant à ma conception du fonctionnement anaérobie des tissus animaux dont la formation des leucomaïnes est la
production des graisses (Comfiles rendus A cad. sciences, t. CXIV, p. 3741. — En collaboration avec M. L. Landi : Sur In vie résiduelle et les produits du fonctionnement des tissus séparés de Vêtre vivant (Comples rendus Acad. sciences, t. CXIV, p. 1048 ; Ho4 ; 131-2 et 1449).— Méthode générale d'extraction et de séparation des alcaloïdes animaux [Bul. Soc. chim., 3« série, t. VII, p. 466, et Comptes rendus, Acad. Sciences, t. CXIV, p. 1155). — En collaboration avec M. L. Landi : Sur les produits du fonctionnement du muscle séparé de l'être vivant et sur la vie anaérobie des tissus {Annales de chimie et de physique, 6« série, t. XXVIII, p. 28. — Sur le fonctionnement anaérobie des tissus animaux (Archives de physiologie norm. et path. de Brown-Séquard. 0* série, t. IV, p- !)• — Remarques préliminaires sur le mécanisme de lu désassimilation des albumino'i des et sur la production de l'urée {Comptes rendus de l'Acad. Sciences, t. GXVIII. p. 902). — La nulrilion de la cellule Revue scientifique, 18 avril 1894). — Voir enfin mou Ouvrage déjà cité : La chimie de la cellule vivante (Masson, éditeur. Paris, 1894) et la suite du Traité actuel sur les Toxines microbiennes et (tnimales, qui contient de nombreux faits inédits sur les ptomaïnes et les leucomaïnes ainsi que la description d'un grand nombre d'alcaloïdes nouveaux que je n'ai pas encore publiés.
LKS PT0MAÏN1':S.
conséquence, celte sorte de paradoxe apparent n'entre encore aujourd'hui que difficilement dans les esprits.
Il n'y a pas eu de découverte sans enfantement ; une vérité nouvelle a toujours été vaguement sentie, préparée, avant d'être clairement exprimée, conçue dans ses rapports avec les vérités antérieurement acquises. Les exemples abondent.
Tout le monde s'accorde à reconnaître que les alcaloïdes organiques artificiels sont une création de A. Wûrtz'. Il les découvrit en 1849 lorsque, faisant réagir la potasse sur les étliers cyaniques, il observa, sépara et analysa les gaz alcalins qu'il obtenait ainsi, et parvint à démontrer qu'ils se rattachaient^ par leur constitution et par leurs propriétés, d'une part à l'ammoniaque, de l'autre aux alcaloïdes végétaux alors connus. Cependant, avant Wiirtz, plusieurs savants, et non des moins illustres, avaient déjà reconnu et décrit divers alcaloïdes artificiellement formés : La cristalline ou kxjanol avait été produite par Unverdorben en 1826, puis par Runge, puis enfin par Laurent en distillant l'indigo avec de la potasse. C'était notre aniline actuelle. En 1834, le leucol, la quinoléîne moderne, avait été extraite par Runge du goudron de houille. L'année même oii Wûrtz découvrait les alcaloïdes artificiels, Anderson avait obtenu la j-jt^^zVime (devenue notre butylamine actuelle). Bien plus, on avait préparé avant lui plusieurs de ces bases mêmes qu'il venait ainsi de produire, la méthylamine et la propylamine produites l'une par Rochleder, l'autre par Wertheim, en distillant la caféïne et la narcotine avec des alcalis. Mais l'analogie de tous ces corps, la conception de
1. Voir Comptes rendus Acad., sciences, l. XXViII,p. 223 (12 février 18/i9),
DKCOUVHRTIO DKS l'Tn.MAÏNES ET IJKS LKUCOMAÏNES.
leurs communes Ibnclions el conslilutioii, leurs rapports avec l'ammoniaque, reslaient méconnus : Les amtnoniaques organiques u'avaienl pas été découvertes avant que Wûrlz n'eut dit : ce sont des ammoniaques composées ohVhyàvo^hne est partiellement remplacé par des radicaux organiques positifs.
Avant Pasteur, divers savants avaient supposé, et presque établi, l'existence dans l'air d'êtres vivants auxquels ils attribuaient les phénomènes de fermentation et les maladies épidémiques'. C'est ce qu'avait déjà admis Linné au XVII' siècle, et après lui en partie démontré Reddi, puis Spalanzani, lorsqu'ils observèrent qu'il suffit de couvrir d'une gaze un peu serrée le vase contenant un morceau de viande fraîche directement prise sur l'animal, ou une infusion bouillie, pour les préserver des larves et quelquefois de la fermentation putride. Les poussières de l'air et les insectes arrêtés par la gaze étaient donc, comme le pensa Spalanzani, les agents qui apportent les germes de la vie nouvelle. En 1832, Gaultier de Glaubry montrait que l'air contient, en effet, des spores qu'on peut arrêter sur des toiles métalliques glycérinées, ou détruire en faisant circuler l'air à travers des tubes au rouge. Schrœder, en 1819, établissait que cet air, liltré sur du coton, perdait la propriété d'exciter les fermentations. Gagnard de Latour, Turpin, Schwann avaient examiné au microscope la levure de bière et démontré qu'elle se compose de cellules spécifiques se reproduisant par bourgeonnement, etc. Les organismes de l'air et des fermentations avaient donc été
1. Voir sur les précurseurs de Pasteur le mémoire même de l'illustre savant daus les Annales de chimie el de phys., 3« série, t. LXIV, p. 5. Sur LES CORPUSCULES ORGANISÉS QUI EXISTEiNÏ DANS L'aTMOSPHÈHE.
LES PTO.MAÏNES.
entrevus avant Pasteur; on avait môme indiqué avant lui plusieurs des méthodes de stérilisation qu'il retrouva plus tard. Mais seul, Pasteur sut imposer à tous les esprits la preuve définitive de l'existence des microbes de Pair et des eaux; donner la démonstration irrécusable de leur intervention dans les fermentations et dévoiler leur rôle nécessaire dans la propagation des maladies virulentes ou épidémiques. Il montra que, dans aucun cas de prétendue génération spontanée, ces germes de vie ne se produisent en dehors de la présence de germes antérieurs semblables à eux, et cela, même dans le corps des animaux. Il sut manier ses méthodes avec assez d'habileté, pour en tirer ces procédés de culture qui permettent aujourd'hui de séparer les diverses espèces de microbes, de les sélectionner, de les cultiver, de les transformer en vaccins. Il est Pinventeur de ces vérités, parce que seul il a su les transformer définitivement en certitudes, les généraliser, les rendre utilisables, et montrer comment elles se relient naturellement les unes aux autres, ainsi qu'aux vérités établies avant lui. Il ne s'est pas borné à les entrevoir, à les affirmer, à en acquérir la conviction pour lui-même : il en a convaincu ses contemporains et l'humanité tout entière en bénéficie désormais'.
1. Pressentir, entrevoir, n'est ni découvrir ni démontrer. Ce n'est pas le père ICircker, ou Raspail, qui ont découvert la nature des miasmes, ni même les animalcules de l'air, quoique l'un et l'autre aient insisté beaucoup sur leur rôle dans la propagation des maladies. Je n'ai jamais réclamé cette découverte de Pasteur, que l'air et les eaux sout le véhicule d'un grand nombre d'êtres vivants qui transmettent les maladies épidémiques. Et cependant, en 1862, alors que cette vérité était encore méconnue de tout le monde, j'écrivais dans ma Thèse de doctorat, Montpellier 1862, les lignes suivantes (p. 169) :
« C'est particulièremeut dans les eaux croupissantes et marécageuses que Télé surtout et dans les contrées chaudes paraissent s'élaborer les germes des fièvres paludéennes et peut-être des grandes épidémies. Dans nos marais des pays tempérés l'infection se borne, en général, à
John Mayow avait bien entrevu, juste un siècle avant Lavoisier, la composition complexe de l'air, l'existence du gaz nitroaérien (noire oxygène actuel), et ses relations avec le nitre ou salpêtre. Il avait presque conçu le mécanisme de la combustion et les rapports de ce brillant phénomène avec la respiration des animaux'. Mais Lavoisier seul montra clairement et définitivement que l'air est un mélange de gaz irréductibles entre eux, dont l'un entretient le feu, la combustion, la respiration des animaux, provoque l'oxydation des mélaux, dont il augmente le poids en se fixant sur eux, et produit, aussi bien avec les métaux qu'il oxyde, que chez les animaux qui le respirent, des dégagements de chaleur comparables et sensiblement proportionnels au poids d'oxygène dépensé. C'est l'ensemble de ces preuves et contre-épreuves, ces rapprochements inattendus venant expliquer l'un par l'autre deux phénomènes aussi éloignés en apparence que la respiration et
produire les miasmes des fièvres intermittentes et rémittentes: mais dans les pays ciiauds, la fermentation et la vie s'activent sous les flots de chaleur, de lumière et d'électricité. Les eaux croupissantes du Nil débordé lancent alors dans les airs les germes de la peste; sur les rives du Gange et du Volga s'élaborent ceux du choléra, et sur celles du Mississipi se développent les semences de la fièvre jaune. Et qu'on ne pense pas que ce soit comme au hasard que nous employons ici les mots de germes, de semences. Si nous avions à développer l'éliologie de ces tristes affections, nous pourrions peut-être démontrer que parmi les germes innombrables que l'air charrie, ou qui fourmillent dans les eaux dormantes, il en est qui peuvent passer dans le sang, s'y développer en l'altérant, y vivre à nos dépens, et par leurs générations successives, sans doute, produire les intermittences et les exacerbations qui caractérisent ces maladies. Nous pourrions démontrer peut-être qu'il est impossible d'expliquer ces faits singuliers par des empoisonnements produits par des gaz, quelques délétères qu'on puisse les supposer, et qu'il n'y a qu'un miasme vivant qui puisse sous son imperceptible volume devenir le germe spécifique de ces terribles affections. »
1. Voir son célèbre Tractatus quinque medico-physici, quorum primus agit de sale nitro et spiritus nitro-aereo ; secundus de respiratione... etc. Studio John Mayow. Oxonii, 1674.
LES PTOMAÏNES
l'oxydation des métaux ; c'est l'analyse et l'explication de ces faits, jusque-là mystérieux, vérifiée par la méthode précise des pesées et par la preuve expérimentale qui entraîna toutes les convictions et qui constitua l'œuvre, la découverte, la vérité désormais acceptée et conquise, telle que l'ont conçue depuis Lavoisier les générations qui l'ont suivi. C'est bien de lui, c'est de Lavoisier que nous tenons définitivement ces vérités sur lesquelles s'appuie fermement la chimie et la physiologie modernes.
CHAPITEE DEUXIÈME
Distinction entre les ptomaïnes et les leucomaïnes. Caractères généraux. Toxicité des ptomaïnes. Ptomaïnes connues.
Les bases animales, ou produites aux dépens des matières animales, ont deux principales origines :
Les unes dérivent de l'action qu'exercent directement les microbes, et en particulier les microbes anaérobies, sur les substances albuminoïdes : ce sont les ptomaïnes.
Les autres se forment dans nos tissus, par le jeu normal de la vie du protoplasma; on les trouve dans les muscles, le cerveau, les glandes, les sécrétions de toute espèce : ce sont les leucomaïnes.
Cette distinction que j'ai faite en 1883, entre ces deux ordres d'alcaloïdes, s'appuie sur un ensemble de considérations importantes qui l'a fait adopter définitivement.
Et d'abord Y origine de ces bases: ptomaïnes (de TrTûuLa, corps mort) sont les alcaloïdes qui se produisent, en dehors de l'organisme, grâce au dédoublement des matières albuminoïdes, animales ou végétales, sous l'action des ferments bactériens. Ces alcaloïdes résultent d'une fermentation anaérobie. Au contraire, les leucomaïnes ^e produisent dans nos tissus, normalement, à l'abri de tout microbe.
LES PTOMAÏNES
Leur composition : les ptomaïnes sont le plus généralement chargées d'hydrogène en excès, dénuées d'oxygène ou très pauvres en cet élément, réductrices, oxydables, souvent très vénéneuses. Les leucomaïnes sont presque toujours oxygénées*, peu réductrices, peu oxydables, peu vénéneuses.
La formation des produits corollaires : la production des ptomaïnes est généralement accompagnée de la formation de gaz, hydrogène, azote libre, et surtout acide carbonique et ammoniaque. En même temps apparaissent des composés d'odeur putride, indol, scatol, hydrogènes sulfurés et phosphorés ; il se fait en même temps des toxines, corps intermédiaires, comme on le verra, entre les albuminoïdes et les alcaloïdes, et doués d'une très grande activité. La formation des leucomaïnes n'est généralement pas accompagnée de dégagement d'hydrogène et d'azote libre (ou qu'en très faible proportion). Elle n'a pas pour corollaire la formation de produits putrides ou de toxines. Elle ne s'accompagne pas de la mise en liberté d'une quantité sensible d'ammoniaque, qui, dans le cas des ptomaïnes, est la forme sous laquelle se dégage la majeure partie de l'azote organique.
Les vrais alcaloïdes putréfactifs sont volatils, d'une odeur vireuse, et plus souvent encore d'une odeur de fleurs; ils appartiennent généralement aux séries pyridique et hydropyridique, ou à la série quinoléïque ; quelquefois, ce sont des diamines ou des monamines à radicaux gras*. Au