PAR LES TRACTIONS RYTHMÉES DE LA LANGUE SURVIE DÉFINITIVE
Montauban, le 18 décembre 1893.
Voici près d’un an que j’ai l’intention de vous écrire pour vous communiquer un fait extraordinaire de rappel à la vie par votre procédé des tractions rythmées de la langue ; et j’ai toujours hésité, au dernier moment, craignant de provoquer à l’Académie et ailleurs un sourire d'incrédulité...
J étais d’autant plus autorisé à cette sage réserve que les quelques confrères auxquels j’avais raconté ce cas étrange paraissaient plutôt enclins à penser que mon interprétation pouvait être erronée.
après les observations multiples et variées que j ai lues dans le Bulletin de l'Académie, mes scrupules n ont plus de raison d’être, et je vous livre mon observation dont vous ferez tel usage qui vous plaira, avec cette impression personnelle, toutefois, que si quelqu’un, il y a un an, m’avait raconté pareille histoire, j’aurais refusé d’y croire. Comme Thomas, j’ai vu et je crois.
« Le vendredi 13 janvier, vers dix heures du soir, je suis appelé en toute hâte chez un de mes clients, M. Loliman, confiseur, 47, faubourg Toulousain, pour une petite fillette, née le 28 décembre précédent, et âgée, par conséquent, de quinze jours seulement. La mère, qui nourrissait elle-même,
s’était aperçue que depuis deux jours l’enfant toussait fréquemment et tétait moins bien.
Dans la journée du 13, la toux avait augmenté, et l’oppression était devenue telle qu’on se décida à me faire appeler d’urgence le soir à dix heures.
Je trouvai, en effet, la petite malade dans un état que je jugeai très grave. L’oppression était extrême, 75 respirations par minute; le pouls absolument incomptable, la face très pâle, sauf une petite rougeur violacée au niveau des pommettes, la peau sèche et chaude.
A l’auscultation, râles sous-crépitants et sibilants dans toute la hauteur des deux poumons.
Je fis part de mes appréhensions pour une terminaison rapidement fatale, et je prescrivis : cataplasmes sinapisés sur la poitrine, enveloppement des membres dans l’ouate sinapisée et taffetas gommé, potion au cognac et acétate d’ammoniaque.
Le lendemain matin, à sept heures, on revenait me chercher en toute hâte, parce que l’état paraissait s’être beaucoup aggravé.
J’arrivai et trouvai l’enfant dans l’état suivant : figure complètement cyanosée, respiration superficielle dépassant 80, pouls absolument insensible, yeux vitreux, extrémités refroidies.
Je n’eus pas de peine à faire comprendre que l’état était désespéré, et que la mort n’était plus qu’une affaire de quelques minutes. Néanmoins, pour faire plaisir à la famille, je proposai de faire immédiatement chauffer de l’eau pour administrer un grand bain sinapisé. Pendant que le père de
l’enfant était passé à la cuisine pour procéder à cette besogne, je restai seul dans la chambre avec la mère, observant l’enfant. La cyanose faisait rapidement place à une pâleur livide , le pouls n était plus perceptible, encore quelques mouvements respiratoires irréguliers , et tout était fini ; l’enfant était bien morte.
La mère poussait des cris désespérés, ma situation était très pénible; pour me donner une contenance, plutôt que poussé par une considération médicale, l’idée me vint de faire des tractions de la langue.
Je saisis la langue de l'enfant avec le coin d’un mouchoir et je me mis à faire des tractions rythmées, attendant, non sans impatience, que le mari qui se trouvait dans la cuisine, au rez-de-chaussée, vînt me fournir le moyen de m’échapper. Le petit cadavre était depuis environ cinq minutes soumis à cette manœuvre, quand se produisit un faible bruit trachéal; je continuai les tractions, et une inspiration ou plutôt un râle se produisit. A ce moment le mari arrivait avec son bain. Je plongeai l’enfant dans le bain fortement sinapisé, et pendant que le père soutient le tronc, je continue les tractions rythmées, auxquelles je joins des pressions rythmiques sur le thorax.
Des inspirations irrégulières se produisent; encouragé, je continue ces manœuvres pendant vingt minutes, jusqu’àce que la respiration devienne plus régulière, que le visage se colore légèrement.
Je pratique dans le bain même une injection souscutanée de 1/2 gr. d’éther; la sinapisation n’ayant produit aucune trace de révulsion sur la peau, je
fais ajouter au bain de l’eau très chaude que ma main a peine à supporter ; la coloration rouge de la peau se produit. Je cesse les tractions de la langue, tout en continuant la respiration artificielle par pressions rythmées du thorax; et, voyant que les mouvements respiratoires s’exécutent assez bien, je sors l’enfant du bain et je l’enveloppe dans une épaisse nappe de coton.
On lui donne quelques gouttes d’eau sucrée alcoolisée qui sont difficilement avalées; je prescris : potion au cognac et acétate d’ammoniaque, quelques cuillerées de café, et je me retire satisfait du résultat obtenu, mais convaincu que je n’avais fait que reculer de quelques instants une mort inévitable.
Le soir, je renouvelle l’injection sous-cutanée d’une demi-seringue d’éther et je plonge de nouveau la petite malade dans le bain sînapisé. La poitrine est remplie de râles sous-crépitants, la respiration toujours très fréquente et superficielle, l’état général, en somme, aussi mauvais que possible.
Le traitement a été suivi d’une façon très rigoureuse pendant les jours suivants; et j’ai revu matin et soir la petite malade, intrigué que j’étais dès lors de voir la tournure définitive de la maladie.
Or, après toutes ces péripéties, ma petite malade a fini par guérir de sa bronchite capillaire, et j’ai cessé de la voir le 2 février seulement, c’est-à-dire une vingtaine de jours après le début de la maladie.
Aujourd’hui, cette petite fillette est un bébé magnifique, qui n’a rien à envier aux plus beaux enfants de son âge.
En résumé, j'ai ramené à la vie, par les tractions rythmées de la langue, une enfant morte de bronchite capillaire ; et, après cette véritable résurrection absolument imprévue, la vie s'est maintenue, en équilibre, instable pendant quelques jours, mais en somme définitive.
Quelle conclusion tirer d’une semblable observation ? Et serait-on fondé à espérer quelques succès d’une pratique semblable? Je me garderais bien de mettre à mon passif pareille proposition ; mais cela prouve une chose que l’on connaît déjà: que, chez 1 enfant, la mort peut être apparente sans que les conditions de viabilité aient totalement disparu; et que s’il paraît puéril d’ériger en principe les tractions rythmées de la langue chez les enfants morts de maladie ayant évolué naturellement, on ne saurait trop recommander ce procédé chez les enfants nés en état de mort apparente.
J ai vu des enfants, accouchés par des sagesfemmes, jetés dans un coin de la chambre au bout de quatre à cinq minutes de respiration artificielle mal pratiquée, qui auraient parfaitement pu revenir à la vie en de meilleures mains.
Et puisque je prononce le mot de sages-femmes, l’Académie ne ferait-elle pas une œuvre éminemment utile en rédigeant, à leur intention, une très courte instruction pour leur apprendre d’abord la pratique antiseptique que seules connaissent les jeunes, et ensuite la nouvelle pratique des tractions rythmées de la langue pour les enfants nés en état de mort apparente.
Que d’existences pourraient être ainsi sauvegardées ! »
Nous nous associons complètement à ces très judicieuses remarques de notre confrère, que nous félicitons de son succès.
Mais nous nous croyons, de plus, autorisé à y ajouter ceci : c’est que de même que pour le croup — ainsi que nous le disions précédemment (p. 55) — les tractions linguales peuvent très rationnellement être tentées à la période asphyxique de la bronchite suffocante, comme traitement même de la maladie, le cas cidessus de M. le Dr Boriez nous semble justifier, pleinement cette application.
Il convient de rapprocher de ce fait le cas ciaprès d’une enfant de vingt jours, sauvée, par le procédé des Tractions linguales, de l’asphyxie à la suite de toux spasmodique.
Je dois la communication de ce fait à mon honoré confrère et homonyme de Biarritz, M. le docteur Laborde.
ObS. XXI. — MORT APPARENTE ASPHYXIQUE