DEUX SUCCÈS
Dans les cas qui précèdent, comme dans les deux premiers qui m ont servi à établir l'opportunité et 1 efficacité du procédé de la langue, il s'est toujours et exclusivement agi de la submersion et de la mort apparente qui en est la suite; mais voici une application nouvelle, et des plus heureuses, qui a été faite du mémo procédé, au traitement de l'asphyxie par les gaz des égouts.
J’ai reçu, en effet, de M. le docteur Billot (Camille), médecin-major de lr6 classe au 46' régiment d’infanterie, et par l’intermédiaire de mon éminent collègue M. Léon Colin, la relation circonstanciée suivante, dont on va pouvoir apprécier tout l’intérêt :
« Le 10 août 1892, j’accompagnais mon régiment rentrant du camp de Satory à Paris, lorsqu'en traversant Billancourt le colonel me fit prévenir qu’on réclamait mes soins pour des ouvriers qu’on venait de retirer asphyxiés d’une bouche d’égout. Je me rendis immédiatement sur le lieu de l’accident, avec M. Fargin, mon aide-major, et trouvai dans la rue, couchés sur de la paille, quatre hommes en fort mauvais état.
Le premier que je rencontrai avait déjà vomi et respirait, difficilement, il est vrai, mais respirait encore. Une friction rude sur tout le corps, une révulsion énergique opérée en fouettant vigoureusement la figure et la poitrine avec une serviette mouillée, ramenèrent assez rapidement la circulation périphérique. Sous l’influence de ces moyens, aidés de la respiration artificielle par le procédé de Sylvester , les téguments se colorèrent et la respiration se rétablit. Je fis continuer les frictions concurremment avec le procédé de Sylvester et passai à un second malade.
Obs. VII. — L’état de celui-ci était des plus graves : refroidissement général très marqué; décoloration complète de tout le tégument; face pâle; yeux fixes et déjà comme vitreux, cornées insensibles; absence totale de respiration; mâchoires absolument contracturées.
Comme pour le premier malade, je commençai par appliquer le procédé de Sylvester, tout en fouettant vigoureusement la figure et la poitrine avec une serviette mouillée, en même temps que des aides frictionnaient énergiquement les membres.
Mais la réaction ne se produisait pas, et j’avais déjà conscience que mes efforts seraient inutiles, lorsque, me rappelant la communication de M. Laborde à l’Académie de Médecine sur les résultats merveilleux tju’il avait obtenus dans le cas d’asphyxie par submersion, par le procédé de tractions en avant de la base de la langue, j’eus l’idée de l’employer dans mon cas d’asphyxie par les gaz des égouts.
J6 priai un assistant de tenir écartées, avec le manche d’un gros couteau, les mâchoires que j’eus beaucoup de peine à séparer, et, faisant pénétrer mon index le plus loin possible dans l’arrièregorge, je tirai à plusieurs reprises la base de la langue en haut et en avant. Le résultat fut excellent, car, au bout de quelques mouvements de traction, mon malade fit un effort de vomissement
Je répétai mes manœuvres et bientôt la respiration reparut par saccades et par mouvements d’inspiration et d’expiration lents et éloignés d’abord, puis se régularisa.
En même temps, la face se ranima et la sensibilité reparut.
En moins de cinq minutes, je pouvais considérer mon homme comme rappelé à la vie, car il respirait et sentait les flagellations.
Obs. VIII. — J’étais encore occupé près de lui, lorsqu’on me rappela près du premier malade, lequel, malgré la continuation des soins que j’ai dits, était retombé dans le coma et semblait ne plus respirer. Sans plus attendre, je répétai sur lui la manœuvre qui venait de si bien me réussir sur son camarade, et pus également constater, avec satisfaction, qu’au bout de quelques tractions de la base de la langue la respiration se rétablissait, lentement d’abord, puis se régularisait comme pour le précédent malade.
Le troisième malade avait été touché différemment par les gaz, ou plutôt réagissait différemment. Au lieu de la résolution complète, du coma des deux autres, j’étais en présence d’un homme
en proie à des convulsions cloniques : même état de pâleur de la face et des téguments que les deux premiers ; mais respiration se produisant par saccades irrégulières, efforts infructueux de vomissement, cris rauques, agitation extrême du malade qui se jette violemment à droite et à gauche, grince des dents et cherche à mordre ceux qui le maintiennent.
Bién que l’indication ne fût pas aussi marquée que pour les deux premiers cas, j’employai encore le même moyen, c’est-à-dire la traction de la base de la langue. J’obtins comme résultat quelques efforts de vomissement , mais toujours infructueux ; la respiration se fit aussi plus régulière ; mais j’avoue que ce fut moins net et moins franc que pour les deux autres.
Le quatrième malade, atteint plus légèrement, reprit facilement ses sens sous la simple influence de frictions énergiques et put bientôt, ainsi qu’il le demandait, être ramené à son domicile. Je ne le cite que pour mémoire.
J’ajoute, pour terminer l’histoire de mes trois premiers malades, que, tout en continuant les frictions, je fis à chacun une injection d’éther, et, dès que la chose fut possible, leur administrai du thé alcoolisé.
Tout cet épisode se passa dans l’espace de vingt à trente minutes au plus, et lorsqu’un confrère de Billancourt arriva, je pus, en partant pour rejoindre mon régiment, lui remettre mes malades en très bonne voie. J’ai su depuis qu’ils s’étaient complètement rétablis.
Il ressort clairement pour moi des faits qui précèdent, et M. Fargin est absolument de mon avis, que sans la traction de la lanrjue le deuxième malade eût succombé. Le résultat de celte manœuvre a été absolument surprenant.
De même, le premier malade en a tiré un bénéfice incontestable, car, malgré toute la révulsion, opérée, malgré le procédé de Sylvester, malgré un premier succès apparent, il était retombé dans le coma. Ce n’a été, en somme, qu’après cette manœuvre de la langue que la respiration s’est réellement et définitivement rétablie.
Pour le troisième, je reste dans le doute; mais, comme la manœuvre est absolument inoffensive pour le sujet, et qu’elle venait de réussir admirablement pour ses deux camarades, je l’ai tentéeégalement sur lui, en raison même des deux premiers résultats.
En somme, les tractions de la langue ou procédé de la langue, qui a déjà si bien réussi dans le cas d’asphyxie par submersion, vient de me donner deux succès dans le cas d’asphyxie par le gaz des égouts. Or ces accidents sont loin d’être rares, et le procédé qu’a fait connaître M. Laborde est tellement simple, tellement facile à appliquer, ses résultats sont si rapides et si satisfaisants, que je crois faire œuvre utile en publiant les faits qui précèdent. »
C’est là, on le voit, une application nouvelle, et des plus heureuses, du procédé dont il s’agit ; application dont il convient de féliciter et de remercier notre honorable et très distingué confrère de l’armée, non seulement pour les beaux succès qu'il a obtenus, mais pour l’excellente idée qu’il a eue de les faire connaître
en détail, dans le but de contribuer à la vulgarisation d’un moyen, dont la simplicité permet l’usage extemporané, sans besoin d’accessoires d’aucune sorte, par la première personne venue.
Je répéterai, à ce propos, que le procédé, bien compris, ne consiste pas seulement à abaisser ou à tirer la langue hors de la bouche, mais à opérer sur elle des tractions successives, réitérées et, en quelque sorte, rythmées , de façon à imiter le rythme respiratoire : c’est à la suite de cette manœuvre des plus simples, des plus faciles, mais systématisée, que l’on voit plus ou moins vite se rétablir la fonction, par la provocation et le rappel du mécanisme fondamental qui la constitue, le mécanisme réflexe ou réflexe respiratoire ; le point de départ de ce rappel par les tractions linguales est, en ce cas, l’excitation du nerf laryngé supérieur et des autres nerfs sensibles de la langue (glosso-pharyngien et lingual) qui réagit, à son tour, sur le centre excito-moteur respiratoire.
Quel que soit, d'ailleurs, ce mécanisme que nous allons bientôt chercher à déterminer, le résultat, en fait, est aujourd’hui certain, et l’efficacité du procédé démontrée dans les conditions possibles. Il doit être tenté, désormais, dans tous les cas. Et il ne semble pas que ces cas soient seulement ceux d’asphyxie ou de mort apparente par submersion, ou, comme nous venons de le voir, par influence des gaz délétères ; un confrère de Bordeaux, M. le docteur Balade, annonçait récemment (communication à la Société d'anatomie et de physiologie, séance du 3 octobre 1892) en avoir fait, avec succès, l’application à la syncope simple (voir p. 64).
Cette application est logique, elle se conçoit et s’explique par ce fait physiologique que le rappel de la respiration, c’est-à-dire de la fonction hématosique, agit secondairement sur le fonctionnement du cœur, dont il incite et réveille les contractions.
De ces faits de M. le docteur Billot, nous devons rapprocher les suivants, qui ressortissent également aux asphyxies toxiques.
En premier lieu, la relation ci-après, que nous devons à un honorable confrère d’Alençon, M. le docteur Springer :
NOTE SUR UN CAS DE MORT APPARENTE PAR ASPHYXIE TOXIQUE AVEC RAPPEL A LA VIE