DE SAINT VINCENT DE PAUL
Coinpiuiit à peine douze années, Sur le versant dcs Pyrénées Saint Vincent gardait les troupeaux.
Voilà qu'un vieillard vénérable, Courbé sur un bâton d'érable, S'avance et lui tient ce propos :
« Pauvre enfant du labeur, pardonne Si j'ose implorer ton aumône.
Le Seigneur de nous se tient loin,
LlVr.E I. /,!)
Et sa juslicc vengeresse
ÎNous lait des jours où la déliesse
Me peut s'adresser (in'au besoin.
« Ne crains pas, quand je la demande, D'égarer ta pieuse oiliande :
Je suis exténué de faim.
Allant de village en village, J'ai dépensé tout mon courage Sans trouver un morceau de pain. »
— (( Béni soit le ciel qui t'envoie, Dit le jeune pâtre avec joie ; Le pauvre est l'image de Dieu.
Prends ma place sur celte pierre ; Je vais chercher à la chaumière De quoi te soulager un peu. »
Et vers le modeste domaine L'entant court, vole à perdre haleine,
El revient avec trente sous, Fruit d'une épargne rigoureuse.
Le pauvre dans sa main calleuse Veut les recevoir à genoux.
« Mon angoisse se change en fêle :
Ta charité me rend prophète, Ange miséricordieux !
Au feu qui brûle les entrailles Dieu réserve d'autres ouailles; Ton sort se dévoile à mes yeux.
a Au lieu de brebis, de génisses, Tu dois conduire des milices, Providence de l'abandon.
Ces trente sous sont un mystère Qui va répandre sur la terre La bienfaisance et le pardon.
« C'est le petit grain, la semence
Qui doit produire l'arbre immense; C'est le lilet d'eau du ravin, Source où l'oiseau s'abreuve à peine, Puis fleuve qui nourrit la plaine Et grossit l'Océan divin.
« Ce don, multiplie sans cesse,
Sera le pain de la vieillesse,
Le lit des pauvres maladifs.
Et, jusqu'aux régions lointaines.
Ira faire tomber les chaînes
Qui pendent aux mains des captifs.
« Éteignant de lugubres plaintes, Il donnera des mères saintes A ces pauvres petits agneaux Que l'on expose ou que l'on tue.
Qui n'ont pour berceau que la rue Et les cloaques pour tombeaux. »
Pour juslilier cet oracle, Vincent, il fallait un miracle.
Pauvre enfant, de tout dénué, Tu sus l'accomplir... Il subsiste; Mais que ta vertu nous assiste AHn qu'il soit continué !
Hélas ! plus qu'aux jours de ta vie, Nos temps d'égoïsme et d'envie Sont pleins de présages mauvais.
Supplée à notre insuffisance Pom* que la misère et l'aisance Se donnent le baiser de paix.