PREMIÈRE PARTIE
Les linguistes de Técole allemande. — Examen critique des opinions. — Linguistique et anthropologie. — La question dn singe. ^ La linguistique est-elle nne science nalnrelle ? — Rendons à Volney ce qui n'appartient pas aux Allemands. -* Les linguistes et l'ethnographie. — Indo-Enropéens et Sémites.
Lorsqu'exempt de toute attache de secte ou d'école, on jette un regard sur le chemin parcouru par Thumanité, depuis le jour où elle est sortie de son berceau de fables et de légendes, pour entrer dans la période historique, rien ne frappé plus le penseur indépendant, que de voir les conceptions les plus différentes, les plus hostiles entre elles, sur le langage et l'origine de l'homme, prendre toutes comme base l'étude de faits positifs, et toutes cependant
débuter par une mâmep^tiV ton de principe, c'est-à-dire par l'adoption d'axiomes qui auraient besoin d'être démontrés.
Philosophes et savants, dès qu'ils s'enrôlent sous un drapeau spécial, posent immédiatement le principe qui doit éclairer leur marche, d'après les mêmes procédés qu'Aristote imaginant sa loi sur la pesanteur.
« La nature des choses pesantes, avait dit le précepteur d'Alexandre, est de tendre au centre de V univers, et celle des choses légères, de s'en éloigner. Or l'expérience nous fait voir que les choses pesantes tendent au centre de la terre, et que les choses légères s'en éloignent, donc le centre de la terre est le même que le centre de l'univers. »
A cela, Galilée et après lui Bacon repondirent :
« Le philosophe de Stagyre aurait d'abord dû prouver : qu'il est de la nature des choses pesantes de tendre au centre de Tunivers, et de celle des choses légères de s'en éloigner. »
Les deux savants firent mieux encore que de redresser Terreur d'Aristote, ils découvrirent et formulèrent les lois de la pesanteur.
Mais ici, on se trouvait en présence d'un fait d'ordre naturel et positif, qui tôt ou tard devait être
étudié et mieux défini, tandis que l'obscur problème des origines deThomme et du langage, qu'on l'envisage en spiritualiste ou en matérialiste, qu'on l'admette d'ordre naturel ou métaphysique, ne nous livrera jamais son secret primordial, ne sera jamais soumis à la formule d'une loi définitive. Ce problème, le spiritualiste le résout par Dieu et le matérialiste par la matière ; et dès que le savant a choisi une de ces deux voies, tout ce qu'il découvre, expérimente, étudie, porte le cachet de sa croyance particulière : il fait tout fléchir devant Taxiome qu'il a admis, bien qu'il sache qu'il ne pourrait pas le démontrer.
Il y a plus : les représentants des deux systèmes s'échauffent à la lutte, et alors, le spiritualiste fait de la science en Ihaine du matérialiste, et le matérialiste en haine du spiritualiste.
Et tous deux ne voient pas : qu'ils ne sont en somme que d'intolérants adorateurs de fétiches, moins éloignés l'un de l'autre qu'on ne le croirait, quoiqu'ils ne soient f)as placés dans le même temple. Pour l'un, l'homme est une créature céleste qu'une faute a fait déchoir.
Pour l'autre, l'homme est le premier des primate&-, c'est-à-dire le premier des singes.
Pour l'un, l'âme est immortelle, pour l'autre elle retourne à la terre d'où elle est sortie.
Ce n'est pas avec ces exagérations, qu'aucune preuve n'étaye des deux parts, que l'on peut construire la science, et faire l'histoire prudente des vérités générales, dont nous augmentons chaque jour notre patrimoine.
D'où vient l'homme? il existe.
Où va-t-il? il progresse.
En dehors de ces deux vérités, il n'est pas possible de rien affirmer scientifiquement^ c'est-à-dire d'affirmer avec preuves
L'homme est-il un composé de deux natures, Tune esprit et l'autre matière, qui s'en vont quand elles se désagrègent, continuer chacune de leur côté leur rôle dans l'ensemble? Voilà la grande question que toutes les sectes et toutes les écoles du passé ont eu l'ambition de résoudre, et dont les sectes et les écoles du présent, ne se désintéressent pas plus que leurs devancières.
Et quoi qu'ils en aient, beaucoup de savants, qui ont la prétention de faire de la science pure, se laissent aller, sur des sujets qui ne le comportent pas, à trancher de haut cette éternelle question. Interrogez les linguistes de l'école de Schleicher, Kuhn et Spiegel, ils ne se bornent pas à étudier la structure des différents modes de langages, à les comparer entre eux, à rechercher leurs formes initiales, il faut à chaque pas qu'ils imposent leurs idées sur les origines
de l'homme, et c'est ce qui me gâte toute lepr science, car je ne puis m'empêcher de voir en eux des esprits systématiques qui, en commençant leurs travaux sur les formes du parler humain, semblent se dire : « Nous ne constaterons rien de ce qui pourrait être en désaccord avec nos théories anthropologiques. »
Écoutons M. Hseckel.
« Rien, dit-il, n a dû ennoblir et transformer les facultés du cerveau de l'homme autant que l'acqui* sitiondu langage. La différenciation plus complète du cerveau, son perfectionnement et celui de ses plus nobles fonctions, c'est-à-dire des facultés intellectuelles, marchèrent de pair et en s'influençant réciproquement avec leur manifestation parlée. C'est donc à bon droit que les représentants les plus distingués de la philologie comparée, considèrent le langage humain comme le pas le plus décisif qu'ait fait l'homme, pour se séparer de ses ancêtres animaux. C'est un point que Schleicher a mis en relief dans son travail sur importance du langage dans l'hiS" toire naturelle de Vhomme. Là se trouve le trait d'union de la zoologie et de la philologie comparée» la doctrine de l'évolution met chacune de ces sciences en état de suivre pas à pas l'origine du langage.,... Il n'y avait point encore chez l'homitoe-singe de vrai
langage, de langue articulée exprimant des idées. »
Comment veut-on que je ne me défie pas d'études linguistiques, commencées sous de pareils auspices?
Voilà qui est entendu : à l'époque où Thomme était encore un singe, il ne possédait pas le vrai langage, le langage articulé. A tout prendre, cela m'est parfaitement indifférent que l'homme ait été ou n'ait pas été singe... mais que vient faire sur le terrain de la linguistique cette prétention anthropologique î Lorsque vous allez plus tard classer des racines, suivre leurs évolutions, et comparer entre elles les formes lexiques des divers langages, vous me donnerez des exemples, vous raisonnerez sur des faits philologiques indiscutableSj car vous ne prétendez pas que je doive m'en rapporter à vos seules affirmations ; vous ferez de la science en hommes de science, pourquoi voulez- vous alors que je ne m'arrête pas à votre proposition :
Au temps où Thomme était singe...
Et que je ne vous demande pas vos preuves anthropologiques au même titre que les preuves linguistiques en présence surtout d'une opinion qui
n'est point présentée comme une hypothèse, mais est, au contraire, affirmée d'un ton dogmatique, et tout comme s'il s'agissait d'une vérité sur laquelle tout le monde soit d'accord.
Ne voyez-vous pas que je suis en droit de vous dire :
« Vos recherches comme linguistes n'auront pas rindépendance*cienï//îg'M^queje désirerais y rencontrer, puisque, tout d'abord, vous les courbez sous le joug de doctrines qui ne sont rien moins que scientifiquement démontrées. »
Dans son livre, fort savant du reste, sur la linguistique, M. Abel Hovelacque tient par-dessus tout dès les premières pages, à nous prouver qu'il écrit d'après un système préconçu, dont rien ne le fera dévier, et, comme ses maîtres, il ne voit pas qu'il affaiblit par cela seul, les conclusions qu'il nous présentera comme linguiste.
Voici le passage intéressant à plus d'un titre dans lequel il expose ses idées :
« L'homme n'est homme que parce qu'il possède la faculté du langage articulé. C'était là jadis une proposition malsonnante. Elle est passée aujourd'hui à la condition de vérité banale, aux yeux du moins des personnes qui tiennent pour liquidé et bien liquidé le compte de la métaphysique
« C'est en vain que l'on a cherché dans la comparaison de la constitution anatomique de l'homme, et
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de celle des animaux inférieurs une divergence quel- • conque, un autre écart que celui du plus au moins. Et cet écart a-t-il été diminué d'une façon considérable à tous les yeux désintéressés,, depuis la découverte des anthropoïdes africains (gorilles, pongos et chimpanzés). On peut dire que la théorie sentimentale du règne humain se trouve définitivement à bas, et que son discrédit est parachevé.
« Ni révolution dentaire, ainsi que l'a démontré M. Broca, ni les caractères de l'os intermaxillaire, ni la structure des mains et des pieds, ni la constitution et les fonctions de la colonne vertébrale, ni la conformation du bassin et -du sternum, ni le système musculaire, ni les faits relatifs aux appareils , sensoriaux externes, ni l'appareil digestif, ni les caractères anatomiques ou morphologiques du cerveau, ne détachent l'homme des anthropoïdes *. Bien plus, il existe sous ce rapport un intervalle tout autrement considérable entre les singes inférieurs et les anthropoïdes, qu'entre ces derniers et l'homme *. L'on
1. Broca : Discours sur l'homme et les animaux {Bulletin de la Société anthropologique de Paris, 1866, p. 53) ; L'ordre des primates. Parallèle anatomique de rhomme et des singes (Ibid., 1869, p. 238). Études sur la constitutton des vertèbres eaudaies chez les primates sans queues (Revue d'anthropologie, t. 11, p. 577.
Consultez encore sur ce sujet : Vogt : Le cours sur l'homme, huitième leçon. Schauffausen : Les questions anthropologiques de notre temps (Hevue scientifique, 1868, p. 769). Paul Bert {Bulletin de la Société d'anthropologie de Paris, 1862, p. 473). Bertillon (Ibid., 1^65, p. 605). Mozital {Ibid,, 1869, p. H3).
i. Broca : L'ordre des primates, etc., op. eit, passim. Daily : L'ordre
LINGUISTIQUE ET ANTHROPOLOGIE. ii
s'est rejeté alors sur-des caractères non physiques. Mais il s'est trouvé que les animaux inférieurs possédaient la prévoyance, la mémoire, l'imagination, le raisonnement, la pudicité, la dose de volonté compatible avec le déterminisme organique, et qu'ils donnaient les témoignages les moins équivoques de sentiments de pitié, d'admiration, d'affection, d'amour de la domination, d'initiative dans le travail.
« En fin de compte, il fallut produire les deux arguments de réserve ; l'argument de la religiosité, l'argument de la moralité. Leur succès fut malheureux. Il est aisé, en effet, de soumettre la religiosité à la même critique dont relèvent toutes les manifestations intellectuelles, et de démontrer que son origine n'est que la terreur, la crainte d'un inconnu : Primus in orbe deos fecit timor.
« L'enfant ne vient jamais au monde doué d'une faculté religieuse. Il suit là-dessus ce qu'on lui enseigne, mais il ne devine rien, il n'en a pas la, connaissance intuitive *. C'est ce que M. Broca a exposé en termes excellents. « L'auteur d'une cou-
des primates et le transformisme (ÈuUetin de la Société d'anthropologie de Parti, 1868, p. 673.
i. L'etourneau : De la religiosité et des religions au point de vue anthropologique {Bulletin de la Sœiélé anthropologique de Paris, i865« p. 59i) ; sur la méthode qui a conduit à établir un règne humain (Ibid., 1866, p. 869}. Lagneau : Sur la religiosité {Ibid., i865. p. 649). Coudereau : Sar la religiosité eoaime caractéristique (/6rd., 1866, p. 3^9). Broca: Discours sur l'homme et les animaux {Ibid., 1866, p. 59 el 74). Daily: Du règne hnmaln et de la religion et de la religiosité (Ibid., 1866, p. 131).
«2 LES TRADITIONS INDO-ASIATlQUES.
ceplion religieuse met en jeu des facultés actives, parmi lesquelles Timagination joue souvent le principal rôle. Voilà une première espèce de religiosité, que j'appellerai la religiosité active; mais elle ne se manifeste que chez un très-petit nombre d'individus. La plupart, l'immense majorité des hommes n'ont qu'une religiosité passive, qui consiste purement et simplement à croire ce qu'on leur dit, sans avoir besoin de le comprendre, et cette religiosité n'est le plus souvent qu'un résultat de l'éducation. Dès rage le plus tendre, l'enfant est élevé au milieu de certaines croyances, on y façonne son esprit sans qu'il soit en état de discuter et de raisonner. Aucune intelligence ne peut se soustraire à l'action de cet enseignement, combiné et perfectionné depuis des siècles.
« L'enfant s'y soumet toujours, et souvent d'une manière définitive. 11 croit sans examen, parce qu'il n'est pas encore capable d'examiner, et parce que pour toutes les notions, religieuses ou autres, il s'en rapporte aveuglément à l'autorité de ses institu-. teurs. 11 n'y a rien dans tout cela qui puisse nous révéler l'existence d'une faculté, d'une aptitude ou d'une aspiration particulière. Mais avec l'âge, avec l'expérîbnce, avec l'étude surtout, cet état passif de l'esprit fait place presque toujours à un certain degré de scepticisme. On apprend à se méfier plus
OU moins de la parole d'autrui. Il ne suffit plus d'entendre dire une chose pour y croire ; on demande des preuves, et lorsqu'un individu accepte sans examen ce qu'on lui raconte, on dit de lui qu'il est crédule comme un enfant.
« Cet esprit de critique, dont le développement marche de front avec celui.de l'intelligence ellemême, s'applique d'abord aux notions matérielles, aux faits de la vie ordinaire, et souvent il ne s'étend pas au delà de cet ordre de phénomènes ; mais souvent aussi, et sans changer de nature, il s'étend aux conceptions métaphysiques et religieuses, de sorte que dans tous les pays, surtout dans ceux où l'homme cultive son intelligence, on voit un grand nombre d'individus abandonner peu à peu une partie ou la totalité de leurs croyances.
« Ce prétendu caractère humain, que vous appelez la religiosité, a donc disparu chez eux? Les mettrez-vous aux rangs des brutes ces hommes qui souvent se font remarquer par l'étendue de leur savoir, par la puissance de leur esprit? »
(L'écrivain adresse sans doute cette question aux spiritualistes ; je n'accepte pas la mission de répondre pour eux, mais ces derniers pourraient s'étonner, à bon droit, de ce que pareille demande leur soit adressée, précisément par ceux qui ap-
pellent rhomme le premier des primates, c'est-àdire le premier des singes.)
a Ainsi, de quelque manière qu'on envisage la religiosité, il est impossible de la considérer comme un fait général et inséparable de la nature de l'homme. La religiosité active^ créatrice des conceptions religieuses, n'existe que chez de rares individus. La religiosité passive, qui n'est qu'une forme de soumission à l'autorité, de l'appropriation d'une intelligence au milieu dans lequel elle se développe, est incomparablement plus répandue, mais elle est bien loin d'être universelle; si elle Tétait, les adeptes de toutes les religions ne tonneraient pas tant contre les incrédules. » — « Il importe de bien le remarquer, non-seulement cette prétendue caractéristique arrive à faire défaut chez une grande part des hommes de science, — on peut dire chez la plus grande et la meilleure part, — mais encore elle manque absolument chez nombre de peuplades réputées sauvages. Nous n'avons que faire de répéter ici les assertions fort catégoriques, et que l'on a vainement révoquées en doute, d'une foule d'observateurs désintéressés. On a prétendu que les peuples, vivant sans dogmes et sans culte, croyaient au moins à des forces et à des manifestations surnaturelles. Mais il est certain, il est évident, que l'infériorité
LINGUISTIQUE ET ANTHROPOLOGIE. iS
même de ces peuples, leur rend impossible toute distiiictioa du naturel et du soi-disant surnaturel. Il en faut toujours revenir à cette terreur très-explicable dont nous parlions tout à l'heure, à la crainte d'un inconnu, ou pour mieux dire de l'inconnu. S'il convient de voir là une croyance, il n'est point d'animal alors, même très-inférieur, à qui'on puisse contester la religiosité.
« Nous ne voulons pas nous appesantir sur la dernière objection , la prétendue caractéristique, tirée de la momlité. C'est un fait avéré qu'elle manque tout aussi bien chez beaucoup de peuples sauvages, comme nous l'enseigne l'ethnographie, et que l'on rencontre, évidente, éclatante, dans les actes d'un grand nombre d'animaux, au moins d'animaux sociables... C'est la faculté du langage articulé qull faut invoquer, en définitive , pour distinguer l'homme de ses frères inférieurs. . L'apparition du langage articulé détermine le point d'évolution où un primate a droit au nom d'homme. »
Ainsi, pour nous servir des expressions mêmes de l'auteur que nous citons, « on a vainement cherché, dans la comparaison de la constitution anatomique de l'homme et de celle des animaux inférieurs, une divergence quelconque... Depuis la découverte du gorille, la théorie sentimentale du
règne humain est enterrée... Le langage articulé est la seule différence qui existe entre le chimpanzé et rhomme, il détermine le point d'évolution où le singe a mérité le nom d'homme I... Quant aux facultés, les animaux possèdent comme nous le raisonnement, la mémoire, l'imagination, la pudicité, etc.. »
Les seules objections que notre auteur trouve dignes d'être combattues sont tirées des arguments de la religiosité et de la moralité.
Nous ne voyons guère ce que la religiosité vient faire en cette occurrence. L'homme de science, le libre penseur, même en dehors de l'école de Darwin et de Schleicher, n'ont jamais considéré le sentiment religieux vulgaire, celui qu'on inculque aux enfants, comme une caractéristique du règne humain, quoiqu'il serait assez difficile, à notre sens, de l'inculquer à un gorille, ce qui, en somme, présenterait déjà une de ces différences, entre le primate homme et le primate singe, que M. Hovelacque ne rencontre ni dans la constitution anatomique, ni dans les facultés intellectuelles des deux individus. Il nous paraît que notre auteur n'a choisi cet argument que pour se donner le plaisir de le combattre.
Quant à la moralité dont serait privée une foule de peuplades sauvages et qu'on rencontrerait évidente^
éclatante, dans les actes d'un grand nombre d'animaux c'est ici plus que jamais que nous invoquons notre droit à exiger des preuves. Nous nous sommes demandé, en lisant ce passage, et celui où il est accordé aux animaux la puiicité^ s*il ne fallait pas voir là une simple plaisanterie scientifique, édictée pour reposer l'esprit du lecteur du pathos germanique qui avait précédé.
Dans tous les cas, cette invention de l'animal, mural et pudique^ mérite une mention très-spéciale de la part de tous ceux qui ne sont pas ennemis d'une douce gaieté...
C'est là qu'en arrivent, à la remorque des Allemands, certains esprits, très-intolérants du reste, je n'en veux pour preuve que le dédain avec lequel ils traitent tout ce qui n'est pas eux, et ne place pas le singe en tête de la linguistique.
Ainsi voilà qui est fait, ce n'est ni la raison, ni la liberté, ni le jugement, ni la conscience morale qui nous élèvent au-dessus des animaux, c'est la faculté du langage articulé.
Le gorille est intelligent, rempli d'imagination, le chimpanzé est moral, l'orang-outang est pudibond .. il ne leur manque, comme on dit vulgairement, que la parole, et le jour où ils l'auront conquise ils prendront rang dans la famille humaine.
On croit rêver, quand on lit pareilles choses en tête
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d'un livre aux apparences sérieuses, destiné à l'étude des langues. Non pas que nous soyons l'adversaire quand même de ces théories anthropologiques. *• Rationaliste avant tout (nous dirions positiviste, si nous comprenions en quoi ce néologisme philosophique vaut mieux que l'autre expression), nous ne nous courbons en science que quand la raison a reçu des preuves scientifiques. Mais nous estimons aussi que la négation a priori est un acte de faiblesse intellectuelle, et que toute opinion, avant d'être repoussée, a droit à l'étude et à l'examen... et c'est ainsi que les doctrines purement naturalistes ne nous répugnent nullement, que nous ne nous sentons nullement humilié de la supposition que nous pouvons avoir eu le singe pour ancêtre, mais nous n'accepterons ces doctrines comme exactes, ces faits comme démontrés, que le jour où ils le seront scientifiquement.
Et nous le demandons en toute sincérité, le problème de l'homme-singe est-il scientifiquement et définivement résolu?
Approche- 1 il même assez de sa solution, pour qu'on ait le droit de faire reposer sur l'anthropoïde, tout l'échafaudage d'une science linguistique ou -autre? Et ne craignez-vous pas, malgré votre profond et indiscutable savoir, que les fondations ne soient trop fragiles pour supporter le couronne-
ment de Védifîce, c'est-à-dire les conclusions purement naturalistes de vos travaux, si remarquables, du reste.
En d'autres termes, c'est toujours la même pétition de principes que j'attaque. Pourquoi supposer comme démontrée, une question qui sera, pendant bien des siècles encore, à l'étude, si tant est qu'on puisse jamais la résoudre, et vous en servir pour expliquer des phénomènes qui peuvent parfaitement exister sans cela?
Pourquoi, en un mot, ne pas faire de la linguistique pure... de la science inattaquable, du moment où elle n est pas encombrée de questions anthropologiques àrétude?
Est-ce que la voie indiquée par Schleicher, votre maître, dans la distinction qu'il établît entre la philologie et la linguistique, n'est pas suffisamment large? qu'est-il besoin d'y faire des plantations étrangères?
^ La philologie, dit-il, est une science historique, et cette science ne peut se trouver appliquée que là où l'on est en présence d'une littérature, d'une histoire. Là où les monuments font défaut, là où il n'y â point de culture littéraire, le philologue n'a que faire*; la philologie, en un mot, ne peut s'exercer que sur des documents historiques. Il en est tout différemment de la linguistique, dont l'objet unique est
la langue elle-même, dont l'unique étude est Texamen de la langue en elle-même, et pour elle-même. Les variations historiques des langues, le dévelop* pement plus ou moins factice de leur vocabulaire, souvent même leurs procédés syntaxtiques, tout cela n'est pour le linguiste que d'une importance secondaire; il consacre son soin tout entier à l'étude de la manifestation elle-même du langage articulé, fonction naturelle, inévitable et déterminée, à laquelle l'homme ne pourrait se soustraire, et qui, ainsi que toutes les autres fonctions, est d'une implacable nécessité. Peu importe au linguiste qu'une langue ait régné des siècles durant sur de vastes empires, qu'elle ait donné naissance aux monuments littéraires les plus glorieux, qu'elle se soit prêtée aux exigences de la culture intellectuelle la plus délicate, la plus raffinée; peu lui importe aussi qu'une langue obscure ait misérablement péri, sans fruits, sans rejetons, étouffée par d'autres idiomes, inconnue à jamais du philologue.
«La littérature est sans contexte un auxiliaire puissant, grâce auquel il est aisé de saisir l'idiome luimême, de reconnaître la succession de ses formes, les phases de son développement, un auxiliaire précieux, mais non pas indispensable. Ajoutez que la connaissance d'une seule langue ne peut suffire au linguiste et en cela il se distingue encore du phi<
LINGUISTIQUE ET ANTHROPOLOGIE. Si
lologue. Il existe, par exemple, une philologie latine, toute indépendante de la philologie grecque, une philologie hébraïque toute indépendante de la philologie arabe ou assyrienne. Mais il ne saurait être question d'une linguistique purement latine, d'une linguistique purement hébraïque : la linguistique est comparée ou n'est pas. On ne peut en effet se rendre compte d'une forme, qu'en la comparant à d'autres formes. La philologie peut donc être spéciale, particulière à un seul idiome. Mais lorsqu'il s'agit d'étudier les éléments constitutifs d'une langue et sa structure, il faut déjà connaître la phonétique et la structure d'un certain nombre d'idiomes. Répétons-le donc une fois encore, les recherches du linguiste sont toujours et essentielle* mentcomparatives, à rencontre de celle du philologue qui peuvent être toutes spéciales. »
Nous ne voyons guère la différence qu'il y a entre la linguistique et la philologie comparée, c'est-à-dire que la linguistique est de la philologie comparée, cependant la première de ces expressions peut être préférable comme plus nette et plus concise.
Quoiqu'il en soit, voilà la linguistique assez nettement définie, c'est l'étude des manifestations sous toutes les formes du langage articulé, c'est la comparaison générale de tous les idiomes qu'a parlé et
que parle l'humanité... Hé bien! nous le demandons, le champ n'est-il pas assez vaste, et est-il bien nécessaire d'affaiblir l'autorité de cette science en y mêlant des questions d'anthropoïdes, c'est-à-dire d'homme-singe, sur lesquelles un esprit vraiment scientifique ne peut encore sérieusement se prononcer. .
Quand on reproche avec juste raison, à certains métaphysiciens de soutenir que l'homme est né non pas seulement avec les facultés propres à se cons** truire un langage, mais encore avec un parler tout fait, il ne faut pas, nous ne saurions trop le répéter, tomber, comme fait M. Hovelacque, dans l'exagération des hypothèses contraires.
« Schléicher, dit ce linguiste , dans sa rapide^ mais si substantielle notice sur l'importance du langage pour l'histoire naturelle de l'homme, et dans son écrit non moins remarquable sur la théorie darwinienne et la science du langage, a traité de la corrélation de la naissance de l'homme et de l'apparition du langage articulé. « Si c'est le langage qui fait rhomme, dit-il, nos premiers pères n'ont pas été réellement hommes : ils ne le sont devenus qu'au moment où se forma le langage, et cela grâce au développement du cerveau, grâce au développement des organes de la parole. » La linguistique, comme
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toutes les autres sciences naturelles, nous force à admettre que l'homme puise son origine dans l'évolution des formes inférieures.... Si nous ne pouvons admettre, sans tomber dans des conceptions métaphysiques et puériles, que la faculté du langage articulé ait été, un beau jour, acquise à Thomme sans cause, sans origine, ex nihilOy il nous faut bien accepter alors qu'elle .est le fruit d'un développement pragressif des organes. Cela suppose avant l'homme, avant l'être caractérisé par la faculté du langage articulé, un autre être en train d'acquérir cette faculté, c'est-à-dire en voie de devenir homme.
« Ainsi que l'enseigne Schleicher, il faut admettre qu'un certain nombre seulement de ces êtres encore dépourvus de la. faculté du langage articulé, mais^. bien près de l'acquérir, la gagnèrent en réalité sous-, l'influence de conditions heureuses, et dès lors eurent réellement le droit à la dénomination d'hommes; mais que par contre un certain nombre d'entre eux, moins favorisés par les circonstances, échouèrent dans leur développement et tombèrent dans la métamorphose régressive. Nous aurions à reconnaître leurs restes dans les anthropomorphes, gorilles, chimpanzés», orangs, gibbons. »
Comme on le voit, nous sommes encore en pré-^ sence du procédé que nous avons déjà signalé.
L'homme n'est homme que par le langage.
Or nos premiers pères ne parlaient pas.
Donc nos premiers pères furent les chimpanzés...
C'est tout à fait la dialectique d'Aristote.
La nature de tous les corps pesants est de tendre au centre de l'univers.
Or, tous les corps pesants tendent au centre de la terre.
Donc le centre de la terre est le centre de l'univers.
C'est toujours ce qu'il faut démontrer qu'on considère comme prouvé.
Les linguistes de cette école ne devraient point tant médire de la vieille scholastique, et les formules surannées ne leur sont point aussi étrangères qu'ils voudraient le faire croire.
Ils sont aussi faciles à l'hypothèse, et aussi affirmatifs que leurs devanciers. De tous temps l'intolérance scientifique a coudait aux mêmes procédés. Comment trouvez-vous, par exemple, cette théorie sur les transformations progressives et les métamorphoses . régressives.
Cela demande quelques explications.
Dans la donnée des disciples de Schleicher, les gorilles, orang-outangs et autres mammifères, «ori5 Vinfluence de conditions heureuses^ gagnent la faculté du langage articulé et deviennent hommes. |
Les auteurs de cette légende sentent parfaitement qu'on va leur dire :
Cela est bien, mais alors, montrez-nous donc quelques-uns de ces gorilles et chimpanzés en train de conquérir le langage articulé.
Et d'avance ils répondent :
— Il n'y en a plus.
— Comment cela î
— Ils ont été moins favorisés par les circonstances, échouèrent dans leur développement, et tombèrent dans la métamorphose régressive... En d'autres termes, ils ont fait un ou plusieurs pas en arrière. Les gorilles et les gibbons sont des candidats malheureux à l'humanité, des aspirants qui n'ont pas été favorisés par les circonstances.
Ces influences de conditions heureuseSy
Et ces circonstances défavorables^
Qui font monter et descendre les singes sur réchelle, et dispensent leurs inventeurs de tout autre argument, en même temps qu'ils les tirent de l'embarras où il seraient, de montrer le chimpanzé moral et pudique en train de conquérir le langage articulé, sont vraiment une merveilleuse trouvaille!
Et c'est la linguistique qui dit cela.
Oui, c'est la linguistique qui enseigne toutes ces belles choses, répondent en chœur les disciples franco-allemands de Schleicher. N'est-ce pas le cas
de répondre comme M. Jourdain. Ohl la belle chose que la linguistique I
Une dernière citation pour bien montrer que nous n'exagérons rien. Nous rempruntons au même linguiste, qui résume les opinions des Schleicher, des Curtius, des Kuhn et des Spiegel.
« Il faut donc reconnaître, en définitive, que cette caractéristique de l'homme, la faculté du langage articulé est purement relative. Nous découvrons son origine et ses rudiments; nous comprenons que nos pères ne l'ont acquise que par degrés, dans le combat pour le progrès, d'où ils devaient sortir victorieux. Ici en un mot, ici encore les zélateurs du prétendu règne humain en sont pour leurs dépenses de sentimentalisme et de métaphysique.
« Mais pour être relative, cette faculté n'en est pas moins particulière, spéciale à l'homme, et au demeurant, c'est grâce à elle seule que le premier des primates peut porter ce nom d'homme qu'il a gagné à travers des milliers de siècles au prix de luttes incessantes. »
Il nous semble qu^on ne saurait être plus clair.
Le premier des primates, c'est-à-dire le singe, a fait la conquête du langage articulé, et c'est grdce à elle seule qu'il peut porter le nam d'homme.
Puisque c'est grâce à elle seule... ce n'est donc pas la raison avec son cortège d'admirables facultés qui nous distingue de la brute...
La raison est remplacée par la phonétique.
Nous en voulons dire un autre point qui nous empêche de goûter à leur valeur, des théories tout au moins des plus hypothétiques dans l'état actuel de la science, et qui néanmoins sont affirmées d'un ton doctoral légèrement nuancé de dédain, pour qui ne s'agenouille pas d'ores et déjà devant elles.
Toutes ces belles choses qu'on nous donne comme conceptions nouvelles, ne sont que la rénovation déguisée de vieux systèmes orientaux, qui pendant des milliers d'années, ont fait partie des mystères des initiés et ont traîné dans les pagodes d'EUora et d'Elephanta, dans les temples de Memphis et d'Ephèse.
La doctrine des transformations progressives,
Et des métamorphoses régressives,
Par laquelle Tanimal sous l'influence de conditions heureuses arrive à la dignité d'homme, et quand il est sous l'empire de circonstances défavorables, échoue dans son développement et retourne de plusieurs degrés en arrière... n'est autre que la doctrine de la métempsychose^ ou transmigration progressive, qui prend l'embryon vital dans la goutte d'eau, dans la plante, lui fait parcourir toute l'échelle des êtres jus*
sa LES TRADITIONS INDO-ASIATIQUES.
qu'à rhomme, et le fait redescendre aussi, dans des degrés inférieurs lorsqu'il ne parvient pas à s'assimiler les facultés nécessaires à une existence plus élevée.
A une époque oii toute science n'existait ni en dehors du temple, ni en dehors du prêtre, la doctrine sur les transmigrations vitales, avait été mise sous l'égide de Tidée religieuse, comme les règles d'hygiènes, comme les lois civiles et criminelles, comme tout ce qui constituait la vie sociale de Tépoque : mais peu nous importe que le savant ancien prêche dans le temple, que le savant moderne enseigne dans le livre la doctrine des transformations progressives et des métamorphoses régressives^ nous ne nous laisserons pas prendre à ce rajeunissement de vieilles choses et de vieux mots, que les cerveaux allemands excellent à déguiser sous des formules nouvelles, et quand il aura la prétention, comme en l'état, de servir de base à la constitution d'une science exacte , nous le prierons de nous donner des preuves plus scientifiqms que le passé n'en a données, plus scien^ tifiques que le présent n'en a encore trouvées....
Et si on nous répond par des affirmations dans le genre de celle-ci : « Le premier des primates, le gorille a mérité le nom d homme, en conquérant le langage articulé. »
Nous renverrons cela dans le stock général des
LINGUISTIQUE ET ANTHROPOLOGIE. t9
choses à étudier, et nous deman lerons pour rétablissement d*uDe science aussi sérieuse que la linguistique, des bases plus solides que ces épaisses légèretés germaniques.
n y a plusieurs milliers d'années que le vieux Manoua'dit:
« Feau tombe du ciel sur la terre
en pluie, de la pluie naissent les végétaux et des végétaux les animaux.
Liv.III.
« Par des particules subtiles douées de forces d'agrégation et de transformation, unies au principe de volonté, ont été formés tous les êtres de ce monde périssable émané de l'impérissable.
« Chacun de ces êtres acquiert la qualité de celui qui précède, de sorte que plus un être est éloigné dans la série, et plus il a de qualités.
Liv. !•'.
Toute la théorie du transformisme tient dans ces quelques lignes, que Darwin pourrait meWre en épigraphe en tête de sa doctrine. On ne se douterait
M LES TEADITIOKS IXDO-ASIATIQUSS.
guère qu'elles ont été écrites, par le plus ancioi législateur dont rhamanité ait gardé le somrenir. Et comme depuis plusieurs milliers d'années, on a TU bien des e-pê^es dîsparaiire, et qu'on n'en a surpris aucune en train de se transformer, 'qu'on ne s'étonne donc pas si, tout en ne repoussant point la théorie, en tant qu'hypothèse "à étudier et à léguer aux siècles futurs pour la vérifier, pour l'heure présente et sur le terrain des sciences exactes, nous répétons: des preuves.... des preuves.
Et la linguistique doit être une science exacte I
Doit-elle être aussi une science naturelle ?
A cela les linguistes de l'école allemande répondent oui, et ils appellent les physiologistes à leur secours.
M. Broca résume de la manière suivante, tout ce qui peut-être dit sur la question :
« L'exercice de la faculté du langage articulé est subordonnée à l'intégrité d'une partie très-circonscrite des hémisphères cérébraux et plus spécialement de Thémisphère gauche. Cette partie est située sur le bord supérieur de la scissure de Sylvius, visà-vis rinsula de Reil, et occupe la moitié postérieure, probablement même le tiers postérieur seulement de la troisième circonvolution frontale... L'hémisphère gauche, qui tient sous sa dépendance le
mouvement des membres droits est donc plus précoce dans son développement que Thémisphère opposé. On comprend ainsi pourquoi, dès les premiers temps de la vie, le jeune enfant se sert de préférence des membres dont Tinnervation est alors la plus - parfaite, pourquoi, en d'autres termes, il deyient droUier, Le membre supérieur droit, étant à l'origine . plus fort et plus adroit que le gauche est appelé par cela même à fonctionner plus souvent, et il acquiert dès lors une supériorité de force et d'adresse qui ne fait que s'accroître avec Tâge. Jusqu'ici j'ai appelé droitiers ceux qui se servent de préférence de la main droite, et gauchers, ceux qui se servent de préférence de la main gauche. Ces expressions sont tirées de la manifestation extérieure du phénomène ; mais si nous considérons le phénomène par rapport au cerveau, et non par rapport à ses agents mécaniques, nous dirons que la plus part des hommes sont naturellement gauchers du cerveau, et que par exception quelques-uns d'entre-eux, ceux qu'on appelle gauchers, sont au contraire droitiers du cerveau.,. Ce n'est ni dans les muscles, ni dans les nerfs moteurs, ni dans les organes cérébraux moteurs, tels que les couches optiques ou les corps striés, [que gît le phénomène essentiel du langage articulé. Si l'on n'avait rien dé plus que ces organes, on ne parlerait pas. Us exis-
3i LES TRADITIONS INDO-ASIATIQUES.
tent quelquefois parfaitement sains et parfaitement conservés, chez des individus devenus complètement aphémiques, ou chez des idiofs qui n'ont jamais pu, ni apprendre ni comprendre aucun langage. Ce langage articulé dépend donc de la partie de Téncéphale qui est affectée aux phénomènes intellectuels, et dont les organes cérébro-moteurs ne sont en quelque sorte que les ministres. Or cette fonction de l'ordre intellectuel, qui domine la partie dynamique aussi bien que la partie mécanique de l'articulation, parait être l'apanage à peu près constant dés circonvolutions de Thémisphère, gauche, puisque les lésions qui produisent Taphémie, occupent à peu près constamment cet hémisphère. Gela revient à dire que pour le langage : nous smmes gauchers du cerveau^ nous parlons avec l'hémisphère gauche, c'est une habitude que nous prenons dès notre première enfance.
« De toutes les choses que nous sommes obligés d'apprendre, le langage articulé est peut-être la plus diflScile. Nos autres facultés, nos autres actions existent au moins à l'état rudimentaire chez les animaux ; mais quoique ceux-ci aient certainement des idées, et quoi qu'ils sachent se les communiquer par un véritable langage, le langage articulé est au-dessus de leur portée. C'est cette chose complexe et difficile que l'enfant doit apprendre à l'âge le plus
tendre, et il y parvient à la suite de longs tâtonnements, et d'un travail cérébral de l'ordre le plus compliqué. Eh bien !ce travail cérébral, on le luiimpose à une époque très-rapprochée de ces périodes embryonaires où le développement de Thémisphère gauche est en avance sur celui de l'hémisphère droit. Dès lors il ne répugne pas d'admettre que l'hémisphère cérébral le plus développé, le plus précoce, soit plus tôt que l'autre en état de diriger l'exécution et la coordination des actes à la fois intellectuels et musculaires, qui constitue le langage articulé.
« Ainsi naît l'habitude de parler avec l'hémisphère gauche, et cette habitude finit par faire si bien partie de notre nature, que lorsque nous sommes privés des fonctions de cet hémisphère, nous perdons la faculté de nous faire comprendre par la parole. Cela ne veut pas dire que l'hémisphère gauche soit le siège exclusif de la faculté générale du langage, qui consiste à établirune relation déterminée entre une idée et un signe, ni même de la faculté spéciale du langage articulé qui consiste à établir une relation déterminée entre une idée ^i un mot articulé; l'hémisphère droit n'est pas plus étranger que le gauche à cette faculté spéciale, et ce qui le prouve, c'est que l'individu rendu aphémique par une lésion profonde et étendue de l'hémisphère
gauche, n'est privé en général que de la faculté de reproduire lui-même les sons articulés du langage ; il continue à comprendre les rapports des idées avec les mots. En d'autres termes la faculté de concevoir ces rapports appartient à la fois aux deux hémisphères qui peuvent en cas de maladie se suppléer réciproquement, mais, la faculté de les exprimer par des mouvements coordonnées dont la pratique ne s'acquiert qu'à la suite d'une trèslongue habitude, paraît n'appartenir qu'à un seul hémisphère, qui est presque toujours Thémisphère gauche,
« Maintenant, de même qu'il y a des individus gauchers, chez lesquels la prééminence native des forces motrices de l'hémisphère droit, donne une prééminence naturelle et incorrigible aux fonctions de la main gauche, de même on conçoit qu'il puisse y avoir un certain nombre d'individus chez lesquels la prééminence native des circonvolutions de l'hémisphère droit renversera l'ordre des phénomènes que je viens d'indiquer ; chez lesquels dès lors la faculté de coordonner les mouvements du langage articulé deviendra par suite d'une habitude contractée |dès la première enfance l'apanage définitif de l'hémisphère droit.
« Ces individus exceptionnels seront par rapport au langage, comparables à ce que sont les gauchers
par rapport aux fonctions de la main, les uns et les autres seront droitiers du cerveau.... L'existence d'un petit nombre d'individus qui par exception parleraient avec Thémisphère droit expliquerait très-bien, les cas exceptionnels ou Taphémie est la conséquence d'une lésion de cet hémisphère. Il suit de ce qui précède qu'un sujet chez lequel la troisième circonvolution frontale gauche, siège ordinaire du langage articulé, serait atrophiée depuis sa naissance apprendrait à parler et parlerait avec la troisième circonvolution frontale droite; comme l'enfant venu au monde sans la main droite devient aussi habile avec la main gauche qu'on l'est ordinairement avec l'autre main. »
M. Hovelacque qui s'appuie sur l'autorité de M. Broca ajoute :
« A cette citation q\ii résume la situation de la question, nous n'avons qu'une remarque à joindre, c'est que les observations recueillies jusqu'à ce jour, et dont le*nombre est significatif, viennent toutes confirmer cette doctrine de localisation. Ce fait capital dit à lui seul plus que tous les autres^ lorsquHl s'agit de démontrer que V étude du langage articulé relève de fhistaire naturelle^
Cette ojnnion de l'auteur que nous citons parce
qu'il a résumé clairement toutes les questions d'écoles, est du reste celle de tous les linguistes allemands.
Nous avouons ne pas bien comprendre comment la doctrine de la localisation suffit à démontrer que la linguistique doit-être une science naturelle.
Est-ce que tous les phénomènes de la vie humaine ne sont pas obligés de se localiser d'abord dans une portion quelconque du cerveau, avant de se produire au dehors par un acte naturel^ son ou mouvement... A ce compte il n'est pas une science qui ne mérite le nom de naturelle, lût-cê même celle des mathématiques, car il n'en est pas une seule dont les connaissances et la pratique puissent survivre à telle ou telle altération du cerveau.
Tout ce que nous faisons, pensée ou action, part du cerveau, et parce qu'un physiologiste localise dans telle ou telle partie du directeur suprême, un genre spécial de fonctions, ce n^est pas une raison pour affirmer que l'étude qui en naîtra, constituera une science naturelle.
Ici c'est encore le bout de l'oreille qui perce.
Cette école de linguistes ne veut pas se borner simplement à être rationnelle et sceptique, d'avance elle ne veut pas tenir pour exacts tous les faits qu'elle pourra rencontrer ; elle part en guerre matérialiste pure, a ses doctrines toutes faites, ne sortira
pas de la règle qu'elle s'impose et en constatant des faits, les fera plier sous la loi devant laquelle elle s'incline elle-même avec un religieux respect. Et dès lors elle ne laissera rien glisser dans son langage qui fasse supposer qu'elle puisse admettre, même à titre d'hypothèse, que l'intellect humain n'est point pure matière... a-t-elle raison, ce n'est point notre affaire, nous dirons même que cela nous est complètement indifférent... La seule chose que nous ne voulions pas admettre, c'est que spiritualistes ou matérialistes, ces deux éternels frères ennemis, viennent à propos de linguistique, c'est-à-dire d'une science qui étudie des faits exacts, se jeter mutuellement à la tête leur dieu-esprit et leur dieu-matière, et traiter leurs mutuelles théories de fatras vide et inepte*.
Aussi intolérants l'un que l'autre, ils sont prêtres tous deux de deux cultes différents, et toujours aussi prêts l'un que l'autre à insulter quiconque ne partage pas leurs idées.
Déchirez-vous tant que vous voudrez sur le terrain de la philosophie, mais quand vous voulez nous faire de la linguistique.... pour Dieu, faites-nous de la linguistique, il n'y a pas un terrain plus neutre que celui là, et laissez nous croire tout ce qu'il nous plaira sur ces insolubles problèmes qu'un esprit
i. Hovelacqae : Linguiitique, p. 13.
vraiment scientifique ne cherchera jamais à résoudre. Qu'est-ce que nous fait à nous à propos de langage, votre unité cosmique de la matière * qui renferme en elle toutes les formes existantes, toutes les forces de modification, et pensez-vous donc que nous trouvions que ce dieu nouveau a mieux fait sa preuve devant la science que l'ancien, que vous croyez avoir détrôné. La science, quelle qu'elle soit, est l'étude positive des faits existants, et le travail est déjà assez ardu par lui-même, sans qu'il soit besoin de l'encombrer de ces stériles et interminables disputes qui firent la joie de la scholastique...
A notre sens, la linguistiqu-e doit être l'étude comparative et philosophique des langues .
Elle est une science naturelle et ressort de la physiologie quand elle étudie les lois purement phoniques qui président à la formation des sons.
Elle devient philosophique quand elle étudie les rapports que l'esprit établit entre le son et Tidée, quand elle s'occupe de l'origine des formes grammaticales, des racines, des étymologies, des ressemblances et i^es différences qui existent entre les langues.
Enfin elle devient historique quand elle suit la mardhe des langues, leur développement, de l'en-