‹ Les traditions indo-asiatiquesChapitre 51 sur 65 · HUtoire det Vierget · texte numérisé non relu

HUtoire det Vierget

c'e^t sur elle que portent à l'instant ses soupçons, c'est elle qu'il accuse d'avoir eu recours à des procédés magiques pour lui nuire. Mais celle-ci ne supporte jamais une pareille imputation. Les esprits s'aigrissent, la discorde gagne les parents et les amis, .et les suites de ce démêlé deviennent parfois très-sérieuses.

Puis il y a toute la troupe des bons et des mauvais génies, constamment aux prises les uns avec les autres. Chaque village , chaque maison ont les leurs, et tout événement heureux ou malheureux est invariablement attribué aux esprits mauvais ou bons.

Malheur à celui qui part en voyage sans avoir obtenu par de pieux sacrifices qu'un des esprits familiers de sa caste l'accompagne. Son corps est exposé à devenir le rendez-vous de tous les esprits errants qu'ils viendrait à rencontrer. Et une fois un cprps possédé par eux, ce n'est que par les exorcismes les plus coûteux, les mentrams — prières — les plus énergiques et des présents considérables faits aux temples, qu'on parvient à les faire changer 4'hôtellerie.

La vue seule d'iin homme qui passe pour posséder le pouvoir magique inspire la plus profonde terreur aux Indous* Ces magiciens sont souvent consultés parles gens

qui désirent se venger de leurs ennemis en employant la voie des maléfices ; d'un autre côté, tel qui attribue à une cause de cette nature la maladie dont il est affecté, va invoquer le secours de leur art pour qu'ils les en délivrent par un contre-charme en faisant retomber son mal sur ceux qui le lui ont si méchamment causé.

Les Indous ont plusieurs livres qui traitent ex professa de toutes ces conjurations magiques ; le principal et le plus ancien est le quatrième Véda, TAtharva-Véda , dont Tétude est réservée aux brahmes, et TAgrouchada-Parickhai, qui est le code des magiciens secondaires.

Il n'est point de secret que la magie n'enseigne ; il y en a pour acquérir des richesses et des honneurs, pour rendre fécondes les femmes stériles, pour découvrir, en se frottant les mains et les yeux avec certaines mixtions enchantées, les trésors enfouis dans la terre ou cachés en quelque lieu que ce soit ; pour se rendre invulnérable et môme terrible dans les combats, au moyen de quelques ossements qu'on porte sur soi. La seule chose qu'on n'y trouve pas exposée aussi clairement que les autres, c'est le moyen de ne pas mourir, et cependant qui sait combien d'alchimistes ont pâli dans les cryptes des pagodes, et combien de philtres étranges ils ont

composés par arriver à surprendre le secret de se rendre immortels.

Ce n'est pas en faisant un pacte avec le diable, ainsi qu'on le racontait naguère de nos sorciers d'Europe, que les magiciens indous deviennent capables d'opérer tant de prodiges. Il suffit, pour rendre un Indou expert en magie, qu'il ait reçu du gourou — professeur —7 l'initiation obligée aux sciences surnaturelles, mais, par contre, si ce dernier le guide et lui communique son pouvoir, à son tour il lui doit obéissance.

Le pouvoir du gourou est immense. Si un dieu, un démon, un esprit dédaignent d'écouter un nouvel initié, celui-ci n'aurait alors, pour être obéi à la minute, qu'à répéter son injonction au nom de son gourou.

Brahma, Vischnou, Siva, c'est-à-dire les trois personnes de la trimourty, sont elles-mêmes soumises au commandement des magiciens. Il y a cependant certaines divinités que ces dernier évoquent de préférence. Au premier rang sont les planètes ; le nom de graha^ sous lequel elles sont désignées, signifie Vaction de saisir, c'est-à-dire de s'emparer de ceux qu'une conjuration magique leur enjoint d'aller tourmenter: viennent ensuite les boutams ou démons, qui représentent chacun un principe de destruction; les pisatchas, rackchasas,

nagas, souparnas et autres esprits malfaisants ; les chaktys, génies femelles qui violentent les homme» qu'ils rencontrent la nuit; Kitly, déesse du sang, et Marana-Devy, déesse de la mort.

Pour mettre tous ces esprits en action, le magicien a recours à diverses opérations mystérieuses, à des mentrams — prières, incantations, exorcismes, — à des sacrifices et à des formules dififérentes; il doit être nu s'il s'adresse aux déesses, et modestement vêtu s'il s'adresse aux dieux.

Les fleurs qu'il offre aux esprits qu'il occupe doivent être rouges, le riz bouilli teint du sang d'une jeune fille vierge ou d'un enfant, lorsqu'il s'agit de donner la mort.

Les mentrams ou prières ont en matière magique une telle efiBcacité, elles exercent un tel ascendant sur les dieux, même du premier ordre, que ceux-ci ne sauraient se dispenser de faire dans le ciel, dans l'air et sur la terre tout ce que le magicien ordonne.

M. Lenormand va nous dire maintenant ce qu'était la magie chez les primitifs habitants de la Ghaldéo- Babylonie :

« Le grand ouvrage magique dont les scribes d'Assour-bani-pal avaient exécuté plusieurs copies d'après l'exemplaire existant depuis une haute antiquité dans la bibliothèque de la fameuse école sacer-

dotale d'Érech, en Chaldée, se composait de trois livres distincts. Nous connaissons le titre d'un des trois : Les mauvais espritSf car à la fin de chacune des tablettes qui en proviennent, et ont été préservées dans leur intégrité, se lit : Tablette n^... des Mauvais esprits. Gomme ce titre l'indique, il était exclusivement rempli par les formules de conjurations et d'imprécations destinées à repousser les démons et autres esprits. Un second livre se montre à nous . dans ce qui en subsiste comme formé du recueil des incantations auxquelles on attribuait chacun le pouvoir de guérir les diverses maladies. Enfin le troisième embrasse les hymnes à certains dieux, hymnes au chant desquels on attribue un pouvoir mystérieux et surnaturel, et ^qui ont un caractère fort différent des hymnes proprement liturgiques de la

religion officielle

« La formule des conjurations contre les esprits malfaisants est très-monotone, elles sont toutes jetées dans le même moule. On commence par éaumérer les démons que doit vaincre la conjuration, pour qualifier leur pouvoir et en décrire les effets. Vient ensuite le vœu de les voir repoussés ou d'en être préservé, lequel est souvent présenté sous une forme affirmative. Enfin la formule se termine par l'invocation mystérieuse qui lui donnera son efficacité « esprit du ciel, souviens-t'en I esprit de la

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terre, souviens-t'en ! Celle-là seule est nécessaire, et jamais elle ne manque, mais on y joint aussi quelquefois des invocations semblables à d'autres esprits divins.

« Je citerai comme exemple une de ces conjurations destinée à combattre différents démons, maladies et actions funestes telles que le mauvais œil :

« La peste et la fièvre qui déracinent le pays.

« La maladie qui' dévaste le pays, mauvaise pour le corps, funeste pour les entrailles.

« Le démon mauvais, le alal mauvais, le gigim mauvais.

« L'homme malfaisant, l'œil malfaisant, la bouche malfaisante, la langue malfaisante.

« De l'homme fils de son Dieu, qu'ils sortent de son corps, qu'ils sortent de ses entrailles.

« De mon corps, jamais ils n'entreront en possession.

« Devant moi, jamais ils ne feront de mal à une suite, jamais ils i ne marcheront.

« Dans une maison, jamais ils n'entreront.

« Ma charpente jamais ils ne franchiront.

« Dans la maison de mon habitation jamais ils n'entreront.

« Esprit du ciel, souviens-t'en.

« Esprit de la terre, souvienst'en »

Gomme on le voit, il y a identité complète entre les superstitions exagérées de l'Inde et celles de la Chaldée. Mêmes objurgations contre les mauvais esprits, les démons, les maladies et les dangers inconnus. Seulement les formules d'incantations et d'exorcisme de llnde revêtent, une couleur moins grossière que celles de la Chaldée, chez ce peuple amoureux du soleil et du beau langage, les conjurations magiques elles-mêmes revêtent souvent les charmes d'une rare poésie.

Voici un exemple que nous opposons à celui de M. Lenormand, et qui montrera quelle distance sépare, malgré leur commune origine, les grossières populations de la Chaldée de celles plus affinées des rives du Gange.

Cette incantation que nous empruntons à l'Agrou-

chada Parikchai, est destinée à chasser les mauvais esprits qui rôdent autour des cadavres pendant les funérailles, et c'est en même temps un appel aux esprits bienfaisants.

Ordinairement ce sont les devadassi ou vierges des pagodes qui chantent cette conjuration, avant qu'on emporte le mort au bûcher.

« Hors d'ici, chien maudit, pisatcha impur qui te repais des cadavres des morts, que viens-tu faire près de cette maison? cesse d'empester ces lieux de ton haleine fétide. Hors d'ici, chien maudit.

« Va- t'en dans ta fosse ronger les os couverts de poussière et de mousse, dispute ta maigre pitance aux chacals puants et aux vautours aux pieds jaunes I Sur ce lit de cendres et d'herbes sacrées repose le corps d'un homme juste. Hors d'ici, chien maudit.

« Fuyez tous, esprits infernaux, vous que la fumée des sacrifices a conduits jusqu'ici. L'homme juste laisse un fils qui le conduira au bûcher, et soustraira son cadavre à vos étreintes impures. Hors d*ici, chiens maudits.

a II n'y a point d'oblation pour vous dans cette demeure; les heures tombent une à une sans apporter d'adoucissement à votre misérable situation. N'essayez pas de vous glisser dans la dépouille de l'homme vertueux. Hors d'ici, chiens maudits.

« saints brahmes, fermez la bouche, fermez les yeux, fermez le nez, fermez les oreilles, fermez toutes les ouvertures du corps du juste, afin que les mauvais esprits ne puissent s'y introduire. saints brahmes, fermez la bouche avec les cinq parfums.

« SouflELez, vent du nord qui passez sur les plaines sacrées qu'arrose le Gange et portez aux cieux les parfums du sacrifice. SouflBlez, vent du nord qui passez sur les plaines sacrées qu'arrose le Gange.

« Accours, oiseau chéri du Covinda — un des noms de Vischnou — viens recueillir dans tes serres puissantes! l'âme purifiée de l'homme juste et conduis-la

au séjour immortel des déliœs. Accours, oiseau chéri du Govinda.

« Esprits bienfaisants des cieux, de Tair, de la terre, des forêts, des chemins, des eaux, des plaines désertes et du foyer domestique, venez tous accompagner l'homme juste au bûcher, éloignez de la route les sombres génies du mal. Venez tous, esprits bienfaisants.

« Faites que le beurre liquide pétille dans la flamme doucement caressée par la brise des nuits ; Tardeur du bûcher d'un homme de bien est agréable aux dieux. Que le beurre liquide pétille dans la flamme. »

Si les deux conjurations sont de la même famille, ayant pour but toutes deux de repousser les influences des mauvais esprits, elles ne décèlent pas la même culture intellectuelle; l'incantation de la Ghaldée se rapproche beaucoup plus de celles en usage chez les Indous des basses castes duDeccan, ancêtres plus directs des primitifs Chaldéo -Babyloniens.

Quand on compare les deux pays, l'Inde et la Chai dée, les deux civilisations se suivent constamment

ETHNOGRAPHIE DES DEUX RAGES. a:3

dans les mêmes proportions. Il est pour nous hors de doute, que les populations indoues qui colonisèrent les rives de l'Euphrate et du Tigre, appartiennent à rémigration des castes les plus infimes.

On ne saurait énumérer les drogues, les ingrédients et les ustensiles, dont se compose l'attirail d'un magicien indou *.

11 y a tels maléfices pour lesquels il lui faut employer les os de soixante-quatre animaux '.différents, ni plus ni moins ; et parmi ces os d'animaux sont compris ceux d'un homme né le premier jour d'une nouvelle lune, ou d'une femme ou d'une vierge, ou d'un enfant, ou d'un paria, etc. Si tous ces ossements, mêlés ensemble, enchantés par des mentrams et consacrés par des sacrifices, sont enterrés dans la maison ou à la porte d'un ennemi, une nuit propice pour cela, d'après les instructions du gourou et l'inspection des étoiles, la mort de cet ennemi s'en suivra infailliblement.

De même si le magicien, sous le silence de la nuit, enfouit ces os aux quatre points cardinaux d'un camp ennemi, et se retirant ensuite à distance, prononce sept fois le mentram de la déroute, toutes les troupes que le camp renferme, périront entièrement, ou se dissiperont d'elles-mêmes avant que sept jours soient écoulés.

i. Hiiioire des Viergei.

Trente-deux armes enchantées, auxquelles on a offert en sacrifice une victime humaine, jettent dans une armée assiégeante une terreur telle que cent assiégés lui paraissent comme mille.

En pétrissant de la terre, tirée des soixante-quatre endroits les plus sales, — nous nous dispensons de suivre TAgrachada Parikchai, dans Ténumération à laquelle il se livre à ce sujet, avec des cheveux et des rognures d'ongles [de son ennemi, — on fait de petites figurines sur la poitrine desquelles on écrit le nom de celui dont on veut se venger, on prononce sur felles des paroles et des mentrams magiques, on les consacre par des sacrifices, et tout cela n'est pas plutôt achevé que les génies des grahas, ou planètes, vont saisir la personne à qui l'on en veut, et lui font subir mille maux.

On perce quelquefois ces figures avec une alêne, ou on les estropie de diverses manières, dans l'intention de tuer ou d'estropier en réalité celui qui est l'objet de la vengeance.

Il existe aussi dans l'Inde un autre genre d'ensorcellement appelé drichty-dotcha, ou sort jeté par •les yeux. Tous les êtres animés, toutes les plantes tous les fruits y sont sujets.

Les Indous sont sur ce point d'une telle crédulité qu'ils s'imaginent, à chaque acte de leur vie, même le plus indifférent, à chaque pas qu'ils font, avoir

reçu d'un voisin, d'un passant, d'un parent même, le drichty-dotcha. Rien en apparence ne fait connaître les gens qui possèdent le mauvais œil, ceux qui l'ont souvent même, ne s'en doutent pas, aussi tout Indou fait-il accomplir sur lui, sur sa famille» sur ses champs et sa moisson, plusieurs fois par jour la cérémonie de Tarratty, qui dès la très-haute antiquité a été inventée pour déjouer tous les maléfices provenant de la fascination des yeux.

Nous ne nous étendrons pas plus longuement sur ce curieux sujet, que nous n'aurions fait qu'indiquer du reste, l'ayant traité déjà aussi complètement que possible dans l'Histoire des Vierges^ si ces coutumes étranges n'offraient, dans leurs moindres détails, matière aux rapprochements les plus frappants avec les pratiques magiques des Chaldéens.

Les Sémites hébraïques ne nous ont pas laissé d'ouvrages spéciaux sur la magie, mais il est hors de doute, et la Bible en témoigne à chaque pas, qu'ils connurent les pratiques des sciences occultes, et s'en servirent dans le même sens que les Indous.

Dubois, qui n'avait aucun intérêt à rattacher les Sémites hébraïques à l'Inde, ne peut s'empêcher de penser qu'ils tenaient ces coutumes des Indous, ou les avaient puisés à une source commune.

Voici ce qu'il en dit :

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« Si les Hébreux et les dififérents peuples que rÉoriture représente comme adonnés à ces superstitions ne les avaient pas reçues des Indous, au moins devaient-ils les uns et les autres en avoir puisé rhabitude aux mêmes sources. On sait combien les magiciens et les devins étaient en crédit parmi les enfants d'Israël. Jeovah, par la bouche de Moïse> défendit sévèrement à ceux-ci de les consulter (Lévit., chap. XIX, v. 31, id.; chap, xx, v. 6). Saul, qui avait fait de vains efforts pour les exterminer ou les expulser entièrement, eut la faiblesse de recourir aux évocations de la pythonisse d'Endor. »

On sait également que Josiah et Elquiah durent s'appuyer sur la magicienne Holda pour le succès de leur révolution religieuse.

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