LE MYSTÉRIEUX MONOSYLLABE
Il existait dans la vieille religion brahmanique un mot mystérieux et terrible, renfermant en lui toute science divine et humaine, un mot qui rendrait celui qui en déroberait le sens supérieur aux dieux et égal à Brahma lui-même.
Ce mot, composé de trois lettres A-U-M, Aum I était confié à la garde de l'ancien des anciens parmi les brahmes, et pendant longtemps il ne fut connu que d'un petit nombre d'initiés, qui avaient seuls le droit de le prononcer dans certaines solennités, sans cependant en posséder le sens.
Si par malheur, d'une façon ou d'une autre, un homme des trois castes autres que celle des prêtres, venait à entendre prononcer ce mot devant lui, il devait être immédiatement mis à mort.
On sait aujourd'hui que ce mot mystérieux était
remblème de Swayambhouva, l'être existant par luimôme, qui n'est pas à la portée des sens externes, que l'esprit seul peut percevoir, qui échappe aux organes des sens, qui est sans portée visible, éternel, l'âme de tous les êtres, que nul ne peut comprendre et ne comprendra jamais. Ces trois lettres renferment aussi le secret de la création par l'union mystérieuse de la force active et de la force passive de la pensée éternelle qui ont produit l'univers.
De là le symbole trinitaire du dieu Un et cependant possédant la double nature mâle et femelle, et du troisième terme, c'est-à-dire du fils qui représente le produit, c'est-à-dire l'univers.
Sous cette forme nouvelle, représentant la trinité dans l'unité, le sens du monosyllabe sacré fut conservé avec moins de rigueur, toutes les classes d'initiés en reçurent l'explication symbolique, mais il fut toujours environné d'allégories et de mystères pour le commun du peuple.
Manou n'en parle qu'une fois, et encore est-ce saiis prononcer le mot, et pour ordonner de ne point le dévoiler.
« La sainte syllabe primitive composée de trois lettres, dans laquelle la triade védique est comprise, doit être gardée secrète comme un autre triple Véda. Celui qui connaît la valeur mystique de cette syllabe connaît le Véda. »
La mythologie brahmanique est pleine de faits extraordinaires destinés à prouver la puissance de ce mot magique. En voici un à titre d'exemple.
« Un jour, la jeune et belle déesse Parvady se pronfenait sur le bord de la mer; elle fut tout à coup saisie par Varouna qui l'entraîna avec lui dans le plus profond des abîmes. Grande désolation dans rOlympe, tout le peuple des dieux fait retentir l'air de ses clameurs, et s'en va porter plainte à Brahma contre le dieu des eaux. — Je ne puis, répondit le maître des dieux, vous révéler le mot mystérieux qui seul aurait le pouvoir de détruire les conjurations de Varouna, mais il est au pays de Canya-Goubdja un saint ermite du nom de Narindra, qui, par le pouvoir des sacrifices et par ses austérités méritoires, est parvenu à la connaissance de cette syllabe sacrée ; allez le trouver, lui seul peut délivrer Parvady des enchantements qui la retiennent captive.
« En entendant ces mots, les dieux se réjouirent, et s' étant rendus au pays de Ganya-Coubdja, ils rencontrèrent Narindra qui attendait, dans la contemplation et la prière, l'heure de se séparer de sa dépouille mortelle. — Viens avec nous, lui direntils, viens sur les bords de la mer, le moment de ta dernière transformation est arrivée, et lorsque tu
auras rendu la liberté à Parvady nous t'emporterons dans le séjour d'Indra.
« Le saint ermite les suivit, et arrivé sur le bord de la mer il murmura trois fois le mot mystérieux de Aum en se couchant dans le sable, et appuyant sa bouche sur les flots de façon à n'être pas entendu des dieux, et aussitôt les flots de l'Océan se séparèrent en deux comme deux vastes montagnes liquides, et du fond de la vallée des flots, Parvady débarrassée des enchantements qui la retenaient captive rejoignit la troupe des dieux. »
M. Lenormand va nous dire qu'il existait également chez les sémites de la Ghaldée un mot mystérieux, jouant à peu près le même rôle que dans la mythologie brahmanique, et, chose extraordinaire, ou plutôt bien caractéristique de l'origine des deux croyances, il fera suivre ses explications d'une légende qui semble n'être que l'écho de celle que nous venons de donner.
« Le plus haut, le plus irrésistible de tous les pouvoirs réside dans le nom divin, mystérieux, le grand nom « le nom suprême », dont Ea seul à la connaissance.
« Devant ce nom, tout fléchit dans le ciel et sur la terre et dans les enfers ; c'est lui seul qui parvient à
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dompter les maskims et à arrêter leurs ravages. Les dieux eux-mêmes sont enchaînés par ce nom et lui obéissent.
« Dans le récit de la descente d'Istar aux enfers, la déesse céleste est retenue captive par la déesse iafernale Allât. Les dieux du ciel s'émeuvent de son sort et cherchent â la délivrer : le soleil va trouver Nouah (nom assyrien d'Ea) auquel il faut toujours recourir quand il s'agit de rompre les enchantements, et lui raconte ce qui arrive à Istar.
« Nouah, dans la sublimité mystérieuse de son cœur, a pris une résolution : il a formé pour la faire sortir le fantôme d'un homme noir.
« Va pour sa sortie, fantôme. A la porte du pays immuable présente ta face.
« Que les sept portes du pays immuable s'ouvrent devant la face.
« Que la grande déesse de la terre — Allât — se réjouisse devant ta face.
« Dans le fond de son cœur, elle se calmera et sa colère tombera.
« Prononce-lui le nom des grands dieux.
« Portant haut la tête, fixe son attention par des miracles.
« Pour principal miracle produis les poissons des eaux au milieu de la sécheresse. »
« Et en effet Istar est aussitôt délivrée.
ETHNOGRAPHIE DES DEUX RACES. ' 34a
« Le grand nom reste le secret d'Ea; si quelque homme arrivait aie pénétrer, Userait, par cela seul, investi d'une puissance supérieure à celle des dieux. Aussi, quelquefois, dans la partie de l'incantation qui prend une forme dramatique, on suppose que Ea l'enseigne à son fils Silik-moulou-khi. Mais on ne le prononce pas pour cela, on ne l'inscrit pas dans la formule, et on pense que cette mention se]ile suflSt à produire un effet décisif quand on récite l'incantation. »
N'est-ce pas la même idée symbolique?
N'est-ce pas le même esprit qui a inspiré les deux légendes ?
Le nom de Jéovah fut longtemps entouré, chez les Juifs, de la même crainte superstitieuse, et la Bible nous apprend que Dieu ne s'était révélé sous ce nom à personne autre qu'à Moïse.
On sait également de quel mystérieux respect les kabbalistes juifs entouraient un des noms de leur dieu que le vulgaire n'était jamais admis à connaître *.
« Le Talmud nous apprend que l'on connaissait autrefois trois noms pour exprimer l'idée de Dieu, à savoir : le fameux tétragramme ou nom de quatre lettres, puis deux autres, inconnus à la Bible, dont