LA FORME DU MONDE
La géographie est, sans contredit, de toutes les sciences, celle que les Indous ont le plus négligée. Mais leur ignorance en cette matière nous sera plus précieuse au point de vue ethnographique que ne l'auraient été les plus précieuses découvertes.
En effet, de ce que l'on trouve chez deux peuples les mêmes notions sur une science exacte, il n'en ressort pas forcément qu'ils aient puisé aux mêmes sources ; le cerveau humain est en possession partout de certaines idées absolues qui lui permettent de se constituer des connaissances que l'on tiendra pour vraies dans les différentes parties du globe, même en dehors de toute communication des unes avec les autres. Ainsi les principes des mathématiques et de la géométrie sont les mêmes partout.
Mais si un peuple, sans avoir la possibilité d'étu-
dier, remplace dans une science exacte la réalité par rinvention, partout où nous rencontrerons la même fable, nous dirons qu'il y a de très- fortes présomptions qu'elle a été puisée aux mêmes^sources.
Les géographes indous, si on peut leur donner ce nom, représentent tous la terre comme affectant la forme ronde et creuse d'une moitié de noix de coco.
Cette demi -sphère est supportée par quatre énormes éléphants créés à cet effet par Brahma, qui eux-mêmes reposent sur une gigantesque tortue qui nage dans Téther et supporte tout le fardeau.
Il n'est personne qui se soit un peu occupé d'études indianistes, qui n'ait vu une de ces grossières images qui résume tout le bagage des connaissances géographiques des Indous.
Nous ne savons si les brahmes en ont jamais su beaucoup plus long sur ce sujet, toujours est-il que ceux qui avaient si bien observé les astres, qui firent faire des progrès importants à la géométrie et à l'algèbre, semblent ne s'être jamais inquiétés de la forme véritable du globe, et que l'on retrouve l'image demi-sphérique dont nous venons de parler, avec tous ses accessoires sculptés, sur le fronton de leurs temples dès la plus haute antiquité, et que celle qu'ils y placent aujourd'hui est encore calquée sur le même modèle.
« Au rapport de Diodore de Sicile, dit M. Lenormand, les Chaldéens ont une opinion tout à fait spéciale sur la forme de la terre : ils croient qu'elle a la figure d'une barque renversée et qu'elle est creuse par-dessous. » Cette opinion, continue l'éminent assyriologue, se conserva jusqu'aux derniers jours dans les écoles sacerdotales de la Chaldée ; leurs astronomes l'admirent, et il paraît, toujours d'après Diodore, qu'ils cherchaient à la justifier par des arguments scientifiques. Mais elle remontait aux temps les plus antiques, elle était un legs des idées de la période purement accadienne... (Toujours les Accads ; nous dirons, nous, de Tépoque de l'invasion des populations du Deccan.)
« Que l'on s'imagine donc une barque retournée, non pas une barque telle que nous avons l'habitude d'en voir, mais un de ces esquifs absolument ronds qui servent encore habituellement, sous le nom de koufa, dans les parages du bas Tigre et du bas Euphrate, et dont les sculptures historiques des palais de l'Assyrie nous offrent la représentation... Nous exprimerions aujourd'hui la même idée en la comparant à un bol renversé.
Les Hébreux, qui s'occupèrent de ces questions moins encore que les autres peuples de l'antiquité, possédaient les mêmes idées sur la forme de la terre.
ETHNOGRAPHIE DES DEUX RAGES. 35i
Ainsi, Indous et prétendus Sémites se rencontrent pour donner à notre monde une forme identique, celle d'une demi-sphère creuse, d'une barque ronde ou d'un bol renversé.
Attribuera qui voudra ces singulières coïncidences à de purs accidents , pour nous , ces fables grossières, que nul n'est obligé de copier, que l'on ne respecte que parce qu'on en a trouvé la tradition dans son berceau, caractérisent beaucoup plus l'origine commune dé deux peuples que les principes absolus d'une science exacte, nous venons de le dire, que nous rencontrerions chez eux.
353 LES TRADITIONS INDO-ASlATlQUES.