CONCLUSION
En présence de la question des origines du langage, la science officielle se voile la face et se recule aussi épouvantée, que s'il s'agissait ^pour elle de trouver le mouvement perpétuel ou de résoudre le problème de la quadrature du cercle... Toiis les torts ne sont peut-être pas de son côté.
Seuls les linguistes franco -allemands, presque tous doublés d'anthropologistes, et les hommes qui en fait de science et d'examen n'admettent que la tradition religieuse, prétendent avoir trouvé la solution de la difficulté.
D'après ceux-ci, pas n'est besoin de se troubler le cerveau; le langage a été fabriqué par Dieu, et l'homme l'a reçu de toutes pièces, avant même la conception des idées que les sons étaient destinés à rendre. Ils expliquent la diversité des langues par la tour de Babel. Pour les linguistes de l'école de
Schleicher, c'est le primate, précurseuir de rhomme, autrement dit un singe perfectionné, qui a balbutié les premiers sons articulés, et qui, à l'aide de la parole, a conquis peu à peu la dignité d'homme.
De la science officielle nous n'avons rien à dire, puisqu'elle imite de Conrard le silence prudent.
Des gens de religion, nous ne nous inquiétons guère, et les laisserons tranquillement fonder des facultés bénies par Rome, à l'effet d'enseigner ces niaiseries qui, depuis le moyen âge, n'ont plus de place dans la science.
Quant aux linguistes, le cas est tout différent, car, si nous sommes en présence de gens intolérants par* fois, systématiques toujours, du moins ne faisons* nous nulle difficulté d'avouer que nous sommes en présence de chercheurs avides, amoureux de science indépendante, et qui, sur le terrain de la linguistique pure, ont posé les bases de la véritable science.
Mais nous leur refusons le droit :
1** De poser leur homme singe comme un axiome indiscutable. En face d'un fait qu'on ne peut démontrer, il faut bannir môme l'hypothèse, quand cette hypothèse doit, à titre d'axiome, servir de base à une science exacte. Sans cela, à quel titre repousserons nous rhypothèse de ceux qui voient en Dieu le créateur immédiat du langage?
Que l'on suppose une race d'homine inférieure^
arrivant péniblement à la conquête du langage, comme à celle du feu et de ses instruments de défense, nous ne voyons à cela aucun danger scientifique, en se bornant surtout à dire que cela a dû être et non que cela a été, mais que Ton pose comme principe que le langage est parti du primate, c'està-dire d'un chimpanzé plus ou moins perfectionné, c'est ce que nous ne tiendrons jamais dans l'état actuel de la science comme une vérité d'ordre absolu.
2^ De déclarer qu'il y a autant de races d'hommes différentes que de langages irréductibles à une forme commune. Est-ce qu'il n'y a pas des races qui, aujourd'hui sous nos yeux, parlent des langues différentes. Témoin les Basques, dont une partie parle encore la vieille langue nationale, tandis que l'autre n'entend plus que l'espagnol. Et les Bretons, beaucoup d'entre eux ne parlent-ils pas uniquement le français, tandis que d'autres ont conservé la langue celtique. Hé bien, faisons une supposition qui n'a rien d'absurde au point de vue historique.
L'Europe actuelle disparaît dans un bouleversement géologique où les deux tribus de Basques, l'une parlant eni^ore eskuara et l'autre ne connaissant que l'espagnol, sont sauvées. Ceux qui parlent eskuara peuplent le nord de l'Europe, ceux des langues espagnoles le midi. Quelques siècles plus tard,
amenez un linguiste de l'école de Schleicher et dites-lui :
Quels sont ces peuples?
Il examinera gravement les deux langues qu'ils parleront et non moins gravement encore il répondra : Ces peuples appartiennent à deux races entièrement distinctes, à deux variétés primitives de Vor^ ganisation cérébrale propre à notre espèce. Car les langues qu'ils parlent sont irréductibles à un type commun, et elles emploient des formes lexiques différentes.
Et le linguiste de l'école de Schleicher aura tort... ces peuples appartiendront bien à une seule et même race, n'en déplaise à tous les linguistes du monde, ils seront bien des Basques quoique parlant des langues différentes, et l'ethnographe le leur prouvera en rapprochant les mœurs, les coutumes, les croyances de ces peuples, qui malgré les siècles auront conservé de nombreuses similitudes.
C'est ce que nous avons tenté de faire, pour les peuples d'origine indo-asiatique.
Nous sommes ici en présence d'un vice constitutionnel de la linguistique pure, cette science telle qu'on l'entend dans la nouvelle école, a'étudie que ce qui est, comme un physiologiste qui dissèque; mais alors qu'elle ne pose pas de conclusion en . dehors de ce qu'elle peut analyser, qu'elle ne dise pas il n'y a rien là où elle n'a rien découvert, car
aes LES TRADITIONS INDO-ASIATIQUES.
dans cet immense mouvement de la vie qui emporte les races, les peuples, les civilisations, les langues, il y a certainement des éléments linguistiques disparus à tout jamais, qu'elle ne pourra jamais étudier. Ce qui est n'est pas l'histoire du passé.
Qu'elle ne dise donc pas, tels et tels peuples ne sont pas sortis du même berceau, parce qu'ils parlent des langues différentes, que sait-elle si la langue commune n'a pas disparu.
Dans quelques siècles on ne parlera plus ni basque ni breton, est-ce qu'il faudra pour cela soutenir' qu'il n'y a jamais eu, ou qu'il n'y a plus ni BretQi:s ni Basques .
Là où la langue a disparu, presque toujours les coutumes restent, et c'est pour cela que nous refusons énergiquement aux linguistes ^le droit de conclure de la linguistique à Tethnographie.
Dans ces matières, où les documents, scientifiquement absolus, manquent pour constituer une science qui puisse porter le flambeau de la vérité dans la nuit du passé, nous répondrons aux linguistes par les propositions suivantes :
1 ^ L'homme possédant psychologiquement et physiologiquement tout ce qu'il faut pour traduire sa pensée par le son articulé, a pu se former à luimême son langage.
Nous disons psychologiquement, car la pensée a forcément précédé le langage.
2^ La caractéristique de l'homme n'est pas le langage, mais la raison.
3° Le cerveau humain a parfaitement pu (nous ne connaissons pas de motifs qui s'y opposent), en partant d'un type commun de langage, le modifier ensuite, suivant les temps et les milieux où il s'est développé, aller, ainsi que nous l'avons vu, à la sonorité de la voyelle, ou au son muet de la consonne.
4® Malgré cela, rien ne s'oppose à la pluralité des races humaines, et chaque lois que les langues parlées par deux peuples seront irréductibles dans l'état présent, c'est-à-dire dans la période historique, il faudra, pour conclure à la parenté de ces peuples, de nombreuses identités de croyances, mœurs, usages, coutumes et traditions.
En un mot : identité de civilisation, et différence de langues, et nous dirons, comme pour le cas des Basques et des Bretons, que les peuples sont de la même race.
Différence de civilisation et de langues, et nous dirons que les peuples sont de races différentes.
5® Qae des peuples de races différentes (Basques et Espagnols) peuvent parler une seule et même langue, de même que des peuples de même race peu-
yent parler des langues différentes (Basques eskueras et Basques espagnols).
6® Toutes les langues, quel que soit leur développement actuel, ont forcément passé par le monosyllabisme, ceci est admis par tous les. linguistes ; qui donc peut prouver que tels ou tels peuples, dont toutes les traditions sont communes et les langues différentes, n'ont pas parlé, dans la période primitive du monosyllabisme, deux dialectes d'une vieille langue monosyllabique commune dans les âges antéhistoriques ?
Nous ne prétendons pas que cela so\t, et nous nous en tenons à Thypothèse; mais enfin, devant les tendances de la linguistique moderne, à ne voir la caractéristique de race, que dans la manière dont les peuples forment les radicaux, il nous est bien permis d'opposer une hypothèse à ce qui, poumons, n'est qu'une autre hypothèse.
La route, déblayée par ces propositions qui doivent être appliquées dans une juste mesure, nous dirons :
Que chaque fois que la linguistique et l'ethnogragraphie sont d'accord, la communauté de race de plusieurs peuples est indiscutable.
Mais que chaque fois que la linguistique et l'ethnographie étant en désaccord, l'ethnographie présentera un ensemble imposant de coutume et de tra-
dition communes à plusieurs peuples, nous nous contenterons de l'ethnographie, qui peut suivre pas h pas la transformation des mœurs et des idées par la tradition, pour donner à ces peuples une origine commune, car la linguistique, jusqu'à la période historique, jusqu'au moment où la langue vient à sa connaissance, ne peut rien savoir des transformations du passé, rien savoir desàges linguistiques, où, dans l'enfance du monosyllabisme, les radicaux ne s'étaient pas encore fixés.
Ceci posé, et les considérations qui précèdent pouvant s'appliquer aux trois groupes de peuples et de langues que nous avons étudiés, nous pouvons conclure en deux mots, et soutenir :
l"* Que le groupe des peuples d'Asie parlant des langues monosyllabiques doit d'une manière absolue la civilisation à Tlnde, et que rien ne s'oppose à la communauté d'origine de ces peuples.
2^ Que le groupe des peuples parlent les langues agglutinantes que nous avons étudiées, peut se subdiviser en plusieurs races diverses, mais qu'à partie groupe hottentot et celui des Australiens et des Papous, évidemment de races différentes, presque tous ont subi l'influence de la civilisation indoue, si même, ils n'ont puisé au foyer commun.
3® Que le groupe des prétendus Sémites parlant des langues à flexion est à tous les points de vue ethno.
graphies de pure race indoue, et que la linguistique, devant les preuves nombreuses tirées des traditions religieuses, des lois civiles, de la constitution de la famille, des mœurs, des usages, des superstitions que nous venons de donner doit s'incliner devant l'ethnographie.
Au lecteur indépendant de toute secte et de toute école, de dire si les extraordinaires identités, si les rapports touchant à toute la vie civile et religieuse des prétendus Sémites et des Indous, peuvent s'expliquer par le hasard ou des emprunts.
Quand a-t-on vu le hasard calquer ainsi deux peuples l'un sur l'autre?