Mercure françois (1622), t. VII, p. S
2. Malherbe (lettre à Peiresc, 14 oct. 1621) dit comme le Mercure : « Il était fils d'un apothicaire de .Falaise, et dit-on que le nom de sa maison était Mauchrestien ;mais pour ce qu'il ne lui plaisait pas, il l'avait changé en Montchrestien. »
viij Notice
pays ni son origine. Il y mourut, après sa femme, laissant un tjls en bas âge, et sans parents connus. Le procureur du Roi à Falaise fit assigner les voisins pour élire un tuteur à l'orphelin; un sieur de Saint-André-Bernier fut commis par arrêt à cet office, comme le plus proche voisin du défunt. L'héritage était médiocre, ou nul; le tuteur imposé ne fit aucun inventaire, et, probablement, s'occupa fort peu de l'enfant. Le pauvre poète entrait dans la vie sous de fâcheux auspices.
De bonne heure il se montra vif d'esprit, déluré de corps; deu.x jeunes gens de son âge, M. de Tournebu et son frère, qu'on appelait M. des Essars, ie prirent en amitié; Montchrestien devint leur domestique ou plutôt leur compagnon; il les suivit au collège (probablement à Caen), partagea leurs études et leurs exercices, faisant des armes avec eux, montant leurs chevaux, et déjà s'essayant à rimer, non sans succès. Il atteignit ainsi l'âge de vingt ans (vers I '59^ ').
S'il faut en croire le Mercure, il se faisait appeler dès ce temps-là le sieur de Vasteville; on n'a jamais su où il plaçait son fief. Il est certain que cet orphelin sans ressources, fils d'un humble apothicaire, avait la passion de jouer au gentilhomme; il mettait volontiers flamberge au vent, quoiqu'il n'eût sans doute aucun droit de porter l'épée. Il rencontre un jour le baron de Gouville, qui avait avec lui son beau-frère et un soldat; il se prend de querelle avec ces trois hommes; il dégaine; les trois en font autant, et le laissent pour mort. Il n'en mourut pas toutefois; et ce qui prouve qu'il n'avait pas tous les torts, c'est qu'il fit un procès au baron, le gagna, et
I. Nous verrons ci-dessous qu'il était né probablement en 157J.
SUR MONTCHRESTIEN. iX
obtint douze mille livres d'indemnité « dont il s'empluma, dit le Mercure, et commença à faire l'homme de moyens ' ». Mis en goût de plaider par ce succès, il attaqua son tuteur, qui ne lui avait rendu aucun compte; il en tira mille livres. Dans le même temps une « damoiselle de bonne maison » plaidait contre son mari qui était « gentilhomme, riche, mais imtéc'ie de corps et d'esprit ». Montchrestien se fit bien venir de la dame, en sollicitant son procès; le mari mourut sur ces entrefaites. Il épousa la veuve, mais un peu clandestinement; car lorsqu'il la perdit, après quelques années de mariage, la validité de l'union fut contestée par les héritiers, et Montchrestien perdit tous les avantages qu'il aurait pu en retirer.
On a prétendu qu'il n'avait pris le nom de « sieur de \'asteville » qu'après son mariage, d'un bien qui appartenait à sa femme. En tout cas, ce nom figure au titre de la première édition de ses tragédies, donnée en 1601, à Rouen.
Cette édition renferme cinq tragédies, une Bergerie en prose où l'on a voulu voir le récit arrangé de ses amours avec la femme qu'il épousa; enfin le poème de Susanne.
On lit ce quatrain en tête de la Bergerie :
L'aveugle enfant qui les dieux seigneurie,
Et tient la terre en sa possession,
M'a fait écrire en cette Bergerie,
Sous des noms feints, ma vraye passion.
Amorcé par cette promesse, nous avons lu la Ber-
I. Probablement vers 1603 ; car cette année-là il achète plusieurs maisons dans la vicomte de Falaise. ( Documents communiqués par M. de Beaurepaire à la Commission des antiquités de la Seine-Inférieure, et cités par M. Funck-Brentano dans son édition du Traicti d'ceconomie politique de Montchrestien, p. 8, en note.)
X Notice
gcrie avec une attention scrupuleuse ; et nous avouons n'avoir pu rien en tirer pour éclaircir l'histoire des amours de Montchrestien; à moins de croire que sa belle était sur le point d'être sacrifiée à Diane, lorsque, rebuté par ses dédains, et résolu à quitter la vie, il s'offrit à mourir pour elle; cette oflfre accomplissait un oracle, et devait fléchir le cœur de l'insensible; elle fut sauvée, et elle aima. Tout cela est peut-être allégorique ; mais ladtf enest perdue pour nous. La Bergerie, ouvrage assez médiocre' pour sembler le coup d'essai d'un très jeune homme, n^est probablement pas le début de Montchrestien. Dès 1^96, il avait fait paraître à Caen une tragédie de Sophonisbe, dont la Carthaginoise (publiée en 1601) n'est qu'une seconde édition, très modifiée. Sophonisbe était dédiée à madame de la Vérune, femme du gouverneur de Caen. L'auteur la remercie dans la dédicace d'avoir bien voulu assister à la représentation de cette pièce. On sait à quel point sont rares les témoignages positifs de représentations tragiques au temps de la Renaissance ; celui-ci est donc à noter. Mais s'agit-il ici d'une représentation vraiment publique, ou d'une représentation de société donnée chez le gouverneur de Caen.^
L'édition de 1601 est dédiée au jeune prince de Condé, alors âgé de treize ans. Trois ans plus tard il dédiait encore à ce prince la seconde édition, donnée en 1604 (c'est celle que nous reproduisons). Elle est débarrassée de l'ennuyeuse Bergerie, mais renferme en échange une tragédie nouvelle, Hector. Il est intéressant de rapprocher les deux dédicaces au prince de Condé. La première est très courte et se borne à exprimer brièvement cette idée : que la lec-
!. Elle n'en fut pas moins traduite en allemand en 1644, par Augspurger. (Voy. Haag, France protestante, t. VII, p. 466.)