‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 19 sur 78 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

CASSANDRE

^VEL tourbillon fatal t'emporte en haute mer Où m ai nt Gouffre boni liant s'ouure pou rt'abismer; f'JL O Nef, demeure à l'ancre, asseure le cordage, Qui maintenant te lie à ce calme riuage. Tant de fâcheux destroits passez à grand hazard. Tant de rochers doublez par la force et par l'art De tes sages Patrons, qui de mains et de teste A peine ont combatu la première tempeste, Doiuent t'auoir apprins que ton cours dangereux Est conduit par ces flots d'auspices malheureux. N'ayant nul Phare en terre, au Pôle nulle estoille, Ozes-tu bien encor te remettre à la voile? Preuoiras tu iamais ce qui doit arriuer De t'embarquer au cœur d'vn si cruel Hiuer? Là se sont escoulez tes iours Alcionides, Et le sceptre d'Aeole a relasché les brides A ces Esprits mutins dont les gros souftiements Font trembler et gémir les plus bas Eleniens, Et mesmes ont les Cieux complices de leur rage : Où cours tu désormais si ce n est au naufrage ;

le parle bien en vain : Troyens vous estes sourds Plus que les vents légers où i'espan ces discours. Non, i'ay beau vous prédire vn véritable esclandre, Vous ne croirez iamais la prophète Cassandre.

O guerriers insensez, quelle ardente fureur Aueùgle à son mal propre engendre ceste erreur? A quoy tous vos combats? ô trop vaine arrogance Si vous pensez dompter la supresme puissance!

4 Hector.

Si par vn bras mortel, par des conseils humains Vous pensez renuerser les Décrets souuerains, Puis que le Dieu des Dieux et des hommes le Père, A qui le Ciel, la terre et la mer obtempère, Se range aux dures loix de la Fatalité, Qu'il graua dans l'aimant de son Eternité.

le sens de plus en plus que le Démon m'affole. Retenez ceste voix qui de ma bouche vole, Logez la dans vos cœurs, il y a moins d'abus, Qu'es Oracles sortis du trepié de Phœbus.

Tu cours plein de fureur renouueler la noise : Mais ton Fort est vaincu par la fraude Grégeoise, Ton serain est troublé dVn ténébreux brouillart. Et ton meilleur destin tourne de l'autre part.

Le Lyon renuersé sur la campagne humide De larmes et de sang, par la troupe timide Des Lieures assemblez sans frayeur assailly Monstre qu'auec ses iours tout espoir est failly.

Fuyon, ie voy le feu : Les orgueilleux Pergames Trébuchent engloutis es rougissantes flames. Et la fumée obscure à gros plis se rouant Sur les Temples dorés triomphe en se louant. Mais où s'adressera nostre course légère Pour nous mettre à couuert de la force estrangere , Si nostre pied tremblant deçà delà porté Trouue par tout la mort ou la captiuité? Si pour les Innocens s'ouurc aussi bien l'abirne. Comme pour les fauteurs de ceste infâme crime Qui consomme Priam et toute sa maison Dans les feux allumez par son fatal Tison? Qu'il fust mort en naissant selon les vœux du Père! Mais, ô Destin de fer, vous portiez le contraire.

CHŒUR

Bouche trop véritable à prédire malheur

Tu ne t'ouures iamais que pour nostre douleur :

C'est un bien toutesfois à la mortelle race

D'estre aduertie à temps quand le Ciel la menace,

Afin qu'elle pouruoye à ce qu'elle a preu'eu.

)) Le coup trouble beaucoup qui touche à l'inipourueu

» Mais cil que l'on attend porte si peu d'attainte,

» Que son mal à l'espreuue est moindre que la crainte.

CASSANDRE

Ce n'est point à crédit que ie vous fay la peur. Si tousiours mon Oracle estoit aussi trompeur, Qu'il court par les Troyens dénué de cré.ance

Tragédie. 5

Encor en ces malheurs i'aurois quelque espérance : Mais quoy ? puis-ie aueugler mon propre entendement , Qui void dans le futur vn triste embrasement.

CHŒUR

N'auance tel présage, ô diuine Cassandre.

CASSANDRE

Que sert dissimuler? Troye vn jour sera cendre,

Et tous ses hauts Palais trebusche's à l'envers

Seront monceaux pierreux d'vn peu d'herbe couverts.

Vous ne m'en cro)'ez pas; c'est bien vostre coustumc ,

Et tel est le vouloir de ce Dieu qui m'allume;

Mais vous gagnez en tin, ce qui me deult beaucoup.

Que de vous on dira, Sages après le coup.

CHŒUR

Tant de bons Citoyens espèrent le contraire.

CASSANDRE

Le plus clair iugement s'aueugle à sa misère.

CHŒUR

On dit que les Grégeois n'auancent rien ici.

CASSANDIÎE.

Parlant humainement l'en parlerois ainsi.

CHŒUR

Et sont sur le dessein d'embarquer leur armée.

CASSANDRE

Ignorez vous encor leur fourbe accoustumce?

CHŒUR

Que si nous soustenon c'est leur dernier effort.

CASSANDRE

» Souuent le dernier coup est le coup de la mort.

CHŒUR

Et qu'aux vents nous rendron leur voile et leur fortune.

CASSANDRE

))^On forge ainsi des bruits pour piper la commune. Cet espoir à nos cœurs dés longtemps est donné, Et cependant leur siège est tousiours obstiné.

CHŒUR

Qu'en faut-il redouter? la main d'Hector nous garde.

CASSANDRE

» En fin meurt au combat qui par trop se hazarde.

Nul des chefs Argiens ne l'égale en valeur.

CASSANDRE

le ne crain rien pour luy que son propre malheur.

CHŒUR

Il est chéri des Dieux et respecté des hommes.

6 Hector.

CASSANDRE

Mais suiet à la Parque ainsi comme nous sommes.

CHŒUR

Dieu qui nous l'a donne le nous peut conseruer.

CASSANDRE

Dieu qui nous l'a donné pourra nous en priuer.

CHŒUR

» En faueur du public il garde les bons Princes.

CASSANDRE

M II les rauit luy-mesme en haine des Prouinces.

CHŒUR

Nos destins dans le ciel iustement balancez, Contre ceux des Grégeois se deffendront assez.

CASSANDRE

» Le Monarque du ciel qui soustient la balance, » Comme il luy vient à gré haut et bas les eslance.

» Des peuples opprimez il se fait le sauueur, » Et par de bons succez leur monstre sa faueur.

CASSANDRE

» Les plus fauorisez à la tin il desprise,

» Quand ils prestent la main à l'iniuste entreprise.

CHŒUR

» S'armer pour la Patrie et pour les saincts autels, » Est vn acte approuué des Dieux et des mortels.

CASSANDRE

» O trop grossière erreur si l'on ne croit mal faire, )) Par en donner subiet à son propre aduersaire.

CHŒUR

Encore il souuient bien aux Troyens outragez , Q.ue du Tyran Hercule ils furent saccagez.

CASSANDRE

llion fut razé, grande et honteuse perte :

Mais ce fut vn malheur, la guerre estoit ouuerte.

CHŒUR

Et pourquoy ceste guerre! il estoit grand besoin, Qu'vn voleur vagabond l'apportast de si loin.

CASSANDRE

La faute est toute à nous, à nous aussi le blasme.

CHŒUR

Ores elle est aux Grecs armez pour vue Dame.

CASSANDRE

Accusez en plustost vostre concitoyen.

CHŒUR

Que souil're le Grégeois qu'il n'ait fait au Troycn ?

Tragédie. 7

Ce qui nous sera faute est pour luy priuilege:

CASSANDRE

Il ne commist iamais m rapt ni sacrilège.

CHŒUR

Que l'vne soit pour l'autre, ainsi le veut raison.

CASSANDRE

L'vne fut prise en guerre , et l'autre en trahison.

CHŒUR

L'vne vint de son gré, l'autre alla par contrainte.

CASSANDRE

Par l'vne on viola l'hospitalité saincte.

CHŒUR

Et par l'autre on força tout droit d'honnestetc.

CASSANDRE

La victoire est ainsi pleine de liberté.

CHŒUR

Des butins de la guerre on excepte les femmes.

CASSANDRE

Les femmes du vulgaire et non pas les grand's Dames.

CHŒUR

Qui le pratique ainsi fors que les seuls Grégeois?

CASSANDRE

» Vn peuple ne faut point qui vit selon les loix.

CHŒUR

» Nous faillons encor moins : car contre vn aduersaire, » Toute deftence est iuste alors que nécessaire.

CASSANDRE

» Des contraires partis il est tousiours nieillcur, » Qui sur vne reuanche employé sa valeur.

CHŒUR

Le prétexte est commun, mais si pour ceste Heleine Nous sommes reseruez à souffrir plus de peine, Grands Dieux, pour amortir l'ardeur de nos combats Esteignez sa lumière en la nuict du trespas. Mais voici pas Hector? c'est sans doute luy-mesme, Qu'Andromache poursuit escheuelée et blesme.

ANDROMACHE.

En tin, mon cher espoux, ferez vous rien pour moy.' Sera donques la mort le payement de ma foy.

HECTOR

L'honneur sauf, Andromache, à toy ie m'abandonne. Car à l'égal de toy ie n'estime personne : Mais pour vn songe vain obmettre son deuoir, C'est vne loy, mon cœur, trop dure à receuoir.

Ha, mon fidèle Hector, mon tout, ma chère vie,

Allez de par moy libre où l'honneur vous conuie;

Mais n'estant point forcé de sortir auiourd'huy,

Desgagez mon esprit de ce mortel ennuy.

Ce songe n'est pomtvain, et vous le deuez croire

Si mes' autres passez vous touchent la mémoire,

Las! trop à nostre dam recognus pour certains;

» Aussi la voix de Dieu n'est point autre aux humains.

HECTOR

» Si nous prenons suiet de bien ou de mal faire » De ces impressions qui troublent le vulgaire, » Tous les plus beaux desseins d'vncourage parfait )) Mourront dés leur naissance ou viuront sans effet. » Non, l'homme auantureux qui choisira pour guide » Le deuoir qui nous sert d'esperon ou de bride, » Suiura tousiours sa pointe et tousiours résolu )) Voudra ce qu'vne fois il aura bien voulu, » Sans que des accidens la suitte entrelassee » Puisse faire changer sa diuerse pensée.

ANDROMACHE.

» Puis que nostre discours est suiet à l'erreur,

» C'est vne impieté coniointe à la fureur

» Qui les Dieux contre nous meut à colère extrême,

)) Si nous les mesprisons pour trop croire à nous mesme,

» Nous aueugles mortels dont l'esprit est si court,

» Que sur les cas humains vainement il discourt.

» Cela qui nous adulent par causes naturelles » Ne doit nous tenir lieu de règles eternellesj )) Et c'est vrayement fureur, non simple impiété, » D'imputer aux bons Dieux nostre légèreté, » (;^ui tient l'ame de crainte et de douleur saisie, » Pour vn monstre forgé dedans la fantasie.

ANDROMACHE.

Vn iour quoy qu'il en soit sera bien tost passé.

HECTOR

» L'occasion fait tout, et son poinct délaissé, » On ne la voit plus rire à sa mode première. » Il la faut prendre au front, elle est chauue derrière.

ANDROMACHE.

Presque deux fois cinq ans sur nos chefs ont tourné Depuis que ce grand Ost d"vn effort obstiné Combat noslre'fortune, et toute la puissance De la superbe Asie armée à sa deffencc

Tragédie. 9

Ne l'a peu seulement esloigner de ces tours.

HECTOR

Le delay me fait peine en oyant ce discours.

le veux auant la nuict vainqueur de ceste armée

Réduire son espoir et sa flotte en fumée.

ANDROMACHE.

O Ciel! ô Deitez de l'Eternel seiour!

Ce que n'ont peu dix ans comme le peut vn iour?

Ce que n'ont peu dix ans vn moment le peut faire.

ANDROMACHE.

Et quoy s'il court se rendre en la main aduersaire.' » Car le Ciel en dispose : et puis le sort douteux » Egalement chéri n'en peut espouser deux : » Mais iusques à la tin on n'a point cognoissance )) Deuers qui tournera la faueur de sa chance.

HECTOR

l'accorde à ce discours sans y former débat. Aussi me faut-il vaincre ou mourir au combat, Satisfait à mon gré si ma chère patrie Reçoit pour son salut l'offrande de ma vie.

ANDROMACHE.

Mais comme vostre vie appuyé sa grandeur, Gardez que vostre mort n'esteigne sa splendeur.

HECTOR

D'elle i'ay plus reçeu que ie ne luy peux rendre.

ANDROMACHE.

L'heur de tous ses destins de vous semble despendre.

HECTOR

Comme si par moy seul subsistoient les Troyens.

ANDROMACHE.

Que feroient-ils sans vous? sans vous par quels moyens Deffendroient-ils ces murs de la Greque furie? Que peut sans le Berger la foible Bergerie? Le vaisseau sans Pilote et le char sans Cocher?

Maint autre Chef pourra leur ruine empescher : Car grâces à nos Dieux ceste indontable ville Porte de grands Guerriers vne moisson fertile.

ANDROMACHE.

Vous paroissez sur tous comme leur parangon.

HECTOR

» L'amour te le fait croire : il n'est iamais si bon » Qui n'ait ou son pareil ou son meilleur encore.

10 Hector.

ANDROMACHE.

l'en croy vos beaux exploits que lout le monde honore, Vo^ frères, vostre père et ces autres guerriers Que le mérite esieue à nos grades premiers.

HECTOR

Aenée est-il pas là? Troile, Polidame?

Deiphobe et Memnon forts du corps et de Famé?

Sans mille et mille encor alliez ou- parens ,

Qui pour le prix d'honneur entreroient sur les rangs:

ANDROMACHE.

Oubliez vous aussi que dans l'Ost aduersaire

Sont grand nombre de chefs, tant appris à bien faire

Qu'ils passent de l'effet la grandeur de leur nom :

Diomede le preux, l'Aiax cie Thelamon,

Le cauteleux forgeur de fraude et de tinesse.

Le vieil Nestor de Pile admirable en sagesse.

Le iuste Idomenée et le fort Merion,

Le courageux autheur des combats d'Ilion,

Le Roy de tant de Roys qui gouuerne les armes

Et préside au Conseil des Argiues gensd'armes,

Bref celuy qu'il RiUoit produire le premier.

Ce grand hls de Pelée aussi vaillant que lier.

Car depuis que Patroclc est cheut sous votre espée, A nul autre dessein il n'a l'ame occupée , Qu'à reuenger sa mort dont le dur souuenir Fait son ombre en tous lieux deuant luy reuenir, Qui d'accens douloureux ses armes sollicite , Tant par le cher respect de son propre mérite , (Jue par l'amour sacré qui de nœuus aimantins Sembloit auoir estraint leurs mutuels destins.

HECTOR

Tu m'y fais repenser : çà mes armes, mes armes. Non, le le vois remettre au milieu des gensd'armes. Où sans gloire et sans marque il se tiendra caché, Vergoigneux que son nom soit à iamais taché. Pour n auoir comparu sur la place donnée. Où mon deffi sanglant assignoit la iournée. Qui deuant les deux camps deuoit rendre au meilleur La palme disputable entre nostre valeur, l'enten bien mon cheual hannir après la .guerre. C'est bon signe, ô ma lance, il faut que ie l'atterre.

ANDROMACHE.

Retenez, mon Hector, ces mouuemens bouillans.

» Bien souvent les guerriers ne sont que trop vaillans.

» Disiez vous pus vn iour que si l'homme n'est sage,

Tragédie. h

» Il se perd sans profit par son propre courage ?

» Que chercher 1 ennemy pour trouuer son malheur

» C'est fort mal à propos vser de la valeur?

» Soyez sage par vous et pour vous tout ensemble :

» Qui l'est pour l'autruy seul au fol presque ressemble.

HECTOR

Le conseil en est pris : lacez moy le harnois. Ce Grec présomptueux sentira ceste fois, S'il attend ma rencontre et le choc de ma lance, Que i'ay plus de vertu qu'il n'a d'outrecuidance.

ANDROMACUE.

Hector, voici ton fils. Helas, où t'en vas-tu Deuant que l'auoir mis au sentier de vertu.' Reiette tous mes vœux , va t'en à la mal'heure , Ahn que par ta mort orphelin il demeure , *

Et qu'en ta sépulture on me vienne enterrer : Pourroy-ie me voir veufve et viue demeurer 'r Non, non, i'ay tant vni mon esprit à ton ame, Qu'vn mesme coup fatal en trenchera la trame.

HECTOR

Vien ça, cher enfançon, dou^v fardeau de mes bras, Tends à mon col armé tes membres délicats. Quoy, tu as peur, mon fils? tu tournes le visage? Il craint ce fier armet qui la teste m'ombrage. Voyez comme il estraint de sa petite main Le bras de sa Nourrice, en luy pressant le sein : Page, tien ma salade, il faut que ie le baise; Ores qu'il me cognoist, comme il trémousse d'aise.

Ottroyez moi, grands Dieux, que ce Royal enfant Deuienne iuste-en paix, en guerre triomphant : Qu'il aspire tousiours à la gloire éternelle, Qu'il pardonne au subjet et dompte le rebelle. Du noble sang Troyen faites le gouuerneur. Et qu'il soit à son peuple vn Astre de bonheur. Donnez à sa vertu fortune si prospère , Qu'on die en le vantant le fils passe le pcre. Lors s'il adulent qu'vn iour son bras victorieux La despouille ennemie appcnde aux sacrez lieux : Pour consoler sa mère et la remplir de ioye , Dieux que i'ay rêverez, faites qu'elle le voye. Nourrice , pren ta charge : et toy , mon cher souci , Vien, ma douce Andro'mache, et ne t'aftlige ainsi.

Soit que ie sois à Troye ou bien à la campagne, De mon hls et de toy le penser m'accompagne, S'efforce m'esioigner de l'orage des coups,

12 Hector.

Et m'attendrit aux doux noms de père et d'espoux. Mais ie crain la vergongne à iamais reprochable , le crain les traits piquans d'un peuple variable, Léger, présomptueux, sans respect et sans loy, Qui desployant sa langue à blasonner de moy, Tourneroit ma prudence en lasche couardise. Bien tost se perd la gloire à grand labeur acquise. Puis mon cœur qui tousiours s'est fait voir indompté Ne veut decheoir du rang où mon bras l'a porté, Par sueurs et trauaux , luy dressant vn trophée, Dont nul temps ne verra la mémoire estouffée.

le sçay pour ma douleur qu'en fin le iour viendra Que le Grec coniuré nostre ville prendra : Que le bon vieil Priam, mes cousins et mes frères Sentiront la fureur des Argiues colères, Et me sens tout esmeu de leur affliction : Mais, i'en iure le Ciel, i'ay plus de passion Pour toy que pour tous eux, ô ma chère Andromache; Il me semble ià voir quelque ieune brauache Pour sa part du butin plein d'orgueil t'emmener Au logis de son Père, et là te condamner A tramer de la toile, à filer de la laine, A puiser l'onde \'iue au clair de sa fontaine, A baloyer la place, à souffrir des mespris. Exercices mesquins pour femme de tel prix : Et possible vn passant touché iusques à l'ame , Dira : du preux Hector, celle-ci fut la femme. Lors quel despit naistra dans ton cœur soucieux Oyant ramenteuoir mon nom si glorieux, Et te voyant de biens et d'honneurs toute nûe En ce triste seruage à iamais retenue ? Si les destins sont tels, certes i'aime bien mieux Que pour ne te point voir la mort couure mes yeux D'vn éternel bandeau, que la tombe me priue D'entendre les soupirs de ton ame captiue.

ANDROMACHE.

Et bien, mon cher Hector, donne moy donc la main.

A nous deux seulement ton cœur est inhumain :

Las, ta valeur nous perd! le fruit de ton courage

C'est vne dure mort en la fleur de ton âge.

Di moy, que veux-tu faire: vn marbre sans pitié

S'amoliroit-il point de ma tendre amitié?

Pense, au moins, ie te prie, à la mort douloureuse,

Dont toy-mesme occiras ta femme malheureuse!

Si le fer ennemi la fait veufue de toy ,

Tragédie. ij

Et ton ardeur possible escoutera ma foy.

Las, c'est contre ton chef que les armes conspirent; C'est ton sang généreux que leurs pointes désirent, Les plus vulgaires dards s'en monstrent altérez, Et tu vas courre aueugle aux dangers coniurez. Non, auant qUe le ciel de ton col me sépare. M'engloutisse la terre, à tout ie me prépare : Aussi bien à regret verrois-ie le Soleil, S'il me voyoit sans voir la clarté' de ton œil.

Si ie demeure seule, ô misérable femme. Qui pourra consoler l'angoisse de mon.ame? Iray-ie à mes parens? Helas , ils sont tous morts : Le barbare Pelide après plusieurs efforts, Raza ma belle Thebe abondante en familles Dont le chef s'esleuoit sur les plus hautes villes Comme vn Pin sur la Ronce; il se baigna les mains Au cher sang de mon père et de mes sept germains. Le cruel non content emprisonna ma merè, Accreut ses durs ennuis d'vn traitement austère Indigne de son sexe et de sa qualité : Là le cours de ses maux ne fut point arresté; » Seule ne va iamais la contraire fortune : Car Diane contre elle excitée à rancune, Après tant de tourmens la retira de nous, Et tout pour satisfaire à son aspre courroux.

Voila comme à présent sans parens ie demeure. Sans père, mère, frère, assaillie à toute heure Du regret de leur mort, ô toy mon cher espoux. Pour le temps à venir tien moy le lieu de tous. Demeure, ma douce ame; arreste, ma lumière, Et croy plus mon amour que ta fureur guerrière, le demande bien peu; tu n'aurois pas le cœur De rendre mon désir vaincu par ta rigueur.

HECTOR

Espère mon triomphe, ô ma compagne aimable,

Et despoûille ce dueil qui t'est peu conuenable.

Si ie meurs au combat, supporte mon trespas;

Il nous faut tous finir, tu ne l'ignores pas :

le ne suis engendré de semence immortelle;

Et si les fils des Dieux ont chargé la nasselle

Dont le crasseux Nocher traiecte l'Acheron,

Se faut-il esbahir si nous autres mouron?

» C'est vne mesme loy qu' fait mourir et naistre,

» Puis qu'en vain l'on fuiroit à destre ou à senestre,

» Il vaut mieux s'auancer en marchant tousiours droit.

14 Hector.

» Et vouloir ce au'il faut quand on ne Je voudroit; » Aussi bien le aestin règne inuincible et ferme, » Et comme il n'accourcit n'allonge nostre terme.

Embrasse moy, le ciel aura soin du surplus. le te le dis encor, ces pleurs sont superflus. Pour tromper ton ennuy retourne à ton mesnage ; Là bande tes esprits à faire de l'ouurage : Pour nous autres que Troye appelle à d'autre soin, Nous employrons l'espée et la vie au besoin. » Adieu, ma douce amour, vne chaleur m'allume » Le courage bouillant plus fort que de coustume, » Chaleur viue de Mars. Les exploits valeureux » Se font par des transports hautains et vigoureux , » Qui s'excitent en l'âme alors qu'elle est èsmeuë » Des chauds désirs d'honneur qui l'esleue et remue, » Comme la flamme esparse aux costez d'vn vaisseau » Fait reiallir en haut les gros bouillons de l'eau. » L'homme qui ne sent point ces boutades hardies » Aura tousiours les mains à fraper engourdies, » Semblable à ceste Nef qui vogue en morte mer » Où de peu sert la force et moins l'art de ramer. » Mais si la valeur brusque agite son courage, » A trauers mille morts il s'ouure le passage, » Et signale ses bras de tant et tant d'efforts Qu'il entre au premier rang des Héros les plus forts.

CHŒUR

» Que l'expert marinier raisonne de l'orage, n Le laboureur du fonds commode au labourage, » Le pasteur de troupeaux et le veneur de chiens , » Le marchand de trafics et l'vsurier de biens : » Mais les braues discours qui traitent la vaillance » Conuiennent aux esprits dont la sage asseurance » Peut accoupler le dire auecques son effet : » Car c'est par l'action que vertu se parfait.

CHŒVR.

» Tous d'vn mesme don , Nature n'est pas libérale :

» Elle n'a iugc bon De rendre sa faueur esgalc » Aux hommes differens » De mœurs comme de rangs.

Tragédie. I^

« L'un a le cœur tremblant » Lors que le danger se présente,

)) Aux femmes ressemblant » Que tout suiet de peur tourmente.

» L'autre pour nui efFroy

» Ne sort iamais de soy.

» Que l'ire de la mer » Esmeuë au fort de la tempestc ,

» Menace d'abismér » Au profond des vagues sa teste ,

» Son front n'en prendra pas

» La couleur du trespas.

» Il verra tresbucher » Sur son chef la voûte du monde ,

» Premier que de lascher » Le pied sur lequel il se fonde

» Ferme comme un rocher

» Qu'on ne peut eslocher.

» Les piques et les dards » N'esbranleront point son audace;

» Aux orages de Mars )) Il portera haute la face,

» Et son propre vainqueur

» Ne domtera son cœur.

» Son genoûil asseuré » Ne tremblera point sur la brèche ,

» Deust-il estre atterre' ') Du foudre allumé d'vne mèche,

» Et plustost que son rang

» Il perdra tout le sang.

» Au bien il logera » Sa },t1us chère et plus douce enuie,

» D'ame il ne changera » Quoy qu'il change d'estat de vie;

» En trauail, à fequoy

w Tousiours égal à soy.

» Heureux ou malheureux, » Son âge ira franc de misère.

i6 Hector.

» Et son cœur vigoureux » Ne sera iamais en altère :

» Car le mal et le bien » Luy seront moins que rien.

» Stable à tout changement » Qui règne au dessous de la Lune,

» Son sage entendement » Moquera l'aduerse fortune,

» Et ses traits rebouchez

» Contre luy décochez.

» Qui le voudra mesler » Parmi les tourbes populaires,

» Ou bien loin l'exiler » Au fonds des déserts solitaires,

» En tous lieux le Soleil

» Luy semblera pareil.

» Soit qu'il se face voir » Simple soldat ou Capitaine,

» Mesurant son deuoir » A la vertu règle certaine,

» Toutes ses actions

» Seront perfections.

» Celuy-là que les cieux » Ont doué de telle nature

u Est le mignon des Dieux; » Il ne peut receuoir iniure,

» D'autant qu'il est plus fort

» Que l'homme et que le sort.

Tragédie.

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