ANDROMACHE, NOURRICE, PRIAM , HECTOR
ANDROMACHK.
^^^1^*^^ que tente mon ame afin de se distraire - .^H ^^ penser à son mal, elle ne le peut taire : 1^^^'/^ Ses efForts restent vains, et parmi ce malheur Tout s'aftbihlit en moy fors la seule douleur. Nul obiet ne me plaist quelque part que ie tourne : Mon discours prend l'essor alors que ie seiourne, Et sans tin rauassant ne fait que ramasser Des présages fascheux que ie ne puis laisser. Au moins que ne vois-tu combien ton Andromache De soucis inhumains dans sa poitrine cache. Hector, tu tiechirois cet esprit obstiné!
NOURRICE
Mais laissez-le sortir s'il l'a déterminé.
ANDROMACHE.
S'il sort c'est fait de iuy, il y mourra, Nourrice.
NOURRICE
Quelle vaine frayeur en vostre ame se glisse? Après mille combats est-il donques nouueau » De voir Hector aux coups? Qui s'embarque sur l'eau » N'est pas tousiours noyé; qui se iette aux alarmes » Sagement hazardeux , est respecté des armes : )) Où si quelque poltron en eschape auiourd'huy » Demain sans y penser l'escart tombe sus Iuy. C'est Iuy faire vn grand tort de douter son courage.
ANDROMACHE.
Hà , seul exécuteur de mon triste présage!
NOURRICE
Qui vit onques en vous ces craintiues humeurs?
ANDROMACHE.
Que mon malheur est proche, hà! Nourrice, ie meurs.
NOURRICE
Madame, qui vous tient? dites le moy de grâce, D'où naist ce dueil obscur qui ternit vostre face?
ANDROMACHE.
Las! c'eet un songe estrange et tout rempli d'eftroy.
i8 Hector.
NOURRICE
Vn songe n'est que vent, n'y mettez nulle foy.
ANDROMACHE.
Maintenant qu'à mes yeux recourt sa triste image le sens vn froid glaçon me geler le courage; Vne lente sueur me sourd par tout le corps , Et mes nerfs tous laschés languissent demy morts. Aide moy vistement; ma Nourrice, ie tombe.
NOURRICE
» lamais un corps robuste à la peur ne succombe.
L'ennui qui vous emporte ainsi comme un torrent
A la cause cachée et l'etîet apparent;
Mais faites moy sçauoir quelle est ceste destresse
Qui le cœur désolé dans ses griffes vous presse ;
Dites le hardiment, Madame, obligez moy;
Vn songe quel qu'il soit ne porte tant d'esmoy.
ANDROMACHE.
Aussi n'est-il pas seul, d'autres mauuais augures Annoncent haut et clair nos tristes auentures.
NOURRICE
» C'est bien vn lourd erreur d'aiouster de la foy « A qui prédit pour nous ce qu'il ne void pour soy.
ANDROMACHE.
C'est vne grand'fureur de fermer les oreilles Quand le Ciel parle à nous auecques des merueilles.
NOURRICE
Dites moy vos ennuis pour vous en consoler, » La tristesse s'allège en luy donnant de l'air.
ANDROMACHE.
Le Soleil n'a plustost allumé la iournée. Que ie quitte ma couche et deuers luy tournée Luy raconte mon songe et le prie humblement D'escarter loin de nous tout triste euenement.
NOURRICE
» C'est fait comme il le faut. Quand le Ciel nous menace » Recourons de bonne heure à sa diuine grâce, Pour impetrer par vœux vn secours asseuré Contre le mal prochain qui nous est préparé.
ANDROMACHE.
Phœbus s'obscurcit lors pour éclarcir ma peine.
Et luisant incertain à ma douleur certaine
Se monstre tantost rouge et tantost pallissant,
Le mesme que mon songe à regret annonçant :
Laissons là toutesfois l'etfroyaBle présage
Qui forme tant de crainte eh mon triste courage,
Et courons à Priam pour essayer encor
Si son authorité peut retenir Hector.
» Les vœux servent beaucoup; mais la bonté suprême
» Ne subuient qu'à celuy qui trauaille soy-mesme.
NOURRICE
l'approuue vostre aduis : Si Priam vne fois D'authorité commande, eust-il ià le harnois Il ne faut pas douter que prompt il n'obtempère : » lamais l'nomme de bien ne contredit son Père.
ANDROMACHE.
Allons l'en supplier, mais viste hastons nous.
le crains qu'il soit desia dans la presse des coups.
NOURRICE
Cessez d'en avoir peur : car i'ay veu nos Gensdarmes Qui deçà qui delà se vestent de leurs armes; Et la trompette creuse auec sa rauque voix N'a somme de sortir pour la troisiesme fois.
ANDROMACHE.
» Arrière tout delà}'. La chose nécessaire » Trop tard exécutée est la mort d'vn affaire. Et puis s'il est vn coup au combat enfourné le ne croiray iamais qu'il en soit ramené.
NOURRICE
Voyez Priam à temps auec deux de vos frères.
ANDROMACHE.
le vous inuoque tous, ô bons Dieux tuîelaires!
Andromache ma fille, et qui vous meine ici?
ANDROMACHE.
Le désir de vous voir et mes frères aussi.
PRIAM
le loué en vous cela comme toute autre chose. Mais puisque vostre Hector au combat se dispose, Pourquoy comme autresfois n'aidez vous à l'armer?
ANDROM.^CHE.
Si tost que le Soleil est sorti de la mer
Il a crié trois fois qu'on luy porte ses armes.
PRIAM
Aussi la diligence est requise aux gensd'armes.
ANDROMACHE.
Jamais il n'eut le cœur si bruslant du combat.
PRIAM
Le Prince généreux y prend tout son esbat.
ANDROMACHE.
Mais telle promptitude à bon droit m'est suspecte.
20 Hector. ,
PRIAM
)) Andromache, le chef qui veut qu'on le respecte, » Promt à tous accidcns, en action par tout, , » Ne dort la nuict entière et doit mourir debout.
Propos malencontreux, comme tu me trauaiiies Consentant à ma perte et à ses funérailles !
PRIAM
Qui cause, ie vous pri', son propos ennuyeux?
D'où viennent tant de pleurs regorgeans de ses yeux .-'
ANDROMACHE.
Mesprise désormais, ô fier Hector, mesprise Vn songe que le Ciel tristement authorise.
PRIAM
le n'en puis que iuger, mais à luy voir le teint D'vne grande tristesse elle a le cœur attaint.
ANDROMACHE.
Néglige, malheureux, néglige à la malheure Cet augure de mort dont ton Père t'asseure.
PRIAM
Chaste espouse d'Hector, raconte les douleurs Qui tirent de tes yeux ceste source de pleurs.
ANDROMACHE.
Ta bonté m'y conuie, ô Père vénérable.
Mais pour me soulager du tourment qui m'accable, Commande en ma faveur que l'on aille quérir Ton malheureux Hector qui s'obstine à mourir.
PRIAM
A mourir! sus, mes tils, amenez vostre frère, Qu'il vienne, ie le veux d'authorité de père. Leue moy cependant de ce doute profond Qui ma trouble pensée esmeut de comble en fond.
Quoy que pour mon tourment ta bouche le commande,
Que puis-ie refuser à si iuste demande r
le songeoy ceste nuict au poinct que le sommeil
Couue plus doucement les paupières de l'œil,
Que i'embrassois Hector pasie, froid et sans ame.
le I'embrassois, helas, ce souuenir me pasme !
Souillé de la poussière et du sang de ses coups :
ie sentoy quant et quant tremblotter mes genoux.
S'amortir les esprits animaiis mes artères,
Et mes nerfs relascher leurs forces ordinaires.
A peine ie m'esueille et sens vn tel défaut
Qu'encor long temps après i'en souspirc tout haut.
Tragédie. 21
Mon Hector cependant qu'entre mes bras je presse Demande qui me tient, me baise, me carresse Au lieu de me tancer, et ma voix longuement Respond à ses propos par sanglots seulement, Car le mortel obiet dont mon ame estoit plaine Au creux de mes poulmons retenoit mon halaine.
Encor' vue autrefois ce songe infortuné A mon esprit dolent est depuis retourné; Las! et me semble encor' sa misérable image Voler deuant mes yeux couuerte d'vn ombrage.
PRIAM
Si d'vn esprit deuot i'allume vos Autels, Escoutez ma prière, ô grands Dieux immortels, Escoutez. ô Patrons d'ilion et de Troye, L'humble accent de ce vœu que Priam vous cnuoye.
Si le songe mortel que i'enten reciter Est procède du Ciel pour nous admonester Du trespas de mon fils, faites nous tant de grâce De destourner le coup qui sa teste menace : Ou si le Dieu du somme abuseur des Esprits Vn phantosme volage en sa cauerne a pris Pour troubler Andromache et me combler de peine, Effacez sa frayeur et nous la rendez vaine.
ANDROMACHE.
Que pleust au Ciel cruel le vouloir consentir :
Mais ne le croyez pas : car c'est le desmentir.
l'ay veu du clair Phœbus s'éclipser la lumière
Luy disant au matin mon songe et ma prière.
Recourant à Tautel i'allume vh feu sacré,
Mais les Dieux destournez ne le prennent à gré,
Il s'esteint aussi tost et la victime offerte
Bout dessous les charbons dont elle s'est couverte ,
Sans que iamais l'en puisse à force de souffler
Vn peu de claire flame exciter dedans l'air.
De sorte qu'elle reste à l'autel consommée
Et comme tous mes vœux conuertie en fumée.
PRIAM
Quel est nostre destin! O Dieux, appaisez-vous, Et conseruez Hector pour luy-mesme et pour nous : Car puis que vostre grâce encor ne nous dédaigne Mais par tels messagers nos malheurs nous enseigne. Permettez d'espérer qu'auprès d'vn tel souci Encor' pour les Troyens loge quelque merci.
» Cognoistre bien son mal ignorant le remède,
22 Hector.
w Priam , c'est vn malheur qui tous autres excède.
PRI.\M
» C'est aux Dieux en ce poinct qu'il nous faut recourir: » Seuls ils peuvent blesser, seuls ils peuvent guarir.
ANDROMACHE.
» A leur iuste vouloir s'égale leur puissance : » Rien ne sçauroit tromper leur haute cognoissance : » Mais plusieurs accidens reuélans aux humains, » Pour les en garantir n'y meslent point les mains.
PRIAM
» C'est le propre des Dieux de bien faire à tous homme?, » Et leur bras ne nous laisse es dangers où nous sommes, » Quand d'un cœur supliant nous cherchons leur secours, » Mais quand on les mesprise ils font tout le rebours.
ANDROMACHE.
» C'est bien les mespriser de ne point faire estime » De l'aduertissement fidèle et légitime » Qui nous vient de leur part, mais par trop de fierté » Authoriser en loy sa propre volonté.
PRIAM
» Qui n'escoute les Dieux pour croire trop soy-mesme, » Se précipite aueugle à sa ruine extrême.
ANDROMACHE.
Bien tost le sçaurons nous; nous verrons auiourd'huy Cet obstiné qui vient l'esprouuer dessus luy. Retenez son ardeur, car s'il sort à la guerre, Sous la lance Grégeoise il mesure la terre.
PRIAM
Il ne dépend de lui pour se donner la loy.
C'est moy qui suis son Père et, qui plus est, son Roy;
Et peux bien s'il me plaist du combat le distraire ,
Mais ie veux par raison acheminer l'affaire.
O mon plus ferme appuy, te voila donc armé.
HECTOR
Monseigneur, il m'ennuye à languir enfermé.
PRIAM
Le camp des ennemis s'attend à la bataille.
HECTOR
A moy ne tiendra pas que le nostre ne faille.
PRIAM
le crain que le bon-heur ne seconde vos coups.
HECTOR
» Combatre et bien mourir dépend au moins de nous.
PRIAM
M Que peut l'homme avancer si le Ciel est contraire ?
Tragédie. 23
HECTOR
» Le Ciel est fauorahle à qui tasche bien faire.
» Mainte bataille on perd par un secret malheur » Où le sage conseil est ioint à la valeur.
HECTOR
» Qui pour vn bon suiet arme sa main guerrière » Doit marcher au combat sans regarder derrière.
PRIAM
» Quand le bon droit n'est pas à propos deffendu » Il tombe en grand hazard s'il n'est du tout perdu.
HECTOR
» Alors qu'on le detTend par une force ouuerte » Le gain n'en peut venir sans souffrir de la perte.
PRIAJf.
» La prudence l'asseure avec moins de hazard ,
» Et bien choisir son temps n'en est la moindre part.
HECTOR
n Quand vn événement fuit nostre cognoissance » Alors doit le discours rechercher l'apparence; » Et si nous la croyons il faut sans plus tarder, » Jusqu'aux nauires Grecs nostre tiamme darder.
PRIAM
» Geste creuse Ghimere experte à la faintise » Gomme vn autre Prothée eschappe nostre prise, » Puis la voyant soudain de posture changer, » Le iugement se trouble au plus fort du danger!
HECTOR
» L'ame de nos soldats enrtamée à la gloire,
» Maintenant ou^iamais, nous promet la victoire.
PRIAM
Auec beaucoup d"ardeurs ils ont ià combatu ,
n Mais il faut pour gagner plus d'heur que de vertu.
HECTOR
» L'heur n'abandonne guère vn résolu courage.
PRIAM
» Lors que plus il nous flatte il tourne le visage.
HECTOR
)) L'ordinaire des Dieux c'est d'aider aux meilleurs.
PRIAM
» A tous bons et mauvais ils versent des malheurs.
HECTOR
Faisons ce qu'il faut faire et leur laissons lé reste.
PRIAM
Mais ne tentons aussi leur courroux manifeste.
24 Hector.
HECTOR
» Leur courroux n'est à craindre en faisant son deuoir.
PRIAM
n II est à craindre aussi ne faisant leur vouloir.
» C'est d'eux que vient l'ardeur qui bout en nos gensd'armes.
PRIAM
» D'eux vient aussi la peur qui se mesle aux alarmes.
HECTOR
» Ce n'est à nous mortels de sonder leur secret.
PRIAM
Ils le font trop cognoistre et c'est à mon regret.
HECTOR
Rien ne nous prognostique vne mes-auanture.
PRIAM
Mais tout, si tu vois clair, du malheur nous augure.
HECTOR
» Deffendre sa patrie est vn auspice heureux.
PRIAM
» Et la perdre est vn acte infâme et douloureux.
HECTOR
» Ne la sert-il pas bien qui pour elle s'expose?
PRIAM
» Mais il la sert bien mal quand il peut plus grand'chosc.
HECTOR
Et que peut d'auantage vn homme de valeur.^
PRIAM
Viure pour l'amour d'elle en vn temps de malheur.
Et n'est-ce pas mon bras qui me peut rendre Ytile?
PRIAM
» La prudence du Chef conserue mieux sa ville.
HECTOR
» Le conseil sans la main est vne ame sans corps.
PRIAJI.
» La main sans le conseil iette aux vents ses efforts.
HECTOR
Ay-ie rien négligé pour l'ordre de l'armée?
PRIAM
L'ordre es iours malheureux se dissipe en fumée.
HECTOR
Que me faut-il donc faire afin de faire bien!"
PRIAM
Demeurer en sciour sans entreprendre rien.
Tragédie. 25
HECTOR
Nos gens tous d'vne voix demandent la bataille.
PRIAM
» Le Chef qui les croid trop ne fait chose qui vaille.
Et que diroient les Grecs le voyans reculer?
PRIAM
Faites bien seulement et les laissez parler.
HECTOR
Que leur gosier moqueur dégorgera d'outrages?
PRIAM
C'est peu d'estre blasmez si nous demeurons sages.
HECTOR
Leur risée à nos cœurs toute ardeur csteindra.
PRIAM
Leur aigreur inutile irritez vous rendra.
HECTOR
» La honte abastardit vne ame généreuse.
PRIAM
» Mais l'excite à vengeance et la rend vigoureuse.
HECTOR
Viurons nous donc terrés au creux de ces Remparts?
PRIAM
» C'est beaucoup de se mettre à l'abri des hazards.
HECTOR
Bon conseil pour vn cœur lasche et pusillanime.
Meilleur pour vn esprit qui la prudence estime.
HECTOR
Après si long repos leur pouuons nous faillir ?
PRIAM
» Pour bien defféndre il faut rarement assaillir.
HECTOR
» C'est comme aux assiegeans on hausse le courage.
PRIAM
n C'est comme l'assiégé résiste d'auantage.
HECTOR
Pourrez vous supporter de voir vostre maison Par telle lascheté se faire vne prison ?
PRIAM
Quand Troye on ne pourra garder par des batailles. Elle se détiendra par ses fortes murailles.
HECTOR
» Le braue Caualier, le résolu soldart
» Ne. peut viure enfermé dedans vn Bouleuart.
26 Hector.
PRIAM
» Le sage Gouverneur, le prudent Capitaine
» N'vse point de la main où la force en est vaine.
Bien, quittez la campagne et vous verrez bientost Fondre dessus nos murs les Grégeois et leur Ost.
PRIAM
Voila bien dit, mon fils, leurs troupes espanduës Contre nos hauts Remparts retourneront fondues Ne plus ne moins qu'on void les efforts de la mer En vain contre les bords par assauts escumer; Les flots ont beau doubler leur lutte mugissante, Elle devient enfin muette et languissante; Car tousiours les Rochers restent plantez debout Pour brider la fureur qui dans les vagues bout.
HECTOR
le ne veux démentir ceste bonne espérance;
Mais tant qu'Hector viura, c'est dessus ceste lance,
Non sur des bastions qu'il fonde son appuy.
» L'espoir d'un cœur vaillant ne dépend que de luy.
PRIAM
Mon cher fils, mon Hector, ma plus douce pensée, Ne pren point le conseil d'vne ardeur insensée Qui te guide à la mort sous l'appas d'vn combat : Tu ne vis parmi nous comme vn simple soldat, Qui disetteux d'honneur doit chercher aux alarmes Quelque Laurier vulgaire à couronner ses armes; Ta gloire est ià montée en si notable lieu. Que le peuple Troyen t'estime vn demi Dieu; Respecte nonobstant d'vn esprit débonnaire Ton vieux Pcre chenu, ta vénérable mère Qui te prie instamment qu'auiourd'huy le Soleil Ne te voye au combat. O guerrier nompareil, M Cède à nostre vouloir : au double est estimable )) Qui peut seruir aux siens et leur estre agréable.
HECUBE.
S'il te reste, mon fils, quelque petite part Du respect naturel dont iamais ne départ L'homme ne pour l'honneur et le bien de sa race , le me promets aussi d'obtenir ceste grâce; Mais les vœux paternels ont sur toy tant de poids Qu'ils n'ont aucun besoin du renfort de ma voix.
HECTOR
Les Dieux ne m'ont formé de si triste nature, le n'ay reçeu de vous si peu de nourriture,
Tragédie. 27
Que ie ne sçache au moins tout ce qu'il faut sçaucir Pour bien en vostre endroit acquiter mon deuoir : Mais permettez plustost que je coure fortune, Qu'au clair de mon honneur s'imprime tache aucune. Que va dire le Grec si prompt à se moquer, Si pour riion seul regard on ne veut l'attaquer?
PRIAM
Geste braue ieunesse aux armes si bien née Rabatra le caquet de sa bouche effrénée : Car quoy que ie propose on ne laissera pas D'esprouuer auiourd'huy la chance des combats. Vous, Mnée et Paris, Deiphobe et Troïle, Polidame et Memnon, tirez l'Ost de la ville, Et le menez aux champs : pour moy ie pren le soin D'enuoyer le secours s il vous fait de besoin. Mais pour toy, mon Hector, mon vnique espérance, La seule ancre sacrée où gist nostre asseurance, Despoûille ceste armeure et demeure à requoy; le le veux comme Père et l'enioins comme Roy.
HECTOR
G saincte authorité qui m'es tousiours sacrée, le ne sçauroy faillir pourueu que ie t'agrée, le crain trop ti'encourir le céleste courroux. Si pour plaire à moy seul ie desplaisois à tous! Esteins donc, ô mon cœur, toute ardeur de bataille. Puis qu'il vous plaist, amis, ie quitte ceste maille. Cet armet, cet escu, ces greues, ces brassars, Et pour sacrifier ie prens congé de Mars. Trauaillez tous pour moy. Noblesse généreuse De l'honneur de la lance ardemment amoureuse, Empeschez que les Grecs ne puissent estimer, Qu'Hector saigne du nez quand il se faut armer. \'ous voyez quel suiet pend au rasteau mes armes, M'empesche de sortir : courez dans les alarmes. Et si le puis reuoir l'heureux iour de demain Au plus fort des combats vous connoistrez ma main.
Allez, mes compagnons, marchez à la bonne heure. Et ne retournez point que la Grèce ne pleure La mort de maint grand Duc immolé par le fer Dessus l'autel de Mars aux deitez d'Enfer.
CHŒUR
Vueille le Ciel bénin soustenir la querelle Qu'après mille combats nostre camp renouuelle, Et si bien renforcer les nerfs de sa vertu, Que l'exercite Grec s'en retourne batu ,
28 Hector.
Vaincu, désespéré d'auoir perdu sa peine A tenter par dix ans vne entreprise vaine, , Dont le fruit soit la honte et l'éternel regret D'auoir trop obstiné un serment indiscret.
HECTOR
C'est par là qu'il conuient commencer la bataille,
» Nostre ardeur sans les Dieux n'est rien que feu de paille.
» Mais au reste pensez qu'aux périlleux combats
» Où l'ordre n'a point lieu , peu sert l'effort du bras.
» Commande qui le doit, qui le doit obéisse :
» Ce n'est pas peu d'honneur de faire vn bon seruice.
» L'Empire de plusieurs est volontiers confus;
Mais comme vn seul esprit est par le corps diffus.
Qui le meut en tous sens, de mesme vostre armée
D'vne volonté seule ait la force animée.
Grands Guerriers, ie vous tien ce discours en passant,
Car si le sort fatal en nos faits tout puissant
Adiouste sa faueur auec vostre conduite,
Auiourd'huy le Soleil verra la Grèce en fuite,
Et vous reuenus sains, honorez à l'enui
De vos bons vieux parens et du peuple raui.
De moy qui reste enclos entre ces deux murailles,
le sens vn feu secret qui me cuit les entrailles,
Pour ne participer à ce proche bon-heur.
Qui vous promet à tous grande moisson d'honneur.
PRIAM
Vous devez estre, Hector, assouvi des Trophées Desquels on voit briller vos portes estoffées. '» Quand le désir de gloire est trop immodéré, » Le plus sain ingénient en deuient altéré; » Et vouloir faire tout, c'est vouloir l'impossible, » Voire il est dommageable encor' plus que pénible.
ANDROMACHE.
Quelque peu mon esprit commence à respirer, Puis qu'Hector est gagné, puis qu'il veut demeurer Sans tenter auiourd'huy les hazards de la guerre. Ce sairftt nœud de respect qui maintenant le serre Tient mon courage à l ancre au milieu de ces flots. Qui semblent coniurer contre nostre repos. » C'est auoir beaucoup fait sur vne ame obstinée » De la pouuoir contraindre vne seule iournée. » Car il peut aduenir que le fatal moment » Qu'ocupe le danger coule insensiblement » Pour ne plus reùenir : le malheur ne seiourne, » Et si comme l'on dit sur ses pas ne retourne.
Tragédie. 29
CHŒVR.
N se lasse de tout excepté de bien faire.
» L'homme amoureux du los )3 Trouue son action vn plaisir ordinaire, » Et n'a plus grand trauail que son propre repos.
» Tant plus que l'ame gouste au doux fruit de la gloire » Plus en croist le désir; » Ce philtre est si plaisant qu'on s'altère à le boire, » Et que plus on en boit plus en vient de plaisir.
» Si rien peut exciter la vertu généreuse » Cest la clarté du nom » Qui pénètre à trauers toute nuè ombrageuse, » Et discourt par le Ciel sur l'aisle du renom.
» La pompe des grandeurs est au sens agréable, M L'or nous charme les yeux; ); La volupté nous rit, nous aimons bonne table; )) Mais le désir d'honneur nous touche encore mieux.
» Désirable Nectar, délices salutaires » Qui naissez du vray bien, » Xe vous profanez point à ces âmes vulgaires , » Qui s'estiment beaucoup et ne méritent rien.
» Que la valeur vous gagne au milieu des batailles : » Là naissent les Lauriers.
» Que sert de raconter les poudreuses médailles.' » Les triomphes fameux de ces vieux deuanciers ?
» Certes pour la vertu faut trauailler soy-mesme, » Endurer froid et chaud, » Fouler aux pieds la honte et le péril extrême, )) Et porter vn courage aussi constant que haut. *
» Quand la gloire s'emplume avec de fortes aisles » Elle vole en tous lieux; » Puis s'esleue bien loin de ces choses mortelles, » Et de rayons diuins flambe dedans les Cieux.
» Qui s'endort dans le sein d'vne lasche mollesse » D'oisiveté vaincu,
30 Hector.
» Vain fardeau de la terre, indigne de noblesse, » Pourra-t-il tesmoigner qu'il ait iamais vescu ?
» Caché dedans la vie ainsi qu'en sépulture » Ne soit iamais connu ; » Ne reste rien de luy que son Idole obscure » Refondant dans le Rien dont il estoit venu.
» Ce n'est point la raison que le vice s'empare » Du prix des vertueux, » Qui n'est mis à l'enquan ni pour l'argent auare, » Ni pour le vain orgueil de ces présomptueux.