MASSINISSE. SOPHONISBE
MASSINISSE
Grands Dieux immortels ie béni vostre grâce. Qui dans le cœur m'inspire une si forte audace Qu'au milieu des frayeurs ie demeure asseuré, Comme si d'vn Aimant i'estois tout remparé. l'ay cent fois veu mon pied dans la fatale barque le me suis veu cent fois assailli de la Parque; le me suis veu cent fois pour bute à mille dars; Mais vous m'avez tousiours paré de ces hazars : Et pource, ô Dietix sauueurs, maintenant ie proteste Deuant vos saints Autels, que vostre main céleste
Tragédie. 127
Me fait sur mes haineux à mon gré triompher. Et ce qui m'en plaist mieux sans employer le ter, Sans souiller de leur sang la despouille estoffe'e. Que ces temples sacrez conseruent pour trophée.
Les yeux leuez au Ciel et le genoùil ployé, le me sousmets à vous pour m'auoir employé A punir ce galand, dont la cruelle audace Taschoit en me perdant perdre toute ma race. Ce traistre vsurpateur, ce meschant desloyal, Qui minutoit ma mort dans mon Thrône Royal.
C'est montrer clairement que les âmes fidelles » Ont tousiours pour abri vos faneurs paternelles, » Et que les Rois sacrez estans chéris de vous » Sont crains de leurs subiets et respectez de tous, » Comme portans emprainte ds traits de leur visage » De l'essence inuisible vue visible image.
O perfide Siphax, tu vois à ton regret. Quel fruit apporte en fin vn dessein indiscret; » Tu connois qu'vn autheur de fraude et de malice » \'oid sur son propre chef tomber son iniustice, » Et que l'œil éternel veille pour les humains n Qui conseruent entiers leur courage et leurs niains.
l'estois à peine encor' en la Heur de mon âge, Que ie me vis bani de mon propre héritage, Desnué de moyens, d'ennemis trauersé :
Quantesfois es'tendu dans le creux d'vn fossé Ay-ie passé la nuict, pour lict la dure terre, Pour courtine le Ciel, pour cheuet vne pierre? Quantesfois ay-ie pris sur le dos d'vn vert pré Le repas maigre et sobre et toutesfois agiéf Et quantesfois changé les exquises délices Aux trauaux de la guerre, aux rudes exercices?
Or le Ciel tout-puissant mon Thrône a restabli. Mon propre deshonneur m'a de gloire anobli; Mes malheurs plus luisante ont rendu ma couronne; l'ay reçeu tant de bien que moy-mesme il estonne : Ma Cirthe est reconquise, et sur ses hauts Remparts Flotent légers au vent mes vainqueurs estendarts; le me troùue auiourd'huy Roy d'vn puissant Royaume, Qui n'auois pas hersoir vn petit toict de chaume. Comme donques pourray-ie, ô seigneurs immortels, Humblement prosterné deuant vos saints Autels, Rendre vn hommage digne à vos grâces propices? Est-il pour tel effet assez de sacrifices?
128 La CARTAGINOISE.
Tant d'obligation ne s'aquitte en vn iour.
Aussi l'an désormais ne fera son retour,
Qu'en ce temps fortuné d'auantures si belles,
le ne vienne inuoquer vos bontez éternelles.
Et que le Bœuf muglant par le Prestre amené
N'ait le front sourcilleux de Laurier couronné :
» C'est raison que l'honneur retourne à oui le donne,
» Tout se fait par destin comme le Ciel 1 ordonne.'
SOPHONISBE
Grand Roy, ie te salue, ô Guerrier indonté Qui portes maint signal d'auguste maiesté, Trois fois ie te salue, et de larmes trempée Rens en me prosternant hommage à ton espée.
Quoy que par ta valeur tu gagnes le Laurier Dont s'honoroit ce braue et digne Caualier Qui me donna le nom de Princesse et de femme, Permets à la pitié qu'elle vainque ton ame. Et me laisse baiser cette fameuse main, Qui mérite aussi bien d'imposer le doux frain Aux plus puissans Estats de la terre habitable, Qu'elle est en ses effets heureuse et redoutable.
Si ie puis obtenir telle faueur de toy. De surplus ie me donne, ô magnanime Roy. Le crédit de parler et d'œillader ta face : )) Vne grâce iamais ne va sans l'autre grâce, » Et qui la peut gagner doit tenir pour tout seur » Que de ses sœurs par elle il sera possesseur.
Vous pouuez librement, ma belle et douce dame,
Déployer deuant moy les désirs de vostre ame :
» Vn Prince vertueux doit en toute saison
» Régler ses actions au compas de raison :
» Car qui lasche son cœur aux transports de son ire
» Est vassal de soy-mesme et Roy ne se peut dire.
Ce doux vent qu'auiourd'huy le sort nous a soufflé
Ne m'a point le courage outre mesure enlié.
En ce poinct, Sophonisbe, au Soleil ie ressemble
Que tant plus ie m'esleue et plus petit ie semble.
SOPHONISBE
Miracle de fortune, Oracle de vertu,
Prince qui n'es iamais du malheur abatu,
le te prie humblement par la Royale marque
Que portoit mon Siphax en tiltre de Monarque;
Par ce Démon volant qui dompte glorieux.
Et les cœurs des humains et les esprits des Dieux,
Tragédie. 129
Reçoy de bonne part vne humble obéissance, Que ma deuotion consacre k ta puissance.
Si la seuerité te plaist en mon endroit, Tu te la peux permettre et sans forcer le droit : Ores au Ciel pour moi règne tant d'iniustice. Qu'il l'aut pour me sauver accourir au supplice : Mais encor' employer tous ces traits de rigueur Qu'inuente la vengeance en vn aspre vainqueur Sur vne simple femme, encores qu'ennemie, Ne pourroit s'exempter de notte d'infamie; Parce qu'en tous endroits la loy d'humanité Nostre imbécile sexe a tousiours respiecté ? Il gagne volontiers n'ayant point d'autres armes Que son humilité, sa prière, ses larmes.
Si tu veux esclauer ma chère liberté, le tens la main aux fers, mon col t'est présenté : S'il le vient plus à gré de voir finir ma vie; Baste, sans plus tarder elle me soit rauie : Ce seul poinct ie requiers que l'insolent Romain N'estende sur mon chef l'audace de sa main. Pourroy-ie voir sa gloire en ma honte s'acroistre? Et sur mes bras liez sa victoire aparoistre? Plustost ie me dispose à mille fois périr; Mon cœur n'est point si bas qu'il craigne de mourir.
Ton honneur, ô grand Prince, à mon désir s'accorde. Aucun n'eut onq' recours à ta miséricorde. Qui tes ennemis mesme a voulu conseruer. Pour se voir du salut honteusement priuer : Ainsi montres-tu bien de rechercher la gloire De pardonner à tous, autant que la victoire.
Quand ie ne serois point la femme de ce Roy, Qui tint et tu le sçais semblable rang que toy; le penseroy tousiours m'estre plus désirable De tomber en la main d'vri Monarque traitable, Qui vit sous mesme Ciel et dessous mesmes Dieux, Qu'en l'estrange pouuoir des Latins odieux. Mais de plus, tu connois cela que doit attendre La tille d'Asdrubal, s'il te plaist de la rendre A ces cruels vainqueurs, dont l'ame bagne au sang Par leur iniuste fer tiré de nostre tlanc; Ausquels tout peuple est serf fors leur race bastarde, Dont les nobles ayeux sont tils d'vnc paillarde. Considère auec moy de quelle ambition Ils foulent sous le pied ta propre Nation; Tu te craindras possible, et croiras que leur grâce
I JO La CAfn AGINOISE.
Montre pour te piper vne riante face ;
Tu craindras pour tes sœurs que le destin sans foy
Peut abaisser de grade aussi bien comme n^.oy.
Car qui peut s'asseurer que la fortune dure,
Si la mesme inconstance est sa propre nature,
Et si mesme le Ciel autheur du sort humain
Rauit ce que Ion tient plus serré dans la main.
Siphax t'en soit tesmoin. Ce foudre de la guerre A fait trembler long temps les peuples de la terre; On a veu les effets couronner ses desseins, La Palme es grands combats s'offrir dedans ses mains; Et maintenant Phebus n'œillade créature Cheute d'vn si grand heur en si triste auanture.
Ce présage pourtant ne te regarde ici.
Grand Roy, le Ciel te garde et tous les tiens aussi : Car si ie l'asche vn mot qui tant soit peu te touche, Mon courage en desdit l'audace de ma bouche. le prie aux immortels que ta prospérité' Soit tousiours comme vn propre à ta postérité; Q ue ton sceptre tousiours gouuerne les Numides; Qu'il estende ses loix iusqu'aux riues humides Du Tybre glorieux, afin que sous tes mains Tombe l'orgueil mutin des superbes Romains.
Quand le Ciel iureroit la mort de Massinisse, Quel si grand auantage en auroit Sophonisse ? Ainçois quelle douleur la suiuroit au trespas, Si sa chère patrie en luy iettée à bas Soupiroit au dur ioug de ce peuple barbare. Que la mer et le Ciel d'auec elle sépare? Aduienne donc plustost que l'Enfer inhumain S'ouure pour engloutir tout l'Empire Romain.
De rechef prosternée en ta haute présence, le ne vien rechercher de ta douce clémence Vne plus longue vie; en ce malheureux sort Mon bien plus désirable est celuy de la mort. Tu me vois, ô grand Roy, contente et toute preste D'exposer à la mort celte incoulpa'ole teste, D'ouurir cette poitrine à la pointe du fer : Scipion seulement ne vienne triompher De mon ignominie, et serue ne m'emmeine Pour seruir de spectacle à la pompe Romaine. Ou pardonne, ou puni, si tu le trouues mieux. Ainsi soient tes effets fatiorisez des Dieux; Ainsi l'heureuse Oliue entée avec ta Palme Nourrisse vn fruit de paix à ton Royaume calme;
Tragédie. 131
Ainsi tes hauts desseins qui visent à l'honneur, Soient tousiours secondez d'vn continu bon-heur.
MASSINISSE
Beauté Reine des cœurs dont les douces contraintes
Rendent dedans les fers nos libertés estraintes,
Dont les beaux mouuemcns mariez à la voix
Adouciroient le cœur des tiers hostes des bois,
Sus arrachez ce dueil qui ternit vostre face.
Et comme vn noir nuage en obscurcit la grâce;
Rallumez les doux rais de ces deux clairs Soleils
Qui produisent en moy des effets nompareils :
» Si mesme le serain a l'orage succède
La ioye après le dueil auiourd'huy vous possède.
Ma mortelle Déesse, et penseriez-vous bien
Que ie fusse aussi dur? Non non, n'en croyez rien;
Car iamais la rigueur ne loge dans mon ame.
Si i'ay tant mérité, soyez donques ma femme.
Acceptez l'amitié que vous offre vn grand Roy;
Pour son gage certain ie vous donne" la foy.
Et iure par cela qu'on tient inuiolable.
Que vous seule à mon cœur serez tousiours aimable,
\'ous seule mon ardeur, k qui fort volontiers
le consacre mes vœux et premiers et derniers.
Que si i'estoy contraint de briser le cordage
Dont ie serre nos cœurs des nœaids du mariage,
Ne craignez que viuante on vous ait de mes mains.
Cherchez d'autre butin, inuincibles Romains;
Sophonisbe est à moy, ie lui serav ridelle
En deussé-ie souffrir vne mort criminelle :
Qui peut abandonner cette rare Beauté,
Certes a peu d'amour ou trop de lascheté.
SOPHONISBE
G clémence admirable et digne de louange!
O bonté nompareille! 6 courtoisie estrange!
Toy seul donc, Massinisse, entre ceux d'ici bas
Peux faire aimer la vie au milieu du trespas?
Tu peux donc reschauftér vn cœur glacé de crainte?
Rallumer l'espérance es âmes toute esteinte?
Non, cela n'apartient fors à toy seulement,
Qui n'apporte en vainquant si grand estonnement,
Qu'après auoir vaincu Ion conçoit d'asseurance
D'obtenir de ta main heureuse deliurance :
Par force ou par amour gagnant ainsi le cœur,
Le tien reste muincible ou de soy seul vainqueur.
» Surmonter l'aduersaire est vn cas de fortune,
1^2 La cart aginoise.
» Que les plus malheureux ont parfois opportune;
» Mais ayant au combat vaincu si brauement,
» Sçauoir de la victoire vser si doucement,
» Q uand mesme elle est certaine, est vn acte si rare,
» Qu'autre tant soit-il grand à luy ne se compare.
O Prince généreux encor que mon désir Ne puisse en ces malheurs gouster vn tel plaisir; le me laisse pourtant chatouiller à la gloire, De me voir partager auec toy ta victoire. Que le Ciel fauorable à ton rare bon-heur Reconnoisse pour moy ce libéral honneur : Car ou soit que ie meure, ou soit que ie suruiue, Libre, ou dedans les fers, bien-heureuse ou chetiue, le garderay sans fin le digne souuenir Des propos qu'auiourd'huy tu me daignes tenir; Voire quand tout Lethez il me conuiendroit boire, l'auray tousiours au cœur ton nom et ta men:ioire.
MASSINISSE
Laissez-moy ce discours trop mal presagieux Pour sécher désormais les larmes de vos yeux, Yeux doux Soleils d'amour, qui luisent à mon ame Et brûlent mon courage en leur diuine flame. Quoy voudriez-vous cesser d'influer dedans moy Le désir et l'honneur? le respect et la foy.' Et moy pourroy-ie voir ces clartez éclipsées, Qui doiucnt à iamais esclairer mes pensées?
* CHŒVR
Pvis que le Ciel veut changer En plaisir nostre tristesse, Puis qu'il nous veut dégager De cet extrême danger Chanton en toute allégresse :
» Tousiours le vent furieux » N'excite Tire de l'onde; » Tousiours ne bruit dans les Cieux » Le tonnerre audacieux » Estonnant les gonds du monde.
» Tousiours l'Esté chaleureux » Ne fait creuasser la terre » 'l'oute béante de creux ; » Tousiours l'Hiuer froidureux » Ne pave les flots de verre.
Apres la fueille la fleur;
Tragédie. 133
» Apres l'Espine la Rose :
» Apres le malheur bon-heur; V Le iour porte le labeur, » Mais la nuict on se repose.
» Toutes choses ont leur tour » Et l'vne l'autre se chassent ; » A la nuict cède le iour, » Mesme la haine et l'amour, » D'vn extrême à l'autre passent.
N'aguere on voyoit ces cœurs Ennemis à toute outrance, Ne promettre que rigueurs; Et perdans toutes rancœurs. Ils entrent en alliance.
Quelle grâce rit aux yeux De cette Reine admirable, Qu'vn courage furieux Deuenu si gratieux, Luv soit fait doux et traitable.