SOPHONISBE. NOURRICE. MESSAGER
SOPHONISBE
OMME l'onde inconstante est de vents tourmentée » Nostre vie incertaine est de maux agitée : » Fol celuy qui s'y lie aussi bien qu'en la mer; » Leur calme se ressemble, il rit pour abismer. » Contemple tout le monde, ô mortel misérable, » L'esclat en est luisant, mais il est peu durable : » La fleur de ses plaisirs a pour fruit plusieurs maux, » Son heur a des malheurs, son repos des trauaux : » Aussi l'homme qui sort du ventre de sa mère, » Présage par ses pleurs sa future misère » Comme s'il valoit mieux ne naistre aucunement, » Ou bien de son berceau faire son monument.
» Mais si quelques mortels respir'ent misérables, » Ce sont les puissans Rois, les Princes redoutables; » Leur lumière s'éclipse entre mille accidens; » Les plus sains au dehors sont malades dedans : » Et SI l'on sçauoit bien que pesé leur Couronne, » Dont le lustre éclatant si viuement rayonnej
ii6 La cartaginoise.
» A peine on la voudroit hors de terre leuer : » Tout ce qui luit n'est or, venant à l'esprouuer.
Destin, estoit-ce donc au prix de tant de peine Qu'il me falloit porter la qualité de Reine ? Si tes effets suiuoient le compas de raison, Tu me deuois tirer d'vne ignoble maison. Et me tenir cachée en quelque bas village, Non vers la Royauté m'esleuer le courage : l'eusse aumoins reconnu le plaisir et le bien De celuy qui n'a guère et ne désire rien. Mais puis que maintenant nous t'auons si contraire, Q.ue tu nous rauis tout fors la seule misère. Mes yeux desbordez-vous en deux larges ruisseaux Pour submerger ma vie et mon dueil en vos eaux : II faut mourir plustost de ce coup de fortune, Que viure en ces malheurs sans espérance aucune, là cent flots de douleurs ont dessus moy passé Tandis que ie fais teste au torrent courroucé Que déborde le Ciel sur ma maison Royale; Ores ie cède aux coups. Fortune desloyale; Triomphe maintenant, dessous ton pied vainqueur Foule moy pour saouler la rage de ton cœur; G le braue Laurier! ô la Palme tresbelle ! Vne Déesse vainc vne femme mortelle, Et se plaist à montrer combien peut son tourment Dessus tous les humains en moy tant seulement.
Sophonisbe, tout beau! ne lasche point la bride A l'aspre desespoir de soy-mesme homicide. » Conforme ton vouloir à celuy-là des Dieux » Qui les succez humains minutent dans les Cieux. » Suy le destin seuere, et plus ne contrarie )) A son iuste décret, iamais il ne varie. » Tu connois désormais le mouuement soudain » Qui change à tous momens nostre estât incertain : » luge donc malheureux tout homme qui se fonde » Sur le sable mouuant des vanitez du monde; » Qui à perte d'halaine à cor et cry poursuit » Ce vent de faux honneur, cette ombre qui le fuit : » Mais bien-heureux aussi qui paisible demeure » Dans sa basse maison viuant à l'heure l'heure, » Non rongé par le soin de ces ambitieux, » Qui ne se bornans pas de la terre et des Cieux, » De chaude frenaisie ont l'ame si malade, » Qu'ils osent bien marcher sur les pas d'Encelade.
» Certes, c'est bien raison si contre leur désir
Tragédie. 117
» Leur bien se tourne en mal, leur ioye en déplaisir,
» Faits semblables à ceux que l'auarice ronge,
» Qui doucement pipez par les ombres d'vn songe,
» Pensent auoir trouué le thresor précieux
» Qu'en veillant souhaitoit leur esprit soucieux :
» Mais le songe léger tout à l'instant s'enuole
» Qu'il a moqué leurs sens d'vne menteuse idole.
Tu l'esprouues, Siphax. Car lors que tu pensois
A ton orgueilleux sceptre assuiettir les Rois,
Voici que la fortune infidèle et soudaine
Te rend captif aux fers de cette gent Romaine,
» Pour monstrer qu'en sa grâce il ne faut auoir foy
» Dont la seule inconstance est la certaine loy.
» Ainsi tel qui se void monté iusqu'à la cime
» Du périssable honneur dont l'on fait tant d'estime,
» Plustost qu'en vn clin d'oeil à bas précipité
» Se repent que iamais il ait si haut monté.
Siphax iadis l'obiet des pensers de mon ame, Le suiet maintenant qui sans cesse l'entame; » Helas où pensois-tu? Qui tient dedans sa main » Ce bon-heur vacillant, cet honneur incertain » Semblable à la vapeur qui se mine allumée, » Void que son feu luisant se perd tout en fumée. Ce desastre funeste il te falloit preuoir. Et ton ambition borner à ton pouuoir : » Car qui veut entreprendre en outre sa puissance, » Le pas de son malheur tant seulement auance; » Et vaudroit beaucoup mieux demeurer paresseux » Que d'vn désir superbe entrer au rang de ceux » Qui se rendent autheurs de leur propre dommage : » Fol que sa perte mesme a fait deuenir sage.
Mais trop innocemment à toy-mesme inhumain, Par mon nouueau conseil tu fis planche au Romain, Qui l'Afrique a couuert d'enseignes Hesperides, Pour venir t'arracher le sceptre des Numides. Accuson nous donc seule, et nos aspres douleurs Pour expier la faute égalent ces malheurs Que nous auons causez, si cette grand'ruine Tire de mes desseins, sa fatale origine; A quoy, cruels Destins versez-vous sur le chef Du malheureux Siphax tout ce triste méchef .''
NOURRICE
Voulez-vous démentir ce généreux courage Qui s'est maintins si ferme encontre tout orage? » Songez à vous, Madame, et pensez qu'il nous faut
ii8 La cartaginoise.
» Porter contre les maux vn cœur constant et haut. » S'espandre au long récit de ces fatales peines, » C'est accroistre à crédit ses douleurs inhumaines, » Et d'vn vent de soupirs entretenir le feu, w Qui par le cours du temps esteindra peu à peu : » Car vous n'ignorez point que les pertes passées » Pour se donner tourment ne sont recompensées; » Que les plaisirs coulez, que les honneurs perdus, » A nos tristes regrets ne sont iamais rendus. Que plorer iour et nuict son estât lamentable C'est peindre dedans l'air et semer sur le sable. Et pourtant tenez bride à cette passion. Formée en votre esprit par trop d'affliction.
Vous faisant ce plaisir obligez-nous. Madame, Au nom de ce grand Roy dont vous seule estes l'ame, Qui parmi ses malheurs n'a plus iuste tourment, Que de vous voir souffrir sans prendre allégement.
Quand ie voy ce grand dueil s'espandre en vostre face, De moy-mesme aussi tost tout confort ie dechasse : Autant que vostre bouche a de gemissemens, Autant ressent mon cœur d'aspres eslancemens. Autant que de vos yeux sortent de tristes larmes, Autant dedans mon ame entrent de durs alarmes. Mais si faut-il. Madame, admettre du soûlas. Quand de plaindre et gémir on est devenu las : Car qui pourroit tousiours demeurer en haleine, » Sous tant et tant d'assauts le repos suit la peine, » Et mesme en soupirant il conuient respirer. » Pour bien vaincre le mal il le faut endurer. Combatez désormais sans vous laisser abatre; Et plus à vous presser le sort s'opiniastre, Soyez plus résolue à bien luy résister : » Rien dessus la vertu ne sçauroit l'emporter, » Confortée au péril d'vne ame grande et haute, » Sa constante vigueur ne luy fait iamais faute.
SOPHONISBE
» La parole est facile et l'effet ne l'est pas. Si la terre et le ciel conspirent mon trespas Doit l'on tant s'esbahir si mon ame peu forte Peu fortement encor' tant de douleurs supporte?
NOURRICE
Vous croissez vostre mal par ces tristes propos;
Vous mesme coniurez contre vostre repos.
» le le dy derechef; les friuoles complaintes
» Reueillent nos douleurs qui languissent esteintes.
Tragédie. 119
» Apres le mal le bien : cela doit arriuer.
» C est ainsi que l'Auril succède au froid Hyuer,
» Le calme à la tourmente, et qu'après vn orage
» L'air tranquile et serain fait rire son visage.
» Regardez haut et bas et d'vn discours profond
» Espluchez ce grand Tout où l'esprit se confond,
» Par tout vous apprendrez que rien n'y fait demeure
» Pour durer immuable, ains que tout d'heure en heure
» Change d'estreou déforme : En peu de temps nostre œil
» Verra durant le iour flamboyer le Soleil,
» Et puis durant la nuict les cornes de la Lune
» Perceront des vapeurs la masse obscure et brune.
» Quoy que le propre instinct nous porte à désirer » De voir tousiours nostre âge en bon-heur prospérer, » Du mal desia souffert la mémoire est plaisante, » Si son aspre douleur fut à souffrir cuisante. » Le iour est agréable et si nous déplairoit, » Si sans nul interualle aux yeux il éclairoit : » Le Printemps nous recrée, et sa neuue richesse » Abreuue tous nos sens d'vne heureuse liesse; » Mais s'il duroit tousiours il viendroit à mespris; )) Tant le change de tout contente nos esprits ! » lamais la liqueur douce à plaisir on ne hume » Que l'on n'ait sauouré quelque trait d'amertume.
En prenant patience on verra tous ces maux Termmer en repos leurs pénibles trauaux, Dont vos contentemens s'accroistront d'auantage. Car tousiours le serain plaist mieux après l'orage.
SOPHONISBE
Seul confort de mon ame, helas! qui pourroit bien Endurer sans relasche et sans espérer rien t Non, la propre vertu de l'Alcide indontable Confesseroit ce mal, vn mal insupportable; Et les douze labeurs que l'on vante de luy Ne sont point si remplis de trauail et d'ennuy.
NOURRICE
N'ayez plus nul repos, perdez toute espérance, Perdrez-vous auec elle vue ferme constance Qui vous armoit le cœur et decoroit le front? Quoy? souff"rir cet escorne ? endurer cet affront? » Et de vous-mesme encore? vn généreux courage » Renforce sa vigueur aux eff"orts de l'orage, » Subsiste par soy-mesme, ainsi que le rocher » Que les vents et les flots ne peuuent eslocher, » Bien que pour exciter vne double tempeste,
120 Lacartagikoise.
» Les vns bâtent au pied, les autres à la teste.
» Le Patron courageux ne se trouble pour voir » Le ciel, l'air, et la mer contre luy s'émouuoir : » L'inuincible constance est vne ancre sacrée » Qui retient l'ame forte en assiette asseure'e : » Et comme une Remore arreste sans bouger » Nostre nef que les vents taschent de submerger; » Que tout se bande contre, en fin elle demeure, » Et par son péril propre aux accidens s'asseure.
SOPHONISBE
» Tous Mortels ont des maux; mais cent nouueaux malheurs » M'apportent chasque iour cent nouuelles douleurs.
NOURRICE
» Aussi test comme nous nos niiseres sont ne'es, » Ont croissance auec nous, sont à nous enchaisnées; » Ainsi le voulez-vous, ô Destins, qui gardez » Les Pelotons fataux des Parques deuidez : Vn seul d'entre vn tel nombre affranchi ne peut estre De la condition où vous le faites naistre. Madame, pensez-vous que l'Empereur Latin, Pour vaincre la Libye ait vaincu son Destin. Sous ces prosperitez i'espere qu'il luy brasse Encor de plus grands maux que luy ne vous pourchasse; » Nourrissant cette attente endurez comme il faut » Cet orage de maux qui vous descend d'enhaut, » Et songez que souuent le Ciel punit l'offence )) Des bons par les mauuais, puis qu'il prend leur deffence » Contre ceux qui les ont traitez indignement, • » Pour leur faire sentir quel est son iugement. » Le Pèlerin errant aura le cœur trop lasche » Qui pour l'ardeur du iour au chemin il se fasche : » Si quelquefois nos Dieux s'enflamment centre nous, M Esteignon de nos pleurs le feu de leur courroux, » Se rapporter de tout à leur iuste clémence, » C'est comme leur vser de douce violence.
SOPHONISBE
» Il n'est rien si facile à qui n'est tourmenté,
» Que consoler autruy durant l'aduersité.
Toy qui ne vois au fonds la douleur qui m'altère,
La cause de mon mal, à la mode ordinaire
Penses de la parole appaiser vn tourment
Qui contre la raison s'aigrit plus viuement.
Si le bandeau d'oubli ta paupière a couuerte,
La mienne est à des pleurs incessamment ouucrte :
Si ma bouche aux soupirs ie ferme tant soit peu,
Tragédie. 121
Mon courage s'estouffe et s'embrase en son feu:
Si ie veux reposer pour calmer cet orage,
Sans fin erre à mes yeux mainte effroyable image.
NOURRICE
Vostre esprit résolu s'émeut-il de cela? » La seule ame timide en vient à ce poinct là, » Qui se voit aussi tost de grand' frayeur saisie, » Qu'vn phantosme de songe erre en sa fantasie, » Et sans cesse y recourt pour plus la tourmenter.
SOPHONISBE
» Le songe est prophétique il n'en faut point douter.
NOURRICE
C'est ce qu'il vous plaira, mais c'est tousiours vn songe.
SOPHONISBE
Vn songe voirement, et non pas vn mensonge.
NOURRICE
Dites moy donc. Madame, auez-vous reconnu, Qu'vn songe a quelque efl'et soit iamais paruenu?
SOPHONISBE
Iamais iusqu'à ce poinct ie n'y fus arrestée.
NOURRICE
Pourquoy en serez-vous maintenant agitée?
SOPHONISBE
» Celle que le malheur va sans tréue assaillant
» Craint tout ce qu'elle void en dormant et veillant.
NOURRICE
» L'ame pusillanime où la crainte commande » Croist tousiours le péril, fait sa figure grande; » Mais qui d'vn rien conçoit vue excessiue peur, » Perd en tout et par tout et l'esprit et le cœur. De grâce ouurés moy donc cet ennuy qui vous ronge, » Qui veut celer son mal le tourment se prolonge.
SOPHONISBE
Les Coqs ià resueillez à l'approcher du iour, D'vn gosier enroué salûoient tour à tour Le berceau blanchissant de la vermeille Aurore, Dont la iouë et la main de safran se colore; Alors que le sommeil distila ses pauots Sur mes, yeux fatiguez de chercher le repos : Mais au lieu d'accbiser mon ame toute émeuë, Deux images d'horreur il présente à ma veuë, Et sembloit la première vn Lion Libien, Qui trainoit à son col vn vergongneux lien : La peur à cet aspect coula dedans mes veines; le voulus eschaper ses pattes inhumaines,
122 La CARTAGINOISE.
Quand mon œil et mes pas tournant d'autre costé, Vne autre fiere beste a ma fuite arresté, Dont l'énorme grandeur et les dents craquetantes Font naistre sur mon front des couleurs pallissantes.
Terrible estoit son port, son front sept fois cornu, Son chef couuert de crin et ce crin tout chenu, Deux yeux estincelans d'vn regard aspre et louche Flamboient comme charbons dans sa teste farouche; Plus d'espesse fumée issoit de ses nazeaux. Que de l'ardent Lipare exhalant ses fourneaux; Son dos se herissoit, la fureur et l'audace, Le mespris et l'affront erroient deuant sa face.
Nourrice, il ne me plaist d'vn exacte pinceau Pourtraire ce fier Monstre en ton foible cerueau, l'auroy peur d'imprimer sur ta vieille poitrine Cette horreur qu'à part moy maintenant i'imagine; Sufhse que réduite en ce double danger, le ne pouuois choisir quelle part me ranger; Semblable au Matelot qui se void en fortune; Tous les Dieux de la mer sa prière importune. Tandis que l'Aquilon et le Su combatans S'entredonnent l'assaut dessus les champs flotans ; Conduit inconstamment de l'orage et de l'onde, Ores il est plongé dans l'abisme profonde, Puis soudam reïiaussé iusqu'au lambris des cieux; Diligent il employé et les mains et les yeux. Mais son effort est vain, son art est sans puissance; L'onde et le vent mutin deçà delà l'eslance, lusqu'à tant que contraint par la nécessité, Finablement il cède à l'orage irrité.
Qui d'vn eslans le pousse en Caribde ou en Scile, Gouffres contreposez aux destroits de Sicile.
Ne me pouuant ainsi la fuite desrober A ces tiers animaux, ie me laisse tomber Sous les pieds du Lion qui me sembloit sous-rire, Et changer en attraits la fureur de son ire ; Il me void en pitié, me lèche les deux mains. Me tlate, me caresse, et ses gestes humains Ne me promettent plus qu'amour et bien-veillance; Lors que d'autre costé l'autre Animal s'auance Qui veut demeurer maistre, et contre toute loy, Le butin du Lion empiéter pour soy :
Le Lion généreux frustré de son attente. Rugit horriblement, se bat et se tourmente; En'lin, pour me sauuer, n'estant pas assez fort
Plain d'ire et de regret il me donne la mort, le mëueille en sursaut pantelante et lassée, Tant ce songe mortel estonna ma pensée! Et m'est encor aduis qu'à toute heure ie voy Son idole effroyable errer autour de moy. Mais, Nourrice, vois-tu cet homme qui s'auance?
NOURRICE
Madame, il vient à nous, monstrez plus de constance.
SOPHONISBE
Où vas-tu si soudain ^ dy le moy, messager.
MESSAGER
C'est pour vous aduertir que vous courez danger. Cyrthe est prise. Madame.
SOPHONISBE
O fortune infidelle!
le ne t'auray iamais que mauuaise et cruelle.
MESSAGER
Massinisse suiui d'vn grand ost de guerriers S'asseure de la ville, et court par les quartiers.
SOPHONISBE
Et comment, ie te prie, a-il peu nous surprendre?
MESSAGER
M'écoutant tant soit peu vous le pouuez apprendre.
là l'Aube auoit quitté son lict blanc et vermeil
Pour ramener sur nous le beau char du Soleil,
Quand l'on voit de nos murs mainte etïroyable troupe,
Auec le iour naissant descendre d'vne croupe :
La sentinelle alors descouurant cet arroy,
Nous vient donner l'alarme et l'alarme l'eff'roy.
Ceux qui pour lors veilloient au prochain Corps-de-garde
Vestent le corselet, prennent la halebarde :
A la meilleure part le sommeil oublieux
Bouchoit encor l'oreille aussi bien que les yeux;
Plusieurs courent vers eux plains de frayeur mortelle.
On tire, on pousse, on crie, et sans cesse on appelle;
Qui s'éueille en sursaut, qui saute brusque et promt.
Qui plein d'estonnement leue à peine le front,
Qui se musse de peur. Compagnons, arme, arme, arme,
Crions nous d'vne voix, ià 1 ennemi gensdarme.
Tient le creux du fossé; desia de toutes parts
Murmurent les soldats au pied de nos ramparts;
On oit le bruit du fer, on void en mille places
L'esclat resplendissant des luisantes cuirasses;
On void deçà delà les cheuaux hannissans
124 La cartaginoise.
Dessous les Caualiers brusquement bondissans : Marchon à main armée et iusques à l'extresme Dellendon nos enfans, nos femmes, et nous-mesme. Ayant ainsi parlé nous ne fusmes si tost Arrangez sur les murs, que nous descouurons l'ost; Et nostre œil qui se pera dedans son estenduë Void tous les champs couuerts de mainte espesse nuè D'hommes armez à crud, dont le pas et le port Semblent porter l'iniure et menacer la mort.
Nos courages de feu deuiennent tous de glace, Nos bras sont engourdis; Et comme sur la place Api es l'orage on void mille petits ruisseaux . Flaire mille chemins du trac glissant des eaux; De cent diuers costez donnent vers la muraille Cent et cent Regimens en ordre de bataille, Sous les drapeaux volans les soldats amassez. Pied à pied, flanc à flanc, teste à teste pressez Accourent à l'assaut, ià leur œil est farouche, Terrible leur visage, outrageuse leur bouche.
Du Scadron colonel nous aduisons soudain S'écarter vn Héraut la trompette en la main Qui fanfarant arriue assez près de la porte ; 11 somme de se rendre, il coniure, il exhorte, Et crie à haute voix : Certes il est saison Qu'vn Roy long temps banni rentre dans sa maison ; Qu'on tascheroit en vain luy tenir l'héritage De tout temps possédé par son propre lignage; Qu'il oublira l'iniure et le forfait passé Sans qu'il en reste rien dans son cœur ofFencé, Si le reconnoissant pour légitime Prince, Nous mettons en sa main la clef de sa Prouince: Bref que par nos Citez il fera désormais Produire à l'OHuier les doux fruits de la paix : Mais que si dédaignant son sceptre salutaire, L'audace nous prenoit d'attenter le contraire. Qu'il porte à son costé le redoutable fer Qui des peuples mutins le feroit triompher;^ Et que les iustes mains de cette grande armée Espandroient tellement sa cholere animée. Que depuis le plus grand au plus petit de nous On pourroit remarquer les traits de son courroux.
Le message receu se consulte l'atî'aire ; Tous désirent se rendre à leur doux aduersaire: On porte son enseigne au haut de nos rampars : Chacun court l'accueillir; tous vont de toutes parts
Tesmoigner leur deuoir par offres de seruice. Voila comme est entré le Prince Massinisse.
SOPHONISBE
De quel costé va-il?
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Il vient droit au chasteau.
SOPHONISBE
Comme le connoistray-ie?
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11 n'a point de chapeau, Et les plus grands des siens surpasse de la teste.
SOPHONISBE
Allon, chère nourrice : il faut que ie m'appreste De vaincre sa rigueur. L'esprit félon de Mars Qui des champs Thraciens vient d'auec ses soldars, Amolli par les yeux de la belle Ciprine, Esteint entre ses bras l'ardeur de sa poitrine.
CHŒVR.
Oyez nos tristes voix Vous qui logez vostre asseurance au monde; Vous dont l'espoir sur ce Roseau se fonde
Ovez-nous cette fois.
» Toute vostre grandeur » N'est que vapeur qui se perd en fumée : » C'est de la cire aussi tost consumée,
» Qu'elle a senti l'ardeur.
» C'est le vestige en l'air, » Que l'oiseau laisse entrecoupant le vague ; » Le trait coulant tracé dedans la vague;
» Ou celuy de l'esclair.
» C'est vn negeux monceau, » Dont la blancheur esbloùit nostre veuë; » Mais aux rayons qui trauersent la nuë
» Il se dissoult en eau.
M C'est vn plaisant tourment:
» Vn vent d'honneur qui fait bouffir vostre ame ; » Vn feu cuisant qui le cœur vous entlame;
» Un bon-heur de dormant.
» Quelcun se pourra voir » Comme allaité dans le sein de fortune, » Qui tost après par sa haine importune
» Perdra tout son pouuoir.
La CART AGINOISE.
» O que Ion void souvent » La gloire humaine imiter la fleurette » Au poinct du iour ioyeuse et vermeillette,
» Au soir cuitte du vent.
)> Qui sur tous s'esleuoit M Comme vn sapin sur les basses bruyères, M Dedans le thrône où tu le vis n'agueres,
» là plus il ne se void.
» Ton regard est bien clair » S'il peut de luy remarquer quelque trace, » Le lustre humain comme vn songe s'efface,
)) Passe comme vn esclair.
» Penses-tu rien trouuer » Que le destin n'altère d'heure en heure? » Bien que le Ciel ferme en son cours demeure
» Sa fin doit arriuer.
» Le sceptre des grands Rois » Est plus suiet aux coups de la Fortune, » Qu'aux vents mutins les ondes de Neptune,
» Aux foudres les hauts bois.
» Cesson, panures humains, » De conceuoir tant d'espérances vaines, » Puis qu'ainsi tost les grandeurs plus certaines
)) Tombent hors de nos mains.