‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 35 sur 78 · I.ELIE · texte numérisé non relu

I.ELIE

Qui l'eust iamais pensé? Massinisse est surpris A l'appast enchanteur de la molle Ciprisr Son courage indontable aux viriles alarmes, Est vaincu d'vne femme ou plustost de ses larmes? A irauers son pauois le coup d'vn foible Archer, La flèche d'vn enfant a bien sçcu le toucher?

Onq'ie ne l'eusse creu, le voyant es batailles Combatre main à main, et dessus les murailles Paroistre dessus tous comme vn Astre de Mars, Qui l'ardeur de la guerre inspiroit aux soldars.

Quantesfois l'ay-'ie veu donner à toute reste, Faucher par ci par là de son glaiue funeste Les serrez bataillons, les boucliers dehacher. Sous les cheuaux bardez les hommes trébucher, Bref, lançant de ses yeux cent mille esclairs de Hame. Rechercher les hazards au hazard de son ame.-'

Au foudre de ses coups le fer ne resistoit ; D'aucun empeschement son cours ne s'arrestoit, Et sa main par ses coups en la presse connue,

Tragédie. 13^

Comme vn grondant tonnerre enfermé dans la nue Entr'ouvre la vapeur qui trop le va pressant, S'ouuroit auec le fer vn chemin en passant A trauers les scadrons des troupes opposites, Que par sa valeur seule on voyoit desconfites, Lors que par vue force aux plus braues soldars Il rauissoit des mains les larges estendars, Qu'au lier Dieu des combats il pendoit en Trophée. Mais helas! maintenant son ame est eschautîee D'vne Hamme impudique, et son cœur amoureux Semble auoir ià perdu tous désirs généreux. » Il n'est donques plus rien que cet Amour ne force » Par vn œil allumé de sa bruslante amorce? » Les Tigres, les Lions, les Serpens esmaillez, » Les Dragons, les Oiseaux, les Peuples escaillez » N'en euitent la lîame, au Ciel et sur la terre » Il mené aux Deitez et aux hommes la guerre.

Mais ce qui plus m'attire en esbahissement, » Cest que ie ne voy point ne pourquoy, ne comment, » 11 fait comme en ioûant vn si ferme assemblage » De deux cœurs differens d'humeur et de courage; M Sinon que comme enfant il soit sans jugement » Ou bien que comme aueugle il blesse aueuglement.

le porte vn dur regret, valeureux Massinisse, Que ce venin brusiant dont la poison se glisse Par le canal des yeux iusques au fonds du cœur, Ait pris en toy racine auec tant de vigueur.

» Voirement il chatouille et cause vn doux extase; » Mais c'est vn feu malin, qui peu à peu s'embrase, » Puis bien accreu qu'il est et dedans et dehors » Consomme en moins de rien et l'esprit et le corps.

» O poison douce-amere! ô dangereuse tlame, » Qui des esclairs d'vn œil t'allumes dedans l'ame, )) Par toy furent iadis saccagez les Troyens ! Tant de grands Caualiers, tant de bons Citoyens, Pour le nombre infmi des Princes Argolides, Qui couurirent de naus les campagnes humides. Et les champs Asiens d'armes et de soldarts N'eussent point veu sans toy ruiner leur ramparts.

Cet inuincible Hercule auoit purgé la terre Des Monstres inhumains qui luy faisoient la guerre ; Mais surmonté d'Iole il trempa dedans l'eau Sa généreuse main pour tiler au fuseau.

Massinisse auiourd'huy vaincu par vue femme, Se plaist comme vn Pirâuste à viurc dans la flame :

IJÔ La CARTAGINOISE.

Là le Myrthe honteux obscurcit les Lauriers, Qui couronnoient son front adoré des guerriers.

» De la douce Venus l'accointance est mortelle. » Et la faut euiter par force ou par cautelle; » Si ne suftit-il pas, quand l'on ne fuit cncor » Ces chaînes de cheueux qui feroient honte à l'or, » Ces sourcils ebenins, ce large front d'yuoire, » Ces yeux dont les rayons semblent si doux à boire, » Cette bouche où fleurit le bouton vermeillet, » Ce teint de nege viue où s'esclate l'œillet; » Et bref tous ces engins dont nostre ame batuë ï) bent forcer sa raison quoy qu'elle s'esuertuë.

Valeureux Caualicr, ie crain vrayment pour toy, le crain pour ton amour, et voudroy par ma foy Qu'il pleust aux Dieux que Cirthe encores ne fust prise, Nous loùirions de toy, et toy de ta franchise : Ainsi nul différent, pour ce dernier butin. Ne naistroit entre toy el l'Empereur Latin. Mais le voici venir; il faut que ie m'essaye De tirer doucement la flèche de sa playe; » Car voulant l'arracher auecques trop d'effort, » Le mal encor nouueau s'irriteroit plus fort.

El bien, mon cher ami, cette heureuse iournee Semble auoir a peu près la guerre terminée : Les Dieux en soient louez et vous encore aussi. Massinisse pourquoy baissez-vous le sourci?

Combien est grand l'ennuy qui mon courage oppresse!

Page 1