‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 36 sur 78 · LEI.IE · texte numérisé non relu

LEI.IE

Peut-on astre vainqueur et vaincu de tristesse?

MASSINISSE

le suis et l'un et l'autre, et me vaudroit bien mieux Auoir esté vaincu qu'estre victorieux, Puisque sur mes suiets remportant la victoire, Vne femme ennemie en possède la gloire.

LELIE.

Qu'entendez-vous par là? dites-le clairement.

MASSINISSE

Helas ! ie m'enten bien, i'ay prou de iugement

Pour preuoir mon malheur, mais Dieux! qu'en ai-je affaire

Si ie connois mon bien et suy tout le contraire.

A peine estoient plantez nos heureux estendarts En signe de victoire au front de ces remparts, Quand la femme à Siphax sans auoir peur des armes Trauerse librement et soldats et gensdarmes :

Tragédie. 137

Tout le monde tait largue, et luy tournant les yeux Pense voir sur la terre vne Venus des Cieux, Qui semé à l'enuiron, comme belles fleurettes Les Grâces, les attraits, les douces amourettes.

Or ie ne sçay comment me connoissant sur tous, Elle s'auance à moy, m'embrasse les genoux. Et se montre en ses pleurs si pitoyable et belle, Qu'elle donte aisément tout courage rebelle. Par vn trait de son œil, doux tyran de mon cœur, Amour vient m'assiillir et se rend le vainqueur : Et cjue pouuois-ie faire à son pouuoir extresme, Q.ui combatoit alors moy-mesme par moy-mesme? Ne pouuant résister, ie me suis donc rendu ; Et si me tiens encor' heureusement perdu, Puis que i'ai peu gagner vne si belle Dame.

LELIE.

De quel trait de douleur penetrez-vous mon ame ?

MASSINISSE

Hé! si la soif vous brusle estant près d'vn ruisseau, Quel mal, ie vous suppli', de l'esteindre en son eau ? Cieux! qu'ay-ie mente pour receuoir la peine De mourir atterré tout ioignant la fonteiner Suis-ie vn second Tantale auquel soit deffendu De taster au doux fruit sur ma leure pendu ?

LELIE.

O mon cher Massinisse, et que pensez-vous faire? Estes-vous donc ainsi de vous-mesme aduersaire? Votre esprit est-il donc dépourueu de raison? Qu'vne femme réduise vn guerrier en prison! Qu'vne simple captiue auec ses feintes larmes Surmonte son vainqueur enclos de ses gensdarmes!

Voir^ment, grand guerrier, vous estes près de l'eau; Le feu croist, qu'on Pcsteigne ores qu'il est nouueau. Armez-vous d'vn bon cœur plustost que de cuirasse, Et donnez à l'amour ou la mort ou la chasse. Comme vn brave soldat abatu sous les coups. Se releue enflammé de généreux courroux; On diroit, à le voir recommencer la guerre, Qu'il prend vigueur nouuelle en attouchant la terre : Ainsi vostre raison reprenne le combat Contre cet appétit qui maintenant l'abat, Et n'endurez lamais que le vassal oppresse Celle qui doit tousiours demeurer sa maistresse.

MASSINISSE

Grand Duc qui n'eus iamais en vertu ton pareil,

1^8 La cartaginoise.

l'aprouue comme vtile vn si sa^c conseil; Mais ie n'en puis vser tant cette chaude fîame, Que mon désir attise est aspre dans mon ame.

LELIE.

» L'eau qui la peut esteindre est celle de raison.

MASSINISSE

Mon cœur est tout en cendre, il n'en est plus saison.

LELIE.

L'embrasement est grand, mais il est volontaire.

MASSmiSSK.

» C'est vn feu d'artifice, on ne s'en peut deffaire.

LBXIE.

» Taschez-y seulement, vous verrez tout soudain » Mourir sa chaude ardeur; l'essay n'en sera vain.

MASSINISSE

le n'y puis consentir : le mal qui me possède M'ap'orte moins d'ennuy que penser au remède : Puis trouuant en ma perte vn si riche parti, le me repentirois de m'estre repenti.

LELIE.

Il le peut qui le veut, et la volonté mesme Seruira d'antidote à ce venin extresme Que l'amour vous fait boire, et de luy dégaf^e', Lors de tous autres maux vous serez soulagé.

Mon "mal naist de l'amour, et Ton dit que sa playe Ne ressoulde iamais pour chose qu'on essaye, Sinon que les blessez se viennent secourir, Que ce remède est seul pour le faire guérir.

LELIE.

Pensez-vous par la flame esteindre vue autre flame? Ou trouuer guarison au dur fer qui. l'entanïe?

MASSINISSE

Quand vn œil de ses traits a blessé nostre cœur,

Il implore salut de son propre vainqueur,

Fait sage par Telephe; a sa playe ancienne

Seule remédia la hache Pelienne

Qui l'auoit oflencc; contre toute raison

Le suiet de son mal porta sa guarison.

LELIE.

Cette importune ardeur qui vous met aux altères, Esleue en vostre esprit ces fanta^iqucs Chimères, Et vous fait ressembler au heureux altéré Qui d'vne humeur aduste en son lict deuoré. Ne désire que l'eau, la pense salutaire.

Tragédie. 139

Et n'est rien toutesfois qui luy soit si contraire. Voyez sans passion à qui vous sousmettez Vostre cœur indontahle, et vous en repentez.

MASSlNlSSe.

Vn œil seul ne m'a pris à l'amoureuse amorce, Vn Démon l'assistoit qui donte toute force; » Et vouloir follement contre vn Dieu résister, » C'est bien vne autre fois les Geans imiter.

l.ELIE.

» Qui résiste à l'amour n'est point trop téméraire, » Sa Deité trop vaine est toute imaginaire : » Car chacun le feint tel qu'en soy-mesme il le sent, » Quand la raison vaincue à l'appétit consent : » Mais les hommes malins pour excuse à leur vice w En font les Dieux autheurs, contre toute lustice.

MASSINISSE

O miracle de foy, par le nœud d'amitié

Q.ui nos esprits allie vse nioy de pilie :

« le suis homme, Lelie; il ne me fut possible

» D'esteindrc cette ardeur, l'en suis trop susceptible.

» Si c'est erreur fatale, il la faut endurer;

» Si c'est faute, en ami tu la dois reparer.

Fay que nostre Empereur dont ta faneur m'asseure,

Permette que Madame à l'aduenir demeure

Compagne de mon lict et guerdon de sa main.

Pour tant de bon seruice à l'Empire Romain.

Ainsi tousiours se lise au front de la mémoire

Ta loyale amitié, ta valeur, et ta gloire;

Ainsi ton bruit fameux aille en tin s'espandant

Du froid Hiperboree au More plus ardant.

LELIE.

Si l'aduis vient à temps l'erreur estant commise,

le vous conseille encor d'inuoquer la franchise

Pour détacher vos fers : sinon, allon trouuer

Nostre sage Empereur, là ie veux esprouuer ,

Ce que peut mon crédit, afm de vous complaire

Autant que mon honneur permettra de le faire.

IMASSIMSSL.

Desia vostre promesse allège mon souci.

Nous partiron bien tost.

LELIE

Me voilà prest aussi.

iMASSINISSE.

o Monarque puissant dont le suprême Empire Conduit tout ce qui meut, qui vit et qui respire;

140 La cartaginoise.

Econome éternel dont les célestes mains Dispensent biens et maux aux fragiles humains : Aime et douce Venus des plaisirs la Déesse, Que le ciel, l'air, la mer, et la terre caresse : Toy Cupidon son fils, doux Tyran de nos cœurs, Q.ui traines à ton char tant de braues vainqueurs; Accourez prontement, secourez Massinisse, Rendez-luy Scipion fauorable et propice, Afin que sans danger il puisse conserver La captiue beauté qui le peut captiuer. La voy-ie pas venir? Quelle rare merueille! L'Afrique n'eut iamais vne grâce pareille! Et croy que si l'Amour defaisoit son bandeau 11 aimeroit luy-mesme vn visage si beau.

Clair Astre de beauté c^ui luisez à mon ame, Et la faites se plaire en 1 amoureuse flame, Me puis-ie bien resouldre à délaisser vos yeux. Voyant par leur clarté la lumière des Cieux? En vous abandonnant l'abandonne moy-mesme, Qui ne vis désormais qu'àfin que ie vous aime. » Las! vne heure d'absence est vn long siècle d'ans M A qui brusle d'amour : mais pour viure contans le vay vers Scipion ; aussi bien il me mande.

SOPHONISBE

Ma peur est aduenuë; hà Dieux! il me demande : le me voy deliuree à ces meschans Romains.

MASSINISSE

Il aduiendra plustost que ces guerrières mains

De mon sang et du vostre auiourd'huy seront taintes,

Qu'infidèle ie manque à nos promesses saintes.

SOPHONISBE

Que tardez-vous donc plus.'' tirez ce coutelas Qui bat sur vostre flanc, poussez viste le bras En ma foible poitrine, et en chassez la vie Premier qu'aux fiers Romains ie deuienne asseruie.

MASSINISSE

Attachez vostre espoir à l'ancre de ma foy; Ce iour bien fortuné vous rendra toute à moy.

SOPHONISBE

Ne pense iamais plus, ô Reine malheureuse, Fléchir auec tes vœux la force rigoureuse Du Destin trop contraire; auec vn masle effort Fuy la chaîne et les fers mesme à trauers la mort. C'est trop long temps vogué sur cette mer de peine Au gré d'vne espérance aussi lasche que vaine;

Tragédie. 141

Puis que l'orage croist au lieu de s'appaiser Gagnon bien tost le port afin d'y reposer. N'imiton auiourd'huy le malheureux Pilote Dont la Nef agitée à Fauanture ilote Contre vent et marée, et balançant en l'air Se void monter au Ciel, puis soudain deualer : Si tost qu'il void percer les ombres de la nue Des rais d'vne clarté languissante et menue. Il pense auoir sauué sa vie et son vaisseau, Cornbatus à l'enui de l'orage et de l'eau : Mais la tourmente horrible k l'instant redoublée. Le Ciel se renoircit, et l'onde est retroublee, Tant qu'il cingle à la tin vers quelque haut rocher, Où l'attend le naufrage à son seul approcher : Ainsi l'esclair trompeur d'vne fausse espérance N'aguere à mes malheurs promettoit deliurance; Mais le Ciel qui reiette et ma voix et mes vœux, M'entraine à ce péril qu'euiter ie ne peux.

NOURRICE

De tout iusqu'à la fin faites expérience. Et ne fraudez vostre heur par trop d'impatience :1 » Souuent la peur nous porte au desespoir d'vn bien » Qui nous peut arriuer si nous ne craignon rien.

CHŒVR.

C'est l'vn de nos plus grands malheurs, » Que de viure long temps au monde :

» De plus d'espines que de fieurs » La douloureuse vie abonde ; » C'est un arbre qui nous produit » Plus de niauuais que de bon fruit.

» L'homme s'emporte à ses désirs, » Et d'vn cœur aueugle se plonge M Au beau milieu de ses plaisirs, » Q.ui ne le paissent que de songe; » Mais l'aiguillon de son péché » Tousiours reste au cœur attaché.

» Les vers de mille et mille ennuis » Apres que la faute est commise » Le rongent les iours et les nuicts : » Et bien que sa face il desguise, » Et sçache quelque autre piper » Soy-mesme il ne se peut tromper. » Quand il sent son corps indispos.

142 La CARTAGINOISE.

» Qu'il n'en accuse que soy-mesme :

» Quand son cœur n a point de repos; » Quand son visage est terne et blesme, )) Qu'il taxe sa verte saison, » Qui se moquoit de la raison.

» Si son chef deuient tourmenté » D'vn catharre, et ses pieds de goûte; M Si son œil ne void la clarté, « Si son oreille n'oit plus goûte; Bref s'il a des viuantes morts.

Qu'il songe à ses ieunes etTorts.

Pourquoy donc, inuincible Roy, Cherches-tu ta propre ruine ?

Pourquoy loges-tu dedans toy La troupe rebelle et mutine De tes impudiques désirs, Qui t'allèchent de vains plaisirs?

Grand Monarque, ne le fay pas; Ne sois point l'autheur de ta perte.

Las! ton œil est clos au trespas.

Et ton ame aux douleurs ouuerte !

» Il vaut mieux viure sans plaisir )) Que de mourir pour vn désir.

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