‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 44 sur 78 · PAUSANIAS · texte numérisé non relu

PAUSANIAS

Accompagne? vn iour d'innombrables Guerriers Nous restabliron Sparte en ses honneurs premiers; Ses loix refleuriront par les Prouinces calmes. Et lors naistra par tout l'Oliue sous nos Palmes.

CRATESICLEA.

Illustre sang d'Hercule autheur de nos bons Rois, C'est ainsi que l'honneur s'aquiert par le harnois, C'est par ces beaux desseins que l'on porte sa gloire Au lieu plus eminent du temple de mémoire. Poursuiuez constamment, ô généreux enfans. Remplissez vos maisons d« Lauriers triomphans, Et puis que Dieu vous donne une Sparte fameuse. Gagnez-luy tel crédit, que la mer escumeuse Et que la terre ferme esclaue à sa grandeur. Sous le ioug de ses loix enferme sa rondeur. » Pardonnez aux vaincus et dontez les rebelles, » Voila le conible heureux des actions plus belles. Ne pensez iamais rien sinon digne de vous. Et ne suiuez iamais les transports du courroux : Souuenez-vous plustost de mesurer l'offence Non à son démérite, ains à vostre clémence. Mais voy-ie pas Pheax près de nous s'arrester? Quelque bonne nouuelle il nous vient aporter.

Tragédie. 179

PHEAX.

Malheureux Messager d'vn malheureux message, Pourront bien tes soupirs accorder le passage Aux accens de ta voix qui tremble encor d'etfroy, Pour auoir veu mourir mon cher Maistre et mon Roy.

Si ne faut-il former une parole basse, La grandeur de ce fait toute grandeur surpasse; Les' gestes du passé sont moins que rien au pris, Pour estonner les cœurs et rauir les esprits. Mais en dois-ie à la Reine aporter la nouuelle? O mon Roy, si viuant tu me tins pour hdelle. Tu m'esprouueras tel encor après ta mort, » Qui celé la vertu luy fait autant de tort : Et pource veux-ie rendre vn dernier tesmoignage A ce dernier effet de ton braue courage.

CRATESICLEA.

Que veut dire ce front si terne de palleur?

Hé! pourquoi tant de fois changes-tu de couleur?

Sçais-tu le bruit qui court de nostre deliurance?

PHEAX.

Ce faux bruit a raui nostre vraye espérance.

CRATESICLEA.

Que me dis-tu, Pheax?

PHEAX.

Ce n'estoit qu'vn apas Que faisoit Cleomcne enuieux du trespas.

CRATESICLEA.

Est-il donc mort mon tils?

PHEAX.

Il vient de rendre l'ame.

CRATESICLEA.

o femme infortune'e! ô misérable Dame!

Puis qu'à ieu descouuert m'assaut ores le sort,

Ce que les autres font pour fuir à la mort,

Faison le maintenant pour fuir à la vie.

Cesse quand et mon fils cette agréable enuie

Qui nous attire à voir la lumière des Cieux,

» Quand le Soleil se couche il faut fermer les yeux.

Arrière donc de moy cette espérance vaine, Qui iusques au sanglot veut soulager la peine; Suruiure à son trespas me feroit plus d'ennuy. Que ie n'eus de plaisir à viure auecques luy. Conte moy nonobstant cette triste auanture Qui me fait dans le cœur vue pointe si dure.

i8o Les lacenes.

Que ie connoisse aumoins si mourant il eut soin D'vser de sa valeur à son dernier besoin; Ou plustost si la corde à son col attachée, A sutîoqué l'esprit dans sa gorge bouchée.

PHEAX.

Son trespas à ianiais le rendra glorieux ;

Car si bien il vesquit il mourut encor mieux.

A peine le Soleil auoit laissé derrière

Vne égale moitié de sa longue carrière,

Que cnassant de son cœur tout pensement craintif,

Libre il voulut mourir pour ne viure captif.

Il appelle Thelere aux armes redoutable.

Le robuste Cleandre a l'œil espouuantable,

L'inuincible Bias, le généreux Damis,

Le courtois Lisander, et ses autres amis

Par le braue Panthee aduertis de se rendre

Tous en vn mesme lieu, pour les armes y prendre

Contre ses ennemis, voire mesme contre eux.

Si leur hardi dessein se trouuoit malheureux :

Les trouuant disposez d'esprit et de courage

A suiure son vouloir, il leur tient ce langage:

O guerriers indontez qui d'vn cœur haut et fort, Regardez sans frayeur la face de la mort Errante, espouuantable, au milieu des alarmes, Où comme Astres de Mars vous brillez en vos armes, Si par tant d'accidens du destin rigoureux Ne sont point attiédis vos bouillons généreux, Accourez l'embrasser d'une constance extresme. Pour n'endurer vn mal bien pire qu'elle mesme.

Vous sçauez, mes amis, que ce pariure Roy Nous retient prisonniers en trahissant sa foy, Et qu'vn fatal malheur nous osle la franchise. Que par tant de sueurs nous nous sommes aquise. » Le seul viure est seruir s'il n'a la liberté » De mourir, quand au cœur naist cette volonté; M Et celuy fait choquer les règles de nature, » Qui pour craindre sa hn trop de tourmens endure. » Plus aise que l'on n'entre à la vie on en sort, » Elle n'a qu'vne porte et mille en a la mort, » Ses chemins sont ouuerts, et l'homme de courage » Peut aller de par tout à ce dernier passage.

w Puis donc qu'ayant vescu des siècles ici bas, » Il nous faudroit en tin arriuer au trespas, » L'auançant par nos mains faison que nostre gloire » Ce qu'elle oste à nos iours donne à nostre mémoire

Tragédie. i8i

» Montron que pour mourir ne faut que le vouloir; « Et qu'vn cœur généreux met tout à nonchaloir, » Pour embrasser Teffet d'vne Haute entreprise, » Qui luy donne la mort et qui l'immortalise.

)) Par courage et valeur nous en viendron à bout. » Sans eux on ne peut rien et par eux on peut tout. Nous sommes desarmez, mais quoy?ces beaux gensdarmes Dés le premier effort nous quitteront les armes : Ein peignez les moy donc, renuersez les à bas Maintenant qu'amusez ils gossent sur les plats. Et font de main en main tournoyer par la table Les verres couronnez de liqueur délectable. Ramasson à ce coup nos généreux esprits; Nous prendron aisément des hommes desia pris De vin et de viande, et que la bonne chère A rendus de tout poinct oublieux de bien faire. Le poinct de l'entreprise en nos mains s'est rendu Deux ou trois iours plustost que ie n'eusse attendu. Ne soullron neantmoins que de nous il s'absente. » En tous gens de courage est la vertu présente » Et souuent par délais vn courageux dessein » \'euf d'effet se dissipe ou bien se tente en vain.

Marchon, braues Guerriers, où l'honneur nous conuie : Le passage qu'on fait de la mort à la vie, Faison-Ie sans frayeur de la vie à la mort : Vainquon en nous vainquant les hommes et le sort. » Qui comme nous aspire à r'auoir sa franchise » S'il accourcit ses iours son renom éternise.

A ces propos hautains ses compagnons aimez Furent d'> n vif esprit chaudement allumez; Leur courage au acspit meslc l'impatience, Et leur tarde desia que le ieu ne commence. Quand ton hls généreux le premier auancé, Le premier qu'il saisit a sous luy renuersé : Tous les autres après à leurs gardes s'attachent, Et hors des poings tremblans les armCs leur arrachent, Qu'ils leur pouvoient cent fois plonger dedans le flanc; Mais ne voulans espandre vn froid et lasche sang, Les laissent prosternez de corps et de courage; Semblables aux Lions qui retiennent leur rage Voyant dessous leurs pieds abatus humblement Ceux qui sans rien tenter leur font ioug seulement.

Apres s'estre affranchis ils franchissent la porte. Et comme en la tempeste espouuantable et forte, Le tonnerre souffreux de vapeurs assiégé,

i82 Les lacenes.

Apres plusieurs esclats, d'vn effort enrage' Se fait iour à trauers les vagabondes nues, Que dans l'air il dissipe en parcelles menues, Tous sortent du logis auecques si grand bruit Que qui les oit les craint, et qui les craint s'enfuit: Car à voir seulement les esciairs de leur face, Les courages plus chauds se remplissent de glace, Ou si quelqu'vn s'efforce encontre leur effort, Pensant sauner sa vie il en reçoit la mort.

Comme quand un torrent chet des hautes montagnes Il se fait à l'instant Roy des basses campagnes; Nulle digue ne peut sa fureur arrester, Qui s'efforce tant plus on luy veut résister : Les panures Laboureurs esmeus de leur dommage S'opposent, mais en vain, à ce cruel rauage. Tout est enuelopé dessous les flots troublez, Qui rauissent les ponts, les arbres, et les bleds :

De mesme nos Guerriers qui çà et là se montrent. Passent dessus le ventre à tout ce qu'ils rencontrent; Rien n'arreste leurs pas, nul n'ose tant soit peu Regarder leur visage enuironné de feu.

Ayant fait brauement la première saillie. Au boiteux Hippotas la force est defaillie, Combien qu'il rust sorti fort délibérément; Mais voyant que pour luy tous marchoient lentement; Amis, tournez, dit-il, contre moy vostre espée. Ici par vostre main ma trame soit coupée; Mais viste depeschez; hé! que tardez-vous plus Pour le regard d'vn homme impuissant et perclus? l'ay le cœur assez fort, mais le corps est débile. Tuez-moy, désormais suis-ie pas inutile?

Au fer son estomac il auoit exposé Quand vn homme à chenal fut soudain aduisé, L'vn se iette à la bride et l'ayant fait descendre Monte Hippotas dessus; Et lors sans plus attendre Tous vont courant par tout d'vn pas non arresté. Tous vont criant par tout liberté, liberté, Et si le peuple lasche et digne de seruage. Sans l'imiter admire vn si braue courage; N'ayant de la vertu sinon iusqu'à louer Ceux qu'il voit pour la gloire à la mort se vouer, Et mettre au desespoir toute leur espérance : Car pour les suiure au reste il manque d'asseurance. » Le cœur glacé de peur ne se peut eschauffer, » Quoy qu'il voye aux périls la valeur triompher.

Tragédie. 185

Ainsi que cette bande est plus fort animée Par la fuite de tous, se trouue vn Ptolomée Qui du Palais Royal de fortune sortoit. Et de cette reuoltc en rien ne se doutoit. Trois s'eslancent sur luy, il tombe sur la terre, Comme un Chesne abattu des trois dards du tonnerre, Puis le voyant sans ame ils marclient en auant, Plus viste que ne court vn tourbillon de vent Suscitant dedans l'air vne telle tempeste, Qu'il semble que le Ciel en creue sur la teste.

Nos Guerriers indontez les carrefours suiuans, AUoient en tous endroits le tumulte esniouuans, Lors que pour le calmer monte dedans son coche Le Gouuerneur hastif : mais venant à l'aproche, Ils courent dessus luy d'vne telle vigueur, Qu'il perd soudainement et l'esprit et le cœur; Et ses Archers tremblans d'auec luy se départent, Comme on void dans vn champ les brebis qui s'escartent A l'arriuer du loup leur mortel ennemi, Qui surprend le Berger sous l'ombrage endormi. "^ Comme vn Lion pressé de faim et de furie, Trouuant des bœufs à graisse en la verte prarie, Sur tous en choisist vn, luy liure le combat. Saute droit à sa gorge, et sous ses pieds l'abat : Ton lils hors de son Coche attire Ptolomée, Et le renuerse mort dessous sa main armée; Puis se tourne au Chasteau plus viste que l'esclair Qui court en vn moment le grand vague de l'air, Et n'eschape iamais du ventre de la nue. Sans faire entre-iallir mainte flamme menue.

Or estoit le dessein de nos braues Guerriers D'arracher les goujons à tous les prisonniers, Pour s'en seruir après à tinir l'entreprise : Mais les rudes Geôliers dont l'ame fut esprise De peur et de soupçon, bastillent tout par tout, Si bien que nul effort n'en peut venir à bout.

Ton tils lors rebuté de sa meilleure attente, Trouue d'autres moyens; mais en vain il, les tente : Il supplie, il menace, il exhorte chacun De s'armer auec luy pour le salut commun; Il n'auance non plus : comme il n'y a personne Qui vueille résister, nul à luy ne se donne; Tout le monde etîrayé quoy qu'il puisse tascher S'enfuit légèrement et cherche à se cacher.

En fin, quand il eut fait maint inutil voyage.

184 Les lacenes.

Tourné vers ses guerriers il leur tient ce langage :

Est-ce quelque merueille, auantureux amis,

De voir ce lasche peuple a des femmes sousmis,

Veu qu'il luit liberté quand il la voit présente;

D'elle mesme s'offrir, et la recherche absente?

» Cil ne mérite pas posséder vn tel bien,

» Qui voudroit l'acquérir et ne hazarder rien.

Pour nous qui la tenons nourrice de la vie,

Mouron puis qu'à la mort sa perte nous conuie.

» Quand il est interdit de viure librement,

» C'est faire vn très beau coup de mourir brauemetit.

Tous approuuent ces mots du cœur et de la teste. Hippotas à Damis le premier fait requeste; Tous deux sont résolus de faire leur deuoir, L'vn à donner le coup, l'autre à le receuoir. Damis d'vn bras robuste enfonce son espée Au ventre d'Hippotas, elle ressort trempée Du sang qui par la playe à gros Hots regorgeoit, Ainsi qu'vn fleuue rouge où son ame nageoit. L'vn de l'autre cherchans ce mutuel ofhce, De la vie à l'honneur ils font vn sacrifice, Et frustrent la tierté des tyrans inhumains, En déposant leur ame entre leurs propres mains.

Comme de belles fleurs sous l'ardeur languissantes, Ces grands Héros panchoient leurs faces pallissantes. Et tiroient à la rin; Panthée encor restoit, Qui des morts le trespaz et l'honneur souhaitoit, D'autant que Cleomene en mourant eut enuie, Que le dernier de tous il se priuast de vie. Afin que pas vn d'eux ne reuint en la main De ce perfide Roy leur tyran inhumain : Et pourtant de l'espée vn chacun d'eux il sonde ; Mais tous ont ià quitté la lumière du monde. Et leurs membres glacez n'ont plus nul sentiment. Seul restoit Cleomene : approchant lentement 11 luy poingt le talon, puis void que son visage Fronce cncor' le sourcil, lors dolent au courage, Pour attendre sa fin auprès de luy s'assit, Puis si tost qu'il fut mort dessus son corps s'occit.

CRATKSICLEA.

Tu tardes trop long temps; ô misérable Dame, Des liens de ce corps depestre ores ton ame! Mais viste, la rigueur de ce contraire sort Te conduise auec eux sous l'ombre de la mmt. Aussi bien puis qu'il faut auoir cesse de viure,

Tragédie. i8^

Ce n'est pas peu d'honneur que de les pouuoir suiure.

CHŒUR

Elle tombe pasmée, il la faut soustenir. Au vinaigre, mes sœurs, faison la reuenir. Apres le tils perdu ne perdon pas la mère. Seul confort qui nous reste en si grande misère. L"vn est mort, ô meschef ! par son trop de valeur : L'autre cherche la tombe en fuyant sa douleur.

GHŒVR.

Nous viuon pour mourir et mouron pour reuiure: » La vie est vne voye adressante au trespas, » Et la mort vn chemin à qui bien le veut suiure, » Conduisant à la vie où Ion ne reuient pas.

» Vne fin est à tous, mais non pourtant de mesme; » Cetlui-ci foule aux pieds la mort dedans la mort; » Cet autre à sa menace a le visage blesme, » Et quand plus elle approche il la refuit plus fort.

» Mais en fin, que doit-on apprendre en cette vie » Qu'à bien la receuoir puis qu'il la faut souffrir? » Qu'à se montrer constant lors que l'honneur conuie » A courre d'vn grand cœur au supplice s'offrir?

» Plusieurs trop agitez des tempestes humaines » Se sont mis à l'abri de ce tranquile bord, » Et malgré les eftbrts des espérances vaines, j) Par le naufrage mesme en ont gagné le port.

» Qu'aux poures affligez la mort est désirable, » Quand ils peuuent sans crime esteindre leur flambeau! » Que c'est vn grand soûlas à l'homme misérable, » Qui fuit à son malheur s'il chet dans le tombeau.

» Ne trouble donc ta mort du regret de la vie, » Et vi franc de la peur de la mort qui te suit; » Aussi bien, ô mortel, pour toute ton enuie, » Tu ne peux empescher que ton iour n'ait sa nuit.

" Quel bien te reuiendra de viure cent années? » Peut-on estimer long ce qui doit auoir finr » Les iours sont terminés, les saisons sont bornées; » Aussi bien que son cours Phebus a son déclin.

» Le temps mesme, le Roy de ces choses mortelles, » Ne se peut exempter de la mortalité; » Puis qu'on le void finir en toutes ses parcelles, » Lu\' qui limite tout se verra limité.

» Si tu n'apperif'ois rien d'éternelle durée, » Et si tout ce grand Tout n'attend que le trespas,

i86 Les lacenes.

» Suy tousiours la vertu seule au monde asseure'e, » Qui nous fait viure au Ciel en mourant ici bas.

O l'honneur immortel des âmes généreuses Tout bien considéré vous auez eu raison De rendre vos esprits en vos mains valeureuses, Pour sortir par la mort d'vne double prison.

Que rien ne se compare auecques vostre gloire; Vous vainquez tout d'vn coup en ce dernier effort Deux pestes qui sur nous emportent la victoire, L'enuie au cœur malin et la cruelle mort.

Elles ont eu sur vous le premier auantage; Vous auez le dernier, ô guerriers glorieux, Elles domptent vos corps et vous doutez leur rage, Vous chassent de la terre et vous montez aux Gieux.

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