‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 45 sur 78 · CRATESICLEA. CHŒUR. DAMOISELLE. LEONIDAS · texte numérisé non relu

CRATESICLEA. CHŒUR. DAMOISELLE. LEONIDAS

CRATESICLEA.

SECOURS inhumain qui mon ame r'appelles! O bonté trop nuisible à mes douleurs cruelles! Vous me deuiez laisser en ce mortel défaut Sans rallumer ma veuë aux clartez d'ici haut: le viuois en la mort, mais ie meurs en la vie; Laissez moy repasmer puis qu'il m'en vient enuie; Aussi bien quel suiet me doit plus retenir? He! voudrois-ie immortelle aux tourments deuenir, Maintenant que la dent d'vn rigoureux martire Gomme vn cruel serpent mes entrailles deschire? D'autant d'aspres tourmens i'ay les sens combatus, Que mon tîls généreux possedoit de vertus; Si sa perfection passoit toute mesure, Infinie est aussi la douleur que i'endure.

O vous donc qui tordez en vos fatales mains Le fuseau de la vie accordée aux humains. Parques, tranchez bien tost la misérable trame Q.ui de trop fermes nœuds retient ici mon ame. Comment pourray-ie voir Cleomene gisant, Sans pompe, sans honneur, comme vn simple paisant, Voir, di-ie, refouler celte honorable face,

Tragédie. 187

En qui tousiours viuoit vne agréable audace? De mesme insolemment les connils ombrageux Vont muguettcr la barbe au Lion courageux Estendu sur la place, et l'osoient voir à peine, Lors qu'il espouuentoit la forest et la plaine.

Tanlost que d'vn espoir mon erreur ie Hatois, Cet accident mortel ie ne me promettois : Mais si cherchant confort à ma dure souffrance, De nos malheurs communs i'attendois deliurance, Toy-mesme, Cleomene, auois fait conceuoir A mon ame crédule vn si trompeur espoir : En fin tu m"as donné des attentes friuoles Pour couurir ces effets dont mon cœur lu désoles.

Ce n"est point sans raison que ie me plain de toy. Auoy-ie peu d'amour, de constance, de fo}'. Que tu m'as négligée et tenue incapable Du courageux dessein d'vn acte mémorable? l'acorde qu'à tout autre il deust estre celé : Le deuoir exigeoit qu'il me fust reuelé. le suis femme, il est vray; mais Sparte est ma naissance, Qui l'vn et l'autre sexe nistruit à la vaillance, El si ie n'ay le bras aux armes bien appris. Mon courage pourtant n'est digne de mespris.

Que si tu dédaignois qu'auiourd'hui nostre gloire Fust auecques la tienne escrite en la mémoire. Nous desrobant l'honneur qui sufrisoit pour tous, Deuois-tu pas au moins mourir auprès de nous? Fermant aucc nos doigts tes mourantes paupières. Nous eussion prononcé les paroles dernières, Et sur ta léure morte en baisant ramassé L'esprit de tes poulmons par les vents dispersé.

Mais pourquoi plain-ie tant d'vne voix langoureuse Et ton sort et le mien? ta troupe auantureuse Pour l'interest public me trauaille aussi fort; Toute Lacedemone est morte par sa mort. Il ne faut désormais qu'aucun bien elle espère, Celuy qui luy seruoit de seigneur et de père, De subiet et de Roy, de Chef et de soldat, Gist ainsi qu'un beau Lis que la tempeste abat; Et ses autres guerriers sont tombez par eux-mesme. Sous l'eflbrt violent de cet orage extrême : Ils estoient sa ressource, et puis qu'elle les perd, le croy que son tombeau s'en va bien tost ouuert : Qu'elle se plaigne donc, qu'elle se noyé en larmes Et s'exhale en soupirs; la gloire de ses armes

i88 Les lacenes.

Auiourd'huy fait éclipse, elle n'a plus de bras, Auec ces grands Héros sa force est cheut£ à bas.

O vous esclairs perçans des plus fortes armées, Généreux lils de Mars, qui rendiez animées Nos troupes aux combats, Guerriers pleins de valeur, Indontables à tout fors à vostre malheur, Soit que soyez au Ciel ou qu'encor sur la terre Vostre esprit vagabond autour de vos corps erre, Receuez maintenant les soupirs et les pleurs. Que sur vostre tombeau ie semé au lieu de fleurs.

Pour vous, chastes Beautez, que cette aspre fortune Afflige avecques moy d'vne perte commune, Les larmes de vos yeux aux miennes adioignez; Si vous plaignez beaucoup à bon droit vous plaignez.

CHŒUR

Nous auons bien raison de pleurer et de plaindre; Nous perdons en perdant Cleomene et les siens Ce qui nous fist aimer et ce qui nous tist craindre; C'est pourquoy nous meslon nos pleurs auec les tiens.

CHŒUR

11 faudroit que le cœur fut d'vne roche dure

Qui ne s'amoliroit à ces griefues douleurs;

Vn Tigre sans pitié plaindroit nostre auanture;

C'est pourquoy nous plaignon auec toy nos malheurs.

CHŒUR

Quand l'esprit est priué de ce que plus il aime, Il ne sçauroit autant exprimer qu'endurer : » Car tousiours sans parole est la douleur extrême; C'est pourquoy nous voulon seulement soupirer.

Le confort qui nous reste au mal qui nous possède, C'est de nous découurir nos ennuis plus secrets; » Les douleurs de l'esprit n'ont point d'autre remède C'est pourquoi nous faison avec toy nos regrets.

CHŒUR

Si des maux par la mort on deliure la vie.

Il faut cesser de viure en ce cruel esmoy;

Auecques le suiet en doit naistre l'enuie;

C'est pourquoy nous voulon mourir avecques toy.

CHŒUR

Hé! qui voudroit suruiure à sa morte espérance? Pour prolonger ses iours allonger ses trauaux.'' » Celuy qui pour mourir ne manque d'asseurance, » Peut-il manquer iamais de remède à ses maux?

Tragédie. 189

CHŒUR

Qui perdroit du Soleil les agréables fiâmes, Ne voudroit reculer à souffrir le trespas; Et nous ayant perdu les Astres de nos âmes, LouVon-nous leur valeur pour ne l'imiter pas?

CHŒUR

Par leur mort on connut la constance des hommes Disputer à soy-mesme et faire pour l'enui; Mais nousvoulon montrertout autant que nous sommes, Que nous ne leur cedon que pour auoir suiui.

CRATESICLEA.

Puis que nos meilleurs iours auec eux nous passasmes, Descendon auec eux sous la nuict du tombeau; Si reioignans nos corps nous reioignon nos âmes, Nostre îieur qui semble mort renaistra de nouueau.

CHŒUR

Si pour leur seule amour nous aimasmes la vie, Pour eux il faut aimer la mort également : Si le subiet se meurt qui fait de viure enuie, L'enuie en doit aussi mourir pareillement.

CHŒUR

Accompagnon leur ombre es plaines infernales, Où tous après la mort vont chercher le repos; Enseuelisson nous es ruines fatales De nostre chère Sparte auec ces grands Héros.

Il vaut bien mieux se perdre et finir quand et elle. Que de viure sans elle en fascheuse langueur : » Qui meurt pour son pais acquiert vie immortelle » Et qui n'y veut mourir a bien faute de cœur.

Aussi bien nostre Sparte est cheute sans ressource, Celuy qui la soustint s'est luy-mesme abatu : On Ta veu défaillir au milieu de sa course; Mais on ne verra point défaillir sa vertu.

» Au plus luisant Soleil s'opposent des nuages; » Mais de leur ombre espesse il n'est point obscurci : Le sort luy suscita de grands desauantages, Mais tout à son honneur est en fin réussi.

CHŒUR

Si le Ciel eust permis à son braue courage D'accomplir les desseins qu'il auoit proiettez, Il eust en liberté changé nostre seruage, Et fait naistre vn bon-heur de nos adversitez.

Mais puis que le destin autrement en ordonne, Esmouvant contre nous les hommes et les Dieux, Cedon à la rigueur de sa rage félonne.

190 Les lacenes.

Et perdant nostre terre allon gagner les Cieux.

Le deuoir et l'honneur à cela nous conuie, Et Cleomene encor des Héros le plus fort, Q.ui par son beau trespas triompha de la vie, Et par sa vie encor triomphe de la mort.

CRATESICLEA.

Si nos braues Guerriers animez de leur gloire, Ont voulu par leur main leur trespas signaler. Sur nous mesme gagnon vue mesme victoire, Qui seconde la leur ne pouuant l'égaler.

Pour vous, poures entants, Royale geniture, ^^ous qui participez auec nostre aduenture, Voudrez-vous pas aussi vos chers parens suiuir. Plus apris à mourir que non pas à seruirr Non demourez viuans ; car le Ciel fauorable Pourra tourner en mieux vostre estât misérable, Et lors si vostre père a quelque sentiment. Ses os tressailliront dessous le monument. Tandis que de sa mort vous prendrez la vengeance Sur ceux qui l'ont trahi le menant d'espérance. Si les fruits de vostre âge en égalent les fleurs, Sparte verra tarir la source de ses pleurs. Et derechef son ame à l'honneur eschauffe'e, Erigera sous vous maint glorieux trophée, Et la Grèce guerrière endurera vos loix, Comme elle a fait iadis celles de nos vieux Rois. Soit qu'alors notre esprit erre es forests d'Eiise, Soit qu'il seiourne au Ciel d'où son essence est prise, Il sera tout comblé d'vn extrême plaisir. De voir vos beaux succez respondre à son désir.

Cet espoir seul ie porte en la tombe funeste, Comme le seul confort qui maintenant me reste, Faux ou vray, ie ne sçay; mais mon ame s'en paist. Comme d'vn songe doux dont l'illusion plaist. Quel bruit oy-ie là-bas? que pourroit-ce bien estre?

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