ACTE PREMIER
AMAN, CIRUS.
AMAN
^oiT que l'aime Phebus sorte au matin de l'onde. Pour donner vn beau iour à la face du monde ; Soit que de rais plus chauds il s'enflamme à midi Ou qu'il se précipite en son cours refroidi,
11 n'œillade vn seul homme en ce rond habitable,.
Que le bon-heur du sort nie rende comparable.
Ma gloire est sans pareille; et si quelqu'vn des Dieux,
Amoureux de la terre abandonnoit les Cieux,
Pour borner sa grandeur sous l'enclos de la Lune,
Il se tiendroit possible à ma haute fortune.
L'vniuers craint mon Prince, obéit à sa loy;
Et luy ne veut auoir pour compagnon que moy :
De tout à mon conseil sa Bonté se raporte.
En effet ie suis Roy, le liltre ie n'en porte;
Mais baste, c'est tout vn, car tel nommer se peut,
Qui fait tout ce qu'il dit, et dit tout ce qu'il veut.
Faut-il mettre en campagne vn monde de gensdarmes,
Pour ranger l'vniuers par la force des armes?
Faut-il aux plus hardis imprimer des terreurs.
Et dans les cœurs plus froids allumer des fureurs?
Faut-il soudain résoudre vn important affaire?
Ces charges de grand pois à moy seul on deft'ere.
Aussi quand ie chemine au miheu des guerriers.
Se meslent sur mon chef les palmes aux lauriers;
Puis quand par moy la paix au monde est redonnée,
D'vn tortis d'oliuier ma teste est couronnée;
2^8 Aman.
Comme en tous les deux temps portant sans estre las
Les fardeaux d'vn Estât, qui lasseroient Atlas.
Aussi i'attains au Ciel du sommet de la teste,
Et ne craindray iamais que sa rouge tempeste
Me renuerse le corps sur terre foudroyé :
Ceux à qui les Destins ont mon heur octroyé,
Les esleuant si haut sur la basse commune.
Sont logez seurement à l'abri de fortune :
Tout conspire pour eux, quand leurs rhets ils tendront,
Les villes et citez à foule s'y prendront.
» O trois et quatre fois bien-heureux se peut dire, )> Qui void hommes et dieux à ses desseins sousrire; » Et qui n'a souhaité son désir estre fait » Que le succez heureux respond à son souhait. Pour moy, ie ne taschay iamais chose entreprendre, Qu'elle mesme à mon but ne se soit venu rendre; Et tu m'en es témoin, toy qui par cent dangers, M'as veu fouler l'orgueil des peuples estrangers. Qui boûillans au combat d"vne ardeur généreuse, Ont connu ma fortune et ma main valeureuse. Combien diuerses fois en des lieux si diuers. Vis-tu les champs poudreux de carnage couuerts Par ce fer redoutable, et les ondes sanglantes Entraîner à miliers les charongnes relantes?
CIRUS.
Aussi pour tel suiet me tiens-ie glorieux, D'auoir suiui par tout ton camp victorieux : Car bien que ton honneur demeure incomparable, Et que toy seulement sois à to}' seul semblable; Nous autres qui suiuon l'ombre de tes Lauriers, Tenon tousiours vn rang sur tous autres Guerriers, Et sommes estimez des nations estranges. D'autant que dessus nous regorgent tes louanges.
Or qui pourroit nombrer combien d'osts ennemis Le seul bruit de ta force à vauderoute a mis? Combien ton seul courage a gagné de batailles. Surmonté de rempars, et forcé de murailles. Mis de peuples au ioug de ton Prince indonté; De mesme conteroit les espis de l'Esté, Les glaces de l'Hyuer, les doux fruits de l'Autonne Et les diuerses rieurs dont l'Auril se couronne.
AMAN
C'est la merci de vous, compagnons généreux. Que ie suis estimé si grand et valeureux. Magnanimes soldats, inuincibles gensdarmes,
Tragédie. 239
Si ie m'esleue au Ciel, mes aisles sont vos armes :
Par elles ie deuiens vn Aigle nompareil,
Qui sans cligner des yeux peut voir nostre Soleil.
Si vostre veuë encor' abaisse la paupière,
Comme toute esbloûie à sa viue lumière;
» Ne vous estonnez point, la grandeur des humains
» Vient à perfection par des progrez certains.
» Les fertiles fruitiers en la saison nouuelle, » Poussent hors de la bourre vne Heur douce et belle, » Qui se noue en du fruit; l'Esté vient le nourrir, » Et l'Autonne suiuant fait sa verdeur meurir : » De mesme en sa fortune il faut le temps attendre, » Et le temps par degrez parfaite la peut rendre : » Tout se fait par saisons; et qui veut faire bien » Ne doit l'ordre establi preposterer en rien. Voyez-vous que le temps m'a rendu si grand homme, Que par toute la terre vn miracle on me nomme. Depuis le bord perleux où leue le Soleil, lusqu'à la mer d'Espagne où se fait son sommeil.
Or de tous les exploits qui consacrent ma gloire Es tableaux éternels du temple de mémoire, Quoy qu'à moy par raison soit leur meilleure part, Si faut-il en donner quelque chose au hazard ; Mais plus encore à vous, invincibles gensdarmes. Qui suans auec moy sous le fardeau aes armes. Pistes connoistre à ceux qui vous ont attendu. Qu'à vous seuls l'impossible est possible rendu. La gloire des combats i'estime donc commune .■\ moy premièrement, à vous, à la fortune; Mais tous ces bons conseils par lesquels on peut voir Tant de peuples suiets contenus en deuoir. Tant d'Estats establis, tant de Prouinces calmes. Sans nulle enuie au moins seront mes seules Palmes.
CIRUS.
Par tout ce large monde on connoist que tu fais, Ainsi comme il te plaist et la guerre et la paix. C'est pourquoy les meilleurs te reuerent sans feinte, Et les meschans encor' le font auec contrainte. Commandez par edict d'humblement t'adorer.
AMAN
Si iusques àjel poinct mon Roy veut m'honorer, Si ce digne guerdon à ma prouesse il paye. Et bien, à la reuanche il faut que ie m'essaye. Mais qui me veut brauer d'vn orgueil fastueux, Il doit estre puni comme vn présomptueux.
240 Aman.
)) Quiconque veut l'honneur à la vertu soustraire,
» La veut destituer de son propre salaire :
» Et si cette vertu demeuroit sans loyer,
» On verroit les grands cœurs froids à s'y employer.
CIRUS.
Oseroit bien quelqu'vn vous faire telle iniure? Vous que les dons du Ciel, les grâces de Nature, Et les faneurs du Prince ornent à qui mieux mieux, Ne deuez à l'enuie exciter que les Dieux : Vostre gloire est trop viue et trop bien allumée. » D'vn feu clair et luisant ne sort point de fumée.
» Grande n'est la grandeur qui n'a des enuieux.
» Les Seigneurs aux suiets sont tousiours odieux ;
» Et ceux que la fortune et le Roy fauorise,
» Sont ceux communément que le peuple mesprise,
» Peuple sans iugement, grossier et mal apris,
» Q.ui ne sçait la vertu ni ne connoist son prix.
le voy taire pourtant la populaire enuie,
l'aperçoy qu"à m'aimer nostre Cour se conuie,
Que les peuples suiets aux sceptres de mon Roy,
Pleins d'vn craintif respect se courbent deuant moy.
Vn seul des circoncis, vn maraud, vn esclaue,
Fait litière de moy, à toute heure me braue.
Ni le rang que ie tiens, ni ma propre vertu,
Ni cet habit Royal dont il me voit vestu.
Ni ce nouuel Edit dont mon Prince m'honore,
Ni l'exemple d'autruy ne font pas qu'il m'adore;
Bien qu'vn seul de ces poincts eust assez de pouuoir,
Pour ranger le plus rogue à cet humble deuoir.
Et quoy ! verray-ie ainsi ma gloire r'aualee?
Mon cresdit mesprise'? ma dignité foulée?
Non, non, ie veux : mais mot.
CIRUS.
Vous autres demi Dieux Ne deuez regarder ces petits enuieux; Suffisamment vangez d'eux-mesmes par eux-mesmes; )) Leur cœur qui se deuore en des soucis extresmes, » Beaucoup plus grand suplice à soy pourra donner, » Qu'vn luge rigoureux ne sçauroit ordonner.
AMAN
Guy dà; qu'impuniment ce galand me de'daigne, Et mille fois le iour à rougir me contraigne; Qu'il porte librement sur son visage escrit Ce qu'il dcuroit aumoins tenir clos en l'esprit.
Tragédie. 241