‹ Les tragédies de MontchrestienChapitre 70 sur 78 · STANCES AU PRINCE DE CONDE · texte numérisé non relu

STANCES AU PRINCE DE CONDE

« Stances à luy-mesme », c'est-à-dire au même prince. L'édition de 1601 les renferme avec de nombreuses variantes, car en refaisant ces stances en 1604, Montchrestien n'a laissé presque aucun vers intact. Les pièces à la louange de l'auteur offrent le même texte dans les deux éditions; elles sont signées de noms obscurs ou inconnus.

Pierre Brinon, l'auteur des Shinces sur les tragédies de Ant. de Montchrestien, était conseiller au Parlement de Rouen : il a publié, en 16 14: Jephté ou le Vœu, tragédie traduite du latin de Buchanan; — Baptiste ou la Calomnie, tragédie également traduite textuellement du même auteur, ■ — et rÉphcsienne, tragi-comédie où l'histoire tant de fois refaite de la matrone d'Éphèse est mise au théâtre pour la première fois en français. (Voyez Parfait, Histoire du Théâtre français, t. iV, p. 174.)

Bosquet , qui signe la pièce suivante , était un avocat, du moins il semble le dire dans ces vers :

De moy ie ne sçay point si les discours tragiques, Pour esmouuoir les cœurs, pour estre pathétiques, Seroient plus familiers à ma profession.

Il aurait voulu être auteur tragique, et le dernier vers semble dire qu'il cherchait un sujet dans l'histoire de la Normandie. Lui-même était Normand ; parlant à un Normand, il lui dit : Nos vieux ducs.

Commentaire. 281

HECTOR

Il n'existe qu'un texte à'' Hector, celui de 1604, exactement reproduit en 1606. Nous n'aurons donc aucune variante à relever.

Ce drame est un singulier mélange de Vlliade d'Homère et du mystère de Jacques Millet : La destruction de Troie. Il abonde en anachronismes que nous avons cru bien inutile de relever un à un ; en plus d'un passage, l'imitation des Grecs se fait ici tellement singulière qu'on ne sait si elle ne s'appellerait pas mieux parodie. L'auteur n'y songeait guère, et partout veut être grave et pathétique ; il y réussit quelquefois; à côté de vers ridicules, du moins selon notre goût, il y a de fort belles parties dans Hector.

Page 5. — La liste des entreparlears omet Hcleine, qui prononce toutefois quelques couplets lyriques. (Voyez p. 39.)

Page 8 :

si nous prenons suiet de bien ou de mal faire.

Ce couplet d'Hector est un de ceux où la facture cornélienne du vers de Montchrestien nous paraît le mieux s'accuser.

Page 1 1 :

Qiii l'est pour l'autruy seul au fol presque ressemble.

C'est-à-dire pour le (bien) d'autrui. Autrui est complément indirect de le, article neutre.

L'entrevue d'Hector et de son fils est imitée d'Homère {Iliade, chant VI), de même que les plaintes (p. 1 3) d'Andromaque privée de tous ses parents.

Page 12 :

Et m'attendrit aux dou.^c noms de père et d'époux.

282 Commentaire.

Césure singulière, peut-être unique dans Montchrestien.

Faisons ce qu'il faut faire et leur laissons le reste (aux dieux). Corneille dans Horace :

Faites votre devoir et laissez faire aux dieux (v. 710). Page 24 :

Deffendre sa patrie est un auspice heureux.

Traduction énergique et fidèle de la même pensée exprimée par Hector dans V Iliade (XII, 21 3). Page 30 :

Ne soit iamais connu.

Qu'il ne soit, etc.

Ce n'est point la raison que le vice s'empare... Il n'est point juste, raisonnable que, etc. Page 31. — Antenor, un des plus sages parmi les vieillards troyens ; partisan résolu de la paix, il aurait voulu qu'on rendît Hélène aux Grecs. Ceux-ci l'épargnèrent après la prise de la ville. Vne playe ainsi faicte est aussi tost passée. Peut-être faut-il substituer fi^^zs^e.

Page 33 :

Pense que le cesser d'employer sa valeur... Comme on le voit, l'infinitif employé substantive ment avec un article pouvait recevoir un complément. Lui tient lieu de reproche ou d'extrême malheur. Au lieu de lai, le texte porte cjui, évidemment fautif.

si ie croy de bien faire en demeurant icy.

De est explétif On disait plus souvent : penser de faire une chose.

Commentaire. 285

Page 34 :

Thenere en parlera qui d'vne main fort iuste.

Ce guerrier grec m'est inconnu. Peut-être faut-il lire Teucer (frère d'Ajax, et célèbre archer). Montchrestien aura écrit Theucer, et rien n'est plus aisé que la confusion de u avec n, de c avec e, de e avec r, et réciproquement. Le courageux Tytide est Diomède, fils de Tydée.

Page 36 :

Respire qui voudra dans le mort des portraits. C'est-à-dire dans des portraits morts, inanimés. Page 37 :

Faut-elle de garand à l'heur de nostre armée ?

C'est-à-dire : manque-t-elle à garantir le bonheur de nos armes .f'

Page 39 :

On debatroit mille ans vne beauté pareille.

C'est-à-dire, on se disputerait mille ans une telle femme. Comparez, dans Homère , l'admiration des vieillards troyens pour Hélène. {Iliade, III, i^6.j

Page 40 :

De ceux que l'espé' grecque au monument a mis ?

Le texte porte : De ceux que l'espée grecque. E muet à la fin d'espce fait une syllabe de trop ; en ce cas Montchrestien (selon le conseil que donne Ronsard dans son Art poétique) fait toujours l'élision de la muette finale. Il faut donc rétablir: l'espé' grecque.

Page 42 :

Le soleil sans ombre ne luit.

Le te.xte porte sous ombre, qui m'a paru incompréhensible. Le contexte exige sans.

284 Commentaire.

Penses tu mes tourmens consoler a crédit? C'est-à-dire, sans me rien donner de solide.

Page 46 :

Et c'est aussi le poinct qui me trouble plus fort.

L'emploi du comparatif au sens du superlatif est fréquent pendant tout le dix-septième siècle ; les exemples en sont très nombreux dans Montchrestien. Page 48 :

N'ont manqué de secours s'il leur en fait besoin. Le verbe est impersonnel comme dans : Il fait bon voir, etc.

Se batre l'estomach, la barbe s'arracher.

Aujourd'hui estomac est ridicule dans une tragédie ; au dix-septième siècle , c'étzil poitrine, comme l'atteste Vaugelas.

Page 52 :

Sans luy nous perdions tout, Troy s'en alloit perie.

Le texte porte Troyc; il faut élider Ve, comme on a vu ci-dessus (note sur la page 40). Le sens est : Troie allait périr. Comparer le vers de Corneille, dans Cinna :

La conjuration s'en allait dissipée.

Était en train de se dissiper.

Et quel deuoir rendoient les plus braues gendarmes. Comment s'acquittaient de leur devoir, etc. Page 53. — L'invention d'Anténor venant annoncer le triomphe éphémère d'Hector, a peut-être suggéré à Corneille l'heureuse péripétie à^ Horace, où Julie annonce prématurément la défaite du héros.

Venge au moins si tu peux, ton grand fils de Menète.

Commentaire. 285

Le fils de Ménète est Fatrocle.

Page 5 s :

Pour elle n'a lieu le desastre.

Le te.xte porte : N'a leu.

Et quoy qu'elle ait fait tout pouuoir.

Tout ce qu'elle peut.

La déçoive en l'élection.

La trompe au choix de ce qu'elle doit faire. Page <)6 :

Pour auoir enfanté cet héros magnanime.

Vh était muette dans héros; elle est restée muette dans les dérivés : héroïne, héroïque. Ronsard dit : Telle troupe d'héros, l'élite de la Grèce. Page <)7 :

c'est vn plaisir extrême aux bonnes gens de Pères. Au seizième siècle, au dix-septième, ces expressions : bon homme, bonne femme, bonnes gens, s'emploient familièrement pour désigner les vieillards, sans nulle intention ironique. On a faussement accusé Balzac d'irrévérence et d'insensibilité pour avoir écrit : «Je viens de perdre mon bonhomme de père. » Cela voulait dire : mon vieux père.

Page 6^ :

la le fort Dioniene et le vaillant Hippide, etc. Plusieurs de ces noms paraissent imaginaires ou sont fort altérés. Antonoos fut tué par Hector. {Iliade, chant XI, 302.) • — Sthenelos est un compagnon de Diomède (nommé ici Diomène). Polybète est Polypœte, fils de Pirithoùs. {Iliade, VI, 29.)

Sans que le preux Memnon s'opose à cet outrage.

286 Commentaire.

Ce tour aurait aujourd'hui un sens tout différent. Il signifie ici : N'était que le preux Memnon s'opposa. Que tu passes toi-même en inhumanité.

C'est-à-dire : Tu te surpasses toi-même en inhumanité.

Page 67 :

Qui te regardoit seul en ce funeste orage.

Qui tournait les yeux vers toi seul, mettait tout son espoir en toi.

Qui pour le renuerser eut recours à ces armes, Dont le Grec infidèle estonne les alarmes.

Ces armes, à l'aide desquelles le Grec perfide étonne les combattants (c'est-à-dire la ruse et la trahison).

Sans ceste intelligence il estoit indontable.

Intelligence prend ici le sens de secrète entente, stratagème convenu.

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