Les tragedies de Paris
Cerfaines demeures, daspect modeste cependant, attirent et chaiment le regard et n'éveillent dans l'esprit que des idées de calme, de repos, de bonheur tranquille.
D'autres logis, au contraire, inquiètent instinctivement par leur mine de coupe-gorge. L'observateur, jugeant sur l'apparence, se dit, et non pas sans raison, que les hôtes de pareils gîtes ne doivent pas être d'honnêtes gens.
C'est dans cette catégorie suspecte qu'il fallait classer une maison à deux étages, située en 1850 sur le boulevard des Batignolles, à peu près à l'endroit où se trouve aujourd'hui l'École polonaise ; — Scola Polska.
Le boulevard en question, de nos jours, est une grande et belle voie, bien entretenue, bien éclairée, bordée de constructions élégantes, de magasins luxueux et de cafés éblouissants. — Les noctambules y peuvent circuler longtemps après minuit sans trop courir le risque de faire de fâcheuses rencontres.
11 n'en était point de même il y a vingt-quatre ans, et la portion du boulevard extérieur comprise entre Montmartre et les Batignolles, steppe poudreux en été, cloaque fangeux en hiver, à peine éclairée quand venait le soir et rendez-vous habituel des rôdeurs de barrières, s'allongeait entre une double rangée de masures sordides.
Malgré ses proportions moins restreintes, la maison à deux étages dont nous parlions quelques lignes plus haut ne jurait point parmi les bicoques qui l'avoisinaient.
Une sorte de lèpre semblait étendue sur sa façade dont le crépissage grisdtre tombait par écailles. — Des volets et des persiennes différents de forme et de couleur, achetés à des entrepreneurs de démolition, s'ajustaient tant bien que mal à ses fenêtres irrégulièrement percées.
Le propriétaire, un gros homme nommé Vignot et surnommé Fil-en-Quaire, occupait le rez-de-chaussée. — 11 y tenait une sorte d'estaminet borgne dont la clientèle, plus nombreuse que choisie, se recrutait parmi les Alfihonse aux accroche-cœurs pommadés du bal de la Reine-Blanche,
S"il fallait en croire le bruit public, Vig-not joignait à sa profession avoii(5e toutes sortes de métiers douteux et do commerces illicites. — Il évitait d'ailleurs de se compromettre, et la police, à laquelle il rendait parfois de notables services, fermait les yeux, dans une certaine mesure, sur ses agissements suspects.
A la hauteur du premier étage s'accrochait au mur, dans un cadre de bois noir, un grand tableau peint ii l'huile, dont le soleil, la pluie et la poussière n'avaient pas encore éteint complètement les couleurs éclatantes.
Ce tableau — (son auteur, hélas!... avait peut-être rêvé jadis les gloires de l'Institut!) — représentait une jeune dame, coiffée d'un chapeau jaune à plumes blanches, vêtue d'une robe rose notablement décolletée, portant sur ses épaules nues une écharpo d'un bleu saphir^ et se penchant avec grâce pour extraire délicatement, du cœur d'un chou colossaletvert émeraude, un bébé joufflu dont les Amoitrs de Pierre-Paul Rubens auraient envié les formes rebondies.
Au-dessous de cette allégorie, si pleine de délicatesse et si magistralement rendue par le pinceau de l'aitiste, se lisait un nom auquel, à cette époque, personne ne prenait garde, et qui devait, vingt-trois ans plus tard, faire la fortune d'un théâtre de Paris :