MADAME A^GOT
SAGE-FEUME
PRKND DES PENSIONNAIRES
Soins watenifls — DixenHian — Prix modérés
L'accoucheuse du boulevard des Batignolles était-elle parente de la légendaire dame de la halle, — forte en gueule, pas bégueule? — Nous l'ignorons, et les recherches faites pour nous en assurer sont restées sans résultat.
Madame Angot, quelle que fût d'ailleurs son origine, occupait le premier étage tout entier, payait exactement son teime et jouissait de la considération du sieur Vignot, dit Fil-en-Quatre.
Un écriteau placé bien en vue indiijuail qu'au-dessus de l'établissement de la sagefemme se trouvaient des chambres et des cabinets garnis, à louer à la semaine, à la quinzaine ou au mois.
L'universel Vignot était l'entrepreneur de ces locations.
Au bout d'une allée sans portier, tout imprégnée de senteurs fétides, un escalier étroit et noir, aux marches empâtées de callosités boueuses, conduisait chez madame Angot et montait aux chambres garnies.
Pénétrons dans l'une de ces chambres, — celle qui portait le numéro 4.
Il serait difficile de se figurer une pièce plus sordidement meublée et d'apparence plus vulgaire, pour ne pas dire plus misérable.
Des rideaux en mauvais état, de calicot jadis blanc à bordures rouges, cachaient à demi une couchette en bois peint supportant une paillasse éventrée et un matelas mince comme une galette. — Un rideau déchiré dans toute sa longueur, et pareil à ceux du lit, se drapait devant la fenêtre.
Une commode d'occasinn, uni' lahle di; nuit, un guéridon nié.'amorphosé en table du
toilette, et quatre chaises de bois blanc foncées de paille, composaient tout le mobilier. — Une malle de dimension moyenne reposait près de la commode. — Sur la cheminée, point de pendule, mais deux chandeliers de cuivre, se reflétant dans une glace verdàtro, mal étamée et couverte de noms de femmes tracés avec la pointe d'un diamant. — Comment expliquer en un pareil bouge la présence de ce diamant, si petit d'ailleurs qu'il pût être? — C'est dans le voisinage du bal de la Reine-Blanche qu'il faudrait chercher sans doute le mot de cette énigme.
Sous le manteau de la cheminée, un réchaud, une bouillotte, un poêle de ti'rre, quatre ou cinq assiettes de faïence, une bouteille vide, deux gobelets, deux couteaux à manches de corne, trois couverts en métal d'.Alger et une petite provision de charbon de bois.
Voilà le décor. — Occupons-nous maintenant des personnages.
Ils étaient deux, et jamais, croyons-nous, contraste plus étrange, plus inattendu, plus invraisemblable, ne s'est produit entre le cadre et les figures d'un tableau.
Devant la glace étroite et terne, et qui semblait couverte d'un brouillard éternel, un homme, debout, mettait sa cravate.
Cet homme, qui pouvait avoir trente-quatre ou trente-cinq ans, n'appartenait évidemment point à la caste des hôtes habituels de ces parages mal famés. — Des cheveux blonds ondes naturellement, s'éclaircissant au sommet du crâne et s'argentant sur les tempea, couronnaient des traits fins, réguliers et d'une grande distinction. — L'ensemble dii visage offrait une beauté frappante, mais une beauté fatiguée, ou pour mieux dii'e fléti'ie.
La pâleur livide et plombée du teint, les rides précoces rayant le front et plissant l'angle des paupières, la teinte bistrée estompant le contour des yeux, la lèvre inférieure décolorée et déjà tombante, attestaient les ravages causés par de grands soucis, de profonds chagrins, ou par une vie de plaisirs sans frein.
La dernière de ces trois suppositions paraissait d'ailleurs la plus vraisendjlable, s'il est vrai toutefois qu'on puisse forim-r, d'après le regard, des conjectures rarement tioinpeuses.
Le regard du personnage qui nous occupe était inquiétant. — Chacune de ses prunelles d'un bleu pâle, d'où tombait un feu morne, — (qu'on nous passe cette expression) — semblait un soupirail ouvert sur un abîme. — Il ne devait y avoir au fond de l'âme de cet homme que des ténèbres insondables, éclairées vaguement par les lueurs des passions malsaines et des insatiables convoitises.
Les soins qu'il donnait à sa toilette, avec une coquetterie digne d'un milieu bien ililli'rent, l'absorbaient en ce moment tout entier. — Dix fois de suite il recommença le inriul de sa cravate, — (la science du no'ud de cravate existait encore en 1S30) — et quand il l'eut enfin tout à fait réussi, il sourit à limage à peine distincte que lui renvoyait le miroir terni ; — il endossa une redingote bien coupée qui faisait valoir h merveille l'élégante cambrure de sa taille. — Il glissa dans sa poche un petit pistolet et quelques pièces de menue monnaie qui se trouvaient pêle-mêle sur la cheminée, — il passa sur ses gants gris perle encore frais un morceau de gomme élasticpie, afin d'en effacer les souillures légères, et enfin il prit son chapeau, — un chapeau presque neuf et du bon faiseur, — qu'il posa sur sa tête en l'inclinant un peu trop crânement du cùUi droit.
— Clotilde, — dit-il ensuite en s'adressant à une jeune fiMiimo qui se trouvait avec lui dans la chambre garnie, — je sors...
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Cette jeune femme, assise sur la couchette, appuyait seé coudes sur ses genoux et cachait son visage dans ses mains. — Un ample peignoir d'étoffe brune l'enveloppait tout entière. — On ne voyait de sa personne que ses doigts effilés, blancs comme du marbre, et les torsades épaisses de sa chevelure d'un blond cendré.
Elle releva lentement la tête.
C'est tout au plus si elle avait vingt-quatre ans. — Belle comme un rêve, elle ressemblait à un ange, mais à l'ange de la douleur. — Ses joues pouvaient lutter de blancheur avec ses mains. — Sous leur épiderme velouté on ne sentait point circuler le sang. — Ses paupières seules offraient un ton d'un rose vif. — Un cercle d'azur entourait ses yeux. — Une sorte de voile humide s'étendait sur ses prunelles d'un bleu sombre. — Deux larmes se suspendaient comme deux perles au bout de ses longs cils recourbés.
— Vous sortez... — murmura-t-elle. — Eh bien! mais, c'est votre habitude quotidienne... il serait plus étonnant de vous voir rester, ce me semble...
— Est-ce un reproche ? — demanda le jeune homme avec quelque roideur.
— Un reproche? — vous savez bien que je ne vous en adresse jamais!... — Quand i-entrerez-vous ?
— Comme de coutume...
— C'est-à-dire lorsque la nuit sera bien avancée !... — Vous revenez juste au moment où le jour va paraître... — Vous dormez alors jusqu'au soir et vous n'interrompez votre sommeil que pour me quitter de nouveau... — A peine si nous échangeons quelques paroles, et pendant plus de la moitié de ma vie je suis seule... seule et ici !... — ici !... — répéta-t-elle avec un frisson involontaire, en jetant autour d'elle un regard effrayé.
— Le logis n'est pas beau, j'en conviens, — répliqua le jeune homme — mais nous en changerons, je vous le promets, et plus tôt que vous ne l'espérez peut-être... — d'ailleurs la maison est tranquille... aucun danger ne vous y menace...
— Avec vous, j'accepterais ce triste gîte, vous le savez, — reprit la jeune femme; — j'accepterais tout! je l'ai bien prouvé! — mais seule, seule sans cesse... Ah ! je vous le jure, c'est trop triste... — Et puis il me vient de sombres idées... — que faites-vous donc ainsi, loin de moi, toujours?
— Je lutte contre un passé que des chances funestes ont rendu mauvais... — je prépare un avenir meilleur... — Enfin je m'occupe de changer notre position...
— Vous vous occupez de cela, la nuit?...
— Pourquoi non?... Dans le monde financier de Paris, la nuit n'interrompt pas les affaires.
La jeune femme secoua la tête avec une incrédulité manifeste, et, quittant la couchette qui lui servait de siège, elle se dressa; — il fut possible de voir alors qu'elle était enceinte, et que sa grossesse toucliait à son terme.
— Clotilde, — reprit le jeune homme, avec une impatience mal déguisée', — pourquoi secouez-vous ainsi la tête? — Vous ne me croyez pas?...
— Malgré moi, c'est vrai, je doute,, ,
— Cfpeûdaut, je vous affirme...
— N'affirmez rien, je vous en supplie!... — interrompit vivement Clotilde. —A quoi bon?... Vous êtes le maître de vos actions, le seul maître, et vous avez peu l'habitude de me rendre des comptes... — Je sais trop bien, d'ailleurs, que mon influence sur vous n'existe plus depuis longtemps, en supposant qu'elle ait existé jadis, et que vous ne changerez rien à votre genre de vie... — Laissez-moi vous dire cependant combien mon épouvante est grande en vous voyant creuser chaque jour davantage l'abîme au fond duquel nous sommes descendus... — Tout est perdu, Contran, saut l'honneur... — Prenez garde que l'honneur ne sombre à son tour dans cet irrémédiable naufi-age !...
Contran tira d'un étui fort élégant un cigare qu'il alluma.
— Est-ce tout'? — demanda-t-il en haussant les épaules.
— Pas encore...
— Hâtez-vous doue, ma chère, je vous en prie, car je suis pressé...
— Contran, n'aurez-vous point pitié de moi?... — Si vous saviez ce que je souiïre !... si vous saviez quelles angoisses s'emparent de moi, la nuit, quand des bruits sinistres, d'effrayantes rumeurs, des cris d'appel, retentissent sous ma fenêtre et me réveillent en sursaut 1 — jGe quartier est dangereux, vous ne l'ignorez pas... — Je ne sais quel pressentiment m'avertit qu'il tous arrivera malheur!... — On vous assassinera, Contran, et vous n'avez pas le droit de vous exposer ainsi!... Je vais être mère... voulez-vous donc qu'à ^eine au monde votre enfant soit orphelin?...
— N'ayez nulle inquiétude à ce sujet, ma chère... — répliqua le jeune homme avec insouciance, — mes précautions sont prises... — J'ai dans ma poche un pistolet, et les rôdeurs nocturnes trouveraient à qui parler... — Vous voilà rassurée, j'espère... et maintenant, adieu... ou plutôt au revoir...
— Un mot, un dernier mot, je vous en supplie!... — L'homme d'en bas... l'homme qui nous loue cette misérable chambre, m'a arrêtée hier au passage...
— Que voulait-il ?
— Il paraît que vous lui devez une quinzaine... il la réclamait...
— L'impertinent !...
— Il compte, m'a-t-il dit, s'adresser à vous, et je m'étonne qu'il ne suit pas monté déjà... — Parlez-lui... Evitez-moi la honte d'une réclamation nouvelle... — Payez-le, ji' vous eu conjure...
— Cela m'est impoisible ce soir, mais il sera soldé demain... oui, demain, et nous quitterons cet abominable bouge, «;t nous prendrons un gîte provisoire, élégant et confortable, dans l'un des beaux (|Uiutier.< de Paris, en attendant que vous ayez une installation digne de vous, ce qui tardera peu, croyez-moi...
— Vous allez donc avoir de l'argent'/
— Oui, ma chèi-e, beaucoup d'argent...'
— D'où vicndra-L-il ?
— D'une spéculation heureuse qui change la lace de mes atraire.»... — Et mainteiiani nous nous sommes, f.out dit, n'est-ce pas .'... — Je pars et je tâcherai de rentrer de bonne lieure...
Contran se dirigea vers la porte.
— Vous savez, — murmura Clotilde d'une voix tremblante et en baissant les yeux, — vous savez qu'il ne me reste rien...
— Comment, rien? — demanda brusquement le jeune homme en se retournant.
— Non, pas un sou...
— Drjù !... — Comment?... — Je vous avais laissé un louis, ce me semble...
— 11 y a huit jours..,
— C'est que, ce soir, je suis moi-même absolument à sec... pour la dernière fois grâce au ciel... — Enfin, prenez ceci... je ne puis faire mieux.,.
Contran posa sur la commode une pièce de monnaie blanche, et, bien décidé à ne pas en entendre davantage, quitta rapidement la chambre.
Il était, en ce moment, six heures du soir.
La jeune femme resta pendant quelques secondes immobile et muette, puis elle essuya les larmes qui coulaient sur ses joues, elle s'enveloppa dans une sorte de pelisse dont «lie rabattit le capuchon sur sa tête, et elle sortit à son tour pour acheter les humbles élémenls de son repas. — Du pain et un peu de charcuterie, voilà tout ce que pouvait lui procurer la pièce de monnaie laissée par Contran.
On touchait à la fin du mois d'octobre ; — à cette époque la nuit vient vite.
L'obscurité se fit bientôt à peu près complète dans la chambre garnie, et la jeune femme s'aperçut avec épouvante que l'unique morceau de bougie qui lui restât ne pouvait pas l'éclairer pendant plus d'une heure.
Il lui fallait donc se résigner à passeï' la soirée presque entière dans les ténèbres, sans avoir même la ressource de demander une distraction à des travaux d'aiguille.
Depuis plus de cinq mois sa grossesse était pénible. — Elle se sentait en ce moment plus souffrante encore que de coutume ; — elle se coucha et compta les heures qui sonnaient au clocher de la plus prochaine église. — Contran avait promis de rentrer moins tard que de coutume. — Peut-être tiendrait-il sa promesse. — Elle n'y croyait pas beaucoup, mais enfin, tout est possible. — Elle espérait quand même, et chaque bruit de pas dans l'escalier chancelant la faisait tressaillir.
Le temps passait, —r Un peu après minuit, la fatigue triompha de l'inquiétude et de l'insomnie ; — Clotilde s'endormit d'un lourd sommeil peuplé de m;uivais rêves.
Quand elle se réveilla, il faisait joui'. — Comme la veille au soir la jeune femme se retrouva seule. — Son mari n'avait point paru.
Elle se leva et s'approcha de la fenêtre. — Le temps était triste et sombre ; — une pluie fine tombait sans relâche et métamorphosait le boulevard extérieur en un fleuve de boue grisâtre.
La pluie avait amené le froid. — Lajeiuie femme IVissonnait dans rutmosplière liumide et glacée de cette chambre mal close. — Elle serra les plis de son peignoir autour de son corps grelottant, et, s'accroupissant sur le bord de la couchette, elle se remit àaltendre.
Contran ne devait point tarder désormais... se disait-elle.
Il élait impossible qu'il ne se souvint pas que les quelques sous laissés par lui la veille ne pouvaient suffire ù plus d'un repas!... et quel repas !...
La matinée s'écoula lentement.'
Aux aagoisses de l'atlentc toujours déçue, aux suuflV.inces du froid, .s'uni^snicnt n.ainteiKinl, pour Chjtilde, cellrs de la faim...
Xf***
Allez dire à mon iière que depuis vingt-quatre heures sa lille n'a pué uiuugé. l'uge 13. j
Les douzo coups de midi sonnèrent. — Les semelles lourdes de gros souliers (5branl("'rent les marches. — Un pas pesant s'arrêta devant la poite de la chambre n» 4. — Une main rude heurta cette porte dont Clotilae avait poussé le verrou intérieur.
— Oui est là/ — demanda la jeune femme défaillante, car l'idée lui traversait l'c^^prit qu'un porteur de mauvaises nouvelles venait lui parler de Contran.
— Parbleu ! — répondit une voix enrouée, — ce n'est pas un galant 1 c'est moi, Vignot,
\e propiétaire... Ouvrez donc, et plus vite que ça, carde rester >ur le carré dans )na propre immeuble, non, voyez-vous, je la trouve mauvaise 1...
Clotilde tira le verrou et le visiteur fit son entrée.
Vignot était un petit homme aussi large que haut. — une sorte de caricature sinistre.
— Son visage rond, aux traits écrasés, offrait une expression d'astuce et de bassesse.
Il portait une veste de gros drap gris ; — le tablier bleu des marchands de vins serrait son ventre proéminent.
C'est à peine si. en franchissant le seuil, il mit la main à son bonnet grec, jadis rouge, et il se laissa tomber sur une chaise qui faillit se briser sous son poids.
— Ah çà! voyons, la petite mère. — dit-il avec une familiarité triviale. — sommesnous en mesure?... j'attends mon dû.
— Vous serez payé dans la journée, monsieur... — murmura Clotilde: — mon mari m'a cha7-gé de vous en donner l'assurance positive...
— Votre mari I — répliqua le gros homme en ricanant ; — oh 1 votre mari ! — j'ai dans ma folle idée que s'il fallait montrer votre acte de mariage, vous seriez bien embarrassée!
— Monsieur 1 — s'écria Clotilde dont le visage pâle devint pourpre, — vous m'insultez 1...
— Oii ! des manières! — pauvre chatte! — interrompit Vignot avec un gros rire. — Enfin, que vous soyez mariée pour de bon. ou en détrempe, ce ne SQnt point là mes affaires... ce qu'il me faut, c'est mon argent... — je suis un bon enfant, moi, c'est connu...
— j'ai loué sans demander de papiers paice qu'on me soldait un mois d'avance... — j'ai écrit sur mon livre ?nonsieur et madame Gontran, rentiers, — de drôles de rentiers tout de même! — et tout a bien marché tant qu'on m'a bien payé ! — Présentement, le quibus fait défaut, et ça ne me va plus... — Poser! jamais ! pas de ça, Lisette !... ceci n'est point mon caractère!... — j'ai fait la sottise de m'embarquor dans le crédit, mais les plus courtes folies sont les meilleures!, — Vous êtes en retard d'une quinzaine et de trois jours... je réclame mon dû ! il me faut mon dû ! je veux mon dû !
— Je vous répète, monsieur, que mon mari va rentrer, et qu'il vous payera...
— Mossieu Gontran ! — ah ! je la connais, celle-là ! — s'écria le gros homme qui s'excitait lui-même en parlant; — il essayera de me monter le coup, j'en suis sûr, ce mirliflore panne qui n'a pas le sou dans les poches de ses beaux habits ! Tonnerre du diable ! ça prendra peu, je vous en préviens... — mettre dedans le père Vignot ! jamais de la vie ! il ne s'est pas levé assez matin pour ça. ce beau fils!...
Le propriétaire (juitta sa chaise, — il se dirigea vers la malle, qu'il soupesa et dont l'extrême légèreté lui fit faire une laide grimace, — puis vers la commode; — il en ouvrit successivement tous les tiroirs et il en visita Ir (Mntonn.
Cet examen parut le calmer quelque ]>cu.
— C'est IduI au plus s'il y a là-dedans de quoi répondre de ce ipii m'est dû! — dit-il enfin, — je m'arrangerai cependant de ces baillons, faute de mieux! — je vous donne jusqu'à demain matin... — si, avant dix heures, je n'ai point touché mon argent, je vous flanque à la porte, et je garde tout!.-.. — A bon entendeur salut! voilà mon dernier mol!... Et n'essayez pas, d'ici à ce soir, de rien emporter à la sourdine !... J'aurai l'd'il... je ne vous dis que ça !...
Ayant ainsi parkS le gros homme sortit de la chambre dont il referma la porte avec violence derrière lui.
— Mon Dieu ! Seigneur mon Dieu ! — murmura Clotilde en se tordant les mains, quand le bruit des pas de Vignot eut cessé de se faire entendre dans l'escalier, — vous qui mesurez le vent à hi brebis tondue, ne me prendrez-vdus point en pitié?... — Le fardeau est trop lourd pour mes faibles épaules, etje succombe sous son poids !...
Des larmes abondantes ruisselèrent sur les joues de Clotilde et la soulagèrent un peu en dégonflant son cœur.
Elle se laissa tomber à genoux et pria longuement; — l'expression d'une foi ardente rayonnait sur son visage décomposé où les pleurs traçaient leurs sillons humides.
Sans doute, tandis qu'elle priait ainsi, une inspiration lui vint, car elle se releva en disant, presque à haute voix :
— Eh! bien, oui... ce courage qui me faisait défaut ne me manquera jikis aujourd'hui... — j'irai...
Elle choiMt témoins misérable de ses misérables vêtements, une vieille robe de soie noire fanée, fripée, presque blanchie par un trop long usage. — Elle la revêtit. — Elle attacha su? sa tète blonde un chapeau sombre et sans ornements. — Elle rabattit sur son visage les plis épais d'un voile noir. — Elle quitta sa chambre et elle sortit de la maison du boulevard des Batignolles.
Vignot guettait, — il courut à elle.
— N'emportez-vous rien? — lui cria-t-il d'un ton de menace.
— Fouillez-moi, si tel est votre bon plaisir... — répondit Clotilde avec siuiplicitc Le logeur recula devant cet acte de brutalité inou'i'e, et la jeune fenmie s'éloigna lentement.
Clotilde avait à faire une Cl)Ul•^^e immense, — une course etVra.Niiiitf, iiirnii' ]iiiur un marcheur qui se serait trouvé dans des conditions normales.
Il lui fallait traverser Paris entier avant d'arriver à son but.
Or, elle était affaiblie par les souffrances d'une grossesse pénible, — épuisée par les chagrins, par les angoisses, par une nourriture insuffisante et mal préparée, et enfin nous savons que, le matin même, cotte déplorable nourriture lui avait manqué tout à fait.
Suppléant de son mieux pai' le couragi; à ses forces absentes, elle descendit d'un pâmai affermi les rues inclinées qui, des hauteurs du boulevard des batignolles, conduisent au cieur de la grande ville.
A mesure <iu'elle se rapprochait des artères principales, elle se sentait comme effarée — Le mouvement prodigieux, le tumulte confus de la vie parisienne;, dont elle semblait avoir perdu l'habitude, la troublaient et l'étourdissaient.
Deux ou trois fois, en tiaversant le boulevard, elle fut au inoriicnt de se fuii-e éci'aser par des voitures, elles cochei-s ne lui ménagèrent ni les injures, ni les menaces. — Elle ne parut même point les entendre.
Ce. cap dangereux franchi, sii marche déjà l'banrcl.iiile' se lalculit encnre. — La pliiii'
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avait cessé, mais, pour nous servir d'une expression populaire et caractéristique usitée en pareil cas, les pavés étaient gi'as et les trottoirs humides, — Clotilde glissait à chaque pas, et, lorsque les passants affairés la heurtaient par mégarde, il lui fallait s"appuyer aux devantures des boutiques pour ne point tomber.
Il lui restait cependant beaucoup de chemin encore à parcourir! — Plus de la moitié, hélas ! car elle allait sur la rive gauche.
Galvanisée par une volonté forte qui triomphait de sa faiblesse, elle ne s'arrêtait guère, mais, depuis son point de départ, elle ne mit pas moins de trois heures pour atteindre le boulevard des Invalides.
Là elle côtoya pendant plusieurs minutes une haute muraille que dominaient les cimes des arbres séculaires d'un jardin grand comme un parc.
Elle fit halte près d'une porte monumentale, percée dans cette nmraille et surmontée d'un double écusson timbré de la couronne de marquis.
Un lourd marteau de fer poli, ciselé délicatement et figurant une tète de lion, s'ajustait, selon l'antique usage, au centre de l'un des panneaux en chêne verni. — Après quelques secondes d'hésitation elle souleva ce marteau et le laissa tomber.
La petite porte pratiquée dans la grande s'ouvrit aussitôt ; — Clotilde en franchit le seuil et se trouva dans la vaste cour d'un hôtel véritablement princier.
A sa gauche s'élevait un pavillon servant d'habitation au concierge : — à sa droite les écuries et les remises, précédées d'une immense marquise vitrée sous laquelle des palefreniers lavaient une voiture de cérémonie, un grand coupé à huit ressorts ; — en face d'elle enfin, l'hôtel lui-même, la plus aristocratique demeure qu'il fût possible de rêver, avec son fronton armorié, ses mansardes sculptées, aux crêtes de plomb, les hautes fenêtres cintrées de ses deux étages, et son perron à double rampe tout garni de fleurs précieuses et d'arbustes rares.
Un valet do pied causait dans la loge du suisse.
C'était un grand gaillard de mine insolente, absolument correct dans sa tournure et dans sa tenue.
Ses favoris etsos mollets défiaient toute critique. — il portait l'habit à la française, les culottes courtes et les souliers à boucles d'argent, d'une façon toute magistrale.
Il se dirigea vers la nouvelle venue, la toisa du haut en bas, et l'expression du plus profond dédain se peignit sur son visage dont les tons vermillonnés faisaient honneur au sommelier de l'hôtel.
Évidemment l'attitude brisée de Clotilde, sa toilette misérable, sa pauvre robe toute fripée, et mouchetée de taches de boue, le mettaient en défiance.
— C'est une mendiant'e... — se disait-il.
Néanmoins, le profiriétaire de l'iiôtel imposant la politesse à ses gens, il daigna demander :
— (Jue désire madame?
Clotilde répliqua, d'une voix basse et tremblante, mais diuis laijui'lie l'iiabitude du commandement se devinait encore :
— Allez dii'e au marquis de Maucombe, je vous prie, que lu comtesse de Haudal sullicite l'honneur d'être reçue par lui...
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LES TlîAGKDIES DE PARIS 13
En entendant ces mots : comtesse de Randal, le drôle prit pendant une seconde une physionomie respectueuse, mais il réfléchit bien vite que les comtesses de contrebande ne sont pas rares sur le pavé de Paris, non plus que les quémandeuses éhontées qui se font de leur titre un passe-port.
— Ceci, — dit il, — regarde le valet de chambre... — Si madame la comtesse veut me suivre...
Il se dirigea vers le perron, en franchit les mai'ches, introduisit la visiteuse dans un vestibule d'un grand caractère, tendu de tapisseries des Flandres encadrées d'ébène, et frappa sur un timbre.
Une portière se souleva, un valet de chambre entièrement vêtu de noir, et non moins correct que le valet de pied, apparut et se posa comme un point d'interrogation en face de son collègue.
— Monsieur Joseph, c'est pour madame, — fit ce dernier avec un mouvement d'épaules significatif.
M. Joseph, après uu coup d'u-il investigateur jeté sur la toilette de Clotilde, formula du bout des lèvres la question déjà posée par le valet de pied dans la cour, et la jeune femme y répondit comme elle l'avait déjà fait.
— Je ne sais si M. le marquis est à l'hôtel... — répliqua le valet de chamhre.
— Allez vous en assurer . . .
— Madame la comtesse veut-elle me remettre une de ses cartes ?
— Je n'ai pas de cartes... — il suffira de prononcer mon nom...
Pas de cartes I — allons, décidément, la visiteuse était une intrigante I — .M. Joseph avait à cet égard une conviction arrêtée, mais n'ayant pas le di-oit de trancher souverainement la question, il désigna du geste un fauteuil de chêne à dossier élevé, recouvert en cuir de Cordoue, et il quitta le vestibule.
Le valet de pied avait regagné la loge du suisse.
Clotilde, absolument brisée, se laissa tomber sur un siège plutôt (]u'elle uo s'assit, et la tête basse, le cueur serré, elle attendit.
M. Joseph reparut : — il avait la physionomie goguenarde, et sur sa lèvre s'épanouissait un sourire, véritable fleur d'impertinence.
— Eh bien".' — demanda la jeune femme dont le cie.ur cessa de battre.
— Eh bien, — répondit le valet de chambre, avec un respect affecté, — M. le marquis de Maucombe n'a pas l'honneur de connaître madame la comtesse de Mandai...
— Ce sont là ses paroles? — miniuuia Clotilde ni compiimaiil sa poitrine de ses deux mains crispées.
— Ses propres paroles... — absolument... — (Hii, madame... je ne me (lerniettiais pas d y changer un seul mot...
La comtesse se leva.
— Allez dire à mon père. — réprit-elle. — que, depuis vingt-(|uatre heures, sa fille n'a pas mangé !
Le valet de chambre tressaillit, n'en croyant qu'à peine ses oix-illes. et tout ellaré souleva la portière et disparut de nouveau.
14 LES TUA^,^;l)l^:s de pahis
A côté de Cloti'lde se trouvait une statue de marbre noir, unu ligure de nègre de grandeur naturelle, debout et soutenant au-dessus de sa tête un candélabre à quatre branches, dont on allumait le soir les bougies.
Elle s'appuya contre cette statue. — Elle sentait que, si elle s'asseyait de nouveau, elle n'aurait plus la force de se relever.
Trois ou quatre minutes s'écoulèrent. — La portière s'agita : ^L Joseph rentra dans le vestibule.
La jeune femme, cette fois, n'eut ni la force ni le courage d'interroger ; elle regardait à travers son voile cet liomnie qui allait prononcer son arrêt, et toute sa vie se concentrait dans ses yeux.
— M. le marquis, — dit le valet d'une voix claire et d'un ton posé, — fait répondre qu'il n'a plus de fille, mais il prie madame la comtesse de vouloir bien accepter ceci...
En même temps il présentait à Glotilde une pincée de louis, qu'il tenait délicatement , du bout des doigts.
La jeune femme poussa un profond soupir...
D'un geste triste et fier elle repoussa la main étendue vers elle. — Les pièces d'or tombèrent, et rebondirent avec un cliquetis réjouissant sur les dalles de marbre blanc et noir, alternées comme les cases d'un échiquier.
M. Joseph, stupéfait, n'en croyait point ses yeux. — Pour la première fois de sa vie il voyait dédaigner de jolies pièces de vingt francs !
(Uotilde, machinalement, rassembla sur son visage les plis épais de son voUe.
Sans prononcer un mot, sans retourner la tête, elle quitta le vestibule, descendit les degrés du perron, traversa la cour, franchit le seuil de la porte extérieure et se retrouva sur le boulevard des Invalides.
La pluie s'était remise à tombei'... — un épais brouillard rampant sur Paris se fondait en eau... — il faisait presque nuit.
Ue nouveau la malheureuse femme devait pai'courir la distance énorme qui la séparait des Uatignolles, et, pour la franchir cette fois, elle n'avait plus au cœur la vague espérance qui la galvanisait le matin.
Nous ne suivrons point la jeune martyre pas à pas dans les douloureuses et mortelles étapes de ce chemin du Calvaire... — Par pitié pour les nerfs de nos lectrices, nous ne la montrerons point se traînant, trébuchant, tombant pour se relever, et pour retomber encore...
Cent fois plutôt (jaune elle devait succomber en roule el trouver dans la niiu't la fin de son supplice. — 11 n'en l'ut point ainsi. — Contre Imite vraisemblance, elle arriva, mais pouvait-on dire qu'elle fût vivanle en airivnnt ?
11 était dix heures, du soir au nnuiieul nù {^lle gravit, sur ses mains et sur ses g(;noux, l'escalier noir de la maison garnie du biuil(>vanl exiérieur, el dii elle pénétra dans la (diambre sombre et glacée.
— Contran... — cria-l-elle dans un râle. — à moi, (iiinlr:in !... je ineui-;... Aucune voix ne ré|)on(lil, — la cliainhre était déserte.
— .abandonnée I... — niiiiniura Clulilde, — abandonni'e I... je vais mourir seule .'...
I"]lle se trouvait eu ce iminienl, par lia-^ard, pi'ès de la couchelle. — Elle y tomba
Jl, -
comnif elle serait tombée sur le plancliiT boueux. — Sa tète heurta le bois du lit. Elle perdit connaissance.
Le temps passa. Deux heures du matin sonnèrent.
Un bruit soudain tira madame de Randal de sou évanouissement.
On venait d'entrer dans la chambre et d'en fermer la porte avec précaution, — on faisait tourner la clef dans la serrure, — on poussait les verrous intérieurs.
Clûtilde, folle de terreur, se souleva sur sa couche et demanda :
— Oui est là?...
— Moi, Ciontran... — lépondit une voix sourde : — au nom du ciel, silence !...
Clotilde, malgré cette prière, ou plutôt malgré cet ordre, ouvrit la bouche pour interroger encore. — Déjà ses lèvres remuaient.
— Silence 1 — répéta M. de Randal d'un ton farouche. — Taisez-vous I La jeune femme obéit, et, pendant quelques secondes, elle n'entendit plus que les
sifflements d'une respiration haletante.
Tout à coup des murmures étouffés, des bruits vagues, prirent naissance dans la partie basse de la maison.
Bruits et murmures grandirent, montèrent, devinrent distincts, et se rapprochèrent rapidement.
C'étaient des voix confuses, des pas pressés. — Plusieurs personnes gravisssaient l'escalier et envahissaient le couloir sur lequel s'ouvraient les chambres garnies.
En face du numéro 4, les pas s'arrêtèrent, les chuchotements s'éteignirent.
Puis des coups de crosse de fusil ébranlèrent la porte, et ces chocs menaçants furent suivis de ces mots sinistre :
— Au nom de la loi, ouvrez I M. de Randal ne répondit pas.
Clotilde se demandait quel effroyable rêve elle faisnit tout éveillée.
— Ouvrez ! — reprit-on depuis le dehors, — ou nous allons enfoncer la porte...
— Ne forcez rien, pour l'amour de Dieu!... — cria la vuix de Vignot, — ce seraient des dégâts inutiles... J'ai une double clef...
— Un homme de mon nom ne va pas au bagne ! — murmura Contran.
Une lueur soudaine et passagère, suivie d'une détonation, permit à la ji^uiie lriiiiiu> d'entrevoir son mari debout, appuyant contre sa tempe le canon d'un pistolet, puis de nouveau l'obscurité se fit, et le corps de Contran s'abattit lourdement dans la chambre pleine de fumée.
A ce bruit sourd et hideux répondit un cri de Clotilde.
Vignot faisait jouer avec rage la clef dans la serrure, mais les voirons poussés ré.sistaient encore; — un vigoureux coup d'éi)aule suffit pour les jeler en dedans, et la porte s'ouvi-it.
Un commissaire de police ceint de son écharpe, des ag(;nts en bourgeois, le proprié-
taire et une demi-douzaine de soldats, requis au poste le plus proche, occupaient le couloir et firent irruption dans la chambre.
Les agents portaient des flambeaux.
Le commissaire s'approcha du cadavre, étendu sur le dos, le crâne troué, les yeux ouverts, et serrant encore dans sa main crispée le pistolet dont il venait de se servir.
— C'est bien là le comte de Randal? — demanda le représentant de la loi en s'adressant à Vignot et aux agents.
— C/est-à-dire que c'est mon locataire... — répliqua le logeur, — mais sur mon livre de police il s'appelait monsieur Gontran, tout simplement... — il avait des papiers à ce nom-là... (,',a me suffisait pour être en règle...
— Oui... oui... mon commissaire... — fit l'un des agents, — c'est parfaitement le comte de Handal... — nous le filions depuis assez longtemps pour le connaître... — Drôle de particulier !... un si bel homme !... Eh bien ! le voilà mort tout de même !...
Depuis le dénouement de l'effroyable drame accompli en moins de quelques minutes, Clotilde muette, immobile, saisie d'une sorte de stupeur, semblait ne rien voir, ne rien entendre, ne rien comprendre.
Les dernières paroles de l'agent ravivèrent en elle le sentiment de la réalité.
— Mort... — répéta-t-elle d'une voix sourde, sans intonations, semjjlablo à celle des somnambules endormies du sommeil magnétique. — Mort! qui donc?...
Soudain elle passa ses deux mains sur son front, avec un geste de folle, éparpillant sans le savoir ses grands cheveux blonds qui, dénoués, couvrirent ses épaules comme une mantille aux reflets d'or.
Elle s'élança de la couchette sur laquelle, la veille au soir, elle avait perdu connaissance, et, se laissant tomber à genoux dans le sang, près du cadavre, elle lui souleva la tète en se penchant vers lui, et en balbutiant :
— Oui, c'est .VTai... il est mortl... Contran est mort I... oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu!... qu'avait-il fait pour mourir ainsi?...
Puis, baisant pieusement le front de celui par qui elle avait tant souffert, elle éclata en sanglots convulsifs.
— Quelle est cette femme? — demanda le commissaire au logeur.
— Son épouse, ou soi-disant telle... — Je n'ai pas vu l'acte de mariage... — répondit le gros homme.
— Êtes-vous la comtesse de Randal, madame ? — reprit le magistrat d'un ton trèsdoux et avec une nuance de compassion dans la voix, en s'adressant à Clotilde qui releva lentement la tête.
— Oui... — dit-elle d'une voix éteinte, — je suis la comtesse de Randal.
— La fille du marquis de Maucomte?...
— Sa fille...
— Tous comtes et marquis !... — murmura Vignot en façon d'aparté; — mazette !... je logeais du monde chic!...
— Croyez, madame, — reprit le commissaire, — que je suis prêt à faire ce qui dépendra de moi pour adoucir l'horreur de votre situation... — La justice est renseignée sur vous, comme elle l'était sur l'homme dont vous portez le nom... — Celui qui vient de mourir
im*
Qualn; de ces niefsieurs n'uul nu il |iix-iiili-e rlianiii un du:^ m'wi du rnatrl.i^. 'fuge lit.
(Hail 1111 graïul coii[ial)li', Inju-lici' le savait. iii;n> rlli' >ail aussi (|iu' vous ('■tir/ vicliinr ri non complice (le ses fautes, et que vous avez dinit, luailauie, a la pilii'' |iroriiiiilr élan respect de tous...
La comtesse avait re[ilacé (iduc.Min-iit, .ivi'c des suiiis de iiirre. la lèle du cadavre >iii le plancher sanglant.
Elle était debout... — \-AU' ;dlail U^dhuli.T une irii.uisc an\ p.n-.ilrs i|u'ell.' veuail d'entendre.
LES THAfiKDlES DE PAlilS
Tout à coup une expression d'indicilile scuiHVaiice décomposa ses traits tléjà méconnaissables; une convulsion quasi tétanique secoua sou corps de la nuque aux talons; ses mains pressèrent ses flancs émus, et un cri rauquc, un cri d'agonie, pareil à ceux que les tortureurs de moyen âge arrachaient à leurs victimes, s"écliappa de son gosier.
— Que veut dire ceci? — murmura le commissaire avec étonnement et presque avec ellVoi.
Si bas qu'il eût parlé, Vignot l'avait entendu.
— Mon commis.saire, — répondit-il à la question qui ne lui était point adressée, — cela veut dire que la jeune dame va mettre au monde un petit citoyen... — Et le mioche pourra se vanter d'être venu au monde dans un drôle de moment
Clotilde avait eu la force, ou plutôt l'instinct, de se traîner jusqu'à la couchette, et s'y tordait avec des gémissements et des râles.
— Il est impossible de laisser sans secours cette malheureuse .. — reprit le magistrat. — 11 faudrait une sage-femme...
— Une sage-femme ? — répéta Vignot, — Comme ça se rencontre ! — justement j'en ai une dans la maison, et une fameuse... — Elle occupe tout mon premier et paie son terme rubis sur l'ongle... — Cinq fenêtres sur le boulevard, rien que ça !...
— ,\llez la chercher... Réveillez-la... — qu'elle vienne sur-le-champ...
— Dormir après le coup de pistolet de tout à l'heure 1... faudrait donc qu'elle soit sourde 1... — Mais il y a une difficulté...
— Laquelle?
— M'ame Angot, — c'est son nom — n'aime guère à se déranger quand il n'y a pas du quibus au bout du dérangement... — Or, ici, débine en plein, dèche complète, misère et compagnie!... — aucun moyen d'extirper un radis!... — Moi qui vous parle, je suis refait de plus d'une quinzaine...
— Dites à la sage-femme que je réponds de tout... — Si le père de cette pauvre créature refusait d'acquitter les frais de l'accouchement, ce qui me paraît impossible, l'assistance publique, sur ma demande, les prendrait à sa cliargn, et au liesoiu je paierais moi-même.
— Suffit, mon commissaire, dans Iniit minutes, dix au iilus, m'ame .\ugot sera ici et fera sou métier.
Vignot sortit de la clianibn; et gagna le premier l'Iiige où on l'entendit, ]u-esque aussitôt, sonner a tour de bras.
Pendant son absence le magistrat dnnn.-i lordri' aux agents de descendre le cadavre au rez-de-chaussée, de se procurer un brancard couvert [lour l'emporter, et di> fair(> disparaîlre, autant que possible, les traces sanglantes qui souillaieiit le plancher.
Il >ii' réservait de rédiger à tète reposée, dans son cabinet, le procès-verbal du suicide qui li(|uiduit les comptes à régler entre Contran de Randal et la justice des hommes.
.\vant que dix minutes se fussent écoulées, — ainsi que l'avait annoncé Vigiuil, — madame .\ngot, sage-femme, arriva, dans le désordre pittoresque d'une toilette rapidement bâclée.
C'étail une petite perscnuie d'une trentaine d'anui''i's. maigri" et plutôt laide que jolie, mais (loui'e d'un(^ physionomie superinlix enieni intelligente.
LES lUAGÉDlES DE PARIS 19
Ses lèvres minces et son nez pointu insiiiiaient des doutes légitimes sur la douceur et la bonté de son caractère, — ses yeux mobiles, aux prunelles gris de fer, exprimaient la cupidité et l'astuce.
Elle fit au commissaire do police une révérence de dignité première, s'excusa de paraître devant lui négligemment vêtue, puis, se dirigeant vers le lit, elle dit de sa voix la plus mielleuse :
— Allons, du courage, ma chère dame !... — Le moment approche, n'est-ce pas'?... mais n'ayez crainte !..'. nous avons toutes passé par là et nous ne nous en portons pas plus mal!... — Nous allons vous aider de notre mieux, voyez-vous, et ce sera fini bien plus tôt que vous ne croyez... — Vous direz ensuite, j'en suis sûre : — « Quoi, vraiment, ce n'était que ça !... »
Clotilde n'entendait (ju'à peine cette voix banale, récitant ces encouragements de pacotille.
Après quelques secondes d'examen, la sage-femme revint au commissaire et lui dit :
— La crise aura lieu d'un moment à l'autre; probablement avant une heure; mais cette pauvre dame esttrès-mal ici... — Il faudrait qu'elle fût chez moi... — quinze marches à descendre... une bagatelle... — J'ai des chambres pour pensionnaires... des chambres très-confoj-tables... et dans les prix les plus modérés.
— Soit... — il le faudrait, mais comment? — Elle ne peut marcher...
Madame Angot désigna les agents et les fantassins.
— Quatre de ces messieurs, — fit-elle, — n'ont qu'à prendre chacun un des coins du matelas et à soulever la patiente... — Ça ira tout seul...
L'idée était pratique et facilement réalisable. — Un instant après madame de Itandal se trouvait installée chez la sage-femme, dans une des chambres dites confortables. — en réalité cabinets étroits, tendus d'un papier grisâtre à quinze sons le rouleau, et meublés d'un lit de fer, d'un fauteuil et d'une commode...
Les étreintes se ralentissaient, accordant à la comtesse quehjues minutes d'un calme relatif. — La malheureuse fille du marquis de Maucombe avait tant soulfert qu'elle semblait morte. — Ses paupières abaissées ne laissaient voir que le blanc nacré de la prunelle, tandis que ses lèvres entr'ouvertcs dévoilaient à demi les dents éblouissantes et les gencives pâles.
Le commissaire de police quitta la maison du boulevard des Batignolles, a]irès avoir de nouveau reconmiamli'' Clotilde à lasage-femme.
— On fera le possible, mon magistrat, comptez-y... — répondit celte dernière, -- mais la jeune dame souffre depuis longtemps... Elle a leçu tout à l'heure un coup de tampon ti'op rude pour ses forces... — Bref, e'ie est si faible... si faible... que je no réponds de rien... — Je vais, à tout hasard, lui faire prendre quelques gouttes di' houillon. — Si elle en r(''eliappe, elli- pourra dire (ju'elle me doit un funi.'ux ciiTge !...
Les quelques minutes île repos, iiu ]ilutùt d'engourdissement sonniolent dont jouissait madame de Handal, n'étaient à proprement pailer qu'une trêve, une sorte d'accalmie dans la tempête.
La crise suprême, hâtée par les événements i|ui venaient de s'accomplir, éclata. — Elle fut terrible.
Le corps frêle de la comtesse, en pi-oie à. des tortures surhumaines, se tordait comme un sarment jeté dans un brasier, et c'est à peine si la sage-femme en pouvait contenir les mouvements convulsifs.
Enfin Clotiide, à bout de forces, à bout de courage, anéantie, pres(|ue évanouie, mit au monde un enfant dont le premier cri la tira de sa prostration douloureuse.
— C'est une fille... — dit madame Angol... — une belle petite fille, ma foi ! bien bâtie, bien constituée... — Elle vivra, je vous en réponds!
— Hélas ! — murmura la comtesse, — ne vaudrait-il pas mieux qu'elle tut morte ? Aiirès avoir donné à l'enfant les premiers soins, la sage-femme n'prit :
— N'e voulez-vous puint l'embrasser?
Pour toute réponse, Clotiide tendit les bras, saisit la chétive créature, la pressa contre
son ca?ur qui ne battait plus que faiblement, la couvrit de baisers et lui présenta son sein.
Mais les soull'raiiees, les privations, les chagrins, avaient tari d'avance ces sources de la vie ; — le lait maternel ne jaillit point sous les'lèvres avides de l'enfant.
— Un biberon vaudra mieux... — dit la sage-femme... — nous lui donnerons cela tout à l'heure, à cette gourmande, qui est à peine au monde et qui déjà songe à déjeuner !...
— ^Iim Uieu ! — [lensa la comtesse. — je iio pourrai pas même la nourrir ! — Ah ! je suis frappée durement 1
Après un instant de silence elle essaya de se tourner \ ers la .<age-iemme, mais elle était hors d'état de faiie le moindre nnuivement; — son corps n'obéissait plus à sa volonté.
- — Madame, — demanda-t-elle, d'une voix si faible iju'elle était pres(jue indislincle, — voulez-vous me permettre de solliciter de vous un service ?
— Un service '? — répliqua madame Angot, bien décidée à se tenir dans les limites d'une réserve prudente. — Je ne dis ni oui, ni non... cela dépend...
— Il s'agit uniquement de répondre la vérité ù une question que je veux vous faire... — Je suis condamnée... je sens que l'existence se retire de moi... je sens enfin que je vais mourir... mais j'ai besoin d'avoir une certitude à cet égard, et cette certitude, vous .seule pouvez me la donnei-... — Donnez-la-moi, je vous en supplie...
— C'est bien embarrassant, ce que vous me demandez là !... — nuuinura la sag«!fcmme. — Comment voulez-vous (]ue je me pi'ononce '.'... je ne connais pas l'avenir... J'ai
,... JL
jfc(g«- ■ -^ '*''i)si.
vu des accouchées tout aussi bas que vous... — et même plus bas.... — on leur aurait jeté volontiers le drap sur la figure, et elles s'en tiraient cependant.
— Mais, moi, je ne m"en tirerai pas, et vous le savez bien... — répliqua Clotilde, — consentez donc à me Tavouer... — et ne craignez point d'aggraver mon état par cette révélation; je la sollicite comme une grâce!... — Je vous jure que, bien loin de craindre la mort, je l'appelle et je la désire...
— Eh bien! puisque vous le prenez ainsi, la vérité vraie, la voilà : — tout est possible, même les miracles, mais ils sont rares de notre temps, et, poui- vous sauver, il en faudrait un...
— Merci, madame, — répondit Clotilde, — n'en doutez pas, je suis reconnaissante... J'ai maintenant une certitude, et cette certitude m'était nécessaire pour une démarche que je dois tenter... — Je vais écrire.. .
— Écrire !... — répéta la sage-femme, — c'est impossible I
— Pourquoi ?
— Parce que vous n'en auriez pas la force !... je vous défierais de tracer trois lignes ; — mais il y a une chose bien simple : dictez-moi... j'écrirai pour vous...
— Il faut que j'écrive moi-même... — Soulevez-moi donc, je vous en supplie... — glissez des oreillers sous mes épaules... placez un buvard sur mes genoux... mettez une plume dans- ma main, et vous verrez cette main déjà froide se ranimer pour un instant.
— Essayons, puisque vous y tenez tant... — dit la sage-femme... — je suis la bête au bon Dieu!... je veux tout ce qu'on veut...
Madame Angot se conforma donc au suprême désir de Clotilde, et grande fut sa surprise quand elle vit les doigts défaillants de la comtesse tracer sur le papier quelques lignes d'une écriture bien irrégulière et i)ieu tremblée, mais néanmoins parfaitement lisible.
— Une enveloppe... — murmura madame de Mandai.
— L'enveloppe demandée... voilà...
Clotilde écrivit cette adress(! : Monsieur le vicimife de fir/oidl/eii, en son /là/ft, fanhiiurij
Saint-IIonoré, n" ***.
— C'est fini... — dit-elle ensuite dune voix faible connue un souffle... — il était temps... je n'en pouvais plus...
— Maintenant, — deiiiniida la sage-femme. — il faut jctei' cette lettre à la poste, n'estce pas ?
— Non... non... il faut la purti'r... et revenir avec la réijonse...
— Kt (}ui paiera le comraissionnaiie'.'
Les deux mains de la comtesse, blanclies cumine de la cii-e vierge et pres(iue transparentes, reposaient sur la couvertuic
— .\ l'un di's doigts de ma main gauche vous voyez un anneau d'or... — balhutiat-elle, — c'est ma bague de mariage... — Prenez cette bague, et faites-la vendre... — si peu (lu'on en retire, il y aura cependant assez pour payer la double; course de l'hounne (|ui [xjitera ma lettre...
Madame .\ngot, — croyez-le bien, — n'eut pa- la géni'nisilé folle de laisser au doigt de la mourante ce dernier souvenird'uric vie f|ui allai! -'('(l'iiidn'. Elle prit la bague.
><ife"" T'^rj X
— J'avancerai raigent... — dit-elle, — lu coniuiissioiiiudre partira dans cinq minutes...
— (Juelie heure est-il? — demanda Clotilde.
— Huit heures du matin...
— A dix heures, il peut être de retour... — iWadame, je vous en supplie, faites en sorte qu'il se hâte ! — j'ai si peu de temps à moi ! il faut que je sois vivante encore quand la réponse arrivera...
— Soyez paisible... on va lui recommander de prendre le pas gymnastique, et pui.-', voyez-vous, ma chère dame, vous êtes moins bas que vous ne croyez et vous en reviendrez peut-être... — Parole d'honneur, je ne dis pas non!...
Les lèvres pâles de Clotilde ébauchèrent un triste souriic
— Je vais m'occuper de la lettre, illico, — ajouta la sage-femme, — et ensuite je donnerai à la mignonne un bon déjeuner de lait de chèvre... — Voulez-vous l'embrasser encore avant que je l'emporte?
— Oui... oh ! oui... je le veux...
Madame Angot se pencha sur le lit et appuya le petit visage de l'enfant contre la bouche de la mourante qui, tout en effleurant ce visage de son souille inégal, se disait :
— Ah! pauvre chère créature que mon sein ne nourrira pas, que mes yeux ne verront pas grandir, ce n'est point ici que tu devais naître !... ce n'est point ici que devait mourir ta mère!...
La sage-fename quitta le chevet du lit, puis la chambre, en recommandant à la malade de faire un somme. — Clotilde laissa retomber sur l'oreiller, parmi ses cheveux blonds en désordre, sa tète endolorie ; — ses paupières s'abaissèrent, — elle parut dormir et peutêtre dormait-elle en effet, mais de grosses larmes, tombant une à une de ses yeux fermés et roulant sur ses joues livides, disaient avec une éloquence déchirante que son sommeil lui-même était douloureux.
Deux heures se passèrent.
Madame Angot, non sans précautions, — rendons-lui cette justice. — rentra dans la chambre.
La comtesse ouvrit aussitôt les yeux.
— Eh bien? — demanda-t-elle.
— Eh bien! ma chère dame, le commissionnaire arrive à l'instant... .M. le vicomte de... je ne me souviens pas du nom... enfin le vicomte auquel vous avez écrit, était à son hôtel... un hôtel tout h fait dans le grand genre, à ce (juil parait... — le commissionnaire a remis la lettre au propre valet de chambre de ce monsieur...
— Mais la réponse? — murmura Clotilde, — la réponse?
— Il n'y en a pas d'écrite, mais c'est tout comme... le valet de chambre (!st revenu dire au commissionnaire que son maître allait venir tout de suite...
Madame de liandal poussa un sou|iir de soulagement.
Pour la première fois, depuis des jours, depuis des moi^. de[iui> des années [n'ut-être, un sentiment prescjuc joyeux dilatait son viruv meurtri.
— 11 vient... — murnnna-t-elle. — ah! j'en étais bien sûre!... — si j'avais voulu cependant, le bonheur était là!... Ué\es iuMiisé- de mes vingt ans. de quel prix je vous ai payés !
Cin(| niinutos à jx'ine s'écoulèrent l't le trot relevé d'un cheval de race résonna sur le boulevard extérieur : — un petit coupé brun très-simple, mais de la plus exquise élégance, s'arrêta devant l'immeuble du sieur Vignot, dit Fil-en-Quatre, et le cocher du vicomte de Grandlieu vit avec une profonde surprise son maître descendre de voiture et s'engager dans l'allée sombre de cette maison de mine suspecte.
Le gentilhomme gravit rapidement les inaiches de l'escalier conduisant au premier étage.
Sur le carré il trouva la sag(>-tcmme i|ni guettait son arrivée. — Il la piit pour une servante et lui demanda :
— Madame la comtesse de Randal, s'il vous plaît?...
— C'est ici, monsieur, — répondit madame Angot. — Donnez-vous la peine d'entrer chez moi... — Madame la comtesse est ma pensionnaire... — il est superflu d'ajouter que j'ai pour elle les plus grands soins et tous les égards qu'elle mérite... — Vous êtes vraisemblablement la personne à qui elle a écrit ce matin ?...
— Je suis cette personne...
— Je vais vous introduire... — La chère dame vous attend avec une impatience! — Venez, monsieur... venez vite.
— Dites-moi d'abord, je vous prie, madame, si la vie de la comtesse est véritablement en danger.
— En danger!... ah! je le crois bien !... — Pauvre dame !... Elle aura passé, bien sûr, avant la fin du jour... — Songez-y donc, monsieur, une santé minée, un accouchement terrible, et ci la suite de quel événement eiïroyable !... vous savez ce que je veux dire?...
— Je ne sais rien...
— Eh bien ! monsieur, son mari, son propre mari, — un bel homme! — que la police venait arrêter, s'est tué cette nuit sous ses yeux! Oui, monsieur!... il s'est brûlé la cervelle, dans sa propre chambre, .sans dire gare ! comme je boirais un verre de vin ! — Vous jugez de l'état dans lequel s'est trouvée la chère dame !
— C'est afTreiix !...
— L'enfant va bien... mais la inèic est perdue... — Vous en savez maintenant aussi long que moi... — Voulez-vous venir?... je vous assure qu'il n'y a pas de temps à perdre. ,,
Le vicomte essuya ses yeux humides et suivit la sage-femme qui, marchant sur la pointe des pieds, ouvrit la porte do la chambre où Clotilde attendait.
¥ai entendant la porl(! s'<iuvrn', la comtesse de Uandal (it un niuuvement léger.
— Je vois que vous ne dormez pas, ma chèn; dame... — dit la sage-femme de sa voix la plus mielleuse et de son ton le plus obséquie\ix. — Je vous apporte une bonne nouvelle... je vous annonce une personne dont la visite vous sera certainement agréable, à en juger par votre impatience de tout à l'heure... enfin, voici monsieur le vicomte... — Vous avez à causer tous les deux, je vous laisse... mais ne parlez pas trop... ne vous fatiguez point... c'est très-essentiel... — Dans votre état, voyez-vous, il faut des ménage-
ments... il en faut beaucoup... — beaucoup... — Votre servante, monsieur le vicomte...
— si vous aviez besoin de moi, je me mettrais immédiatement à vos ordres... — on me trouverait auprès d'une autre de mes pensionnaires h qui j'ai cédé ma propi'e chambre... une jeune dame bien intéressante aussi, qui est accouchée très-heureusement, ir minuit cinq minutes, d'un gros garçon. .
Après ce flux de paroles, madame Angot fit une belle révérence et sortit sur la pointe des pieds, comme elle était entrée.
■ Une rougeur vive, étrange sur le visage d'une moiuantc avait envahi le front et les joues de la comtesse.
Elle fit un effort pour tendre la main au visiteur, et elle murmura :
— Vous êtes venu à mon premier appel!... ah ! je ne doutais pas de vous, Armand 1 !... vous êtes bon et généreux comme toujours I... merci, mon ami!... merci de toute mon âme! !
M. de Grandlieu mit un genou en terre près du lit, et, prenant In main que la jeune martyre lui tendait, il la porta à ses lèvres avec un respect aussi profond que si cette main eût été celle d'une reine.
— Clotilde, — balbutia-t-il ensuite d'une voix tremblante d'émotion, — Clotilde, chère Glotilde, est-ce donc ainsi que je devais vous retrouver?... — Pauvre et malheureuse enfant, à vous voir en un tel lieu, mon cœur se brise...
— Ne me plaignez pas! — répondit la comtesse, — j'ai mérité mon sort !... — j'ai repoussé follement le bonheur qui s'offrait à moi... j'ai souffert par ma faute, et je suis heureuse encore, cependant, puisque dans ma supi'ême infortune il me reste un ami tel que vous. ..un ami !... le seul !... oh! oui, le seul!... — Armand, il n'y. a que vous au monde qui vous intéressiez à moi...
— Clotilde, vous êtes injuste !... oubliez-vous donc votre père?...
— Le marquis de Maucombe, hier, m'a fait répandre par un valet ijuil n'avait [ilus de fille...
— Ah! — murmura M. de Grandlieu avec une expression indignée.
— Il en avait le droit ! ■ — reprit vivement Clotilde; — j'étais prévenue... je savais d'avance que mon aveuglement insensé briserait entre lui et moi tous les liens... — il lisait dans l'avenir... — il voulait me sauver malgré moi... — C'est librement que je me suis perdue... C'est avec connaissance de cause que j'ai creusé l'abîme ! — Il me disait :
— « Si vous passez outre, vous n'existerez plus pour moi ! » — J'ai passé outre, el pour lui je n'existe plus... — qui donc oserait le condamner?
— Sans doute le marquis est dans son droit strict, — répliqua M. de Grandlieu ; — mais user d'un tel droit, en user jusqu'au bout, n'est-ce pas se montrer implacable ?...
— Je l'avais si cruellement offensé !...
— Ainsi, c'est vous qui plaidez sa cause !
— Je le justifie en m'accusant moi-même.
Un silence suivit ces paroles. — Madame de Randal le rompit la première.
— Notre entretien doit être long, — dit-elle, — j'ai beaucoup à vous apprendre, et une prière à vous adresser...
— Une prière? — interrompit M. de Grandlieu. — Quelle (jue soit la chose ([uc vous ay(!z à me demander, d'avance, sans la connaître, je vous jure qu'elle sera faite...
Hadame Angol se pencha sur le Ut et appuya le petit visage de l'eufaut contre la lioucUe de la mourante. (Page 22.)
- J'accepte votre promesse, et je suis sûre fiuc vous n'y manquerez pas... — Asseyezvous là, mon ami, près de moi... tout près, car ma voix est faible et .j'ai grand peur qu'elle ne s'aiïailjlisse do plus en plus... - Vous savez que je vais mourir...
- Mourir!»-- s'écria le vicomte. — N'en croyez rien, Clotilde!... - Est-ce qu on meurt à votre (H'ef - Pour vous sauver, il ne faut que des soins et de la tendresse, et qui pourrait, mieux que moi, vous les prodiguer? - Vous avez beaucoup soullciL, dans votre
corps aussi bien que dans votre âme!... mais le temps des cruelles épreuves est fini !...
— Vous vivrez pour être heureuse et pour oublier un passé funeste !... — votre père, je vous le promets, vous ouvrii-a ses bras et vous rendra son cœur ! — vous êtes veuve, je le sais... — votre veuvage anéantit ce passé maudit ! — je vous ai toujours aimée... je vous aime encore... je vous aime plus que jamais ! — Clotilde, vous serez ma femme, ma compagne adorée, et je me sens capable, à force de bonheur, de vous forcer à m'aimex enfin !... Dites que vous y consentez...
— Il est trop tard ! — murmura la comtesse, — trop tard pour être heureuse !... Oh ! oui, je vous aimerais bien!... Comme il battrait pour vous, ce pauvre cœur brisé qui vous a méconnu ! — Vous me montrez la terre promise dont l'accès ne m'est point permis...
— Entre elle et moi, il y a un obstacle infranchissable, une tombe... et c'est la mienne...
— Je vous dis que vous vivrez 1...
— Avant ce soir, je serai morte 1...
Le vicomte cacha son visage dans ses deux mains, et pendant quelques secondes on n'entendit d'autre bruit que celui de ses sanglots.
Armand Roger, vicomte de Grandlieu, — qui doit être un des principaux personnages de ce livre, — était au moment où nous le présentons à nos lecteurs, c'est-à-dire au mois d'octobre 1850, un homme de quarante-cinq ans, type accompli du gentilhomme et du gentleman.
De très-haute taille, et bâti en hercule, l'ampleur de ses formes n'en excluait point l'élégance.
Toute sa personne offrait ce cachet indélébile et inimitable qu'on appelle la race.
Sa tête aux traits accentués et réguliers, couronnée par une épaisse chevelure fauve qui grisonnait déjà par places, semblait faite pour le casque des chevaliers, ses ancêtres, comme ses puissantes épaules et sa large poitrine pom" leur cuirasse d'acier, et sa main nerveuse pour leur dague et leur hache d'armes.
Ainsi que le sont presque toujours les gens très-forts, M. de Grandlieu était très-doux, mais cette douceur n'excluait chez lui ni la fermeté du caractère, ni l'énergie de la volonté.
Doué d'une intelligence brillante, et plus sérieusement instruit que la plupart des hommes du monde qui ne sont qu'hommes du monde, le vicomte aurait pu se créer une position de premier ordre dans l'armée, dans la politique ou dans la diplomatie.
Mais l'ambition lui faisait défaut.
11 se contenta de n'être rien qu'un grand seigneur, et de dépenser en grand seigneur ses troi- cent mille Uvres de rente, s'occupant de sport avec passion et se tenant au courant de tout ce qui se produisait de remarquable dans la httéiature et dans les arts
Très-lié avec M. de Maucombe, et visiteur assidu de l'hôtel du boulevard dos Invalides, Armand de Grandlieu, cinq années auparavant, était devenu amoureux de Clotilde et il avait demandé sa main au marquis.
Ce dernier, appréciant à leur valeur l'immense fortune du vicomte, sa grande position sociale, et surtout les rares quahtés de son esprit et de son cœur, désirait par-dessus tout ce mariage. — Le rêve de sa vieillesse était de voir sa fille unique vicomtesse de Grandlieu.
Clotilde ressentait pour Armand une vive sympathie, une franche et solide amitié, et
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peut-être, quoiqu'il eût vingt ans de plus qu'elle, aurait-elle consenti, sinon avec un vif enthousiasme, du moins avec une joie sincère, à devenir sa femme ; — mais il y avait un obstacle.
Mademoiselle de Maucombe était une de ces jeunes filles qui ne reprennent point leur cœur quand une fois elles l'ont donné, et, — malheureusement pour elle — elle avait donné le sien.
Le marquis, — veuf depuis longtemps, et malgré ses soixante ans passés très-répandu dans le monde, — y conduisit Clotilde dès qu'elle eut atteint sa seizième année, de telle sorte que, presque enfant encore, elle se trouva livrée à peu près complètement à ellemême au milieu du tourbillon des fêtes aristocratiques de Paris. — Une douairière, des amies de M. de Maucombe, lui servait à la vérité de chaperon, mais un chaperon ne remplace point une mère dont il n'a ni les yeux vigilants, ni la surveillance incessante.
Dans les salons patriciens du noble faubourg, Clotilde rencontra, souvent d'abord, puis chaque soir, un jeune homme de trente ans environ, à qui son nom et ses alliances ouvraient toutes les portes, le comte Gontran de Randal.
Contran se recommandait par une beauté rare et par une distinction hors ligne.
Généralement on supposait sa fortune quelque peu compromise par d'élégantes folies de jeunesse.
La réalité dépassait de beaucoup les conjectures. — M. de Randal, ruiné complètement et fort endetté, mais soutenu par ses créanciers eux-mêmes qui couraient après leur argent et comptaient sur un riche mariage pour être payés, — M. de Randal, disons-nous, cherchait une héritière, et l'aurait prise laide au besoin, et de la seconde jeunesse, pourvu que sa dot eût de beaux yeux.
Mademoiselle de Maucombe, jeune, très-jolie, lîUe unique d'un père trois fois millionnaire, et devant jouir en outre de la fortune de sa mère dès le jour de son mariage, lui parut l'idéal du genre.
Se doutant bien que l'enthousiasme du marquis à l'endroit de cette union serait modéré, il résolut de plaire avant tout à Clotilde.
Pour un roué émérite, — charmant d'ailleurs, — se faire aimer d'une enfant naïve et romanesque était chose facile.
Il réussit de façon complète. — Clotilde devint littéralement folle de lui — (aucune autre expression ne peindrait mieux la violence d'un amour si mal placé) — et quand M. de Maucombe demanda à sa fille pourquoi elle refusait la main du vicomte de Grandlieu, elle répondit sans hésiter :
— Parce que j'aime le comte de Randal...
Désolé de cet aveu, dont il était loin cependant de prévoir les terribles conséquences, le marquis fît immédiatement une enquête sur le brillant gentilhomme que sa fille prétendait lui donner pour gendre.
Les renseignements affluèrent et furent déplorables.
M. de Maucombe eut bientôt dans les mains des preuves surabondantes que le comte de Randal était non-seulement ruiné, mais joueur, libertin, criblé de dettes, et faisant deux parts de sa vie, dont il donnait l'une aux salons aristocratiques et l'autre à la plus mauvaise compagnie — en hommes aussi bien qu'en femmes.
Le marquis dit h Clotilde celles de ces choses qu'une jeune fille pouvait entendre, et lui
déclara qu'à la vérité il ne prétendait point la contraindre à devenir vicomtesse de Grandlieu, mais que jamais, de son consentement, elle ne serait la femme de Contran, — et, pour couper le mal dans sa racine, il cessa de la mener dans le monde à partir de ce jour.
La jeune fille ne répondit rien.
Elle connaissait le caractère absolu, rigide et dominateur de son père. — Elle savait qu'il ne céderait pas.
Mais elle savait -tmssi que sa résolution, à elle, était non moins inébranlable que celle du vieillard. — Elle se promettait d'aimer le comte d'autant plus qu'on le calomniait plus odieusement, — et elle se jurait,' quoi qu'il put résulter de ce parti pris, de n'avoir pas d'autre mari que lui.
Deux ans et demi s'écoulèrent.
Clotilde vivait, calme, résignée en apparence, parfois souriante, dans la solitude du vaste hôtel du boulevard des Invalides.
Un seul visiteur venait, presque chaque jour, apporter par sa présence quelque distraction à l'existence monotone du père et de la fille. — C'était le vicomte de Grandlieu.
Mademoiselle de Maucombe le recevait avec un plaisir manifeste, lui témoignait une familiarité et une affection fraternelles, et véritablement elle le regardait comme un frère.
— Ce grand amour n'était, au fond, qu'un enfantillage... — se disait le vieux marquis en se frottant les mains. — L'imagination de Clotilde avait parlé beaucoup plus que son cœur... — Elle ne pense plus à ce comte de Randal... — Elle finira, sans aucun doute, par comprendre que de tous les maris passés, présents et à venir, le meilleur et le plus charmant sera le vicomte de Grandlieu.
M. de Maucombe s'abusait.
La jeune fille s'était jurée de rester inébranlable dans sa tendresse et elle se tenait parole. — Trop soucieuse de sa dignité pour faire une démarche suspecte, fille de trop bonne race pour recevoir Contran en cachette, elle ne le voyait jamais, elle ne songeait même point à le voir, mais elle entretenait avec lui une correspondance assidue, grâce à la complaisance de sa femme de chambre.
Éclairée sur ses droits par les lettres du comte de Randal, elle attendait.
Enfin arriva l'époque oîi elle allait se trouver lihre d'agir à sa guise et de décider ellemême de sa destinée.
La veille du premier jour de sa vingt et unième année elle alla trouver son père et lui dit, avec une simplicité exempte de tout embarras, que le temps écoulé et la réflexion, loin de modifier la nature de ses sentiments, les avaient fortifiés, et que, bien certaine désormais de ne changer jamais, elle venait lui demander pour la seconde fois de consentir à son mariage avec Contran.
Effrayé d'une obstination à laquelle il était loin de s'attendre, mais espérant encore cependant que la volonté de sa fille ne prévaudrait point contre la sienne, le marquis répondit :
— Les raisons qui me faisaient considérer l'alliance du comte de Randal comme un
inacceptable malheur subsistent plus que jamais!... — Aujourd'hui, non moins qu'autrefois, je m'oppose'à cette union... — Ne m'en reparlez point, je vous prie!... — toute insistance serait inutile... — ma résolution est immuable !
— Vous oubliez, mon père, — répliqua Glotilde avec fermeté, — que demain je serai majeure, et maîtresse par conséquent de disposer de ma personne.
— Malgré moi! ! — s'écria le marquis stupéfait de tant d'audace.
— Malgré vous, oui, mon père... — Vous savez bien que la loi l'a voulu ainsi !...
— Je le sais, mais je sais aussi que, dans le monde auquel nous appartenons tous les deux, il est sans exemple qu'une fille, oubliant le respect filial et foulant aux pieds toute pudeur, se soit fait de la loi une arme contre la prudence et contre la tendresse paternelles...
— Savez-vous bien que ce serait infâme !... — Heureusement, c'est impossible ! !...
— Ce que la loi permet pourrait-il être infâme ?...
— C'est une loi mauvaise, une loi sacrilège, celle qui se fuit complice de l'enfant révolté contre son père ! !
— C'est une loi juste, une loi bienfaisante, celle qui défend au père de sacrifier l'avenir et le bonheur de son enfant, et cette loi, s'il le faut, je l'invoquerai.
— Clotilde, vous n'oserez pas cela! !... non, vous ne l'oserez pas! !
— Je l'oserai si vous m'y forcez, mon père... — Je l'oserai avec nue profonde douleur, mais avec'une conscience calme, puisque vous aurez fermé devant moi tous les autres chemins!... — Mon père, je ne menace pas, je supplie... — Mon père, je suis à vos genoux... — j'aime le comte de Randal, je l'aime depuis des années et je l'aime plus que ma vie !... —vous le connaissez mal... des envieux l'ont calomnié !... c'est la loyauté, c'est l'honneur mêmes ! ! — il est digne de vous, je l'affirme! !... sans lui, point de bonheur pour moi ! ! — Ne soyez pas sans pitié !... consentez à le nommer votre fils ! 1
— Jamais !...
— Mon père, laissez-vous fléchir! !.,.
— Jamais I ! — répéta le vieillard.
— Vous le voyez, vous êtes implacable! ! — Si la loi protectrice ne me venait en aide, que me resterait-il?
— Appelez-en donc h cette loi, si vous en avez le courage !
— Il le faudra bien... — J'ai attendu déjà, sans une plainte, vous le savez... — Faut-il attendre encore?... Si vous me donnez un espoir, quelque léger qu'il soit, jallundrai de nouveau ; je suis prête... — Mais vous me répondez : jamais !
— Je ne sais pas mentir. — N'espérez rien de moi...
— Alors, mon père, tout est dit.
— Non pas encore! — répliqua le vieux gentilhomme. — Enfant aveugle, enfant
ingrate, mon suprême devoir est de vous montrer l'abîme où vous voulez coui-ir !... Le
comte de Randal... ah! je le connais bien !... cet homme est capable de tout !... — Vous voir sa femme, vous!... ma fille! — Mieux vaudrait vous voir morte ! Avec lui vous irez de chute en chute et de douleur en douleur!... — Il vous conduira fatalement, par des chemins boueux, du luxe à la misère et de la misère à la honte ! Et ne vous leurrez pas de l'espoir que je serai là pour vous tondre la main, pour vous relever, pour vous sauver !...
— Écoutez-moi, Clotilde... écoutez-moi, et souvenez-vous !... Le jour où des gens vêtus de noir, représentant cette loi que vous appelez proleclrice, auront franchi le seuil de mon hôtel pour remplacer par une formalité légale le consentement que je refuse et que je
refuserai toujours, ce jour-là, ne l'oubliez pas, je n'aurai plus de fille et vous serez morte pour moi !...
Mademoiselle de Maucombe, — pâle comme un spectre, mais résolue, — s'inclina devant son père, et, sans répondre un seul mot, sortit lentement du salon où cette scène venait d'avoir lieu.
Le lendemain matin elle était majeure et, quittant l'hôtel avec sa femme de chambre, elle se retirait dans l'une de ces maisons religieuses où l'on reçoit des dames pensionnaires.
Trois jours après, deux notaires venaient signifier au marquis de Maucombe des sonunations respectueuses.
Quand ils se furent retirés, — leur mission accomplie, — le vieux gentilhomme prit le deuil ; — le deuil de sa fille ! — Il tenait son serment : — Clotilde était morte pour lui !
Aussitôt après l'expiration des délais légaux, le mariage du comte de Randal et de mademoiselle de Maucombe fut célébré, et Contran prit l'administration de la fortune de sa femme, fortune très-modeste, atteignant à peine le chiffre de trois cent mille francs, par la raison bien simple que le marquis avait épousé une fille de grande maison, mais presque
pauvre.
Le reste de cette lamentable histoire peut se rétamer en un très-petit nombre de lignes.
M. de Maucombe n'avait été que trop bon prophète, ses prévisions funestes se réalisèrent de point en point.
Contran, déçu dans son espoir de toucher une dot d'un ou deux millions, n'en mena pas moins grand train. — Il renouvela son crédit en arrosant de quelques à-compte les plus intraitables de ses créanciers. — Il joua gros jeu. — Il fit courir. — Il se manifesta sous forme d'écrins dans les boudoirs de quelques Danaés à la mode.
Bref, les trois cent mille francs de Clotilde durèrent un peu moins de trois ans.
Le marquis de Maucombe avait dit à sa fille : — // vous conduira fatalement, par des chemins boueux, du luxe à la misère et de la misère à la honte.
Contran, sans ressources désormais, descendit de la dette à rescroquerie. — L'escroquerie le conduisit au faux. . .
'^ous l'avons vu se tuer d'un coup de pistolet, pour éviter le bagne, dans la chambre garnie du boulevard des Batignolles.
La mourante raconta au vicomte de Grandlieu, assis auprès d'elle, le cœur serré, les yeux humides, celles de ces choses qu'il ne connaissait pas.
— Vous le voyez, Armand, — dit-elle quand elle eut terminé ce douloureux récit, — Dieu m'a frappée... Dieu me frappe encore... et c'est justice!... mais sa colère doit s'arrêter à moi !... — L'innocente créature qui vient de naître ne sera point punie, n'est-ce pas, pour la coupable folie de sa mère?... — Vous m'avez tendrement aimée... — Reportez sur ma fille la tendresse infinie que vous aviez pour moi !... — Je ne vous aurais point attristé par le spectacle de mon agonie, si je n'avais voulu remettre mon enfant dans vos mains... —Promettez-moi de l'aimer, de la protéger, de veiller sur elle, et je mourrai tranquille... Oh ! oui, tranquille et presque heureuse!... Armand, vous mêle promettez?...
Le vicomte de Grandlieu saisit une des mains de la comtesse et la pressa contre ses èvres.
— Clotilde, chère Clotilde, — s'écria-t-il ensuite, — non, votre enfant ne sera point orpheline !... Sur mon honneur de gentilhomme, je vous jure d'être son père !...
— Merci, mon ami .. — murmura madame de Randal en serrant faiblement la main du vicomte... — Je n'attendais pas moins de vous... — Il ne me reste plus désormais qu'à me réconcilier avec Dieu !... — Que ce Dieu qui va me recevoir dans son sein vous bénisse et vous récompense !... — Allez me chercher un prêtre... Ramenez-le avec vous... Laissezmoi seule avec lui et, quand il m'aura quittée, revenez près de moi... — L'idée de mourir abandonnée me fait peur... — je veux que vous soyez là, pour me fermer les yeux quand mon âme sera partie.
Armand, étouffant un sanglot, quitta la chambre afin d'obéir aux dernières volontés de Clotilde.
Nous avons entendu madame Angot dire quelques mots d'une autre de ses pensionnaires « une jeune dame fort intéressante, accouchée la nuit précédente, à minuit cinq minutes, ît très-heureusement, d'un gros garçon » .
Le moment est venu de nous occuper de cette dame.
Dans la'soirée du jour où nous avons vu le comte de Randal quitter la chambre garnie dont il ne devait plus franchir le seuil que pour se brûler la cervelle, une maritorne laide et sale, qui cumulait les fonctions de servante et d'élève de la sage-femme, vint prévenir cette dernière que fjuelquun demandait à lui parler.
— Qui ça, quelqu'un? — fit madame Angot avec impatience. — Ne saurez-vous jamais vous exprimer clairement? — Quelqu'un ne signifie rien !... — Est-ce un homme ou une femme, ce quelqu'un?
— C'est un homme.
— Un homme ou un monsieur?
— Un monsieur... et même un beau monsieur...
— 11 fallait donc le dire tout de suite !... — Faites entrer ce beau monsieur dans mon salon, et priez-le d'attendre un instant...
Ce que la sage-femme appelait son salon était une pièce sans tapis, ornée d'un meuble de pacotille en acajou et damas de laine, acheté à la salle des ventes de la rue des Jeûneurs. — Au milieu, une table ronde recouverte d'un tapis vert à dessins noirs. — Aux fenêtres, des rideaux de mousseline blanche un peu jaunie. — Sur la cheminée, une pendule (l'Arabe et .son coursier!) sous verre; — deux vases de fleurs artificielles, égak'ment sous verre, et deux flambeaux de cuivre avec des bougies roses.
Quatre gravures à i'aqua-tinta (Jazet, d'après Vernet), suspendues aux murailles, complélaient l'ornementation.
Madame .\ngot, naturellement coquette, retoucha sa coiffure, lissa du bout du doigt ses sourcils, et s'empressa d'aller rejoindre le beau monsieur qui l'uttenilait dans le luxueux salon que nous venons de décrire.
Le visiteur méritait incontestablement l'épithète obligeante à lui décernée par la collaboratrice de madame Angot.
11 était d'une taille au-dessus de la moyenne, d'une haute mine et d'une tournure élé- ■ gante et distinguée.
A peine avait^il trente-cinq ans, mais le ton bistré de sa peau, ses cheveux ondes, d'un noir bleuâtre, ainsi que sa barbe qu'il portait entière, le faisaient paraître un peu plus âgé.
Ses yeux, fort grands, d'un gris bleuâtre à reflets d'acier, et son nez aquilin d'i n dessin très-correct, donnaient à son visage régulier une expression hautaine.
Ses lèvres minces, lorsqu'un sourire presque toujours moqueur venait les écarter, laissaient voir des dents blanches et merveilleusement i-angées.
Les mains étaient fines et gantées coquettement, les pieds tout à fait patriciens.
L'ensemble de la toilette, très-soignée dans les momdi'es détails, se recommandait par une simplici'ù de bon goût.
Pendant les quelques minutes qu'il passa seul dans le salon, il examina avec un dédain manifesté le mobiUer dont la maîtresse du logis tirait volontiers vanité.
Madame Angot parut enfin et, jugeant qu'elle se trouvait en face d'un personnage d'importance, elle fit sa révérence de dignité première, à laquelle le nouveau venu répondit par un salut poli, mais dégagé.
— Est-ce à madame Angot que j'ai le plaisir de parler? — demanda- t-il ensuite.
— Oui monsieur... pour vous servir..,
— A madame Angot, sage-femme?...
— Élève de la Faculté de médecine de Paris, oui, monsieur, et connue par de nombreux succès, j'ose le dire...
— Une personne de ma connaissance m'a fait l'éloge de votre mérite...
— Bien flattée et bien reconnaissante, je vous assure!... Oserais-jc vous monsieur, le nom de cette personne?
— Elle désh-e garder l'anonyme.
— Croyez que je n'insiste pas ! — Je me suis fait une loi de respecter l'incognito dont la plupart de mes clientes aiment à s'envelopper... — C'est d'ailleurs un devoir professionnel et, grâce au ciel, je ne. m'en suis jamais départie !... — La discrétion, monsieur, c'est mon fort 1
— On me l'a dit, et je ne vous cacherai point que c'est en grande partie pour cela que je m'adresse à vous...
— Il me sera doux de justifier cette confiance..
— J'y compte...
— C'est d'un accouchement qu'il s'agit, naturellement?...
— Naturellement, comme vous dites! — vous prenez des pensionnaires, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, et je leur prodigue des soins assidus, auxquels il m'est permis, je crois, d'appliquer l'épithète de matertiels...
LliS THAGÉDIES DE PARIS
Est-ce à madame Angot que j'ai le plaisir de jiirler? (Paye 32.)
— Vous avez des chambra convenables?
— Mieux que convenables, monsieur; confortables l — Mon établissement peut lultcr, sous ce rapport, avec les mieux tenus de Paris.
— Voyons ces chambres?...
— Vouill"z me suivre.
Madame Angot introduisit avec orgueil son visiteur dans un cabinet pareil à celui
que nous connaissons, et, la figure épanouie, elle attendit un compliment qui ne vint pas.
— Mais c'est affreux 1 — s'écria le jeune homme.
— Monsieur est difficile ! — murmura la sage-femme en pinçant les lèvres.
— Non. — Pour moi-même je m'accommoderais de tout, mais la personne que je veux vous confier a des habitudes de luxe qui lui feraient trouver un pareil gîte vraiment trop misérable... et, comme j'ai l'inicntion de payer largement, j'ai le droit de me montrer exigeant...
Tandis que le visiteur disait ce qui précède, les petits yeux de madame Angot pétillaient de cupidité.
— Ah! monsieur — s'écria-t-elle, — on voit tout de suite à qui on a affaire! Pour avoir l'avantage d'acquérir votre clientèle, j'accepterai de grand cœur tous les sacrifices. — Je donnerai ma propre chambre... — Je vais vous y conduire, et je crois que vous serez satisfait...
La chambre de la sage-femme était meublée dans le même goût que le salon. — Ce n'était ni joli, ni riche, mais enfin, faute de mieux, on pouvait s'en contenter
— Eh bien, qu'en dites-vous ? — demanda madame Angot triomphante.
— Je m'arrangerai de cette chambre. — Vos conditions?
— Traitez-vous à forfait ?
— A forfait, si vous voulez...
— Ce sera cinq cents francs.
— Soit.
La sage-femme se mordit les lèvres.
— J'aurais dû demander le double! — pensa-t-elle en voyant qu'on ne discutait pas. Puis, tout haut, elle i^eprit : — Quand m'amènerez-vous la personne?
— Demain soir, très-probablement, entre six et huit heures... — répondit le ji'one homme.
— Tout sera prêt pour la recevoir.,.
— Il est bien entendu, n'est-ce pas, que si jamais, à une époque et dans une circonstance quelconques le hasard vous faisait rencontrer cette personne, ou moi-même, vous ne nous reconnaîtriez ni l'un ni l'autre?
— Gela va de soi ! — une fois mes clients et mes chcntcs hors de chez moi, je ne les connais plus ! — Ah ! saperlipopette ! il y en aurait, de ce tapage, dans Paris, si je saluais certaines dames ! — On en pourrait citer par douzaines, croyez-le bien, cher monsieur, des innocentes authentiques, qui sont dans leurs petits souliers quand elles me voient ! je n'ai pas seulement l'air de m'en apercevoir, et je passe sans les regarder.
— Tout est donc entendu... — Ademain, madame...
— Pardon ! un mot encore, s'il vous plaît... rien qu'un petit mot... Le visiteur avait repris son chapeau et se dirigeait vers la porte.
Il s'arrêta.
— Ne vous formalisez point, je vous en prie, de ce que je vais vous dire... — mes clients, quand ils viennent de traiter avec moi, se font un vrai plaisir de me solder d'avance la moitié du prix convenu... — C'est une habitude do la maison... vieille habitude, mon cher monsieur...
ts^-
— Habitude très-sage, que pour ma part j'approuve fort, et la preuve c'est que voici, non point la moitié de la somme, mais la somme tout entière... — répliqua le jeune homme en tirant de son portefeuille un billet de cinq cpnts francs qu'il tendit à madame \ngot.
— Vous faut-il un reçu ? — demanda cette dernière en saisissant avidement le précieux chiffon.
— Inutile ! — j'ai toute confiance... — répondit l'inconnu, et il sortit
Madame Angot l'accompagna, ou plutôt le suivit jusque sur le carré, et saluait encore qu'il avait descendu déjà les dernières marches de l'escalier.
— Cinq cents francs !— murmurait- elle en rentrant chez elle transportée d'allégresse; — cinq cents francs, et comptant ! quelle aubaine ! — C'est une intrigue, parbleu ! une intrigue dans le grand monde... une jeune demoiselle, très-huppée, qui a fait un joli faux pas! — à moins que ça ne soit un mari qu'on dupe!... j'aimerais mieux ça! Pauvre bonhomme ! il va lui venir un héritier sur lequel il ne comptait point, et, pendant ce temps-là, il dormira sur ses deux oreilles ! — Bravo !
La sage-femme se mit à rire.
— C'est ma foi, très-drôle ! — - reprit-elle. — Les maris, je les abomine ! — Personne n'a voulu m'épouser, aussi je ne me sens pas d'aise quand il leur arrive malheur !... ah ! les gredins ! comme c'est bien fait, et comme ils n'ont que ce qu'ils méritent!
Le lendemain soir, un peu après la chute du jour, tandis que la comtesse de Randal, à pied sous la pluie, épuisée, presque mourante, revenait péniblement de l'hôtel du marquis de Maucombe, un fiacre à deux chevaux s'arrêta devant la maison du boulevard des BalignoUes.
Madame Angot, qui guettait à la fenêtre, vit descendre de ce fiacre son visiteur de la veille^ puis, immédiatement après, une femme qu'il souleva pour l'aider à franchir le marchepied et qui, s' appuyant sur son bras, disparut avec lui dans l'allée. — En même temps, une forme sombre, la forme d'un homme qui s'était accroché aux ressorts de la voiture, s'en sépara et parut se cacher derrière le fiacre.
— Dorothée, — cria la sage-femme à la servante qu'elle gratifiait pompeusement du titre de son élève — vite, vite, ma fille, allumez les bougies dans ma chambre, mettez une bûche sur le feu ! voici les personnes que j'attends...
Et, saisissant une lampe afin d'éclairer le noir escalier, elle courut ouvrir elle-même la porte de l'appartement.
Elle entendit une voix tremblante murmurer avec un accent d'angoisse :
— Mon Dieu!... mon Dieu, Robert, où m'avez-vous amenée? — J'ai peur...
— Rassurez-vous, chère Henriette — répondit le compagnon de la jeune femme, — l'endroit n'est pas beau, j'en conviens, mais c'est justement pour cela que vous y serez mieux cachée qu'en aucun autre lieu du monde... — Silence! — ajouta- t-il vivement, — on nous écoute...
La sage-femme prit la parole.
— Venez, ma chère dame... — dit-elle; — vous allez être reçue et traitée comme une
reine... — Il fait froid dehors, n'est-ce pas? mais votre chambre est chauffée à point... — on entretient le feu depuis plus de trois heures...
L'arrivante ne répondit pas, franchit le seuil en s'appuyant toujours sur le bras de celui qu'elle venait de nommer Robert, et, parvenue dans la chambre bien éclairée que lui cédait madame Angot, elle s'arrêta devant la cheminée où brillait un grand feu, et présenta ses petits pieds glacés à la flamme pétillante.
Un voile très-épais cachait son visage. — Un ample peignoir dissimulait presque complètement sa grossesse à des yeux inexpérimentés, et cependant cette grossesse arrivait à son terme.
Madame Angot, qui la regardait avec curiosité, ne put constater qu'une seule chose lors de ce premier examen, c'est que sa nouvelle cliente était petite plutôt que grande, et semblait d'une constitution un peu frêle.
— Est-ce que madame a déjà souffert? demanda.la sage-femme.
— Oui, beaucoup, dans la voiture, tout à l'heure... — répliqua le jeune homme; — j'ai même eu la crainte, pendant un instant, d'arriver trop tard ici...
— Il est indispensable que je sache très-exactement à quoi m'en tenir sur la situation...
— reprit madame Angot; — et, pour cela, il faudrait que madame me permît de la questionner, et qu'elle voulût bien me répondre...
— Je répondrai... — dit alors la nouvelle venue, — mais pas devant vous, Robert...
— laissez-nous, je vous en prie...
Robert obéit aussitôt et quitta la chambre, non sans hausser imperceptiblement les épaules.
Henriette, — nous savons qu'elle se nommait ainsi, — restée seule avec la sage-femme, murmura :
— Interrogez, madame... "- je suis pi'êle...
En même temps elle leva son voile.
Madame Angot fit un mouvement de surprise.
Madame Angot s'attendait à voir une jeune femme, et elle se trouvait en présence d'une toute jeune fille, presque d'une enfant.
Henriette avait dix-sept ans à peine et pai'aissait de deux ans plus jeune, en raison de l'exquise finesse de ses traits, et de sa chevelure d'un blond doré.
Rien ne se pouvait imaginer de plus charmant et en même temps de plus virginal que son doux visage ; — la souffrance et la fièvre, loin de diminuer sa beauté, la rendaient plus frappante, en colorant d'un rose vifl'épiderme transparent de ses joues, et en donnant un éclat singulier à ses grands, yeux d'un bleu pareil à celui du ciel d'Italie.
— Oh! ohl — se dit la sage-femme à elle-même, — détournement de mineure, et toutes les herbes de la Saint-Jean ! — l'amoureux de la petite demoiselle serait dans une position taquinante si la police se mêlait de ses affaires ! — Mais ça ne me regarde ni peu,
ni beaucoup... — on vient me trouver... on a besoin de mon ministère... Je fais mon métier... je suis en règle !...
— J'attends, madame... — murmura la jeune fille, étonnée du silence de la maîtresse du logis ; — qu'avez- vous à me demander?....
La sage-femme adressa à sa nouvelle pensionnaire une série de questions qu'il serait au moins inutile de reproduire ici, et auxquelles Henriette répondit en baissant les yeux et en rougissant de plus en plus.
— C'est tout ce qu'il me faut, ma chère dame... — fit enfin la sage-femme, — je suis fixée...
En ce moment, Robert frappa doucement à la porte.
— Ne puis-je rentrer? — dcmanda-t-il.
— Vous le pouvez parfaitement... — répondit madame Angot, — l'entretien confidentiel est terminé...
Puis, aussitôt que le jeune homme eut franchi le souil, elle ajouta :
— Vous avez fait acte de prudence, savez-vous, en ne perdant pas une heure pour amener madame..., — il n'était que temps !...
— Vous croyez donc que l'accouchement?...
— Aura lieu cette nuit, sans le moindre doute... — interrompit la sage-femme, — peut-être même avant minuit, et tout me fait espérer que les choses iront sur des roulettes... — Madame vase mettre au lit, bien douillettement, sans s"inquiéter, sans se tourmenter, et attendre très-tranquillement que la minute arrive de franchir un pas difficile, qui d'ailleurs, je vous l'affirme, est plus effrayant de loin que de près...
— Mon amie, — dit alors Robert, — je vous laisse aux soins affectueux et éclairés de madame, en qui vous pouvez avoir une confiance absolue... — Courage et bonne espérance!... — tout ira bien... — Adieu, ou plutôt au revoir!
— Vous me quittez! — murmura la jeune fille avec un efl'roi manifeste. — J'avais espéré que vous passeriez la nuit dans cette maison...
— Vous savez que ma présence, là-bas, est indispen.=able, — répliqua Robert. — Vou< savez qu'on s'étonnerait en ne me voyant point ce soir comme de coutume... — Ne fautil pas, avant toute chose, empêcher le soupçon de naître?... Mais, aussitôt que cela sera possible, cette nuit certainement, je reviendrai...
— Vous avez raison... vous pensez à tout... votre prudence n'est jamais en défaut... — Allez donc, allez, puisqu'il le faut absolument, mais souvenez-vous que je vais être en péril de moit, et que mourir seule, abandonnée, sans vous avoir revu, ce serait bien triste.... ce serait trop triste...
Robert prit les deux mains d'Henriette et les pressa contre ses lèvres avec une expression passionnée qui prouvait, soit un cœur vivement épris, soit un immense talent do comédien, et, appuyant avec précaution la jeune fille sur sa poitrine, il murmura doucement à son oreille :
— Non, chère Henriette, vous n'êtes pas, vous ne serez pas en péril de mort! vous vivrez pour être heureuse, vous vivrez pour être aimée, et dans quelques heures, quand je serai do nouveau là, près de vous, tenant votre main comme je la tiens en ce moment, vos
terreurs vaines seront dissipées, et vous me présenterez, joyeuse, Fenfant de notre amour...
Robert continua sa tirade. — Pendant plusieurs minutes, il laissa tomber de ses lèvres avec une facilité merveilleuse des phrases de tendresse banale sous lesquelles on ne sentait point de cœur.
Henriette s'en contenta cependant ; elle se sentit rassurée, et elle dit en souriant :
— C'est vrai, oui, mon ami, j'étais folle et j'étais injuste... — je n'ai plus peur... — je suis confiante... — allez... allez vite 1... — il ne faut pas qu'il vous attende...
Robert toucha de ses lèvres, une dernière fois, le front brûlant de sa jeune maîtresse, en disant :
— A bientôt... ^
Il sortit ensuite de la chambre et fît signe à madame Angot de le suivre.
— Ainsi, madame, — lui demanda-t-il, dès qu'il se trouva seul avec elle, — vous croyez, véritablement, qu'il n'y a pas de danger?
— Je n'en prévois aucun... — répondit la sage-femme. — La jeune dame a fort peu souffert pendant sa grossesse, etse trouve dans de bonnes conditions. — Elle n'est pas trèsforte, c'est vrai, mais, en somme, elle me semble bien constituée... — Je parierais vingtcinq contre un pour un accouchement heureux... ^ Cependant, vous savez, tout peu s'embrouiller au derpier moment... — Ah ! dame ! j'ai vu ça plus d'une fois ! — On a pour soi quatre-vingt-dix-neuf bonnes chances contre une mauvaise, et patatras!... c'est la mauvaise qui l'emporte... — Espérons qu'il n'en sera point ainsi cette fois...
— Vous aimez l'argent?... — dit Robert.
— Comme tout le monde... — Quelle drôle de question !
— Je vous ai donné vingt-cinq louis...
— Prix convenu... — Je Vous ai offert un reçu, et je vous l'offre encore...
— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit... — outre ces cinq cents francs, voulez- vous en gagner mille ?
- Parbleu ! . . . Est-ce que ça se demande?
— Eh bien ! je vous les donnerai si, dans quatre jours, — vous entendez bien, dans quatre jours, — la jeune dame est en état de quitter votre maison...
— C'est comme si j'avais l'argent, quoique la chose soit difficile ; mais, pour un client si généreux je ferais l'impossible... — Donc ça se fera, comptez-y !...
Après avoir reçu de la sage femme cette affirmation positive, l'amant d'Henriette sortit de l'appartement, descendit l'escaher, fit quelques centaines de pas sur le boulevard extérieur, monta dans un fiacre qui passait à vide et donna l'ordre au cocher de le conduire rue de la Ville-l'Evèque, à un numéro qu'il indiqua.
Ce numéro était celui d'un tn's-ancicn et très-vaste hôtel, construit entre cour et jardin.
Ci's immenses demeures scigneiH-ialos, édifiées ù une époque où on faisait grand, n'existent plus aujourd'hui qu'en bien petit nombre. — Le prix du terrain, :\ Paris, les rend à peu près impossibles.
Un hôtel valant avec ses dépendances deux millions représente cent mille francs de
loyer. — Quelle fortune peut s'offrir un pareil luxe? — Les plus riches eux-mêmes le regardent comme une inacceptable folie, et les demeures de nos ancêtres, avec leurs vestibules grands comme des lialîes et leurs escaliers gigantesques, disparaissent l'une après l'autre.
Le jeune homme sonna à une petite porte qui s'ouvrit pour le laisser pénétrer dans une cour énorme, mal éclairée par la lampe qui fumait dans la loge du concierge, et par une grosse lanterne de cuivre, à huit pans, suspendue au plafond du vestibule.
L'hôtel, construit sous Louis XIII, se composait d'un immense corps de logis à trois étages, et de deux ailes en retour, moins élevées d'un étage et formant pavillons.
Le nouveau venu, que le concierge salua très-bas, passa devant la loge sans rien demander, traversa la cour et gravit les marches du perron.
Au moment où il franchissait le seuil du vestibule, un vieux domestique qui dormait dans un coin s'éveilla, et, se levant précipitamment, s'écria avec la familiarité respectueuse des anciens serviteurs qui parfois oublient de parler selon les lois immuables du code de l'étiquette, c'est-à-dire à la troisième personne :
— Ah ! monsieur le comte, enfin, c'est vous ! — Eh bien ! ça n'est pas malheureux !
— M. d'Auberive vous attend avec une grande impatience ! — il souffre ce soir plus que de coutume... — il est très-agité... très-agacé... pas caressant du tout! — Il m'a déjà sonné trois fois pour me demander si monsieur le comte n'avait pas reparu à l'hôtel... — Aussi je me faisais terriblement du mauvais sang ! ah ! oui, par exemple !...
— Ce qui ne vous empêchait pas de dormir d'un calme sommeil, mon brave Joseph...
— répliqua Robert avec ce sourire moqueur dont il avait l'habitude.
— Mais, monsieur le comte, je ne dormais pas... ou bien peu... — murmura le vieux domestique interdit.
— C'est bien... c'est bien... ce sont vos affaires. — Moi, je vais calmer M. d'Auberive...
— Reprenez, si bon vous semble, votre sommeil interrompu...
Celui qu'Henriette nommait Robert et que le valet sexagénaire appelait monsieur le comte prit à gauche dans le vestibule, ouvrit une porte ta deux battants, traversa une antichambre, puis un salon monumental, royalement tendu de tapisseries des Gobelins, cadeau d'un roi, et dont le plafond en coupole avait été peint à fresque par un roi aussi, un roi des hautes régions de l'art, le plus illustre des grands maîtres français, l'immortel Eustache Le Sueur ; puis un second salon, moins grand, mais non moins riche, et entra enfin dans une chambre à coucher qu'éclairaient conjointement une lampe Carcel et les lueurs d'un feu de grosses bûches, foyer aussi ardent que si l'on eût été au mois de janvier par un fioid de douze ou quatorze degrés.
Près de ce formidable brasier un grand vieillard, enveloppé dans une robe de chambre de flanelle rouge, était assis ou plutôt étendu sur une chaise longue.
L'abat-jour de la lampe, supportée par une petite table chargée de livres, de brochures et de journaux, faisait office de réflecteur et concentrait la lumière sur la partie supérieure du corps du vieillard, mettant en valeur une tète admirable, une figure pâle, énergique, couronnée par une chevelure d'une finesse de soie et d'une blancheur de neige.
Les moustaches très-longues, et la royale, étaient blanches également.
Tout était blanc dans ce visage, excepté les yeux d'un bleu sombre et les sourcilr; restés d'un noir d'ébcnc, formant avec le reste une opposition singulière. 1
Un coloriste aurait admiré l'etîet saisissant de cette tête en pleine lumière, se détachant comme un portrait de Rembrandt sur les panneaux de lampas vénitien d'un vert sombre tandis que les reflets intermittents du foyer tantôt éclairaient vivement, tantôt noyaient dans une ombre transparente les grands plis du vêtement rouge, presque pareil h une robe de cardinal.
Au bruit léger que fit la porte en s'ouvrant et en se rejermant, le vieillard tourna la tête avec lenteur, comme si le moindre mouvement lui eût été pénible.
Un pli profond, décelant l'impatience et presque la colère, se creusait sur son front entre ses sourcils noirs.
11 reconnut le nouveau venu et l'expression de sa physionomie changea aussitôt.
Le pli de son front disparut. — Un vague sourire vint à ses lèvres. — Il souleva, non sans peine, sa main gauche — le bras droit pendait inerte le long du corps — et la tendit au jeune homme, en murmurant ou plutôt en bégayant d'une voix étrange :
— Mieux vaut tard que jamais!... Soyez le bienvenu, cher comte. . Si vous saviez comme je vous attendais !..
Robert s'approcha du vieillard, saisit sa main tremblante et la serra respectueusement.
— Je savais, monsieur, — dit-il, — que vous m'attendiez avec une extrême impatience, et, si cela n'avait dépendu que de moi, pour rien au monde je n'aurais prolongé votre attente... — Quand vous connaîtrez, tout à l'heure, les motifs de mon retard, vous trouverez sans doute que je suis moins coupable en réalité qu'en apparence... — Mais parlons, avant tout, de mademoiselle Henriette...
— Oui... oui... ma fille... — bégaya le vieillard, tandis qu'une expression de tendi-esse inouïe rayonnait sur son visage.
— Je me suis acquitté de la mission que vous m'avez fait l'honneur de me confier... — reprit le jeune homme. — Mademoiselle Henriette et sa femme de chambre sont parties pour Orléans par le train de cinq heures vingt minutes; — je les ai moi-même installées dans le compartiment réservé aux dames seules, et je n'ai quitté le quai qu'après le départ du train...
Le vieillard leva les yeux vers la pendule de Boule placée sur la cheminée et murmura :
— Dix heures et demie...
— Mademoiselle Henriette est arrivée depuis longtemps... — continua Robert, — et sans aucun doute, dans deux jours, vous recevrez une lettre d'elle, vous donnant des nouvelles de madame la comtesse de Nancrey...
— Ma pauvre s(Pur... ah ! je ne la reverrai plus...
— Qui sait?
Le vieillard secoua tristement la tète.
Mon Dieu! Robert, où m'avez-vous amenée? J'ai peur... (Page 35.
— A son âge... et au mien... — dit-il de sa voix rauque et comme brisée — quand ■ nne séparation dure depuis dix ans... un rapprochement n'est plus possible... — nous ' ne nous retrouverons que là-haut... et cela ne tardera guère...
— Pourquoi penser cela?... — Je vous en prie, monsieur, chassez bien loin ces idées pénibles...
— Elles ne le sont pas pour moi... — Est-ce une existence que la mienne?... Si ma chère Henriette ne me rattachait à la vie, croyez-le bien, mon ami, dans ma prière de ce
Liv. 0 F. no Y é<lileiir.
soir, je demanderais à Dieu de m' appeler à lui demain... — Mais c'est trop nous occuper de moi... parlons de vous... — Vous saviez que j'attendais des nouvelles du départ... vous deviez revenir dîner... — qui vous a retenu?...
— Un accident...
— Il vous est arrivé quelque chose de fâcheux?... — demanda le vieillard avec anxiété.
— Mon Dieu ! oui...
— Rien de grave, j'espère?...
— La chose la plus sotte et la plus vulgaire... — j'ai failli payer de ma vie nn instant de distraction... — En sortant de la gare pour regagner mon fiacre, j'ai fait la maladresse de ne point me préoccuper d'une voiture qui venait au grand trot sur moi, et dont le timon m'a envoyé rouler à dix pas.
— Ah ! mon Dieu I
— Le choc avait été rude... — J'ai perdu connaissance comme une femmelette, ce dont je rougis, croyez-le bien... — on m'a transporté chez le pharmacien le plus proche, qui s'est donné beaucoup de mal pour me rappeler à moi-même... — il paraît que ce n'était pas facile ! — Enfin j'eii rouvert les yeux... — je n'avais absolument rien de cassé ; mais une grande faiblesse, qui ne s'est dissipée que peu à peu, ne m'a point permis de revenir aussi vite que je l'aurais voulu... — Telle est la cause de mon retard...
— Et moi qui dans mon injustice vous accusais d'un peu de négligence ! — si vous aviez été tué, pourtant! — Je frissonne en songeant au péril que vous avez couru!...
— Vous m'auriez fait l'honneur de me regretter... — dit le jeune homme en riant; — quepouvais-je souhaiter de plus?...
— Mais au moins, maintenant, êtes-vous remis?... tout à fait remis?
— Aussi complètement que s'il ne m'était rien arrivé.
— Vous devez avoir grand besoin de repos...
— En aucune façon, je vous assure... et me voici prêt à vous lire, comme de coutume, les journaux du soir...
Tout en disant ce qui précède, Robert prenait sur la petite table la Gazette de France et la Patrie, dont les bandes n'avaient point été déchirées.
— Non... non... — fit le vieillard, — pas aujourd'hui... — vous êtes disposé, comme toujours, à vous sacrifi' ■■ pour moi, je le sais bien... mais je n'aurai point l'égoïsme d'accepter ce sacrifice... — Regagnez votre appartement, mon cher comte, je vous en prie... — Je ne serai tranquille qu'en vous sachant couché, et en vous supposant endormi d'un bon sommeil...
— Sommeil qui ne viendrait pas, — répondit le jeune homme en souriant, — si je n'avais eu la joie de remplir auprès de vous d'abord mes fonctions de lecteur...
— Vous ie voyiez absolument?...
— Oh! absolument... — vous le voyez, monsieur, ce soir les rôles sont changés, et c'est moi qui prétends agir à ma guise dans voire hôtel et dans votre chambre...
— Je cède donc, et je vous écouterai... mais une toute petite demi-heure et pas davantage... — Les nou, elles principales... les faits divers les plus intéressants... voilà tout... — le reste sera pour demain...
Robert déplia la Patrie et s'acquitta consciencieusement de son office. Mais, parait-il.
les journaux du soir, ce jour-là, ne se recommandaient point par un bien puissant intérêt. , — Au bout d'un quart d'heure le vieillard, appuyant sa tête sur le dossier de sa chaise longue, dormait profondément.
Le jeune homme baissa la voix peu à peu, afin de ne le point réveiller par la transition brusque du bruit régulier de la lecture au silence absolu.
Puis il sortit sur la pointe des pieds, sans fermer tout à fait la porte et, touchant l'épaule du valet de chambre sexagénaire qui avait repris dans l'antichambre sa sieste un moment interrompue, il l'engagea à aller rejoindre son maître pour le mettre au lit.
Outre la grande lanterne de cuivre à huit pans, qu'on n'éteignait que le matin, une veilleuse, à côté de laquelle se trouvait un flambeau, brûlait sur un'^ console du vestibule.
Robert alluma le flambeau, gravit l'immense escalier dont un tapis de moquette pourpre couvrait les marches de pierre polie et, par un couloir qui se greffait sur la grande galerie de l'hôtel, gagna l'un des pavillons en retour. — Son appartement particulier occupait le premier étage de ce pavillon et se composait d'une antichambre, d'un salon, d'un cabinet de travail, et d'une chambre à coucher suivie d'un cabinet de toilette.
Cet appartement, moins somptueux que les pièces du rez-de-chaussée dont nous avons tracé un croquis rapide, était néanmoins meublé richement et avec un luxe de très-haut goût remontant à l'époque de la construction de l'hôtel.
c Les tapisseries, les crédences et les bahuts sculptés, les tableaux et les objets d'art en faisaient un véritable musée.
Robert se déshabilla rapidement et se jeta sur son lit, non pour dormir, mais afin que le désordre de ses couvertures et de ses draps attestât, le lendemain, qu'il s'était bien et dûment couché.
Le jeune homme resta pendant plus de deux heures immobile, le coude appuyé sur son oreiller, le regard perdu dans le vague, réfléchissant ou plutôt rêvant tout éveillé.
Son rêve, — il est permis de le supposer, — se peuplait de riantes images, — le mirage auquel il s'abandonnait était séduisant, car le feu intérieur de sa pensée illuminait son beau visage habiliiellement un peu sombre, — son sourire n'offrait plus l'expression de railleuse amertume qui lui était familière, et ses regards étincelaient.
Tout à coup il se souleva, et murmura presque à voix haute :
— Oui, j'ai fait beaucoup de chemin ! je suis content de moi !... — Sans doute, avant d'arriver au but, il me faudra briser encore ou tourner plus d'un obstacle... mais le plus difficile est accompli... les caps les plus périlleux sont franchis ! — Ni mon étoile ni mon audace me feront défaut... — Je monteiai toujours... je monterai jusqu'au faîte ! — Être le maître légitime, le seul maître, dans cette princiùre demeure, ce sera grand ! ce sera beau! et c'est ma destinée!...
Le jeune homme quitta son lit, remit les vêtements qu'il avait quittés, glissa dans sa poche un petit revolver à crosse d'ébène et quitta son appartement, non par le chemin qu'il avait suivi pour y venir, mais par un escalier dérobe communiquant avec le cabinet de toilette.
11 avait h la main deux clefs.
L'une de ces clefs lui permit d'ouvrir une porte donnant sur la cour. — La serrure et les gonds, huilés soigneusement, jouèrent à la première tentative et ne produisirent aucun biuit.
La seconde clef lui servit pour la petite porte pratiquée près de la loge du concierge, et, sans avoir réveillé ce dernier, il se trouva sur le pavé de la rue de la Ville-l'Évêque.
Il était en ce moment à peu près une heure et demie du matin.
Toute la nuit, dans les quartiers riches, on rencontre des coupés en ruines, attelés de haridelles poussives et conduits par des cochers noctambules.
Ces mm-audews vont au petit pas de leur rosse, sans direction précise, dans l'espoir rarement déçu que quelque viveur attardé, ou quelque galant surpris parle retour imprévu du mari ou du protecteur en titre, se servira de leur boîte pour regagner son domicile, et paiera la course généreusement.
Robert comptait sur l'heureuse chance de rencontrer un de ces maraudeurs, et en efTet, le hasard l'ayant bien servi, il se fit conduire pour cent sous tout en haut de l'une des rues qui débouchent sur le boulevard des BatignoUes.
De là, longeant les murailles et appuyant prudemment la main sur la crosse de son revolver, en prévision de quelque fâcheuse rencontre, il se dirigea vers la maison qu'habitait la sage-femme.
• Il atteignit cette maison en quelques minutes et, sans se préoccuper des clartés vives qu'on voyait briller derrière les vitres crasseuses d'une des fenêtres du second étage, il allait s'engager dans l'allée obscure, quand une forme sombre, émergeant tout à coup des ténèbres, se dressa devant lui, et une voix enrouée lui dit d'un ton mystérieux :
— N'entrez pas là-dedans, mon maître, je vous le conseille.
Le jeune homme, surpris par cette brusque apparition et croyant à une attaque, fit un ûond en arrière, tira de sa poche son revolver prêt à faire feu, et s'écria :
— Au large, ou je vous brûle la cervelle !
— Bas les pattes ! — reprit la voix; — c'est bête comme tout, ce que vous chantez ! — Depuis quand parle-t-on de brûler la cervelle aux braves garçons qui vous donnent un bon avis? — Ma parole d'honneur, vous m'étonnez !... Que diable avez-vous donc fait de votre jugeotte, monsieur Robert?...
— Vous savez qui je suis ! — murmura le jeune homme stupéfait.
— Un peu, mon neveu ! — Comment ! vous ne me reconnaissez pas à la voix ! En voilà une sévère!
— Qui donc ôtes-vous?...
— Je suis Sarriol, pardieu ! Mon Dieu, oui! — Coucou ! ah ! le voilai
— Sarriol! — répéta le jeune homme en frappant du pied, — Sarriol ici !
— Vous y êtes bien! — répliqua l'interlocuteur de Robert; — le boulevard des BatignoUes appartient à tout le monde. J'imagine.
— Malheureux ! tu as donc quitté ton poste?
— Comme vous voyez...
— Mais alors tout est compromis !
— Rien ne clochera, je vous le promets... — J'avais mon idée... — mes précautions étaient prises d'avance, et bien prises, je vous en fiche mon billet!
— Quel motif si pressant te forçait à venir?
— Je voulais dialoguer avec vous; pas autre chose...
— Et cet entretien ne pouvait se remettre ?
— Il paraît que non, puisque me voici... — Et c'est même une fière chance pour vous, car sans moi vous alliez tomber la tête la première dans un guêpier de tous les diables !
— De quel guêpier parles-tu? — Pourquoi, tout à l'heure, m'as-tu donné le conseil de ne point entrer?
— Parce que la police est dans la maison, tout simplement...
— La police? — murmura le jeune homme d'une voix altérée.
— Mon Dieu! oui... — Le commissaire... les agents... les tourlourous... rien n'y manque... — Rassurez-vous d'ailleurs, mon maître, ça ne vous concerne en rien... — 11 s'agit d'un particulier qu'on venait pincer et qui s'est fait sauter le caisson pour se tirer d'affaire ! — Mais vous savez aussi bien que moi comment les choses se passent en ces occasions-là... — l'escalier est gardé... le commissaire est curieux par état, et, comme vous n'avez guère la mine d'un habitué de pareils taudis, il vous aurait demandé certainement quelques petites explications au sujet de votre visite nocturne... ce qui vous aurait gêné un peu, et même beaucoup, car enfin toute vérité n'est pas bonne à dire, hein ! monsieur Robert?...
— Tu as raison, Sarriol, — répliqua le jeune homme; — tu m'as rendu service, je l'avoue...
— C'est heureux !... — Donc, vous n'entrerez dans la maison que quand les gêneurs en seront partis... — Rien ne presse, d'ailleurs... — -vous veniez chercher des nouvelles... je puis vous en donner, de toutes fraîches et de premier choix... — La mère et l'enfant se portent bien...
— Que dis-tu? — s'écria Robert en tressaillant... — La mère... et l'enfant?...
— Mon Dieu, oui... — Je drogue ici depuis pas mal de temps, moi, voyez-vous... — Pour me distraire, je me suis renseigné... — J'ai fait causer la servante de m'ame .\ngot...
— une dondon, ma foi 1 bien avenante ! — A minuit cinq minutes, vous étiez père d'un gios garçon ! — vous avez un héritier qui, s'il tient de vous, ne pourra manquer de réussir... Tout s'est passé le mieux du monde et la petite demoiselle, à ce qu'il paraît, n'a crié que pour la forme ! — Vous voilà rassuré, présentement, et très-content, et rien ne vous empêche plus de m'accorder, séance tenante, le quart d'heure de conversation que je sollicite?
— 11 s'agit de choses confidentielles, je suppose?
— Parbleu !
— Causer sur ce boulevard me paraît imprudent...
— Et à moi donc ! — il ne faut lâcher, au grand air et quand il fait nuit, que les paroles que l'on veut perdre. — C'étfiit l'avis d'un grand sage, et c'est le mien...
— Eh bien, alors?...
— Soyez paisible... — interrompit Sarriol; — je connais, tout prés d'ici, un petit endroit très-convenable...
— A cette heure, il sera fermé... •
— Une ferme jamais pour les bons garçons qui ont le truc, et qui savenf.se faire ouvrir..
— Wnez. mon maître, vous allez voir ça...
Robert, très-intrigué et un peu inquiet, suivit sans objection nouvelle le personnage à la voix lauque.
Après avoir marché pendant cinq minutes, ils arrivèrent à. l'angle dune rue projetée, mais non bâtie. — Une seule maison, étroite et haute, se dressait, servant û'amorce aux constructions futures. — La porte et les volets du rez-de-chaussée étaient clos. — On ne voyait à l'intérieur aucune lumière, et l'on n'entendait aucun bruit. — A droite et à gauche s'étendaient des terrains vagues, auxquels des palissades en planches sei'vaient de clôture.
Sarriol, malgré les ténèbres, déplaça sans peine deux des planches de cette clôture, maintenues seulement par des chevilles connues des clients de l'endroit, et pratiqua une ouverture par laquelle il fit passer Robert; il passa lui-même ensuite, rajusta les planches, s'approcha de la maison par derrière, et frappa quatre fois, en espaçant ses coups d'une façon franc-maçonnique, contre une petite porte qui s'ouvrit aussitôt.
— Pas de danger que le commissaire vienne relever des contraventions ! — murmurat^il, -^ on fait: zuti aux procès-verbaux...
Et il entra avec son compagnon dans la grande salle d'un cabaret mal éclairé par des quinquets fixés aux murailles, et dont les clartés pâles brillaient à peine à travers la fumée de tabac, épaisse comme un brouillard de Londres.
Quinze ou vingt hommes de mauvaise mine, et trois ou quatre femmes de mine médiocre, buvaient et jouaient aux cartes ou aux dominos, tranquillement, sans le moindre bruit.
On riait silencieusement, comme Bas-de-Guir, — on parlait à voix basse, ainsi que dans la chambre d'un malade. — Bref, toutes les précautions étaient prises pour au'il fût impossible d'être entendu depuis le dehors.
Le costume élégant de Robert fit sensation et causa quelque défiance. — Buveurs et joneurs, tous débraillés et misérablement vêtus, regardèrent dans le premier moment le nouveau venu comme un inti'us, peut-être-même comme un mouchard, mais on s'aperçut bien vite qu'il était en compagnie d'un habitué et on ne s'occupa plus de lui.
— Que faut-il servir à ces messieurs? — demanda le maître de l'établissement, après avoir donné une poignée de main à Sarriol.
— Monsieur et moi nous avons à causer, — répondit ce dernier, — il nous faut le cabinet de société...
— Très-bien... — et, avec ça?...
— Du vin cacheté blanc et rouge, des liqueurs fines, une assiette de charcuterie, un joli croûton de pain, des biscuits, dugéromé, de la salade, des cigares de premier choix, des pommes et des pruneaux..., monsieur a le sac, et c'est lui qui paye...
Deux minutes après, Robert et Sarriol s'asseyaient en face l'un de l'autre dans un réduit baptisé du nom de cabinet de société, et prenant jour sur la salle commune par un vitrage poudreux ; — il suffisait d'abaisser sur ce vitrage un rideau de toile à matelas pour obtenir un huis-clos relatif.
Une chandelle fumeuse éclairait tant bien que mal la table de bois blanc, couverte des éléments hétérogènes du souper commandé par Sarriol et que devait payer Robert.
Sarriol, dont nous ne connaissons encore que la voix enrouée, était un grand gaillard de vingt-huit à trente ans, assez joli garçon, mais réalisant dans toute sa personne le type
absolument réussi du bandit parisien, plus corrompu qu'un bagne et plus roué qu'un vieux diplomate.
Sa figure blafarde, spirituelle et gouailleuse, offrait des tons plombés. — Un cercle ((u'on eût dit tracé au charbon entourait ses yeu.K vifs, au regard effronté et moqueur ; — ses cheveux blonds, pommadés à outrance, se collaient à ses tempes en forme d'accrochecœurS.
Une blague à tabac brodée en soie — (présent de l'amour !) — était suspendue à l'une des boutonnières de son paletot-sac, de nuance indécise. — La visière vernie de sa casquette de velours descendait très-bas sur son front, qu'elle serrait étroitement. — Sa courte pipe de terre, superlativement culottée, quittait si peu le coin de sa bouche qu'elle s'emboîtait entre deux incisives usées par le frottement de son tuyau.
Le prologue de notre récit se passe en 1850. — Vingt-quatre ans se sont écoulés depuis cette époque. — Eh bien ! si quelques-uns de nos lecteurs, d'humeur aventureuse, ont par hasard la curiosité d'aller faire un voyage d'exploration dans certains bals de barrière, ils y trouveront dix épreuves pour une de la pLùtographie que nous venons de mettre sous leurs yeux, ce qui prouve triomphalement que le type des Sarriol qui fleurissent en ces bas-fonds est immuable et impérissable.
Notre personnage déboucha lentement deux bouteilles, l'une de vin blanc, l'autre de vin rouge... —.11 en dégusta quelques gouttes, — fit claquer sa langue en connaisseur satisfait, — remplit jusqu'au bord quatre verres, deux pour son compagnon, deux pour lui-même, et dit du ton le plus jovial :
— Il est bon!... — A ta santé!.. . ou plutôt, àla santé de nous deux, mon vieux!... Robert fit un brusque haut-le-corps.
— Qu'est-ce que c'est que ces familiarités? — murmura-t-il.
— De quoi? de quoi? des familiarités!... — répéta Sarriol en se renversant sur sa chaise la figure épanouie, — non, tiens, vois-tu, laisse-moi rire!... — Parole sacrée, tu es trop cocasse!...
— Il me semble... — commença Robert dont l'irritation grandissait.
— Il te semble que je perds le respect, n'est-ce pas?... — interrompit Sarriol, — ah ! çà, mais, décidément, tu crois donc que c'est arrivé?... — Décidément tu te prends au sérieux?... — Décidément tu me regardes du haut de ta grandeur!... tu me traites comme un pauvre diable qu'on rend heureux en lui jetant un os à ronger... un peu moins qu'un complice... quelque chose comme une machine dont on touche le bouton et qui marche!... Je m'en doutais... — C'est bien joli, mais pas très-fort!... — Nous allons changer ça...
— Je ne comprends pas... — fit Robert avec impatience.
— Tu comprendras tout à l'heure... sois paisible... et laisse-moi causer, puisque nous sommes ici pour cela...
— Mais...
— Oh! point de mais, sinon nous n'en finirons pas!... — Je ne te demande que cinq minutes pour établir nos positions respectives... — Tu répondras après si tu veux... — D'abord et d'une, tu t'es figuré jusqu'à présent que je n'y voyais pas plus loin que le bout de mon nez... — tu t'es trompé, mon bon, oh! mais, là, ce qui s'appelle trompé en plein! — le doigt dans l'œil jusqu'au coude!... — Je ne suis pas de ceux qu'on exploite... — J'ex-
ploiteraîs plutôt moi-même, et j'ai dans ma folle idée que ça pourra bien m'arriver un jour ou l'autre...
— Qui songe à l'exploiter?... — ta me sers, j'en conviens, mais ne t'ai-je pas payé d'avance?...
— Bien maigrement! oh! bien maigrement!...
— Il fallait refuser !
— Pourquoi? — Refuser? ^ jamais! pas si bête!... j'ai pris tes louis, mais comme à-compte... — nous réglerons plus tard...
— Ainsi, tu as des prétentions?...
— Des prétentions énormes... — oh! mon Dieu, oui, parfaitement. — Je te tiens par ton passé!... Je te tiens par ton avenir... — Quand tu t'es adressé à moi, dernièrement, j'ai compris que la chance m'arrivait en même ternps que toi !... — tu jouais au fin avec ton ami!.., ça ne pouvait pas me convenir... — je connaissais les anecdotes d'autrefois... c'était insuffisant... — J'ai guetté... espionné... questionné... Bref, je sais tout.
— Tu sais tout! — répéta Robert.
— Depuis A jusqu'à Z... oui, mon bon... — Crois-tu donc que j'ai donné bonifacement dans tes bourdes? — Non!... non!... pas si godiche!... il s'agissait, prétendais-tu, d'unu simple amourette J... une intrigue mignonne à dénouer, un petit enlèvement à mener à bien... — Mon rôle était simple et facile et se réduisait à garder pendant quelques jours, en compagnie de Liraassou, dans une maisonnette louée tout exprès , une bonne femme que tu disais la tante ou la grand'mère de l'objet de ta flamme ! tu me payais pour cela cent écus, à moi qui n'avais pas le sou ! — J'acceptai d'autant plus volontiers que je sentais anguille sous roche... — tu ne te défiais pas de moi, et moi je me défiais de toi considérablement!... tout l'avantage était de mon côté!... Je te suivis comme ton ombre... je ne te perdis pas de vue... — J'employai les deux tiers de tes cent écus à faire jaser des gens qui m'en disaient très-long et ne s'en doutaient guère... — Bref,jen'ai plus rien à apprendre, ni sur ta situation actuelle, ni sur le nom de ton amante!... — Ah! nous donnons dans la noblesse, mon gaillard!... — Ah! nous faisons souche d'honnêtes gens!... ah! — nous rendons indispensable notre prochain mariage avec une héritière!... — Bravo! c'est une grosse affaire, cela, et tu l'as menée de main de maître !... mes compliments!... — Tu es très-malin, mais trop égoïste!... — Quand on met en joue des millions, il faut avoir la main plus large!... — Donc, part à deux, mon canarade!... — Tu vas faire ta fortune, et je t'approuve fort, mais j'entends que tu fasses la mienne en même temps... C'est clair, net et catégorique!...
Après avoir débité ce qui précède avec une volubilité sans pareille, Sarriol essoufflé fit halte, autant pour vider son verre que pour reprendre haleine.
— As-tu fini ? — lui demanda Robert en haussant les épaules.
— A peu près.
— Eh bien ! mon pauvre Sai-riol, tu n'es qu'un fou. pour ne pas dire un sot....
— Prouve-le-moi..
Il \uu* est dirivé (juelqiie i:li06e du lûrlicux ? demanda le vieillard avec amiété. il'age 42.)
- C'est bien facile... — Ces millions dont tu veux t;i part, c est le mariage en question (lui doit me les donner, n'est-ce pas?
— Nnturelloraenl.
— Ce mariage n'est pa.s encore fait..
— Non, mais il se fera...
— Qui sait? — Peut-on répondre de l'avenir?... — Et d'ailleurs, en admett^uit qu'il doive s'accomplir un jour, ce jour est bien éloigné peut-être...
— Quoi est l'obstacle et que faut-il attendre?..,
■^ Il likut attendre que le {lère soit moit...
— Pourquoi?...
^ Pai-cc Kju'il l-efùserait son 00118011161110111...
— Allons donc!... — Tu t'es arrangé de façon à lui forcer la main...
— Je te dis qu'il ne consentirait pas... qu'il ne consentirait jamais...
— Même s'il savait la vérité?...
— G^estdaiis ce cas surtout qu'il sciait iiitiaitahlo...
— Bien vrai? ta parole d'honneur?
^— Quel intérêt aurais-je à te mentir aujourd'hui?... — Est-ce qu'un mariage est uuc chose qui se {luisse *aeher?... — Si les bans étaient affichés demain malin, tu le saurais avant demaîft s-oiic.. .
— C'est aBseè Juste, ce que lu dis là... — Puisqu'il ie faut absolument, l'attendrai donc, mais à certaines condition»» .»
-^ i>es conditions ! 1 — Tu plaisantes?
-^ ie ne CMis pas .. — D'abord je possède ««secret, et un secret, ea d'habiles maitfê^ c'est une mine aurifère ■de pï"emier choix, «h placer californien truffé de lingots... — Oa tt'a qu'à se baisser pour en prendre-.». '^ J'ai toujours été bon enfant... je ne veux pas te faire de chagrin... Je consens à n'exploiter la mine que dans une certaine mesure, mais cane m'irail ni p«u ni beaucoup de manger mon pain sec à la fumée de toiirôti... — Je suis daiis la débiBC et tu as le gousset garni... — il faut rétablir l'éauilifere... Ai-jc raison?..-.
— Tu aurais ï-ai-siM |>eut--^ï«^ •à j'étais i-iche en eflet comme tu parais le croire, mais je ne le suis pas...
— D'accord... - — Tu fi'es point millionnaire, mais ou te fait des rentes... — Oh! ties rentes ! de boTnies J>etites 4H5Wte,«il? Être sûr, le ïnatia, de dîner le soir!-! c'est ça ça-i ert joli !.. . suttonit fuand «n m'-eft * ^s rhaMtude "!'! =- e''*est «ô» rêve ! Tw le réaliseras.,.
Robert ouxtit ta bouclhe pow répoudre. — Sawed &e lui en laissa pas ie teB!|»s.
— Sois paisible d'ailleurs, — se hâta-t4l d'ajouter ;^^ mes prétentions seront acceptables... — Je me contenterai, jusqu'à nouvel oî<ât«, ée deux cents francs par mois... — Les amis ne sont pas "des Turcs 11...
Robert, l'rpîl sombre et les sourcils ft'oncés, réfléchit pen4Îant mi iastaftS., puis son visage s'éclaircit.
— Soit... — répondit-il, — tn auras cet argeïit...
— ][« ne te cacherai gpoint — repi'it Sawioï — çu'il me sciait particulièrement agréable de toucher d'avance le premier mois.
Robert lui tondit un billet do banque, un de ces vilains billets de deux cent francs, de couleur orange, qui se trouvaient en circulation à cette époque. Sarriol le fit prestement disparaître en s'écriant :
— Ami généreux, je t'apprécie !... Que ce verre de vin me serve de poison si je ne suis pas tout à toil! — Voilà une affaire réglée... — je toucherai exactement, cela va de soil! — Le présent marche bien... Reste l'avenir... — Occupons-nous de l'avenir...
— Comment, l'avenir? — Prétend.s-tu, par hasard, formuler d'autres exigences?
— Parbleu!!... — Entre nous, mon bon camarade, tu te moquerais de moi si je me contentais de deux cents francs meusuel.s (juand tu seras millionnaire... -i-Tu me trouverais
idiot, ce qui blesserait mon amour-propre !...— Bon enfant, oui, mais dupe, jamais ! — je te laisserai aller de l'avant, je te donnerai même un coup d'épaule, si par hasard tu en as besoin, mais il me faut des garanties...
— Ne peux-tu t'en rapporter à moi?
— Ne disons donc pas de bêtises!...
— Cependant, si je te promets...
— Ta! ta! ta!... des promesses!! — interrompit Sarriol en riant: — nciini, ma vieille! il n'en faut pas...
— Enfin, que veux -tu?
— Un petit acte, sous singe privé, écrit de ta plus belle écriture, contenant à peu près ceci : « Je dois à mon ami Sarriol, pour services rendus, la somme ronde de trois cent mille francs, et je la lui paierai sans faute le lendemain de mon mariage avec mademoiselle Henriette d'Auberive. »
Robert haussa les épaules, comme il avait fait au commencement de l'entretien.
— Un tel acte serait sans valeur... — dit-il.
— Devant le tribunal de commerce, c'est possible, — répliqua Sarriol ; — mais tu te garderas bien de le laisser protester, mon bon, et tu paieras sans souffler mot...
— Crois-tu?...
J'en suis parfaitement certain, car cet acte sera signé de tous tes noms, tu m'entends
Ijicn des vrais aussi bien que des faux... — Comprenez-vous, monsieur le comte llobert de Loc-Earn?— Comprends-tu, Robert Saulnier?...
Robert était devenu très-pâle.
Ses lèvres contractées, le feu sombre jaillissant de ses prunelles, décelaient le plus violent orage intérieur.
— Et si je refuse ? — demanda-t-il tout h coup d'une voix altérée.
— Je t'en défie ! — répliqua Sarriol carrément
— Que ferais-tu?
— Pourquoi le demander puisque tu le sais aussi bien que moi? -- Il me suffirait d'un mot pour anéfxntir tes projets...
— On ne te croirait pas...
— Essaye...
— Gredin!! — murmura Robert.
— Des gros mots!! — dit Sarriol en riiint de plus belle. — l'iiui-qiioi faire, et qu'est-ce que ça prouve? — C'est drôle que les gens d'esprit soient quelquefois si bêtes? He.'^te donc gentil, mon camarade, et exécute-toi de bonne grâce, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement...
— Ah! tu me tiens!!...
— Comme une linotte en cage, pas vrai? — Et môme la seule didén'iiri! i^'i-st que les linottes chantent d'olles-mèmes, o( (jno c'est moi ([ui te fais chandr... — Noyons, sommesnous d'accord?
Robert ne répondit que par un signe affirmatif.
— Tu feras ce que je veux?
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— II le faut bien!!...
— Bravo!... entre honnêtes gens, on s'entend toujours!... c'est si bon de s'entenare... etd'avoir quinze mille francs de rentes!! Tu auras fait le bonheur de ton ami!! tu pourras t'en vanter!... — Allons, une poignée de main...
— C'est inutile...
— Tu boudes, mais ça ne durera pas... — Qu'est-ce que c'est que cent mille écus pour un gaillard qui palpera des millions? — j'aurais dû exiger le double, mais ce qui est dit est dit. — Nous réaliserons le petit acte au premier jour, sur bon papier timbré... c'est plus régulier, et, en attendant, je vais te ren dre un service...
La physionomie de Robert, aussi bien que son geste, exprimèrent la défiance.
— Un vrai service, — poursuivit Sarriol, et sans te rien demander pour ça... —Je puis fournir à ton héritier une nourrice de premier choix... c'est la légitime d'un pêcheur de l'île Saint-Denis... des amis à moi... — Elle a vingt ans, la petite femme, et fraîche comme un bouton de rose... — • Le mioche sera là comme un prince... — Tu dois y tenir, à ce mioche, car c'est par lui que tu tiens la mère... — Je te conduirai chez mes pêcheurs quand tu voudras...
— Nous verrons..,
— A ton aise...
La longue conversation des deux hommes attablés en face l'un de l'autre dans le cabinet de société arrivait à son terme... — Tout en parlant beaucoup, Sarriol avait mangé de même et multiplié les rasades. — Les bouteilles étaient vides, les comestibles n'existaient plus.
Robert solda la dépense et rejoignit avec son compagnon le boulevard des BatignoUes, par le même chemin qu'ils avaient suivi pour arriver au cabaret.
A quelques pas de la maison où demeurait la sage-femme les nocturnes aventuriers traversèrent la chaussée, de manière à se trouver en face du logis suspect.
La lueur d'une veilleuse éclairait faiblement les vitres d'une chambre du premier étage, celle où Henriette venait d'accoucher quelques heures auparavant.
Au second étage, tout était redevenu sombre. — Un silence absolu régnait dans !a maison.
Je crois qu'il n'y a plus rien à craindre et que niussieu le comte peut se risquer présentement, — dit Sarriol avec une comique affectation de respect. — Je retourne à mon poste pour relever de sa faction Limassou, qui doit s'ennuyer avec la vieille, mais demain \e viendrai flâner par ici et nous reparlerons de la nourrice... — il ne faut pas manquer ça, vois-tu!! C'est une occasion! une trouvaille!!...
— Nous verrons... — répéta Robert.
Sarriol s'éloigna. — Robert le suivit du regard tandis qu'il se perdait dans les ténèbres, et, tout en se dirigeant vers la porte de l'allée noire, il murmurait:
— Le drôle en sait trop long ! ça pourrait bien lui porter malheur I
XTII
Deux mots de Sarriol h Robert, dcans le précédent entretien, ont appris h nos lecteurs que la jeune fille amenée pour y faire ses couches dans le logis de madame Angot, se nommait Henriette d'Auberive.
Il nous reste à dire par quel enchaînement de circonstances funestes cette malheureuse enfant de dix-sept ans à peine avait été si complètement perdue.
Le vieux gentilhomme à cheveux blancs que nous avons vu couché sur une chaise longue, près d'un foyer trop ardent pour la saison, dans la chambre splendide du rez-dechaussée de son hôtel, rue de la Ville-Lévêque, s'appelait Sigismond-Jean-René d'Auberive.
Breton d'origine, colossalement riche et royaliste exalté, M. d'Aunerive avait pris une part active au dernier soulèvement de la Vendée. • — 11 se glorifiait à bon droit d'avoir été un des combattants héroïques du château de la Pénissière.
Remarie à cinquante-cinq ans, après un premier mariage stérile, il était devenu veuf de sa seconde femme au moment où Henriette, sa fille unique, venait de naître.
Depuis dix ans, — par conséquent depuis l'année 1840, — M. d'Auberive ne quittait plus Paiis.
De violents rhumatismes, de fréquents, accès de goutte le clouaient au fond de son hôtel. — Un commencement de paralysie, qui lui avait enlevé l'usage de son bras droit, rendait sa parole lente et difficile et lui donnait cette voix singulière, rauque, brisée en quelque sorte, que nous avons signalée.
Il eût été difficile d'imaginer chose plus triste que l'existence de cet homme robuste encore malgré son âge, de ce vieillard dont l'activité jadis avait été dévorante, et qui, terPcissé par une inguérissable maladie, ne pouvant plus faire un mouvement sans l'aide de son valet de chambre, voyait les jours succéder aux jours dans une solitude morne, avec une monotonie désolante, entre une enfant chôtive et un très-petit nombre d'anciens serviteurs.
Aigri par la souflrance qui i-endait forcément son humeur inégale et parfois difficile , M. d'Auberive ne recevait personne.
Ses anciens amis, les hommes de sa génération, n'existaient plus qu'en petit nnnijjn;. — Les survivants, las de se heurter contre une consigne nécessitée le plus souvent par l'étal du malade, avaient désappris peu à peu le chemin de l'hôtel, — chose naturelle et inévitable.
M. d'Auberive ne se plaignait pas moins, avec (juel((ue amertume, d'èlre négligé et oublié.
La petite Henriette — comme une pauvre fleur privée de soleil et d'air libre et vivifiant— grandissait près du vieillard qui l'adorait mais dont la tendresse égoïste ne s'occupait point de procurera l'enfant des distractions indispensables après le travail, car des maîtres de toute sorte venaient chaque jour la faire travailler.
Obéissante et douce, Henriette apprenait docilement ce qu'on lui disait d'apprendre, mais ses progrès la laissaient indifférente; — l'émulation, ce puissant moteur des inlelligences, lui manquait.
»rc^ ^-»^î
Elle étudiait avec conscience, mais sans ai-deur; — elle donnait ses soins à un petit jardin réservé pour elle dans le grand jardin de l'hôtel, mais sans plaisir.
— A quoi bon, — se disait-elle, — cultiver des roses dont seule j"admiierai la beauté, dont seule je respirerai les parfums?...
Elle ne sortait jamais, — sauf le dimanche, pour aller entendre les offices à la paroisse voisine avec sa femme de chambre, une vieille et digne créature d'un dévouement absolu mais d'un esprit étroit.
Lors de ces absences dominicales, et tant qu'elles se prolongeaient, M. d'Auberive était inquiet sans savoir au juste pourquoi et se forgeait des craintes chimériques que son état maladif grossissait outre mesure.
Il ne recouvrait un peu de calme que lorsque sa fille, attristée par la vue de ce mouvement parisien en dehors duquel il lui fallait vivre, entrait dans sa chambre et, se penchant vers lui, présentait à ses lèvres son front pâle et candide.
Tout à coup Henriette — qui venait d'avoir quinze ans — ne s'ennuya plus.
Elle avait par hasard trouvé la clef d'une armoire occupant l'un des panneaux de la vaste pièce qui servait de bibliothèque; elle en avait ouvert les portes; elle avait respiré, non sans plaisir, les parfums de cuir de Russie et de maroquin du Levant qui s'en échappaient.
Du haut en bas les rayons de cette armoire étaient chargés de minces volumes, relies coquettement et de la mine la plus engageante.
Henriette prit au hasard un de ces volumes, lut quelques pages et, s'emparant aussitôt de l'ouvrage complet, l'emporta dans sa chambre.
La jeune fille avait mis la main sur la clef de la cachette aux romans.
Autant et mieux eût valu pour elle pénétrer dans une chambre pleine de poisons subtils, dont les émanations malfaisantes l'auraient du moins mise sur ses gardes.
D'ailleurs les substances vénéneuses ne tuent que les corps, et certains livres bien autrement funestes, empoisonnent les âmes.
L'armoire renfermait la collection complète, trop complète, hélasl... do tout ce que le dix-huitième siècle et le commencement du dix-iieavième ont vu naître de dangereux romans.
Il y avait là le Sofa, de Crébillon fils ; la Religieuse, de Diderot ; Faublas, de Louvet ; les Liaisons dangereuses, du chevalier de Laclos, et cent autres qui no valaient pas mieux.
Henriette se prit de passion pour cette nourriture exécrable; elle dévora cette littérature licencieuse et spirituelle. — Personne ne la surveillait, personne ne contrôlait l'emploi de son temps. — Elle trouva bientôt trop courtes les heures de repos qui succédaientà ses heures de travail, et, dans la chambre virginale où jusque-là elle avait dormi d'un sommeil si pur, sa lampe, allumée pendant la moitié des nuits, l'éclaira, lisant encore.
Sans doute elle ne comprenait pas tout, — • sans doute beaucoup de choses restaient obscures et inexplicabbîs pour son intelligence de jeune fille, — mais elle en devinait cependant beaucoup plus qu'il n'aurait fallu, et les mauvais livres flétrissaient .sa divine candeur, éclairaient son ignorance, ti'ouhlaient son imaginaticm, en même temps qu'ils énervaient son corps de seize ans.
Un jour il se produisit un événement inattendu dans l'existence si prodigieusement uniforme de M. d'Auberive et de sa fille.
Henriette était aupiès de son père.
Joseph, le domestique sexagénaire, entra dans la chamore, portant sur un plateau d'argent une lettre scellée d'un large cachet de cire rouge armorié et timbré d'une couronne de comte, et la présenta au vieillard.
— Lis-moi cette lettre, mon enfant... — dit ce dernier. Henriette obéit et lut à haute voix les lignes suivante
« Monsieur, « Le fils de l'un de vos compagnons d'armes de la Vendée, d'un gentilhomme tombé glorieusement à vos côtés au combat de la Pénissière, sollicite l'honneur de présenter ses hommages à l'un des soutiens héroïques d'une grande et noble cause, vaincue mais non pas morte.
« Si vous faites pour moi une exception à vos habitudes, — qui me sont connues, — si vous consentez à me recevoir, vous rendrez bien heureux et très-reconnaissant, n Le plus respectueux de vos serviteurs,
« Li; COMTE ROBEBT DE LoC-EaRX. »
— Le fils du comte de Loc-Earn! ! — le fils de mon vieil ami... de mon frère d'armes! — Ah ! certes oui, je le recevrai ! — s'écria fiévreusement M. d'Auberive quand Henriette eut achevé.
Le valet de chambre avait reculé jusqu auprès de la porte. Le vieillard tourna la tête de son côté et lui demanda :
— Par qui cette lettre a-t-elle été apportée?
— Par un grandjeune homme brun, de bonne mine, — répondit Joseph.
— Où est ce jeune homme?...
— 11 attend sous le vestibule.
M. d'Auberive commença un geste violent, que sa paralysie ne lui permit point d'achever.
— Sous le vestibule! — répéta-t-il avec indignation; — comment! vieux fou, tu te permets de faire attendre sous le vestibule un comte de Loc-Earn !
— J'ignorais... — balbutia Joseph.
— Il y a des choses qu'il faut deviner!... on n'a pas le droit, à ton âge, de commettre de telles bévues! — Va retrouver M. de Loc-Earn... — Fais-lui tes excuses... des excuses très-humbles... tu m'entends! et introduis-le sur-le-champ...
Joseph, fort humilié, disparut.
— Dois-je rester, mon père? — demanda Henriette.
— Pourquoi non? — ne seras-tu pas heureuse, comme moi, de connaitre le fils de mon vieux compagnon?...
— Je serai heureuse, sans doute, de tout ce qui pourra vous causer une joie... — murmura la jeune fille.
En ce moment la porte s'ouvrit, et le valet de chambre annonça ;
— M. le comte de Loc-Earn...
■Le visiteur, — que nos lecteurs connaissent déjà, — s'avança avec une parfaite aisance jusqu'auprès de M. d'Auberive qu'il salua profondément, puis il s'inclina devant Henriette.
— Ah ! monsieur le comte, — s'écria le vieillard, — vous dont le nom me rappelle tant d'anciens et chers souvenirs, soyez le bienvenu! — Prenez ma main gauche, mordieu ! c'est la main d'un ami! — une maudite paralysie me défend, par malheur, de vous tendre la droite... celle que votre père a serrée si souvent! — Pauvre Tristan ! — il me semble le voir encore... — Vous lui ressemblez... oui, vous lui ressemblez beaucoup...
— On me l'a dit plus d'une fois... — répliqua le jeune homme en pressant avec respect la main gauche de M. d'Auberive. — C'est en son nom autant qu'au mien, monsieur, que je vous remercie, et du fond du cœur, de la touchante bienveillance de votre accueil!... — Croyez que j'en suis reconnaissant... oli! plus reconnaissant que je ne saurais l'exprimer...
— Si l'un de nous doit de la reconnaissance à l'autre, — interrompit M. d'Auberive, — c'est moi qui suis votre débiteur!... Ah! que vous avez eu raison de vous souvenir d'un vieillard que tout le monde oublie et qui depuis longtemps a cessé de compter!... — Pourquoi cette bonne pensée ne vous est-elle pas venue plus tôt?...
— Elle m'est venue souvent, monsieur... — répondit Robert. — Oui, souvent et depuis longtemps...
— Vous songiez à me Tisiter?...
— Je le désirais de toute mon âme...
— Vous ne l'avez pas fait, cependant...
— Je n'avais point de suffisant motif pour me permettre de troubler une solitude que je savais absolue et volontaire..
— Et aujourd'hui vous en avez un?
— Oui, monsieur...
— Lequel ?
— Je vais vous le dire...
— En sollicitant plus tôt l'honneur d'être reçu par vous, — reprit Robert après un silence de quelques secondes pendant lesquelles il parut réfléchir, — ma démarche courait le risque d'être mal comprise... — Vous auriez pu facilement l'interpréter d'une façon blessante pour mon orgueil, car, il faut bien que je l'avoue, je suis orgueilleux...
— Est-ce un tort? — interrompit M. d'Auberive. — Dans tous les cas, c'est le tort des grandes âmes... — ajouta-t-il; — mais expliquez-moi, je vous prie, à quelle fausse interpré lation se prêtait selon vous la démarche si simple et si naturelle dont vous parlez...
— Je me suis trouvé aux prises, dans la vie, avec de grands embarras, avec des difficultés surhumaines... — répliqua Robert. — Qui sait si, en me voyant venir à vous dans ces moments de dures épreuves, la pensée n'aurait point traversé votre esprit que je me proposais d'exploiter le nom de mon père, votre ami, votre frère d'eirmes, votre coreligionnaire politique, pour obtenir de vous protection, aide et secours...
— Eh bien! quand il en aurait été ainsi? — répliqua vivement le vieillard; — n'avais-je pas des droits sacrés à votre confiance? — n'en aviez-vous pas à mon appui?:..
*i?'Jt
LF.S TRAGÉDIES DE PAHIS
Au larpe, ou je vous hrflle la cervelle! — Bas les patles! reprit la voix. (Page 44.)
— Je vous l'ai tlit, monsieur, je suis ori,'unilleux, et de personne au monde, pas inêuio de vous, je n'aurais rien accepté !...
— Pourquoi'?
— Unîrentilhomine pauvre peut et doit travailler pour vivre... — il ne tend pas la main à l'aunK'tne, quelque dé},'uis.;e qu'elle soil... — si tout lui manque un jour, même le pain, il veut qu'on l'ignore...
— Le pain vniis a manqué ! — s'écria M. d'Auljerive avec angoisse.
— fiui, monsieur, plus d'une fois...
— Et vous n'êtes pas venu I — reprit le vieillard ;— ah ! c'est mal ! c'est cruel, et votre orgueil était un conseiller funeste!... — Savez-vous de quel poids vous chargez ma conscience?... — Votre père, en Vendée, quelques jours avant l'héroïque combat dans lequel il devait mourir, m'avait prêté une somme Importante. — Quand il fut tombé dans mes bras et quand notre cause fut perdue, il me fallut quitter la France pour échapper à la peine de mort prononcée contre moi par les conseils de guerre... — Des années s'écoulèrent... — une amnistie me permit de revenir... — J'eus alors la légèreté inouïe, l'inexcusable tort d'oublier l'argent prêté... — J'étais le débiteur du père et le fils avait faim !
— quelle douleur et quel remords! — C'est vous qui me les aurez attirés, monsieur le comte, et j'aurai, croyez-le bien, beaucoup de peine à vous pardonner!
— Ce que vous me pardonnerez peut-être, monsieur, moins facilement encore, — répliqua Robert avec un sourire, — c'est d'être la cause involontaire de la généreuse imposture, du touchant mensonge que votre grand cœur vient de vous dicter...
— Un mensonge?... répéta M. d'Auberive avec moins d'assurance qu'il n'aurait voulu.
— Une imposture?... — que dites- vous?...
— Je dis, monsieur — continua le jeune homme, — que le comte de Loc-Earn, mon père — (et vous ne l'ignorez pas), — était un gentilhomme absolument sans fortune , vivant tant bien que mal de sa maigre pension de retraite d'officier supérieur, hors d'état, par conséquent, de vous prêter une somme quelconque, ne fût-elle que de vingt-cinq louis ! — Permettez-moi d'ajouter que si véritablement vous aviez été le débiteur du comte, loin d'oublier l'argent prêté vous auriez fait chercher partout son fils, qui n'était pas difficile à trouver, et votre dette serait payée depuis bien longtemps... — Est-ce vrai, cela, innnsieur? Vous est-il possible de vous inscrire en faux contre mes paroles?... J'en doute...
— Cependant... — murmura le vii'illard.
— N'insistez pas, je vous en supplie, — interrompit Robert. — Si ingénieuse, si délicate, si touchante que soit la forme de vos bienfaits, je les refuserai... avec reconnaissance, croyez-le bien, mais avec obstination...
— Ces difficultés, ces embarras contre lesquels il vous a fallu lutter n'existent donc plus aujourd'hui? — demanda M. d'Auberive.
— J'ai trouvé, du moins je le crois, le moyen de m'y soustraire... — Mais puisque vous me faites l'honneur de me témoigner quelque intérêt, il me faut d'abord vous parler brièvement de mon passé... — Me le permettez-vous?
— Non-seulement je vous le permets, mais je vous en prie...
— Quand je perdis mon père, j'étais un tout jeune homme, presque un enfant... — Un parent éloigné, riche et célibataire, me fit donner au collège de Rennes une bonne et forte éducation... Il avait résolu, je n'en doute pas, d'assurer mon avenir, mais il mouiut à l'improviste, victime d'un accident de chasse et sans avoir testé ; en conséquence, ses plus proches héritiers firent main-basse sur sa foitune... — Je venais d'achever mes classes d'une façon brillante... — J'allais commencer mon droit au moment précis où la mort de ce parent me laissa sans ressources... — il devenait nécessaire, sous peine de mourir de faim, de tirer un parti immédiat des connaissances de toute nature emmagasinées dans mon cerveau... — Ce n'était pas facile ! — je m'estimai heureux de rentrer comme surveillant dans le collège que je venais de quitter comme élève... — Oui, monsieur ! — Le comte de Loc-Earn devint ce qu'on appolle un /jinti, c'est-à-dire un malheureux être en qui
LES TRAGÉDIES DE PAllIS
les écoliers voient quelque chose de moins qu'un valet, uu pauvre diable vil et méprisé, un ennemi, un espion abreuvé d'affronts et d'outrages... —Ah! monsieur, quelle existence ! — et je suis orgueilleux, je vous l'ai dit ! — Je m'armai cependant de courage et de patience, je me cuirassai contre les dédains et contre les sarcasmes... — Je me fis sourd et aveuglepourne pas voiretpourne pasentendre...— Tant quedurait lejour,jetravaillais... la nuit, je travaillais encore... je m'étais juré de devenir, à force de labeur enragé, un de ces hommes supérieurs qui s'imposent par la science et qui, malgré tous les obstacles, font leur trou comme un boulet... — J'avais trop compté sur mes forces.. — au bout d'un an je tombai malade, et si dangereusement que pendant plusieurs semaines on désespéra de mesauver... — quand, après une longue convalescence, je fus enfin sur pied, ma place était prise !... — C'était la mort sous une autre forme !... — La maladie m'avait fait grâce... — Le manque de pain allait me tuer..,
— Ah ! — murmura M. d'Auberive d'une voix sombre, en heurtant sa poitrine avec sa main gauche, la seule valide, — et pas une fois je ne me suis demandé : — « Le fils de mon ami, de mon frère, est-il vivant?... èst-il heureux?... » — Dieu m'a donné un cœur cependant... un cœur fidèle au souvenir !... — qu'en avais-je donc lait, et pourquoi ne parlaitil pas?...
Henriette", iniuiobile et muette, essuyait ses larmes à la dérobée.
Robert continua son récit, — un récit bien simple, bien terre à terre, mais où le narrateur, avec une incomparable habileté, dramatisait les plus petits faits et les moindres détails de manière à les rendre saisissants.
Il dit comment, grâce à la beauté de son écriture, il avait été admis en qualité de clerc presque surnuméraire dans une étude où ses appointements dérisoires suffisaient à peine pour le nourrir.
Il raconta de quelle manière, ayant perdu ses illusions et vu sombrer ses espérances, il n'avait conservé qu'une seule ambition, celle de reconquérir les dehors d'un homme de son rang; mangeant à peine, passant les nuits ii faire des copies, pour acheter des vêtements d'une élégance simple, pour éviter le hideux chapeau mou et pour porter des gant^.
— A cela du moins je suis parvenu ! — fit-il. — Inspirer la pitié, Toilù peut-être la seule chose en ce monde à laquelle il m'aurait été impossible de me résigner!... — Le jour où je me suis vu habillé comme un gentleman, il m'a semblé qu'un rayon de soleil illuminait mon existence misérable, et le courage m'est revenu pour contimer la lutte contre le mauvais destin qui s'acharnait sur moi...
(• Bref, j'ai vécu... — si c'est vivre ! — mais lu fatigue venait... — une voix de plus en plus distincte murmurait souvent à mon oreille que le repos de la mort serait un bonheur inouï après tant de fatigues infécondes, et j'allais sans doute m'étendre volontairement au fond de ma tombe inconnue, quand arrivèrent en Europe les récits de ces fortunes fantastiques réalisées rapidement, sinon sans péril, dans les placers de l'Australie...
« Une lueur traversa mon esprit. — Je me dis que la mauvaise chance ne pouvait poursuivre sans cesse un homme dont la conscience est nette et qui garde le droit de porter haut la tCte. — Je me pris à croire fermement que mon étoile, voilée sous notre ciel brumeux, brillerait d'un vif éclat dans le firmament pur de ce.i lointains pays. — Est-ce une
illusion suprême? Je ne sais, mais j'ai confiance... — Ma fortune est là-bas... — Moi aussi je serai riche...
« Soutenu par cette ca'oyance, galvanisé par ce mirage, je travaillai avec une ardeur nouvelle, je m'imposai de plus dures privations... — ne fallait-il pas réaliser la somme assez forte néces.saire pour subvenir au.x frais de mon voyage et à ceux de mon installation dans le pays de l'or?...
« Enfin, cette somme, je la possède. Dieu sait au prix de quelles nuits de veille et de quels repas incomplets!... mais qu'importe?... — je suis libre d'agir!... libre par mon travail, sans que personne me soit venu en aide... — Je puis aller où mon destin m'appelle...
« Si je réussis, si je reviens millionnaire, la maison de Loc-Earn reprendra son antique éclat... — si j'échoue, la France ne re verra jamais son fils déshérité... — il me restera toujours bien, là-bas, un pistolet, une charge de poudre et une balle...
K Je vais partir; mais avant de m'expatrier j'ai voulu me présenter au gentilhomme pour qui j'ai la plus profonde estime et le plus grand respect, à celui qui fut l'ami de mon père et dont le souvenir et la sympathie me suivront, j'en suis sûr, de l'autre côté des mers!.,. — Vous m'avez accueilli, monsieur, et je vais réclamer de vous l'unique service qu'un homme de mon caractère puisse accepter sans honte... — J'ai besoin d'être accrédité par un personnage considérable près du consul français en Australie... — Je vous demande votre haute recommandation qui sera pour moi d'un prix énorme; mais comme une telle preuve de confiance ne se peut accorder à la légère, j'ai voulu mettre sous vos yeux, monsieur, les nombreux documents qui prouvent irrécusablement mon honorabiliLc sans tâche...
Robert tira de sa poche un portefeuille et le plaça sur la petite table, à côté de M. d'Aubeiive.
— Ce portefeuille, — reprit-il,— renferme, outre mon acte de naissance et d'autres actes constatant mon identité, les attestations favorables du proviseur du collège de Rennes et celles des notaires et des avoués qui m'ont admis dans leurs études. — Les signatures sont légalisées!... — Oh ! le comte de Loc-Earn est en règ4e ! — ajouta le jeune homme avec une ironique amertume, — il a de bous certificats, des certificats excellents, comme un valet qui veut se placer! — Je vous laisse ces paperasses, monsieur, — vous les examinerez à loisir et je vous demaaide l'autorisation de venir les chercher demain... — vous me direz en même temps s'il vous convient de m'accorder la faveur que j'ambitionne...
— Demain, comme toujours, vous serez le bienvenu chez moi, mon cher comte... — répondit vivement M. d'Auberive; — mais à quoi bon me laisser ces papiers? — Quand on vous voit, quand on vous entend, croyez-vous donc qu'il soit possible de douter de vous?... — Reprenez ce portefeuille, je vous en prie...
Robert, qui déjà s'était levé, secoua la tête.
— Je le reprendrai di'iiiain, — dit- il, — en vous présentant de nouveau mes respects et mes adieux...
Puis le jeune lioiume, saluant M. d'Auberive et s'inciinanl devant Henriette comme au
moment de son arrivée, sortit delà chambre et quitîa l'hôtel, reconduit jusqu'à la porte de la rue parle vieux domestique.
Joseph espérait racheterainsi lafauteinvolontaire qu'il avait commise en faisant attendre sous le vestibule le comte Robert de Loc-Earn
Très-touché par la visite du fils de l'ami de sa jeunesse, du compagnon de son âge mùr, du héros de la sublime et folle épopée vendéenne; très-ému par le langage plein de noblesse et de simplicité qu'il venait d'entendre, M. d'Auberive fit ouvrir le portefeuille par Heniiette, et il en examina le contenu aussitôt que le jeune homme se fut éloigné.
Chacune des attestations que Robert de Loc-Earn appelait railleusement des certificats était un hommage rendu à sa conduite absolument régulière et à son irréprochable moralité.
— Tout cela est presque trop beau ! — se disait le vieillard. — Ce garron-là n'est pas de notre temps! — S'il avait voulu se plier aux mœurs de son époque, si sa nature moins fière et moins loyale avait su s'assouplir, intriguer, solliciter, il aurait vu les obstacles s'aplanir devant lui! — il serait au premier rang et ne songerait guère à s'expatrier pour courir, à travers les océans, à la poursuite d'une chimère ! — Monde frivole où nous vivons, monde aveugle, égo'iste, injuste, ne sauras-tu jamais reconnnître et récompenser les obscures vertus et les grands caractères !
Cette philosophique réflexion, formuliie dans un style agréablement suranné, ne calma point M. d'Auberive.
Plus fébrile, plus nerveux encore que de coutume pendant le reste du jour, il passa la nuit sans fermer l'œil.
Son cerveau surexcité, son esprit en travail enfantaient un grand projet; mais, pour que ce projet devînt réalisable il fallait tout d'abord l'assentiment de Robert.
Or, étant données la fierté ombrageuse et la volonté indomptable du jeune homme, rien ne paraissait moins facile que d'obtenir cet assentiment.
— Comment m'y prendre pour ne le heurter d'aucune façon, — se demandait M. d'Auberive,— et pour l'amener doucement, par de bonnes et solides raisons, à tomber d'accord avec moi? — Si je le heurte, tout est compromis, ou plutôt tout est perdu! — une fois qu'il aura dit : Non! impossible de le ramener... — Ah ! je le juge bien ! je ne le connaîtrais pas mieux s'il avait vécu près de moi pendant des années ! — une barre de fer serait moins inflexible que lui!
A cette nuit si fort agitée succéda une matinée plus tranquille.
Vers lep deux heures de l'après-midi Jo.seph ouvrit la porte de la chambre à coucher que le vieillard ne quittait jamais, et annonra :
— M. le comte de Loc-Earn.
— Mon cher enfant — dit M. d'Auberive après avoir serré la main du jeune homme, — depuis hier je pense à vous... j'y pense sans cesse... j'y pense trop.. — vous m'avez fait passer une nuit blanche, savez-vous?
— J'en suis au désespoir... — répliqua Robert, — et je vous supplie, monsieur, d'être indulgent pour une faute involontaire dont je m'explique mal, je l'avoue, le fâcheux résultat...— Sans doute ma présence inattendue, en ravivant dans votre mémoire les souvenirs du temps passé, a provoqué cette insomnie.
— Non, ce n'est pas cela... — ce qui me préoccupe et me trouble, c'est votre départ, ce sont vos projets d'avenir, vos espérances de fortune...
— Peut-être ne vous convient-il point de me donner près du consul de France en Australie l'appui que je sollicitais de vous? — S'il en était ainsi, je retirerais avec empressement une demande indiscrète ..
— Je suis, au contraire, absolument et pour toutes choses à votre disposition, si vous persévérez... — La cause de mes inquiétudes, c'est votre voyage lui-même...
— Comment cela, monsieur?...
— Je ne puis malheureusement partager la confiance en quelque sorte superstitieuse que vous exprimiez hier... — vous comptez sur un résultat splendide qui me semble tout au moins douteux... — Périlleuse est l'entreprise et problématique le succès. — Les mirages du pays de l'or ne sont , après tout, que des mirages ! — Pour un heureux aventurier dont l'audace réussit, aidée par le hasard, combien n'en voit-on pas échouer lamentablement'? — Si vous étiez du nombre de ceux-là?...
■ — 11 me semblait vous avoir dit, monsieur, qu'en cas d'insuccès mon parti était pris d'avance...
— Oui, vous me l'avez dit... vous vous tuerez...
— C'est le dénouement simple et logique, ce me semble, dunarame ennuyeux et trop long!... c'est le repos après la fatigue ! — Ne trouvez-vous pas comme moi que, ce repos, je l'aurai bien gagné?
— Pensez-vous donc que je puisse envisager ce dénouement sinistre sans un immense effroi, sans un chagrin profond? — Vous êtes le fils de mon plus cher ami et, depuis que je vous connais, je me sens pris pour vous d'une estime, d'une sympathie, d'une affection vraiment paternelles...
— Ah! — s'écria le jeune homme avec élan, — voilà des paroles que je ne n'oublierai pas ! non, jamais! — Elles vivront dans mon coiur, avec ma reconnaissance, aussi longtemps que ce cojur battra... — Elles décupleront la force dont j'aurai besoin là-bas pour triompher de bien des obstacles! — je lutterai de tout mon pouvoir, croyez-le, et si je suis vaincu, c'est que personne au monde, à ma place, n'aurait été vainqueur !
— Tranchons le mot, vous allez tenter le hasard et jouer votre vie à pile ou face !
— Sans doute, mais puis-je faire autrement? — je ne vous ai rien caché, mon existence vous estconnue... — Je marche, vous le savez bien, vers le seul horizon qui soit encore ouvert devant moi...
— Non, pas le seul! — répliqua M. d'Aubiîrive; — vous pouvez ne point partir,
Robert secoua doucement la tète.
— Végéter de nouveau! — dit-il. — Recommencer le pugilat de tous les jours contre des nécessités renaissantes! — reprendre le joug du travail sans résultat, de la bataille perdue d'avance et de la misère sans issue!... — allons donc! — j'en ai assez! j'en ai trop! mieux vaudrait cent fois mourir fout de suite, et je n'hésiterais pas, je le jure!
— Vous pouvez ne point partir I — répéta le vieillard.
RoliRrt 1p regarda fixement.
— Ce n'est pas sans motif que vous parlez ainsi, monsieur... — dit-il au bout d'une minute; — vous ne vous feriez point un jeu cruel de me donner un espoir décevant... Connaissez-vous un moyen honorable de gagner à Paris ce qu'il me faut pour vivre et non pour végéter?...
— Je connais ce moyen...
— Quel est-il ? — Proposé par vous au fils du comte de Lcc-Earn, il ne peut être qu'acceptable...
— Il l'est, je vous l'affirme ! — répliqua M. d'Auberive qui malgré lui se troublait un peu en voyant approcher le moment décisif. — Et en l'acceptant, — ajouta-t-il, — • vous ferez une bonne action... une action généreuse, car vous rendrez plus faciles et plus douces les dernières années d'un vieillard qui vous aime...
— Il s'agit de vous, monsieur ? — demanda vivement Robert.
— Oui, et voici comment... — ma main droite est paralysée... je ne puis écrire... — mes yeux affaiblis se troublent, quand par une lecture un peu longue j'ai l'imprudence de les fatiguer... — Cette double impuissance me force à négliger d'une manière absolue mes aflaires les plus importantes... — Les grands domaines que je possède sont entre les mains d'intendants et de régisseurs agissant sans contrôle... — un tel état de choses peut, sinon compromettre ma fortune, au moins favoriser le gaspillage et les malversations...
— Mon fils — si Dieu m'avait fait la grâce de m'en donner un — ferait pour moi ce que je ne puis faire... — il serait mon secrétaire et mon lecteur... — il surveillerait l'administration de mes biens, — il toucherait mes revenus, — il s'entendrait avec mes banquiers et mes agents de change, — il opérerait mes placements, — il deviendrait enfin mon bras droit, ma pensée, ma volonté, un autre moi-même... — Voulez-vous être pour moi, monsieur le comte, ce que serait mon fils? — Oh ! je vous en prie, mon enfant, je vous en supplie. — ajouta le viinllard d'une voix tremblante d'émotion, — ne me refusez pas celai
Robert s'était lové.
Il prit la main valide de M. d'Auberive et la pressa entre ses doux mains qui tremblaient, — d'émotion sans doute.
— Et pourquoi refuserais -je ? — domanda-t-il avec simplicité. — Ce que vous me faites l'honneur de m'offrir est une preuve de confiance digne de vous, digne de moi.
— J'accepte...
— Vous ne savez pas combien vous me rendez heureux ! — s'écria lo vieux gentilhomme avec une exaltation joyeuse; — vous voilà devenu l'enfant de la maison ! — il me semble que je retrouve votre pore, mon Tristan bien-ainié, qui va revivre en vous ! — nous ne nous quitterons plus ! — vous habiterez l'un des pavillons de l'hôtel, où vous serez tout à fait chez vous et complètement indépendant... — Les domestiques vous obéiront comme à moi-Miènio... — Je vais donner l'ordre de préparer l'appiutoniont sans perdre une mirmte... — Je veux que vous y couchiez ce soir même...
— Rien ne presse... — dit Robert en souriant.
— Je vous demande pardon, mon cher comte... cela presse beaucoup... — il me tarde de savoir votre installation complète... — Hélas ! je ne la verrai pas .. — OIi ! paralysie maudite ! — sans elle je serais vert enonrn, malïié mes soixanto-donze ans soiniés, et
Jfe
tout prêt à me battre comme autrefois, dans notre sainte et noble Vendée, pour Dieu et pour le roi !
Les yeux de M. d'Auberive étincelaient. — Son enthousiasme doublait le caractère de son beau visage pâle couronné de cheveux blancs.
Une vive douleur vint lui rappeler brusquement que, parmi les prescriptions de son médecin, un calme absolu se trouvait en première ligne.
— Tout à l'heure, — reprit-il au bout de quelques secondes, — mon valet de chambre vous fera visiter votre nouveau logis... — Si j'ai bonne mémoire l'ameublement est d'un grand style... je crois qu'il vous plaira.. Dans le cas contraire, vous donnerez vos ordres vous-même à mon tapissier qu'on enverra quérir au plus vite...
• — Vous êtes mille fois bon, monsieur... mais cette prévoyance est ii.utile... — répondit Robert avec une intonation mélancolique; — je me trouverai bien partout... — vous connaissez ma vie... — vous savez que je n'ai pas l'habitude du luxe...
— Il faut la prendre, morbleu ! — s'écria le vieillard; — je ne sache pas que rien soit ti'op riche ou trop beau pour un comte de Loc-Earn ! — Vous êtes d'une race de grands seigneurs, mon enfant ! ne l'oubliez point !
— Race bien déchue ! — fit le jeune homme avec un sourire un peu triste.
— Faute d'argent, c'est vrai, mais qu'importe? — ce n'est pas la fortune, grâce à Dieu, qui fait la noblesse ! — ah ! si on la pouvait acheter, combien je sais de gens qui la paieraient tout ce qu'on voudrait!... — Et puisqu'il est question du vil métal, — (les poètes le nomment ainsi, et ils ont raison, je vous assure), — parlons du chifl're de l'indemnité que vous me permettez de vous offrir
— A quoi bon?
— Comment, à quoi bon? — demanda M. d'Auberive.
— Oui, quel que soit ce chiffre, il dépassera certainement, et de beaucoup, mes ambitions.
Le vieillard poursuivit, sans tenir compte de cette observation, sans paraître même l'avoir entendue :
— D'abord et comme appointements fixes, douze mille francs... —Est-ce assez?
— C'est beaucoup trop !
— Et, en outrcj deux pour cent sur les revenus de mes propriétés du Maine et de l'Anjou, où j'ai deux cent mille livres de rentes, que vous augmenterez, j'en suis siir...
— Mais, monsieur...
— Pas un mot! c'est dit ! — interrompit M. d'Auberive. — Ouvrez ce tiroir, je vous en p,ie... — Prenoz-y, s'il vous plaît, six billets de banque de mille francs...
— Les voici... — où dois-je les mettre ?
— Dans votre poche... — «'est un à-compte sur vos émoluments de l'année...
— Non, monsieur... non... je n'accepte pas...
— Vous refusez?... — Très-bien! Dans ce cas, je les jette au feu! — dit le vieux getitilhomme.
11 l'aurait fait comme il le disait ! — Robert, naturellement, céda. L(! soir mènn' il ét^iit installé, avec le titre et les fonctions de secrétaire, de lecteur et d'adminisfnitcur pénéral, dans le luxueux pavillon de l'hôtel d'Auberive.
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Va reli'uuver M. de Loc-Luru... l'uis-lui U-s excusps... (l'ag
Qu'y av;iil-il de vrai rlatis le récit de llobert, r(^cit d'une parfaite vraisemblance et appuyé de preuves qui semblaient irrécusables ?. ..
Nos lecteurs, sans doute, se sont posé déjà cette question. Nous allons la résoudre aussi brièvement que possible.
Le jeune secrétaire de M. éfAuberive étant destiné à devenir le personnage principal, la cheville ouvrière en quelque sorte du grand drame parisien dont nous écrivons le prologue, son caractère et son passé doivent être pour nous l'objet d'une étude rapide, mais cependant complète.
Robert avait construit, sur un point de départ réel, tout un échafaudage de mensonges.
Il était bien véritablement le fils du comte de Loc-Earn, tué au combat de la Pénissière.
Après avoir achevé ses classes d'une façon brillante au collège de Rennes ; après avoir tenu pendant quelques mois, en ce même collège, l'emploi modeste de répétiteur, il avait dû en sortir parla mauvaise porte, à la suite de faits d'indiscipline d'une certaine gravité.
Admis successivement dans diverses études d'avoués et de notaires, il ne sut pas s'y maintenir, et des circonstances mal éclaircies laissèrent planer sur sa délicatesse des soupçons de fâcheuse nature.
A la suite de chacune de ces expulsions méritées, il changeait de ville et se faisait facilement donner de l'emploi dans quelque autre étude, grâce aux attestations favorables dont il était muni, et par lesquelles ses anciens patrons rendaient hommage en termes chaleureux à son zèle et à ses aptitudes.
Hâtons-nous d'ajouter que, passé maître en l'art d'imiter les écritures les plus difficiles et de contrefaire les signatures les plus compliquées, il fabriquait lui-même ces attestations et ne se ménageait pas les éloges, si bien qu'on croyait trouver en lui un sujet de premier ordre.
lll en fallait rabattre à tel point qu'on s'en débarrassait au plus vite.
Cette existence misérable et précaire dura quelques années.
Robert, doué d'une intelligence hors ligne mise fatalement au service des instincts pervers et des passions malsaines qui, depuis sa première jeunesse, germaient et fermentaient en lui, se sentait chaque jour étouffer davantage dans l'atmosphère asphyxiante de la province, où les aventuriers les mieux organisés en sont réduits à d'infimes escroqueries, à des carottages inavouables, et où enfin les plus grandes dépenses d'imagination, les plans les mieux ourdis, les trames les mieux conçues, ne rapportent ni honneur ni profit.
Il s'exaltait à. la lecture de la Gazette des Tribunaux, lorsque les faits et gestes de certains chevaliers d'industrie de haute volée en meublaient les colonnes. — Il se jurait non-seulement de marcher sur les traces de ces héros, mais encore d'éviter les écueils sur lesquels ils avaient sombré, et, plus habile ou plus heureux, de doubler triomphalement ce cap fararîux par (ant de naufrages et qui s'appelle la sixième chambre.
Il rêvait un grand théâtre, — le seul théâtre digne de lui, — l'aris!... — Mais il voulait y faire figure dès ses premiers pas, sachant bien que pour réussir il faut avant tout payer de mine, éblouir ses dupes; — l'idée d'arriver à Paris comme un pauvre diable famélique, mal vêtu, sans un sou dans sa poche et foulant le bitume avec des bottes éculées, Uù causait une insurmontable répugnance...
Bref, il lui fallait de l'argent, — une somme assez ronde, et non pas quelques louis volés dans la caisse d'un patron...
Où trouver cette somme? — Comment s'y prendre pour cuninieltro sans grand danger un méfait productif?
L'occasion se présenta.
Certaine pièce qu'on croyait perdue, pièce déposée dans l'étude du notaire cliez lequel grossoyait Robert, tranchait le nœud d'un fort gros procès. — Produite à l'audience, cette pièce décisive ferait indubitablement changer de mains une fortune d'un million.
L'un des plaideurs était un honnête homme.
L'autre — (celui qui réclamait la fortune en litige, sur laquelle, en réalité, il n'avait aucun droit) — ne passait point pour scrupuleux et ne l'était guère en effet.
Robert, un soir, alla le trouver.
— Cher monsieur, — lui dit-il, — me connaissez- vous ?
— Non... — répliqua le plaideur sèchement.
— Je suis clerc chez maître Duval, notaire en cette ville, et j'ai le regret de vous annoncer que votre procès est perdu d'avance, en raison d'une malencontreuse quittance donnée jadis par monsieur votre père et prouvant qu'il a bel et bien touché la somme que vous réclamez...
— Bourdes que tout cela ! — s'écria le plaideur en haussant les épaules, mais non pas cependant sans quelque vague inquiétude. — La quittance en question n'a jamais e.xisté...
— C'est ce qui vous trompe...
— AUons'donc !...
— Elle existe, vous dis-je, et la preuve c'est que je suis ici ce soir tout exprès pour vous l'offrir... — Combien la payez-vous?
— Mille écus...
— Bonsoir, monsieur... — fit Robert en riant et en se dirigeant vers la porte.
— Attendez donc un peu, diable d'homme !... — Qui vous presse? — on peut s'entendre... — Combien voulez-vous ?
— Vingt mille francs...
— C'est trop !... beaucoup trop I... beaucoup trop!...
— Bonsoir, monsieur... — répéta le jeune homme en remettant la main sur le bouton de la serrure.
— Un mot encore.
— Inutile... — Mon chiffre ne vous va pa=!... Je m'en vais !... on ne marchande point avec moi...
— Restez!...
— Consentez-vous?
— Je consens. — Quand me rcmettrez-vous la quittance ?...
— Quand vous me remettrez l'argent. — L'avez-vous ici?
— Oui.
— Allez donc le chorciicr... — La quitlanee est dans ma puche.
Une minute plus tard, l'échange de la précieuse pièce contre vingt bons billets de banque était un fait accompli.
— Et remarquez bien — dit Robert en glissant le paquet dans sa poche — que je ne
-w*SS
vous recommande pas le secret!... — Nous tenant r(^ciproquement, nous sommes sûrs l'un de l'autre, chose rare !...
Deux jours après, au moment de remettre le dossier à l'avocat chargé des plaidoiries, maître Duval s'aperçut avec épouvante que la quittance avait disparu !... — Elle ne pouvait être perdue... à coup sûr elle était volée. — Mais pai' qui ?
Le surlendemain le notaire, après une enquête qui n'aboutit pas, soupçonnant tout le monde et n'osant accuser personne, congédia son personnel entier, ne gardant que le maître-clerc.
Enchanté de ce dénouement qu'il avait prévu, Robert partit pour Paris, mais, supposant qu'on l'y ferait peut-être espionner, ce qui ne laisserait point de le gêner beaucoup, il quitta provisoirement son nom véritable pour le pseudonyme de Sauhuer, se perdit dans la foule et s'arrangea de façon à demeurer inaperçu.
Quand il crut le péril passé, c'est-à-dire au bout de quelques mois, il cessa de rechercher l'ombre, d'éviter la dépense, et il se jeta à corps perdu dans la vie de plaisir et de gredinerie élégante qu'il rêvait depuis si longtemps.
Nous ne raconterons point par le menu sa pittoresque odyssée d'habile aventurier tenant la première place à tous les étages du mauvais monde de Paris, tantôt l'ami des chevaliers d'industrie de haute volée, des Ostanick do Markariantz de cette époque, tantôt traînant dans les bas-fonds où grouillent les compai'ses du vice et du crime, et hantant les estaminets mal famés et les bouges sinistres où l'on rencontre des Sarriol !... — Et, même dans ces milieux immondes, il gardait ses dehors charmants et sa tournure de gentleman...
Pendant assez longtemps Robert, — tantôt l'or tintant dans ses poches, et tantôt le gousset lamentablement vide, — conduisit assez adroitement sa barque pour vivre en paix avec la police.
Chose inouïe, ce bandit n'avait point de dosstW!... — Les banquettes graisseuses de la police correctionnelle ne le connaissaient pas !...
Un beau jour la chance tourna.
Compromis dans une honteuse affaire d'escroquerie et de chantage, il trouva moyen, il est vrai, de se soustraire aux agents chargés de l'arrêter, mais il fut condamné par défaut à trois ans de prison, — sous son pseudonyme, bien entendu.
— Le pavé de Paris devient dangereux pour Robert Saulnier !... — se dit-il alors; — il faut que le comte de Loc-Earn reparaisse au plus vite, qu'il prenne racine dans un monde sérieux, et surtout, si faire se peut, qu'il s'appuie sur quelque chose de solide...
Au point où en était le jeune homme, un pareil résultat ne se pouvait atteindre sans de très-grands eflorts.
Il éperonna son imagination féconde et lui commanda d'inventer quelque combinaison neuve, ingénieuse et hardie, qui lui permît d'exploiter le nom pur et -glorieux de son père sa principale, pour ne pas dire son unique planche de salut désormais...
L'idée lui vint de rechercher dans les journaux du temps la liste des gentilshommes compromis lors du soulèvement de la Vendée et condamnés par les conseils de guerre.
n s'attacha surtout à relire tout ce qui avait été imprimé sur le combat de la Pénissière, où son père avait trouvé la mort.
En conséquence, pendant deux ou trois semaines, il passa ses journées entières dans un grand cabinet de lecture du Palais-Royal, qui peut-être existe encore aujourd'hui, et dont les collections de feuilles politiques et de brochures étaient incomparables, — et là — comme le bon abbé Trublet — il compilait... compilait... compilait...
Au moment où le nom de M. d'Auberive frappa pour la première fois ses yeux, il tressaillit et un lointain souvenir, vague et presque indistinct, surgit dans les brumes de sa mémoire.
11 lui sembla se rappeler que, ce d'Auberive, il enavait entendu parler souvent aux jours de son enfance, et qu'il n'était pas seulement le compagnon d'armes, mais l'ami, l'intime ami du comte de Loc-Earn.
La mémoire, obstinément interrogée, devint obéissante. — Les brouillards se dissipèrent. — Le doute se changea en certitude.
Le point d'appui devait être là si M. d'Auberive existait encore. — Mais existait-il?
L'almanach Bottin répondit affirmativement à cette question et donna ladresse du gentilhomme.
Robert courut aux informations. — Elles furent précises et satisfaisantes.
Riche, infirme, isolé, le vieux chef vendéen devait avoir le culte des souvenirs. — D'ailleurs on n'oublie pas facilement le compagnon de sa jeunesse, l'homme dont on serrait la main et qu'on a vu tomber près de soi, frappé d'une balle, martyr d'une cause sainte à laquelle on offrait sa vie comme lui...
Arriver à M. d'Auberive semblait possible et l'était assurément pour qui s'appelait Robert de Loc-Earn ; mais les déceptions et les trahisons dont ils ont été souvent témoins et parfois victimes rendent les vieillards ombiageux. .
Comment, du premier coup, capter la confiance de celui-ci? Comment s'emparer si complètement de lui, l'envelopper dans les mailles invisibles d'un filet si bien tendu, que l'ombre du plus léger doute ne pût même pas venir effleurer sa sérénité?...
Par quelle manœuvre incomparablement habile, par quel chef-d'œuvre de diplonialio arriver à se faire tout offrir, en ayant, à l'avance, l'air de tout refuser?
Robert se mit au travail, et le résultat de ce travail fut une scène de comédie.
Nous avons vu le jeune homme jouer cette scène, nous savons avec quoi talent, — et aussi avec quel succès 1...
Le but que se proposait Robert de Loc-Earn, en s'introduisant dans la maison du vieillard quatre ou cinq fois millionnaire dont il captait la confiance, était indiqué si clairement par le passé du hardi coquin que toute explication à ce sujet nous parait superflue.
Mais le jeune homme, visant aux résultats grandioses, devait trouver indigne de lui
de mettre la main sur une partie de la fortune de son hôte, pour peu qu'il semblât possible de s'approprier, par un coup d'audace, cette fortune tout entière.
Aussi Robert ne tarda-t-il guère à entrevoir une spéculation splendide dont les résultats, en cas de succès, seraient de nature à donner le vertige aux plus ambitieux.
Il s'agissait tout simplement d'épouser Henriette, fille unique et par conséquent unique héritière, et de devenir ainsi le seul maître des millions de M. d'Auberive.
Dévoiler ses projets, formuler une demande catégorique, serait folie, — se dit Robert, — aussi longtemps que vivrait le vieillard.
L'ex-partisan vendéen aimait son enfant plus que tout au monde, et, quand l'avenir et le bonheur de cette enfant se trouveraient en jeu, il ne recommencerait pas sans doute l'imprudence qu'il avait commise on admeltant dans l'intimité de son logis le comte de Loc-Earn.
On a lîeau pousser la confiance jusqu'à l'aveuglement, on s'inquiète du passé d'un futur gendre beaucoup plus que de celui d'un simple commensal, et nous savons que Robert avait les meilleures raisons du monde pour redouter le résultat de certaines investigations rétrospectives.
Il suffirait, en efTet, d'une lettre adressée à l'un des signataires des pompeuses attestations produites par le jeune homme pour que la vérité se fît jour aussitôt.
Donc il fallait attendre.
Mais il était matériellement impossible que M. d'Auberive vécût longtemps.
La paralysie faisait des progrès. — D'un jour à l'autre une dernière attaque viendrait foudroyer le vieillard.
Robert résolut en conséquence d'appeler à son aide la patience et la prudence, ces deux puissants auxiliaires des entreprises bien conduites, — de se faire aimer de la jeune fille et de rendre le mariage indispensable en mettant Henriette dans l'impossibilité de songer à une autre union, lorsque, après la mort de son père, elle se trouverait maîtresse absolue de sa personne.
Le dangereux aventurier, tenant par-dessus tout à mériter le titre do parfait gentleman, avait lu beaucoup, se proposant d'acquérir par ses lectures la connaissance approfondie du monde aristocratique fermé pour lui. mais où il espérait bien entrer un jour triomphant.
Il savait par cœur un livre célèbre et presque classique, le Roinje et le ISui-i .
Il s'avouait avec confiance qu'il était tout aussi beau et certainement beaucoup plus habile que le héros du roman de Stendhal, et que mademoiselle d'Auberive, enfant candide et simple, vivant dans une solitude absolue, privée de tout plaisir, loin de foute distraction, i-erait liien autrement facile à séduire que mademoiselle de La ^hMp, lancée dans un iiKiutlr brillant, entourée, fêtée, courtisée, très-vaine, très-capricieuse et point na'ivc.
Il se mit tout d'abord à étudier Iloiiriclle et il surprit dans ses regai'ds quoique chose de singulier, dont il s'étonna et dont il se promit de connaître la cause.
Un espionnage soutenu lui fît découvrir que la lampe do mademoiselle d'Auberive restait allumée chaque nuit jusqu'à des heures invraisemblables.
Que faisait la jeune fille dans la solitude de sa chambre virginale?...
Robert, espionnant plus que jamais, trouva le secret de l'armoire aux livres ; — il crocheta la porte de cette armoire, il explora son contenu, et il se dit avec une joie sans mélange que les romans de fâcheuse nature assidûment dévorés par Henriette travaillaient pour lui mieux que ne l'auraient pu faire les roueries les plus compliquées.
Ces lectures malsaines devaient avoir en effet le double résultat de centupler les tendances romanesques qui se trouvent à l'état latent dans le cœur et dans l'esprit de toutes les filles d'Eve, et de faire éclore des passions précoces à un âge où presque toujours on ne sait même pas qu'il existe des passions.
Appuyé sur cette certitude, M. de Loc-Earn fit son plan, ouvrit le feu, mais avec une dissimulation toute prussienne et sans démasquer ses batteries.
Nous savons déjà qu'il pouvait à bon droit passer pour un comédien de premier ordre.
II se surpassa lui-même en jouant avec un art infini, avec un naturel inimitable, avec des nuances et des gradations merveilleuses, son rôle d'homme éperdument épris, mais qui voudrait cacher son amour et ne le laisse deviner que malgré lui et pour ainsi dire à son insu.
Au bout de six mois de ce manège, Henriette, fascinée par la mise en scène habile des chapitres les plus entraînants de ses livres chéris, étcdt follement amoureuse du secrétaire de M. d'Auberive.
Elle rougissait et pâlissait tour à tour en voyant entrer Robert, et quand le jeune homme lui adressait la parole, elle sentait vibrer dans son cœur chaque note de cette voix sonore et bien timbrée qui lui semblait la plus délicieuse des harmonies.
Robert, tout à sa création, comme on dit au théâtre, affectait une mélancolie croissante et de fréquentes distractions.
Un jour, — devant la jeune fille, — il apprit à M. d'Auberive, avec une foule de circonlocutions et de réticences, qu'il songeait à se séparer de lui, à quitter Paris et la France, à reprendre ses anciens projets et à s'en aller en Australie tenter la fortune dans les placers.
Henriette, assise près de son père qui ne pouvait la voir, devint blanche comme un linge et crut qu'elle allait s'évanouir.
Puisque Robert songeait à s'éloigner, c'est qu'il ne l'aimait pas! ..
— Partir ! — s'écria le vieillard avec une stupeur douloureuse ; — vous voulez me quitter! N'ètcs-vous donc point heureux auprès de nous, mon enfant? — avez-vous à vous plaindre ici de quelqu'un ou de quelque chose?
— Je serais bien ingrat, — répliqua le jeune homme, — si je n'appréciais comme il convient les bontés dont on m'accable et que je suis loin de mériter! — Tout le monde, à votre exemple, monsieur, est parfait pour moi dans votre maison!... Je devrais être heureux, je le sais bien, mais sans doute je ne suis pas fait pour la vie calme que je mène ici... sans doute j'ai besoin de mouvement et de bruit, d'aventures et de dangers... — C'est pour cela qu'il me faudra partir, malgré le profond chagrin qu'une séparation me causera... — Je m'éloignerai le cœur brisé, mais obéissant malgré moi <i un entraînement irrésistible...
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— Et moi?... moi votre vieil ami?... que deviendrai-je? — murmura M. d'Auberive; — croyez-vous donc qu'il me soit possible de me passer de vous? croyez-vous qu'à mon âge on puisse rompre, sans danger pour sa vie, avec une habitude qui en faisait le charme? — Vous m'êtes nécessaire!... — Les vieillards sont égoïstes, dit-on, et c'est lavérite; mais le vieillesse même est leurexcuse... — C'est aux jeunes gens, à ceux qui comme vous ont le cœur bien placé, de faire preuve d'une abnégation généreuse... — Sacrifiezvous pour moi, mon enfant ! n'abrégez point, par votre départ, le petit nombre de jours qui me restent à passer en ce monde... — Vous ferez cela, Robert? — Vous ne parlerez plus départir?... — Promettez-le-moi, je vous en supplie...
Le comte de Loc-Earn prit la main de M. d'Auberive et la pressa entre les siennes, tendrement, respectueusement.
— J'obéirai... — dit-il avec une émotion visible, — je tâcherai du moins!... — Si le sacrifice n'est point au-dessus de mes forces, je le ferai, je vous le promets...
11 sortit de la chambre sans ajouter un mot, et Henriette défaillante le vit porter son mouchoir à ses yeux, pour essuyer sans doute ou pour cacher des larmes.
Une heure plus tard il fallut aller quérir en toute hâte le médecin habituel du vieux gentilhomme.
La violente secousse ressentie par M. d'Auberive déterminait un commencement de congestion cérébrale qui, rapidement et énergiquement combattue, n'eut pas de suites immédiates.
Le lendemain, Henriette trouva sur la cheminée de sa chambre un billet sans adresse.
Elle déchira l'enveloppe d'une main tremblante, et, prise d'un éblouissement, ne sentant plus le sol sous ses pieds, enveloppée d'une atmosphère flamboyante, la tête en feu, les oreilles pleines de bruissements bizarres, elle lut les lignes suivantes :
« Avez-vous deviné, mademoiselle? avez-vous compris?
« Croyez-vous que je sois un ingrat ou que je sois un insensé?
(i Insensé, peut-être le suis-je, mais, à coup sûr, non pas ingrat ! — S'il faut pai'tir, c'est que je vous aime!... — oui, je vous aime à en mourir !...
(I Je voulais m'éloigner, et, quittant cette maison bénie, emporter avec moi mon secret... — J'aurais dû persévérer dans une résolution qui me semblait immuable... — Les instances de votre père ne m'en ont pas laissé le courage.
« Vous savez la vérité maintenant, et c'est h vous, c'est à vous seule de décider de mon sort que je mets en vos mains...
« Si l'aveu d'un amour qui est toute ma vie — (quoiqu'il n'ose rien espérer...) — vous blesse ou vous irrite, il suffira d'un mot, il suffira d'un geste pour me le faire comprendre...
(( Une heure après je ne serai plus là, sans avoir attristé de nouveau votre père par d'inutiles adieux.
« 11 m'accusera, ce vieillard si noble et si grand, — que j'aime comme si j'étais son fils, — il m'accusera d'avoir oublié ses bienfaits... d'avoir repoussé la main généreuse qui s'est tendue vers moi...