‹ Les tragedies de ParisChapitre 50 sur 50 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

A moment où Jobin répondait à la question de l'un des magistrats : — Monsieur le juge d'instruction, je cherche... — un nouveau personnage arrivait sur le théâtre du crime.

C'était le médecin mandé parles ordres du substitut.

Ce médecin, — le docteur Bernier, — nous est connu pour avoir donné ses soins à Dinah Bluet quand la pauvre petite amie de notre ami Octave Gavard subissait les effets de la belladone mêlée au vin de Hongrie de la Saint-Angot.

Il fît un geste d'horreur à la vue de la formidable entaille séparant presque du corps la tête d'Aldéonoff.

— En vérité, — nmrmura-t-il, — la mort par la guillotine sera, pour le misérable assassin, un supplice trop doux! — On se prend à regretter la justice de nos pères en présence de certains faits monstrueux... — On vaudrait pouvoir ressusciter la torture, la roue et l'écartèlement...

— Et encore, — se dit à lui-même l'agent de la sûreté, — cet assassin, nous ne le tenons pas...

— On ne peut laisser ces deux cadavres dans la mare de sang figé où les voilà gisants... — fit le substitut. — Je vais donner l'ordre de les porter hors de cette chambre et de les étendre sur des matelas...

Le docteur Bernier était agenouillé à côté du corps de Fanuy. Il prit un des bras de la comtesse et le souleva.

— Point de roideur cadavérique!... — s'écria-t-il avec surprise. — Les membres gardent leur souplesse!... Celte femme n'est pas mortel...

— Ahl docteur, — pensa Jobin, — que Dieu vous entende!... — Si elle se ranime, elle parlera...

Dn comprend qu'à partir de cette minute .MdéoiioH' l'ut momentaurnimit oublié. - Le mort pouvait attendre.. — Oa ne s'occupa plus que de madame de Trrjan vivante.

Mais s'il restait une lueur d'existence dans ce corps merveilleux, dans cette poitrine incomparable trouée deux fois par le couteau du meurtrier, c'était une lueur bien faillie, bien incertaine, et qui pouvait disparaître sans avoir — (ue i'ùt-ce qu'une seconde) — brillé d'un éclat un peu vif.

Le docteur examina les blessures et secoua la tète.

— Croyez-vous le salut possible?. . — demanda le juge d'instruction.

— Non, à coup sur...

— Qu'arrivera-t-il?

— Cette malheureuse femme est frappée mortellement... — Elle passera d'une minute à l'autre...

— Sans avoir repris connaissance?

— J'en ai peur...

— .\u nom du ciel, ■ — poursuivit le magistrat, — faites tout au monde pour la ranimer... — Donnez-lui la possibilité d'entendre une question... donnez-lui la force de prononcer un nom... — En obtenant ce résultat, vous rendrez à la justice un service immense...

— Je vais essuyer, mais la réussite est bien douteuse...

Le médecin se mit à l'œuvre sur-le-champ.

11 employa, sans perdre une seconde, les moyens les plus éiiei'giques, et il le lit avec un succès qu'il n'osait pas espérer lui-même.

Madame de Tréjan avait été placée sur un lit. — Des oreillers amoncelés soutenaient son buste.

Un frémissement léger agita ses paupières. — Ses lèvres remuèrent. — Une étincelle s'alluma dans ses prunelles ternies. — Son regard, jusqu'à ce moment voilé, ou plutôt éteint, prit une expression d'épouvante.

On eût dit que la mourante voyait quelque objet hideux se dresser en face d'elle.

Le juge d'intsruction approcha ses lèvres de l'oreille de Funny.

— Madame, — dit-il, — m'entendez-vous?...

Point de réponse.

Il continua :

— Nous sommes ici pour vous défendre... pour vous sauver... pour vous venger... La douteuse étincelle des yeux de la comtesse devint plus brillante.

— Je représente la justice, — reprit le magistrat, — et la justice accomplira sa tâche en frappant le criminel dont vous avez été la victime... — Rendez cette tâche plus facile... — Cela dépend de vous... — Si vous avez vu l'assassin... si vous le connaissez... il suffira d'un mot... il suffira d'un nom!... Prononcez ce mot... dites ce nom!

Un vague rayonnement d'intelligence éclaira le visage de madame de Tréjan. Le juge d'instiuctlun, le substitut, le docteur et Jobin écoutaient haletants, pressés autour de la couche funèbre.

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Fanny fit un immense effort.

Ses lèvres remuèrent de nouveau.

Un souffle s'en échappa et dans ce souffle, qui pour trois des auditeurs ne fut qu'un murmure indistinct, le quatrième saisit au vol le nom qu'il s'atleiidait presque à entendre : — Croix-Dieu...

Puis la tète de Fanny retomba sur son épaule. — Un long soupir s'échappa de sa bouche entr'ouvcrte, son regard s'éteignit.

— Cette fois, — dit le docteur Dernier, — tout est bien fini... Elle est morte!...

— Morte sans avoir parlé! — s'écria l'un des magistrats.

— Je vous demande pardon, monsieur le substitut, — répliqua Jobin respectueusement, — elle a parlé!

— Vous avez entendu?...

— Ce qu'il importait d'entendre... le nom de l'assassin.

— Vous en êtes sûr?

— Absolument sûr...

— Et cet assassin?

— Se nomme le baron de Croix-Dieu.

Le substitut était un jeune homme très-répandu dans le monde et connaissant son Paris sur le bout du doigt; il répondit vivement :

— Vous êtes dupe d'une illusion, Jobin... — M. de Croix-Dieu est un gentleman trèsconnu, très-bien posé... Aucun soupçon ne saurait l'atteindre...

— Et cependant je l'accuse, — reprit l'agent; — je l'accuse avec persistance, je l'accuse avec certitude, non-seulement du crime de cette nuit, mais d'un autre crime commis jadis dans des circonstances identiques, l'assassinat du baron Worms par le caissier Muller... — Muller et Croix-Dieu ne font qu'un... — J'avais reconnu l'homme il y a huit jours... je reconnais la main aujourd'hui... Le meurtrier a signé son œuvre!!! — Ah! je vous le demande à genoux, ne le laissez pas échapper! — J'accepte tout entière la responsabilité d'une méprise... je consens à perdre à jamais ma situation si j'égare la justice dans une fausse voie, mais, au nom du ciel, daignez m'autoriser à conduire au parquet ce prétendu baron! Sur mon honneur et devant Dieu, je prends l'engagement solennel de le démasquer en votre présence...

Jobin venait de parler avec une assurance si grande, son attitude, son regard et son accent exprimaient une conviction si ferme que les magistrats se sentirent ébranlés.

— Soit, — dit le juge d'instruction, — vous ne risqueriez pas, je le crois, de jouer à la légère une partie dangereuse à ce point... — Je vais signer un mandat d'amener que vous mettrez à exécution avec tous les égards nécessaires pour ne point porter atteinte à la considération de ce Croix-Dieu, s'il est innocent. — Je l'interrogerai devant vous... — Mais, en admettant qu'il soit coupable, il peut n'être pas seul coupable... — La seconde victime est-elle le comte de Tréjan?

— Non. — C'est un Russe... le prince Aldéonoff...

- Comment ce Russe se trouvait-il ici? — Haljit.iit-il donc cet hôtel?...

— Oui, monsieur le juge d'instruction, depuis qu'il a été ramené par madame de Tréjan, dangereusement blessé, à la suite de son duel avec le comte...

— A quel propos, ce duel?

— Serge Aldéonofl était l'amant de la comtesse...

— Et le mari, où résidait-il, tandis qu'on installait chez lui l'amant de sa femme?

— Il avait quitté cette maison à la suite d'une scène publique et violente faite par lui au prince, et dont le hasard m'a rendu témoin...

— Ce Tréjan est-il riche?

— Non, monsieur le juge d'instruction, — c'est un artiste sans fortune épousé par mademoiselle Fanny Lambert, que sa liaison avec le prince en Russie avait rendue millionnaire... ■•

— Liaison antérieure au mariage?

— De plusieurs années...

— Mais alors c'est un fort triste sire, ce monsieur de Tréjan, et son innocence en cette affaire ne me paraît point démontrée... — La cupidité d'une part, la vengeance de l'autre, pourraient avoir été les mobiles trop vraisemblables du double crime. — D'ailleurs, mieux que personne, le comte devait avoir les moyens de pénétrer la nuit dans l'hôtel dont sans doute il gardait de doubles clefs... — Que pensez-vous de cela, Jobin?...

— Je pense, monsieur le juge d'instruction, que tout est possible... Mais je ne crois pas, je l'avoue, à la culpabilité du comte...

— 11 importe cependant beaucoup de s'assurer de lui... — Savez-vous où il demeure à présent?

— Je l'ignore..."

— Trouvez-le, Jobin, il le faut!... — S'il se cache, c'est qu'il est coupable...

— Je ferai de mon mieux, monsieur le juge d'instruction...

— J'y compte...

Quelques minutes plus tard l'agent de la sûreté quittait l'hôtel de la rue Le Sueur.

Il emportait deux mandats d'amener, le premier concernant Croix-Dieu, et le second, Georges de Tréjan.

Jubin connaissait à merveille la demeure de Philippe.

Le lendemain de cette soirée où il avait cru reconnaître le regard et la voix du caissier Frédéric Muller incarné sous une forme nouvelle, il s'était empressé d'entreprendre, pour son propre compte et pour sa satisfaction intime, une petite enquête au sujet du baron.

Se heurtant dès ses premières démarches contre une indiscutable possession d'état, il avait dû s'arrêter, vaincu mais non convaincu.

Maintenant il reprenait bon c-poir.

— 11 y a là, — se disait-il, — un amoncellement de mystères... Il y a là di's voiles entassés, qui rendent les ténèbres épaisses... — J'irai au fond de tous les mys[èii!s et je soulèverai tous les voiles...

Jobin se souvenait qu'ayant voulu jadis agir seul il avait manqué Frédéric Muller et reçu trois balles dans le corps.

En conséquence il fit un signe à deux agents en sous-ordre amenés par lui de la Préfecture. — Il monta dans un fiacre avec eux et donna l'ordre au cocher de les conduire rue Saint-Lazare.

Quand la voiture s'arrêta devant la maison, Philippe avait pris la clef des champs, il était déjà bien loin, et le conciliabule tenu par le valet de chambre, le cocher, le palefrenier et le concierge se continuait sous la voûte de la porte cochère.

Jobin, dont ses deux subordonnés emboîtaient le pas, fit halte en face du petit groupp et, reconnaissant le concierge auquel il avait parlé pendant son enquête, lui demanda :

— Monsieur le baron de Croi.K-Dieu, s'il vous plaît?...

— Monsieur le baron est sorti,

— Depuis quand?

— Depuis tout à l'heure...

— Est-ce bien vrai?... C'est qu'il s'agit, voyez-vous, d'une aflaire très-importante, et j'apporte à M. le baron une nouvelle attendue par lui avec beaucoup d'impatience...

— Qu'il s'agisse de ceci ou cela, — répliqua le portier, — monsieur est sorti, et voici son valet de chambre qui peut vous l'affirmer comme moi.

Jobin prit le bras du domestique, très-stupéfait et un peu ému de cette familiarité grande et, l'entraînant sous le vestibule qui précédait l'escalier, lui dit à brûle-poui'poinl :

— Je suis un agent de la sûreté... voici ma carte... ces messieurs sont avec moi... — Je vous somme, au nom de la loi, de m'accompagner chez votre maître.

— Miséricorde! — murmura le valet de chambre, — qu'est-ce que M. le baron peut avoir à démêler avec la police?...

— Ça ne vous regarde pas! — Taisez-vous et venez...

Les quatre personnages atteignirent le carré de l'entresol.

L'antichambre n'était point close.

Jobin installa un de ses hommes dans cette antichambre en lui donnant la consigne de laisser entrer tout le monde mais de ne laisser sortir personne, puis, tirant de sa poche un revolver, il ajouta en se dirigeant vers la porte qui lui faisait face :

— Et maintenant, nous allons voir!...

Il retomba en arrière, dévoré par le poison, râlant, se débattant, bideux. (Page 477.)

Jobin, giiidô par le valet de chambre point du tout rassuré, — tant riutcrvcntion de la police, qui déviait sembler absolument tranquillisante aux honiièles gens, porte en clle-mêm6 quelque chose d'inquiétant, — Jobin, disons-nous, visita le salon, la salle à manger, la chambre à couclier, sans rencontrer âme qui vive.

Trogédie» (139) H.

VicomteBse, n* 60.

Enfin il pénétra dans le cabinet de travail du baron et, très-surpris, s'arrêta près du seuil.

Sarriol, assis au bout du bureau en face de deux assiettes chargées de comestibles à peine entamés, brandissait de la main droite sa fourchette et de la main gauche la bouteille de johannisberg entièrement vide, et riait aux éclats, sans motif appréciable puisqu'il se trouvait dans une complète solitude.

Bien que ses yeux fussent tournés du côté de la porte, il ne parut pas s'apercevoir de la présence de Jobin.

— Qu'est-ce que c'est que cet homme? — demanda l'agent au valet de chambre.

Ce dernier répondit :

— C'est un particulier que je ne connais point et qui est venu ce matin voir M. le baron...

— Vous lui avez servi à déjeuner par ordre de votre maître?

— Nullement... — Le quidam a pris soin de lui-même et s'est servi tout seul... Je ne me souvenais plus qu'il fût là...

Jobin pendant quelques secondes attacha son regard fixe et investigateur sur Sarriol qui riait toujours et ne se doutait pas, du moins en apparence, de l'examen dont il était l'objet.

Le policier fronçait le sourcil... — Des plis nombreux se creusaient sur son front. — A coup sûr un grand travail s'accomplissait dans son esprit; un grand effort se faisait dans sa mémoire.

Tout h coup il tressaillit.

Le souvenir si laborieusement évoqué se présentait net et distinct.

— Ah 1 — s'écria-t-il — quoi qu'il arrive, je n'aurai pas fait buisson creux !... Il s'approcha de Sarriol et dit, en lui frappant sur l'épaule :

— Nous nous sommes rencontrés déjà, mon garçon! — Votre costume vous déguise un peu, mais pas assez pour moi... — J'ai vu vos yeux, ça suffit... — Je vous reconnais... — Grand-Louis, surnommé Filasse, ex-machiniste supplémentaire au théâtre de ***, au nom de la loi je vous arrête, pour tentative de meurtre commise avec préméditation et récidive sur la personne de mademoiselle Dinah Bluet!

Aucune émotion ne se peignit sur les traits de Sarriol.

Soit qu'il n'entendît point, soit qu'il fût hors d'état de comprendre, il continuait à rire aux éclats, d'un rire monotone, énervant, hébété.

— Est-ce que cet homme est idiot? — reprit Jobin en s'adressant au domestique.

— Je n'en sais rien... — répliqua le valet de chambre. — Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il n'en avait pas l'air quand il est arrivé...

— Votre maître l'a bien accueilli?...

— Comme un vieux camarade... — Il m'a même donné la consigne de ne jamais fermer la porte à ce visiteur lorsqu'il se présenterait.

— Ceci me démontre une fois de plus que je ne me trompais pas sur le compte de Croix-Dieu! — pensa l'agent. — Qui se ressemble s'assemble!... — Quand un baron fraternise avec de pareils misérables, c'est qu'il est un misérable lui-mùme, et de la pireespèce... — Le raisonnement me paraît inattaquable...

Sur un ordre de Jobin, l'agent subalterne fouilla Sarriol, qui se laissa faire sans opposer la moindre résistance et sans interrompre ses éclats de rire.

On ne trouva dans sa poche qu'un portefeuille contenant quelques billets de cinquante francs et une demi-douzaine de cartes au nom de Tamerlan {Ugèné), sans indication de domicile.

Une souricière fut organisée dans l'appartement afin que Croix-Dieu ne pût s'échapper une seconde fois, si par hasard il revenait.

Hâtons-nous d'ajouter que Jobin comptait fort peu sur ce hasard.

— Le ci-devant Frédéric Muller, — se disait-il, — est beaucoup trop malin pour se faire pincer au gîte! — Il a eu la chance de filer tout juste à temps... — On ne le verra

plus ici!...

Ce ne fut pas sans peine qu'on extirpa des mains de Sarriol la fourchette et la bouteille que ses doigts crispés étreignaient avec une force' inconsciente.

On en vint à bout cependant, on emballa dans le fiacre le gredia dont l'étrange hilarité ne faisait point trêve, et on prit le chemin de la Conciergerie.

Chemin faisant, le factotum de la Saint-Angot s'endormit d'un profond sommeil qui ressemblait à une léthargie.

Le médecin de service, auquel incombait la mission de vérifier si ce sommeil était naturel, écarta les paupières de Sarriol, examina la pupille, interrogea la veine et dit :

— L'état comateux de cet homme résulte de l'absorption d'un poison végétal... — Dans trois ou quatre heures il n'existera plus.

— Ne pouvez-vous, docteur, lui administrer un contre-poison? — deniiuula vivement Jobin.

— Ce serait inutile... — La dose était énorme... — C'est un homme mort.

— Diable!... Mais du moins, avant de s'en aller dans l'autre monde, se rcveillera-t-il et pourra-t-il parler ?

— Je l'espère... Je tenterai tout pour enrayer momentanéniiMit la congestion et pour procurer au moribond quelques minutes de lucidité...

Le médecin se mit à l'œuvre sur-le-champ.

Nous avons entendu Croix-Dieu se dire à lui-même, fandis qu'il achevait de préparer la bouteille de juhannisberg : — « Octave sortira de chez moi tri''S-gai, très-bien perlant, très-gaillard... Le lendemain il se sentira un peu faible... — Trois jours après il s'alitera, et avant la fin du mois sa succession sera ouverte. »

Faut-il conclure de ces paroles que le baron s'illusionnait complètement sur la nature et sur les effets du poison qu'il se proposait d'administrer?...

En aucune façon.

Philippe était bien renseigné; seulement, n'étant ni médecin ni chimiste, il avait décuplé la dose suffisante pour obtenir un résultat lent et gradué. — En outre, il ne prévoyait point que le contenu de la bouteille serait absorbé tout entier par le buveur.

Les curieux phénomènes offerts par l'intoxication de Sarriol résultaient fatalement de cette double erreur.

Un succès rapide et complet couronna les tentatives du médecin.

L'homme de confiance de l'ex-sage-femme ouvrit les yeux, regarda autour de lui avec étonnement, et murmura :

— -Où suis-je?...

Question d'autant plus naturelle qu'évidemment Sarriol ne se rappelait rien de ce qui s'était passé depuis que l'influence du terrible breuvage paralysait son intelligence.

— Vous êtes en prison... — répondit Jobin en faisant signe à un agent d'aller au plus vite chercher un juge d'instruction qui pût recueillir les aveux du moribond, si le moribond avouait quelque chose.

Le visage de Sarriol se décomposa. — Une sueur froide perla sur ses tempes.

— En pi-ison! — répéta-t-il d'une voix sourde. — Il me semble que je suis endormi et que je fais un mauvais rêve... Ma tête est lourde et je souffre... — je soufïre beaucoup... — En prison! Pourquoi serais-je en prison?...

— Pour une foule de raisons dont la plus petite est très-grosse, — répliqua Jobin. — Sans parler du passé, ce qui nous entraînerait trop loin, vous avez joué récemment un fort vilain rôle sous le nom de Grand-Louis, surnommé Filasse, et votre affaire serait bien mauvaise, mon pauvre Tamerlan, si le baron de Croix-Dieu, sur qui vous en saviez un peu long, n'avait pris soin de régler vos comptes avec la justice en vous empoisonnant ce matin...

Sarriol se mit à trembler de tous ses membres. — Ses dents claquèrent, — ses yeux s'arrondirent dans leurs orbites.

— En m'empoisonnanl!... — s'écria-t-il d'une voix rauque, avec une intonation déchirante. — Je suis empoisonné!...

— Hélas !

— Mais on me sauvera?... on aura pitié de moi?... on ne va pas me laisser mourir sans secours, n'est-ce pas?...

— Monsieur que voilà, et qui est médecin, a fait tout ce qu'il était possible de faire...

— Eh bien?

— Eh bien! il nous dcclarait tout à l'heure avec beaucoup de regrets que l'espoir de vous tirer de cette fâcheuse passe lui paraissait très-faible...

— Mais — reprit Sarriol en se tordant les mains — si faible qu'il soit, cet espoir, il existe pourtant... — qu'on tente... qu'on essaye... qu'on lutte avec le mal... — Pour l'amour de Dieu, messieurs, sauvez-moi!... J'irai au bagne, après, s'il le faut... — Mais au moins je serai vivant!. •• tsauve^-moi!... sauvez-moi!... Je ne veux pas mourir!

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Un grand silence se fit autour du misérable.

Il comprit que son arrêt était prononcé sans appel; il se sentit perdu, et la colère la plus violente remplaça sans transition le désespoir.

— Et c'est lui qui me tue! — reprit-il avec une sorte de hurlement — lui, mon complice! lui qui m'a poussé à tout le mal que j'ai fait! — lui qui tentait de m'assassiner il y a vingt-deux ans, et qui m'assassine aujourd'hui! — lui, l'infâme! Oh! ce Loc-Earn!

— Vous voulez dire : — Ce Croix- Dku... — interrompit Jobin,

— Loc-Earn et Croix-Dieu, c'est la même chose... c'est le même homme... c'est le même démon! — Ah! il se débarrasse de moi!... eh bien, s'il ne me reste qu'une heure à vivre, cette heure ne sera pas perdue... — Je vais le démasquer... — Je dirai tout... — Écoutez... écrivez... j'accuse!... Le bagne ne serait pas assez... C'est l'échafaud que je veux pour lui... j'accuse... j'accuse... j'accuse...

Et Sarriol, haletant, écumant, s'interrompant parfois, car d'insoutenables douleurs lui coupaient la parole, raconta tout ce qu'il savait des tragédies sinistres que nos lecteurs connaissent mieux que lui.

11 dit comment et dans quel intérêt Croix-Dieu l'avait chargé de faire tuer Octave Gavard à Joinville-le-Pont; puis, saisi d'une sorte de furieux délire, il s'accusa lui-même, il détailla ses tentatives contre Dinah Bluet, il dénonça la Saint-Angot, il dénonça Maquart, il dénonça Loupiat...

Quand il eut achevé, — quand il eut exhalé sa dernière imprécation, sa dernière malédiction, son dernier cri de rage et de haine, il retomba en arrière, dévoré par le poison, râlant, se débattant, hideux.

Une suprême convulsion tordit ses membres, un blasphème inachevé s'échappa de ses lèvres, puis il se raidit.

Il était mort...

— Les loups se mangent entre eux! — murmura Jobin. — Dieu existe et Dieu est juste! — Ceux qui nient cela sont des fous, des idiots ou des gredins!... — Et maintenant il faut trouver le géant du crime à triple visage!... — Il faut trouver Croix-Dieu, Muller et Loc-Earn!... mais qui sait?... peut-être que la justice de Dieu se réserve aussi celui-là...

Après s'être enfuie du salon de l'hôtel de Grandlicu au moment oii le vicomte donnait l'ordre d'introduire Zimmermann, et après avoir écrit en sanglotant la lettre déchirante qui devait porter au noble vieillard un si lamentable coup, Germaine, à demi folle d'épouvante, de remords et de douleur, avait attaché machinalement sur sa tète un voile de d'Uitulle noire et, s'élançant hors de 1 liùtcl comme on s'échappe d'une maison eu feu, elle était sortie du jardin par la petite porte donnant sur les Champs-Elysées.

Oîi allait la malheureuse enfant?

Nûiis alïitmons qu'elle-même ne le snv.iit pas.

Dans le chaos de ses pensées, rien de distinct ne surnageait. — Au fond de son âme et de son esprit il n'y avait qu'obscurité et confusion...

Certes elle aurait voulu mourir, mais, chrétienne malgré sa faute, elle repoussait avec Iiorreur la sombre volupté d'une mort volontaire, ce chemin défendu qui mène à l'éternel repos.

Elle marchait rapidement, droit devant elle, à l'aventure, heurtant les passants, se glissant entre les voitures, et ne songeant qu'à s'éloigner de cette demeure où l'on vendait à son mari le secret de sa honte...

Mais, lors même que le naufrage de l'intelligence est momentanément complet, un vague instinct surnage, une lueur indécise brille au sein des ténèbres profondes...

Cet instinct conduisit Germaine, — cette lueur lui servit de guide...

Le monde entier pour elle se changeait en désert; — un seul endroit restait lieu d'asile; — un seul homme n'avait ni le droit de la repousser, ni le droit de la mépriser...

Cet homme était celui par qui elle venait d'être perdue...

Ce lieu d'asile était la maison de cet homme...

Germaine ne se dit rien de tout cela, maisello tressaillit quand, ayant marché longtemps au hasard, elle regarda vaguement autour d'elle et reconnut la rue de Boulogne.

André de San-Rémo, certain que le prétendu Zimmermann ne se montrerait pas — et littéralement anéanti — avait quitté la rue de l'Échiquier au moment où sonnaient neuf heures.

Une prostration absolue succédait à la longue crise d'angoisses et de désespoir dont elle était la conséquence fatale.

Le jeune homme ne savait désormais que devenir et quel parti prendre...

Il ne lui restait rien à tenter, et — comble de honte et de rage! — il paraissait avoir abandonné lâchement Germaine, puisque maintenant il arriverait trop tard à l'hôtel de Grandlieu s'il tentait de s'y présenter.

Affronter le vicomte, d'ailleurs, h quoi bon?...

Si Zimmermann avait tenu parole — et cela n'était pas douteux — Armand savait tout!... — • La présence du complice de sa femme serait pour le vieillard un outrage de plus, une imprudente et inutile bravade qui doublerait sa juste colère... — Mieux valait s'abstenir...

Lorsque le malheur atteint certaines limites, il engourdit l'âme, do môme que la souffrance physique trop intense engourdit le corps.

Les bourreaux du moyen âge interrompaient â temps la torture quand, dépassant les forces humaines, elle allait anéantir chez le patient le sentiment de la douleui-.

Ce phénomène se produisit chez San-R6mo.

Il lui sembla qu'il vivait dans un rêve, ou plutôt dans un cauchemar, et qu'un prochain réveil, viendrait chasser les fanLômes qui l'obsédaient. — Il cessa de penser et s'abandonna, comme s'abandonne le naufragé perdu sur les vagues et renonçant à lutter contre la tempête.

La tête basse, le cerveau vide, plus faible qu'un malade et plus chancelant qu'un homme ivre, il reprit le chemin de la rue de Boulogne.

La marche rapide et inconsciente de Germaine aflolée se dirigeait vers le même but.

André et madame de Grandlieu se trouvèrent à l'improviste en face l'un de l'autre devant la grille du petit hôtel...

Us se reconnurent en même temps et leurs deux cris se fondirent en un seul.

— Vous!... — balbutia San-Ilémo. — Vous!

— Moi!... — répliqua Germaine d'une voix mourante — moi, qui suis bien perdue, allez!... — Il ne me reste que vous au monde... je viens à vous... — Je ne vous dis plus :

— Sauvez-moi!... — Je vous dis : — Ne me chassez pas...

— Vous chasser, mon enfant chérie... — répéta le jeune homme rappelé brusquement à lui-même par la réalité terrible. — Ah! ma vie est à vous! — Suffua-t-elle pour efl'acer jamais tout le mal que je vous ai fait'.'...

Il entraîna la vicomtesse dans l'hôtel, s'efforça de la ranimer, de la calmer, de la consoler, et enfin il l'interrogea.

Le récit de la malheureuse femme fut bien court. Ce qu'elle avait à dire, nous le savons déjà.

— Et maintenant — ajou(a-t-elle avec des sanglots — maintenant, ne me laissez point ici... J ai peur... IL viendrait m'y chercher... — Emmenez-moi... emmenez-moi trèsloin... et cachez-moi si bien que jamais, jamais, jamais, il ne puisse retrouver ma trace...

— Je veux être morte pour lui...

— Ah! — s'écria San-Uémo avec exaltation — personne ne viendra vous chercher dans le saint asile qui va s'ouvrir pour vous... — Venez, Germaine... venez vite...

— Où me conduirez-vous?...

— Près de ma mère... dans la maison de ma more...

— Votre mère!... vous avez unemère!... — balbutia madame de Grandlieu stupéfaite.

— Oui... Dieu me l'a rendue... — Vous l'aimerez, Germaine... — Vous allez voir comme elle est bonne et comme elle va vous adorer...

— Paraître devant elle... moi... moi si coupable!... — y songez-vous, André!... Je n'oserai jamais!...

— Ma mère est une sainte... L'angélique charité et le pardon divin sont les fleurs de son âme... — Elle sait tout!... — Notre faute et notre malheur, rien n'est caché pour elle... — Elle vous connaît déjà... Elle vous plaint... Elle vous aime... — Sans la fatalité qui nous perd, elle nous aurait sauvés... — Le million qu'il fallait pour le rachat des lettres, elle me l'a donné!... L'homme, l'infâme, n'est pas venu!... — Ne craignez rien.

mon enfant cliérie!... — Non, vous n'êtes pas seule en ce monde... — Il y a maintenant deux cœurs qui sont à vous... mon cœur et le cœur de ma mère... — Ne tremblez plus... ne pleurez plus... Venez...

Henriette d'Auberive attendait.

Elle attendait agitée, fiévreuse, ne s'expliquant point la longue absence de son fils, et commençant à s'en alarmer...

Depuis longtemps déjà — pensait-elle — tout devait être fini.

Comment André ne s'empressait-il point d'apporter la bonne nouvelle du salut?...

Que signifiait ce retard? — Annonçait-il une complication imprévue? présageait-il un malheur?

Agenouillée devant un grand christ d'ivoire, mademoiselle d'Auberive élevait son âme et demandait au Dieu de miséricorde d'avoir pitié du fils qu'elle adorait et de cette autre enfant coupable, qui avait failli comme elle, et qui souffrait maintenant comme elle avait souffert jadis...

La porte s'ouvrit tout à coup.

Henriette, se levant, se retourna brusquement.

André franchit le seuil.

Il n'était pas seul...

Une femme voilée, et qui tremblait un peu, cherchait à se cacher dans son ombre.

Mademoiselle d'Auberive comprit, ou plutôt devina. — Ainsi donc, rien n'avait enrayé la mai'che implacable du destin! — Ainsi, la catastrophe venait de s'accomplir!

— André... — s'écria-t-elle avec angoisse — André, tout est perdu, n'est-ce pas?...

— Non, tout n'est pas perdu — répliqua San-Rémo — non, tout n'est pas perdu, ma mère, puisque vous ne nous abandonnerez point, et que vous ouvrirez vos bras à l'enfant dont le crime est de m'avoir aimé!...

Et prenant Germaine par la main, malgré sa faible résistance, il la conduisit à Henriette.

Mademoiselle d'Auberive souleva lentement le voile de dentelle qui cachait le visage de la vicomtesse.

Pendant une seconde elle contempla, sans prononcer une parole, avec une émotion immense, ce visage livide et défait où la douleur avait mis son empreinte, ces grands yeux humides et noyés, ces lèvres pâles et frémissantes.

Puis soudain, attirant Germaine par un geste rapide, elle l'enveloppa de ses bras, elle la pressa contre sa poitrine, et, toujours silencieusement, elle couvrit de baisers ses cheveux, son front, ses joues, et ces deux fummes, dont une faute presque semblable avait perdu la vie, mêlèrent leurs caresses et leurs larmes...

— Maintenant, ma fille, écoutez-moi!... — dit Henriette en appuyant sur les deux mots que nous venons de souligner — Dieu m'est témoin que je vous aime... — Mon cœur garde pour vous des trésors d'indulgence, et d'ailleurs je n'ai pas le droit d'être

Ce furent les dernières paroles du vicomte ArmauJ de Graiullieu. (Page 485. J

sévère, car je ne suis pas sans reproche... — Ecoutez-moi!... comprenez-moi!... C'est une autre voix que la mienne qui va vous parler par ma bouche!... c'est une voix d'un haut, une voix sainte qu'il faut entendre avec respect et à laquelle il faut obéir humbloment... — Germaine de Grandlicu, votre place n'est point ici I...

— Ma mère!... — s'écria .\ndré.

— 11 n'y a qu'un vrai coupable, qu'un seul coupable,— roprit Henriette en s'adressant

Tragédies (HO) H.

Vicomtcsgo n* 61.

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à lui — et ce coupable c'est toi, mon enfant!... — Gesse donc de m'interrompre... Ne rends pas plus pénible encore l'accomplissement du devoir sacré que m'impose ma conscience!

— Parlez, madame... — balbutia Germaine — et quelles que soient les choses que vous ayez à me faire entendre, je les écouterai, je vous le jure, comme si Dieu daignait s'adresser lui-même à la plus humble des pécheresses... — Ma place n'est pas ici, ditesvous... — Ah! je l'avais déjà compris... — Votre fils le sait bien et peut vous l'affirmer...

— Mais en regardant autour de moi je ne vois que le vide... — Où aller pour traîner ma vie dans le repentir et dans les larmes? — Dites-le-moi, madame, car en vérité je l'ignore... — Où est ma place?...

Dans la maison de votre mari, — répliqua Henriette avec fermeté.

André fit un mouvement de stupeur.

Germaine frissonna.

— Oui — continua mademoiselle d'Auberive — dans la maison de l'honnête homme qui par vous a reçu l'une de ces blessures dont on souffre jusqu'à la mort ! — Ah ! c'est effrayant, je le sais, et tout votre être se révolte, mais ce n'est pas en vain qu'on transgresse les lois divines! — Le châtiment doit suivre la faute... — C'est par les grands sacrifices que se rachètent les grandes erreurs! — L'âme tombée se relève dans l'expiation! — Mon expiation, à moi, dure depuis vingt-deux ans, et je ne me crois pas encore purifiée !...

— Oui, vous avez raison, madame!... — murmura la vicomtesse. — En vous écoutant, je sens mes yeux s'ouvrir, et je comprends que je suis lâche!... — Parlez!... ordonnez!... que dois-je faire?...

— Tomber aux genoux du vieillard offensé par vous!... — répondit Henriette — tendre vers lui vos mains suppliantes! — imposer silence à votre cœur... en chasser l'amour défendu... l'ouvrir au repentir sincère... fouler enfin aux pieds votre orgueil et crier à votre mari : — J'ai péché! j'ai péché contre le ciel et contre vous... pardonnezmoi!... pardonnez-moi!...

Ah ! — répliqua Germaine — il ne pardonnera pas!... Il ne peut pardonner!...

— Pourquoi?...

J'ai menti... j'ai trompé... j'ai trahi bassement... — j'ai fait litière de l'honneur du

noble et bon vieillard qui m'aimait plus que tout au monde... — Je le sens, madame, j'en suis sûre, le pardon est trop impossible...

— Qui sait'...

— 11 ne daignera pas même m'écraser de sa colère... — poursuivit la jeune femme;

— il me flétrira de son mépris!... — il ne verra dans mon humilité et dans mon repentir qu'un mensonge de plus, qu'une hypocrisie nouvelle... — il me repoussera... il me chassera...

— Ijli bien! mon enfant, s'il vous chasse — répondit Henriette — la position ne sera plus la même, et alors je vous offrirai l'asile qu'en ce moment je dois vous refuser!... —

— Cette maison deviendra la vûtrc... — Nous y vivrons ensemble, dans une solitude

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absolue, car fatalement votre présence, vous le comprenez bien, en bannira mon fils... — En franchissant le seuil du logis habité par sa mère et par vous, André braverait Dieu et offenserait sa mère !...

L'ardente rougeur de la fièvre colora brusquement le pâle visage de Germaine et lui rendit pour un instant l'éclat de sa juvénile beauté.

— Madame, — s"écria-t-elle avec une exaltation manifeste, ' — vous m'avez tout à l'heure appelée votre fille... Eh bien! je serai digne de ce titre... — vous avez commandé... j'obéis!... — Vous m'avez montré le chemin... je vais le suivre!... — Je suis prête à tous les sacrifices et résignée à tout subir... mais ne me demandez plus de reprendre mon cœur à André... je ne le pourrais pas!... Et maintenant, ma mère, embrassez-moi, priez pour moi... je rentre chez M. de Grandlieu...

— Avez-vous cru, pauvre enfant, que je vous y laisserais aller seule?./. — demanda vivement Henriette.

— Et qui donc, — balbutia Germaine, — qui donc m'accompagnerait?

— Moi, ma fille ! — Je vais avec vous.

Lorsque Henriette d'Auberive et Germaine arrivèrent à l'hôtel de Grandlieu, la porte donnant accès sur le trottoir de la rue Saint-Honoré était largement ouverte elle concierge, pour la première fois de sa vie peut-être, avait abandonné la loge oîi trônait d'habitude sa personne imposante.

Les deux femmes traversèrent la vaste cour, gravirent les degrés du perron et pénétrèrent dans le vestibule oîi trois ou quatre valets de pied causaient à demi- voix avec une sorte d'effarement.

Ces valets prirent une attitude à la fois respectueuse et embarrassée en reconnaissaiil la vicomtesse, qui passa sans leur adresser la parole et sans s'apercevoir du trouble manifeste que leur causait sa présence.

Madame de Grandlieu et sa compagne montèrent l'escalier monumental et franchirent le seuil du salon.

Tout s'y trouvait dans le même état qu'au moment où, deux heures auparavant, Germaine avait quitté celte pièce.

Les lampes répandaient leurs clartés douces. — Les Heurs des jardinières exhalaient leurs parfums pénétrants.

Un mouchoir garni de dentelles gisait sur le tapis au pied d'une chaise basse.

La main tremblante do la jeune femme avait laissé tomber ce mouchoir à la minute précise uii le timbi'e de la pendule sonnait le premier coup de neuf heures.

Le salon d'ailleurs était vide^ uL cette complète solitude le faisait paraître immense.

Germaine, plus morte que vive mais soutenue par la fièvre qui résultait de son exaltation et qui brûlait le sang de ses veines, ouvrit une porte et s'engagea dans le cal)inet de travail attenant à l'appartement particulier de M. de Grandlieu.

Henriette d'Auberive marchait derrière elle, et silencieusement admirait le courage de cette frêle enfant qui d'un pas si ferme allait à son juge...

La vicomtesse ouvrit une porte cachée dans les plis de la tenture — celle de la chambre à coucher d'Armand — et, frémissant de la tête aux pieds, s'arrêta...

Un spectacle inattendu et lugubre s'offrait à ses regards.

Une seule lampe éclairait à peine la grande pièce aux boiseries de chêne noir et aux meubles d'ébène.

Le vieillard gisait sur le lit, immobile et pâle comme un cadavre, et le front entoure d'un bandage taché de sang.

Deux hommes se tenaient debout, l'un au pied du lit et l'autre au chevet.

Le premier était un médecin. — Le second était un prêtre.

Germaine comprit que sa faute devenait un crime et qu'Armand se mourait, tué par elle.

La malheureuse poussa un cri sourd et, s'élançant à travers la chambre, elle alla tomber à genoux près du lit, écrasée sous le poids de son remords et de son désespoir, cachant son visage dans les draps en désordre et se meurtrissant la poilrine.

Elle sentit une main défaillante s'appuyer sur sa tète. — Elle entendit une voix faible murmurer, en s'adressant au médecin de l'âme et à celui du corps :

— Laissez-moi seul avec madame de Grandlieu, je vous en prie, messieurs... Vous reviendrez dans quelques minutes... il sera temps encore...

L'homme de Dieu et l'homme de la science s'incliiu";rent et sortirent en jetant sur Germaine un regard de pitié.

Henriette d'Auberive s'était prosternée à deux pas du seuil, dans l'ombre du cabinet de travail, et personne ne soupçonnait sa présence...

La vicomtesse pleurait en se tordant les mains. — Elle aurait voulu parler, demander grâce, exprimer sa douleur, implorer son pardon... — Elle s'efforçait... — Elle ne pouvait pas... — Ses lèvres agitées n'articulaient que des sons indistincts.

Le vieillard reprit la parole, lentement, péniblement...

— Germaine, mon enfant — dit-il d'une voix mourante, mais pleine de tendresse — ma douce enfant .. vous êtes revenue... C'est Dieu qui vous ramène et je vous attendais!... — Un infaillible instinct m'avertissait de votre retour... — Pouviez-vous me laisser partir sans me donner la consolation suprême de vous revoir encore?...

Madame de Grandlieu releva la tête avec stupeur.

— Est-ce vous qui me parlez?... — balbutia-t-clle. — Est-ce vous que j'entends?.., vous que j'ai si lâchement trahi!... vous que j'ai si mortellement offensé!...

— Pauvre ange déchu par ma faute, — continua le vicomte, — ne parlez plus de trahison... ne parlez plus d'olTense... — Du fond du cœur je vous pardonne... Du fond du

cœur je vous absous!... — Oui, vous avez été coupable, mais je l'étais surtout, je l'étais le premier, moi qui, sans respect pour un serment sacré, vous enchaînais à ma vieillesse!... Fille de Clotilde de Randal, je vous ai fait une triste destinée!... — Si j'avais mis votre jeune main dans une autre main que la mienne, comme c'était mon devoir, pas une tache ne souillerait aujourd'hui la blancheur de votre âme!... — Vous seriez encore et toujours l'angélique enfant d'autrefois!... — A cette heure solennelle où Dieu m'appelle à lui, je regarde en arrière avec le désintéressement et la lucidité de ceux qui vont mourir... Je comprends, ah! je comprends bien toute l'étendue du crime que ma faiblesse m'a fait commettre!... — A mon tour, je vous dis : — Pardonnez-moi, Germaine!...

Les sanglots étouffaient madame de Grandlieu.

Pour toute réponse, elle saisit les mains glacées de son mari, les couvrit de baisers et les baigna de larmes.

Il se fit un long silence qu'entrecoupaient par intervalles les gémissements presque convulsifs de la pécheresse repentante.

La voix d'Armand s'éleva de nouveau, mais étrangement affaiblie. — Elle semblait avoir traversé des espaces et n'être plus qu'un lointain écho de la terre.

— Ma fille, — fit cette voix, — soulevez-vous... approchez votre front de ma bouche, car je ne peux plus me pencher sur lui... — Germaine, l'heure arrive... — le froid monte... — la pensée seule est vivante encore. — Ne vous reprochez jamais ma mort... — J'ai atteint, j'ai dépassé le terme que la bonté divine fixe à l'existence des hommes... — J'ai dit au prêtre mes erreurs, son absolution m'ouvre les portes d'un monde plus beau que celui-ci... d'un monde où m'attend votre mère... — Je pars, triste de vous quitter, mais content de vous laisser libre... — Gardez au fond de votre cœur un souvenir ému pour le vieillard qui vous a trop aimée... — Soyez heureuse un jour... Soyez heureuse et ne pleurez plus... — Pourquoi pleurer? — Je ne vais pas mourir, oh! mon enfant, je vais renaître...

Ce furent les dernières paroles du vicomte Armand de Grandlieu.

Ses mains erraient sur la couverture avec le geste familier aux agonisants.

Elles semblaient chercher quelque chose, et au bout de quelques secondes elles trouvèrent ce qu'elles cherchaient.

C'était l'humble crucifix de bois noir, avec son christ en cuivre oxydé.

Le vieillard eut encore la force de soulever ce crucifix et de l'appuyer contre ses lèvres avec un élan d'amour immense et d'ardente foi.

Puis il poussa un long soupir et son visage immobile rayonna d'une joie céleste...

La grande âme de ce juste venait de s'envoler...

Le prêtre et le médecin rentrèrent.

Germaine, sans connaissance, gisait au pied du lit.

Henriette d'Auberivc s'avança et la prit dans ses bras...

Le Jjaroii de Croix-Dieu, en s'élançant dans la voiture qui passait devant sa maison, avait dit an cocher :

— Vingt francs pour vous si vous êtes avant dix minutes à la gare du Nord.

Le cocher gagna son argent.

Philippe lui mit dans la main une pièce d'or et se perdit dans la foule des voyageurs encombrant la salle d'attente.

11 ne songeait d'ailleurs nullement à partir. — Il voulait tout simplement faire perdre sa trace à Gavard et à San-Rémo, qui, s'ils l'avaient suivi, croiraient à un départ.

André et Octave en savaient trop long. — Ou ils s'obstineraient dans leur projet de duel, ou, renonçant à se venger eux-mêmes, ils prendraient le parti d'adresser une dénonciation à qui de droit.

Or, ne voulant pour rien au monde se battre avec André — son fils — le baron ne devait sous aucun prétexte se trouver en face de lui désormais, et, d'autre part, la possibilité d'une intervention du parquet constituait un grave péril.

De plus, à tous les points de vue, un mariage avec madame Blanche Gavard devenait irréalisable.

— Décidément, je suis assez riche... — pensa Croix-Dieu, — je vais disparaître... J'irai vivre en grand seigneur à l'étranger, et j'enverrai de Berlin ou de Londres, à quelque homme d'affaires, une prof uration pour vendre mes chevaux, mes voitures, mon mobilier et les objets d'art qui garnissent mon appartement... — Avant un mois, j'aurai quitté Paris.

Pourquoi ce délai?

Pour la meilleure raison du monde.

Un télégramme va plus vite que la vapeur. — Le signalement du baron, expédié par le fil électrique, pouvait le faire arrêter à la frontière. — Donc il fallait changer de visage, se cacher pendant un mois, et monter ensuite tranquillement, avec un faux passe-port bien en règle, dans un train de troisième classe qui le conduirait sans encombre sur une terre hospitalière.

Le misérable ne devait plus songer seulement à son propre salut désormais, mais à celui de ses millions, et cette pensée doublait sa prudence naturelle.

Nos lecteurs se souviennent qu'à l'époque où, sous le nom de Frédéric MuUer, le futur Croix-Dieu était caissier du baron Worms, il avait, en prévision d'événements possibles, loué un petit logement dans la rue Saint-Dominique, au Gros-Caillou.

Là il se faisait passer pour un propriétaire des environs de Pontoise, et portait le pseudonyme de Godard.

Grâce à cette précaution si simple, il était parvenu sans la moindre peine à échapper aux recherches de la police.

Passant sa vie sur un terrain miné oii d'une heure à l'autre un effondrement inattendu pouvait se produire, Philippe n'avait point négligé de prendre une mesure dont il connaissait par son expérience personnelle les résultats inappréciables.

En conséquence, depuis longtemps déjà il louait dans un quartier perdu, rue Bicliat, de l'autre côté du canal, une chambre mansardée fort propre, qu'il avait garnie de quelques meubles très-simples et où il venait passer une nuit tous les deux ou trois mois afin d'habituer le portier au son de sa voix, sinon à son visage, car il arrivait tard et s'en allait de grand matin.

Cette chambre allait lui servir d'asile.

Il sortit de la gare par une porte latérale, entra chez un coideur, fit raser ses moustaches et ses favoris et couper ses cheveux presque ras; acheta chez un autre coiffeur une perruque blonde et bouclée; opéra l'emplette d'un chapeau mou et laissa le sien au chapelier sous le prétexte d'un coup de fer indispensable; mit des lunettes bleues; enleva la rosette multicolore qui fleurissait à sa boutonnière; noua un foulard blanc autour de son cou, et, presque méconnaissable déjà, il monta dans un fiacre qu'il prit à l'heure, dont il eut soin de baisser les stores, et par lequel il se fit mener à Montrouge.

Rien ne l'attirait là plutôt qu'ailleurs; mais, ne voulant aller rue Bichat que le soir, à une heure avancée, il s'agissait d'user le temps et de l'user loin du centre de Paris.

Enfonçant son chapeau mou sur ses yeux, portant sa lourde sacoche en bandoulière, ce qui lui donnait l'air d'un voyageur, il descendit de voiture à la porto d'un petit restaurant voisin de la gare de Sceaux, prit un cabinet et commanda le menu d'un repas copieux devant lui servir à la fois de déjeuner et de dîner.

— Avez-vous un journal? — demanda-t-il au garçon qui le servait.

— Oui, monsieur.

— Donnez-le-moi, je vous prie...

— Oui, monsieur... à l'instant...

On lui monta le Siècle.

Il l'ouvrit, cherchant si par hasard il faisait mention du double assassinat de la ruo Le Sueur.

Non. — C'était trop tôt. — Pas un mot.

Philippe solda l'addition vers les quatre heures du soir — remonta dans son fiacre, donna des adresses variées qui le conduisirent aux quatre coins de Paris, mit le cheval sur les dents, acheta un journal du soir, et enfin, à minuit moins quelques minutes, paya son cocher, rue Blckat, à dix pas de la maison où se trouvait sa chambre.

.\u moment où Croix-Dieu quittait son fiacre il vit un homme, dont les ténèbres de la rue mal éclairée ne lui permettaient point do distinguer la tournure et les traits, tonnera la porti.' de la maison vers laquelle il se dirigeait lui-mûnie.

La porte s'ouvrit.

L'homme entra.

Philippe eut un mouvement d'hésitation, mais presque aussitôt il haussa les épaules en murmurant :

— De quoi diable vais-je m'inquiéter?... — Personne au monde ne sait que je dois venir ici... — Pour avoir peur, il faudrait être fou!..

Continuant alors son chemin, il sonna à son tour et s'engagea dans l'allée étroite et longue aboutissant à la loge et à l'escalier.

Cette allée était absolument noire, le portier éteignant à onze heures, non le gaz qui n'existait point en ce modeste immeuble, mais l'unique quinguet chargé de combattre l'obscurité et s'acquittant fort mal de cette mission de confiance.

Ce portier était couché.

— Qui que c'est qui vient d'entrer? — demanda-t-il des profondeurs de sa soupente.

— C'est moi, Christophe Bréchu, votre locataire de Pithiviers... — répondit Philippe. — J'arrive... — je viens passer ici quelques jours...

— Et vous avez fait bon voyage, mossieu Bréchu?

— Oui, merci...

— Pardon, excuse, si je vous ai arrêté comme ça, mossieu Bréchu, c'est que, voyezvous, présentement que nous avons des locations garnies, il faut beaucoup de surveillance.

— Des locations garnies?... — répéta le baron.

— Oui... les deux petites chambres d'en haut à côté de la vôtre... — Comme elles restaient presque toujours vides, le pi^opiétaire, qui ne chérit point les non-valeurs — (et il a raison, n'est-ce pas, cet homme?) — les a fait meubler pour en tirer meilleur parti... — Ça a l'air de réussir assez bien.... — Nous avons déjà un locataire depuis cinq jours, et il doit nous en venir un autre demain...

— Allons, tant mieux, et bonsoir...

— Bonne nuit, mossieu Bréchu... — Votre voisin de chambre ne vous empêchera pas de dormir... — C'est un jeune homme* bien tranquille... il ne fait que de rentrer... vous avez même dû le voir à la porte...

Le jeune homme en question s'était arrêté machinalement à la hauteur du premier étage, pour écouter le dialogue du nouveau venu et du portier. En entendant parler Philippe, il tressaillit.

— C'est la voix du baron... — murmura-t-il, — mais il est impossible que ce soit lui!... il y a tant de voix qui se ressemblent!... — C'est égal, je voudrais bien voir le visage de ce Bréchu...

Le désir ainsi formulé par le locataire de la chambre garnie fut réalisé à l'instant même.

Croix-Dieu, se rappelant mal les dispositions d'un escalier qu'il avait si peu pratiqué, fit craquer contre la muraille une allumette-bougie afin de s'en servir en guise de flam-

PPpippi«™^.;,:,,^-|l|.l

ffiiiiif!

— Je ne l'avais pas tuée tout à fait!... — lialbiUia Philiinio effaré et treiiibluot. (Page 401.)

beau pour gravir los marche?; — les flammes Lleuâlres du phosphore éclaiivrcnt vivement sa figure pendant le quart d'une seconde.

Ce temps si court suffit au jeune homme penché sur la rampe pour distinguer les tiail^ du baron.

— 11 a coupé ses favoris et ses moustaches... — se dit-il en tressaillant de nouveau, — mais, malgré les lunettes qui cachent ses yeux, je le reconnais bien!... — C'est lui!...

Tr»FMk« (111) 11.

Vicomtoite, o' f<i

— Pourquoi ce déguisement? — Que vient-il l'aire ici sous un faux nom?- — Toufcela est étrange!...

Croix-Dieu montait.

Le jeune homme, ne voulant pas être rejoint et craignant que son innocent espionnage ne fût découvert, ôta ses bottines pour ne faire aucun bruit, gravit rapidement les étages et ne s'arrêta qu'au cinquième, en face de sa chambre dans laquelle il s'enferma.

Cette chambre — qui devait passer pour un cabinet tant ses dimensions étaient exiguës, — avait fait partie d'un logement de trois pièces. — Deux portes condamnées pouvaient donner accès, celle de gauche dans une pièce inhabitée, celle de droite dans la chambre louée par le baron, sous le pseudonyme de Christophe Bréchu.

Le mobilier était des plus succincts : — un lit de bois blanc, sans rideaux, — une table de toilette, — une commode en noyer et quatre chaises.

Point de cheminée.

On suppléait jadis, en hiver, ù l'absence de foyer par un petit poêle de fonte. — Un trou rond, percé à une hauteur de deux mètres dans la cloison de droite, et fermé par un disque de bois, indiquait la place oii passait le tuyau de ce poêle...

Philippe, arrivé à son tour dans le couloir du cinquième étage, enflamma une seconde allumette, ouvrit sa porte, franchit le seuil, fit tourner deux fois la clef dans la serrure, poussa les verrous intérieurs, puis, ces précautions prises, alluma les deux bougies placées sur une cheminée de bois peint, se débarrassa de sa gibecière qu'il jeta sur le lit, et s'assit ou plutôt se laissa tomber dans un vieux fauteuil, avec l'attitude d'un homme brisé.

Il l'était en effet. — Il l'était de corps et d'âme. — Ses nerfs, bandés outre mesure depuis vingt-quatre heures, se détendaient ainsi que des cordes mouillées. — Sa toutepuissante énergie- lui faisait momentanément défaut. — Il croyait sentir flotter autour de lui quelque chose de sombre, de funeste, d'inévitable...

■\'ainement il pensait : — « Je n'ai l'ien à ciaindrc!... »

Une étrange terreur l'envahissait malgré lui et le dominait.

Il se disait en vain : — « Mon but est atteint! je suis riche... »

Les millions entassés dans la sacoche lui causaient une sorte de vague épouvante.

Il jeta les yeux autour de lui. — Le mobilier bien simple,, acheté d'occasion, était des plus convenables. — Des rideaux de cretonne à grandes fleurs enveloppaient le lit. — La toilette-commode, l'armoire à glace et les trois fauteuils donnaient une apparence presque confortable à la petite chambre.

— Ce que c'est pourtant que la fatigue! — murmura le baron, — l'homme le mieux trempé redevient un enfant quand sa force est à bout! — Je suis absurde! — Heureusement, pour me remettre, il suffira d'une nuit do bon sommeil. — Mais qu'ai-je donc?...

Voulant se distraire des idées npires qui l'importunaient, il tira de sa poche le journal dii soir et chercha si, dans les nouvelles du jour, il était question du crime de la rue Le Sueur.

Oui, il en était question, et très-longuement.

Crùix-Dieu lut avec avidité.

Au moment où il achevait sa lecture il devint livide et le journal s'échappa de ses mains.

L'article finissait par ces mots :

<i On affirme que la comtesse de Tréjan, ranimée pendant quelques secondes d"une façon presque miraculeuse au moment do mourir, a nommé l'assassin. — Nous savons le nom échappé des lèvres défaillantes de la malheureuse femme, mais la crainte d'entraver par une révélation indiscrète les recherches de la police nous oblige au silence.

« Il nous est permis de dire, toutefois, que lorsque les agents sont arrivés chez le meurtrier pour opérer son arrestation, il avait pris la fuite. — On est sur ses traces et le monstrueux attentat ne restera point impuni. »

— Je ne l'avais pas tuée tout à fait!... — balbutia Piiilippeelfaré et tremblant. — Elle a parlé!... — Mais alors, il faut fuir!... — Fuir!... — Oij?... — Comment? — La police est sur pied... Elle veille... elle veillera nuit et jour... Mon signalement est donné partout!... et puis il suffira d'être inconnu pour devenir suspect!... Sortir de Paris n'est plus possible... A peine l'aurais-je tenté que la main rude d'un agent me prendrait au collet!... Je fais naufrage au port... Ma soif insatiable de millions m'a jeté dans l'abîme!... Je suis perdu!...

La tète du misérable se pencha sur sa poitrine, — des gouttes de sueur froide mouillèrent son front et ses tempes. — Jamais anéantissement ne fut plus complet que le sien...

Mais la réaction ne se fit point attendre. — L'idée nette d'un danger précis réveilla l'énergie.

— Perdu! — répéta Philippe, — pourquoi donc?... — Cette résurrection quasi-miraculeuse de Fanny Lambert, cette révélation in extremis, mensonges de journaliste en quête d'un article à sensation!... — Et puis, si c'est vrai, que m'importe?... — A (nioi leur servira de savoir que Croix-Dieu est. coupable, puisque Croix-Dieu n'existe plus!.... — Ou n'a point pris Frédéric MuUer... on ne me prendra pas! et qui songerait, d'ailleurs, à me venir chercher ici?...

k demi rassuié par ce raisonnement le baron se coucha, après avoir glissé sa gibecière entre deux des matelas, sous le traversin, et placé sur la table de nuit, à portée de sa main, son revolver tout armé.

11 éteignit sa bougie et il essaya de s'endormir, mais le sommeil ne vint le visiter qu'au moment où la nuit allait céder la place au jour.

Son voisin, lui non plus, ne dormait pas.

11 se tournait et se retournait sur son lit en se demandant :

— Pourquoi donc le baron de Croix-Dieu se cache-til ainsi?

Ce voisin était Georges Tréjan.

Et qu'on ne s'étonne point de trouver le comte dans cette misérable demeure. Ilini n'était plus simple que sa présence, et nous allons expliquer en quelques lignés ce qui pourrait sembler invraisemblable à nos lecteurs.

isè**-

Georges, en quittant l'hôtel de la rue Le Sueur ne possédait, nous le savons, que quelques louis qui se fondirent i-apidement, comme se fond l'or à Paris.

II fallait vivre, — vivre par le travail, — et le jeune homme n'avait plus ni atelier, ni ce matériel arlisliquo qui coûte fort cher, et qui ne rapporte pas toujours ce qu'il a coûté.

Temporiser n'était point possible. — Il s'agissait de gagner de l'argent tout de suite, sinon beaucoup du moins assez pour attendre des jours meilleurs.

Le lendemain de son duel avec Serge Aldéonoff, Georges reçut deux propositions.

Un décorateur célèbre lui offrit une somme assez ronde s'il voulait peindre à l'aquarelle des maquettes pour une pièce historique à spectacle qu'un théâtre du boulevard montait à très-grands frais.

Le directeur de ce même théâtre le pria de dessiner les cent ou cent cinquante costumes nécessaires à cette même pièce.

Ce double travail pouvait rapporter deux ou trois mille francs.

Georges accepta avec empressement.

L'atelier du décorateur se trouvait à deux pas de la rue Bicbat.

Le mari de Fanny Lambert vit, en traversant cette rue, l'écritiau annonçant dos chambres meublées à louer. — Le prix de location était des plus modestes, — économie d'argent, économie de temps. — Tréjan quitta les combles de l'hôtel Saint-Phar et s'installa dans la mansarde, avec l'idée bien arrêtée de n'y passer que quelques semaines... — Il était là depuis cinq jours...

Sept heures du matin venaient de sonner.

Georges avait achevé sa toilette et, près de la fenêtre ouverte, collait sur un châssis une feuille de papier mouillée qui devait se tendre en séchant.

On frappa doucement à la porte.

Le jeune homme ouvrit et fit un mouvement de surprise, mais non d'effroi, en voyant dans le couloir quatre personnages inconnus dont l'un portait autour de la taille une écharpe tricolore visible sous son pardessus.

Cette ceinture désignait un commissaire de police dans l'exercice de ses fonctions.

Ce commissaire entra, suivi de l'un des hommes. — Les deux autres restèrent dans le couloir, gardant la porte.

— Monsieur, — dit Georges en saluant, — je suppose que vous vous trompez...

— Êtes-vous le comte de Tréjan? — demanda le magistrat.

— Oui, monsieur.

— Alors, — fit en s'avançant Jobin, que nos lecteurs ont déjà deviné, — alors, au nom de la loi, monsieur, je vous arrête...

L'artiste tressaillit et devint un peu pâle, mais aucune angoisse sérieuse ne se peignit sur son visage et il reprit avec un grand calme :

— Vous m'arrêtez, monsieur!... — Me frouvcrez-vous indiscret si je vous prie de me faire savoir à quel propos cette arrestation?...

Le commissaire de police répliqua solennellement :

— Votre conscience doit vous l'apprendre!...

— Ma conscience est tranquille et ne m'apprend rien... — J'insiste donc pour obtenir une réponse...

— Vous êtes inculpé, — dit Jobin, — d'avoir commis, dans la nuit d'avant-hier à hier, un double assassinat sur les personnes du prince Aldéonofî et de madame la comtesse de Tréjan, votre femme...

La stupeur, l'épouvante et une foudroyante émotion décomposèrent la figure mobile de Georges.

— Assassinée!... — balbutia-t-il en cachant sa tête dans ses mains et en se laissant tomber sur un siège, tandis que tout son corps tremblait, — assassinée!... ohl la malheureuse ! la malheureuse !...

Et il se mit à sangloter Jobin s'approcha de Tréjan.

— Monsieur, — lui dit-il vivement et presque à voix basse, — calmez-vous... rassurez-vous... — Je remplis un devoir pénible en mettant ;i exécution un mandat d'amener lancé contre vous par le parquet, mais je crois pouvoir ajouter que j'ai la certitude de votre innocence et la ferme croyance qu'il ne vous sera point difficile de la démontrer... Je sais quel est l'assassin de votre femme...

Georges releva brusquement la lèle.

— Mon innocence! — dit-il. — Eh! monsieur, croyez-vous que je m'occupe d'une accusation insensée? — En aucun cas elle ne saurait m'atteindre, et d'ailleurs aujourd'hui elle tombe en poudre devant l'évidence... — J'ai passé la journée, la soirée et la nuit d'avant-hier à Saint-Germain, où je dessinais des croquis du château et de la forêt... — Deux personnes dont vous ne récuserez pas le témoignage, et dont l'une est célèbre, m'accompagnaient et ne m'ont point quitté d'un instant... — Nous couchions dans le même hôtel, dans la même chambre, et nous sommes revenus à Paris, hier matin,, ensemble... — Non, monsieur, non! l'accusation ne m'inquiète pas! ne m'agite pas! ne me trouble pas! — je ne songe qu'au crime commis... à ce prince dont j'ai été l'adversaire! à cette malheureuse femme que j'ai aimée! — Oh! Fanny! Fanny! quel châtiment!...

Après un silence d'une seconde, Georges reprit :

— Vous connaissez l'assassin, monsieur, mavez-vous dit... — Au nom du ciel, apprenez-moi son nom...

Jubin approcha ses lèvres de l'oreille de l'artiste, et nuii mura :

— 11 se nomme le baron de Croi.\-Dieu...

Georges regarda le policier avec une expression si étrange que Jobin se demanda si le jeune homme devenait fou.

-«*râS

494 LES TRAGÉDIES DE PARtS

— Le Jjai'on!! c'est le baron!! — répéta Tréjaii. — 0 Providence!! o justice éternelle!! et comme en tout ceci la main de Dieu se montre clairement!! — Attendez, messieurs... attendez...

Puis, s'élançant sur la petite table placée au-dessous de Touverture ronde pratiquée dans la cloison pour le passage du tuyau de poêle, il enleva avec la pointe de son couteau le disque de bois qui fermait cette ouverture, et il jeta un regard, un seul, dans la chambre voisine.

— Montez à votre tour... — dit-il alors à Jobin. — Montez et regardez!...

Le lit se trouvait juste en face de la cloison trouée.

Philippe se réveilla brusquement et vit, encadré dans l'ouverture ronde, un visage pâle dont les yeux noirs le regardaient avec une expression triomphante et goguenarde.

A l'instant même il reconnut ce visage.

11 se souvenait trop de l'avoir déjà vu dans une circonstance terrible.

C'était celui de l'agent chargé d'arrêter le caissier Frédéric Muller sept années auparavant, et qui, pour franchir le seuil de la pelite maison de l'avenue de Neuilly, avait si merveilleusement imité la voix criarde, et si habilement copié la figure cynique de Slani Picûlet, l'un des policiers interlopes de l'agence Roch et Fumel.

Croix-Dieu, pétrifié d'abord par cette apparition formidable, entendit un glas funèbre tiiiler à ses oreilles.

— Ah! — pcnsa-t-il — je suis bien perdu!...

Et pendant une ou deux secondes on put croire qu'une prostration invincible allait clouer sur son lit ce géant du crime, et qu'il se laisserait prendre sans même essayer une résistance impossible.

La*voix moqueuse de Jobin s'éleva.

— Comte de Loc-Earn, Frédéric Muller, baron de Croix-Dieu — dit cette voix — je vous arrête!... Et nul moyen de recommencer la petite tragi-comédie d'il y a sept ans!... — Nous sommes en force... Vous êtes pincé... Je vous défie de nous filer entre les doigts... — Ne faites donc pas le malin, je vous le conseille, et rendez-vous de bonne grâce!... Si c'est votre avis, comme j'aime à le croire, ouvrez la porte... Ça nous dispensera de l'enfoncer.

Ces paroles déterminèrent chez Croix-Dieu une réaction violente et soudaine. Le nom de Loc-Earn prononcé par Jobin évoqua sous ses yeux le passé tout entier. 11 revit le point de départ, le chemin parcouru, semé de sinistres étapes, et le but rayonnant auquel, pendant quelques heures, il avait pu se croire arrivé...

Tout s'écroulait!

Les millions ramassés dans la boue et dans le sang se changeaient en feuilles mortes...

Pour unique avenir, désormais, six semaines au fond d'un cachot; — la cour d'assises; — puis, par une matinée grise, les bois de justice dessinant leur silhouetle rouge sur la place de la Roquette ; — une foule immonde s'entassant pour savourer la tragédie; — Monsieur de Paris et ses aides; — l'éclair du couperet; — une tète roulant dans le panier et le cimetière de Clamart...

C'était le dénouement fatal, inévitable...

Et, sous le traversin, des millions!...

A cette pensée, une rage folle s'empara de Croix-Dieu.

Tout le sang de ses veines affluant à son cerveau l'aveugla. — Il vit rouge.

— Ah! — murmura-t-il, — je suis vaincu... — Mais ils ne m'auront pas vivant! — Combien sont-ils? — j'en tuerai cinq et, après, je me tuerai...

— Avez-vous réfléchi? — demanda Jobin. — Vous rendez-vous?

Pour toute réponse le baron saisit son revolver et visa l'ouverture ronde. La tête du policier disparut.

— Monsieur le commissaire, — dit-il à voix basse, — ne vous exposez pas!.,, à quoi bon? — Tout à l'heure ça va chauffer dur... le gredin tient un revolver... il se sent pris... il sait ce qui l'attend... il imitera le sanglier acculé qui fait tète aux chiens... il en découdra tant qu'il pourra...

— Vous êtes armés... — répliqua le commissaire — quand vous serez dans le cas de légitime défense, servez- vous de vos armes...

— Ah! oui, pardieu, nous nous en servirons! mais il tirera le premier, comme tes Anglais à. Fontenoy... et qui sait s'il ne nous abattra pas tous, les uns après les autres! — Il faut que la fuite de ce bandit devienne impossible si le diable se met contre nous... — Je vais, si vous m'y autorisez, envoyer chercher dés sergents de ville au poste de police, avant de commencer nos petites opérations...

— Faites...

— J'ai mon plan...

Jobin donna des ordres à l'un de ses hommes qui partit à toute vitesse.

Tandis que ceci se passait dans la chambre de Georges Tréjan, Croix-Dieu s'était jeté en bas de son lit; il avait passé son pantalon, mis la sacoche en bandoulière, et, glissant son revolver dans sa poche di'uile, il s'occupait à se barricader en traînant les meubles contre les deux issues.

L'armoire à glace et la commode-toilette défendirent solidenionl la porte qui donnait accès sur le couloir.

Le lit et les trois fauteuils furent entassés devant l'huis condamné.

Un matelas ferma l'ouverture ronde dont les assiégeants auraient pu se faire une meurtrière.

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Ceci terminé, Croix-Dieu, le revolver à la main et le visage contracté comme le mufle du tigre, s'adossa à la cheminée et attendit.

Qu'espérait-il?

S'échapper?...

11 n'y songeait même pas. — Aucune lueur d'espérance ne survivait en lui. — Il savait bien qu'on ne le laisserait pas fuir; il savait bien que tout était dit...

Il voulait — nous le répétons — se faire de belles funérailles — tuer encore — tuer toujours — tuer jusqu'au bout, et mourir...

L'envoyé de Jobin était revenu, amenant une demi-douzaine de sergents de ville, intrépides et résolus comme le sont tous ces braves gens.

En outre il rapportait un de ces leviers de fer amincis par un bout, dont on se sert pour déchausser les pavés dans les rues en réparation.

Jobin plaça deux sergents de ville à chaque extrémité du couloir.

— Ébranlez vigoureusement cette porte — dit-il aux deux autres en leur désignant l'issue principale — démolissez-la si vous pouvez, et surtout menez grand tapage, voilà l'essenliel... — ' Ceci est une fausse attaque... — La véritable aura lieu par l'intérieur de la chambre... — C'est la plus dangereuse, et je la réserve pour moi...

Les sergents de ville obéirent à la consigne. — Ils firent un bruit d'enfer, et les panneaux vermoulus, énergiquement assaillis, ne tardèrent point à craquer. — La toilette et l'armoire à glace tremblaient et chancelaient déjà.

Croix-Dieu, le doigt sur la détente de son arme, se tenait prêt à faire feu dès qu'il pourrait viser en pleine chair.

Pendant ce temps Jobin introduisait tranquillement la pointe de son levier sous la porte condamnée.

(Jiiand il eut un point d'appui suffisant, il imprima à la lourde barre de fer un brusque mouvement de bascule avec une force dont sa frêle apparence ne permettait point de le supposer capable.

D'un seul coup la serrure et les verrous sautèrent. — La porte sortit de ses gonds et s'abattit dans la chambre de Croix-Dieu, renversant les fauteuils et faisant une sorte de pont sur lequel notre ami, suivi de ses deux hommes, s'élança le revolver à la main, en criant :

— Nous vous tenons! — Rendez- vous!

Philippe poussa un rugissement de fauve et, surpris par une agression qu'il n'attendait point de ce côté, tira trois fois de suite, mais d'une main mal afiermie. Jobin srntit une douleur brûlante à l'épaule. Derrière lui, un des agents s'abattit, le crâne brisé.

— Ah! lâche coquin! — hurla le policier. — Tu le veux, eh bien! soit! Et, à son tour, il fil feu deux l'ois.

Jubin sentit une douleur brûlante à lY'paule; derrière lui, un des agents s'abattit, le crâne brisii. (Page 496.)

Les deux mains du baron retombèrent le long de son corps.

La première bulle avait broyc le poignet droit; la seconde avait brisé le bras gauche au-dessus du coude.

Philippe essaya pourtant de se défendre encore. — Il voulut mordre. — 11 tcuta de bondir par la fenêtre, mais tout fut inutile. — La lutte ne pouvait continuer plus longtemps. — Force restait à la loi. — Les agents étaient maîtres du monstre mulilc.

Trupidiiii (l<!) Ik

VicomtcfiBe d" 63.

Une Iieui-e plus tard, la lourde porte d'un cachot de la Conciergerie se refermait sur l'assassin, et Georges de Tréjan, après avoir causé cinq minutes avec le juge d'instruction, sortait libre du palais de justice.

Dans l'après-midi de ce même jour, le chirurgien appelé auprès de Croix-Dieu déclara nécessaires Tampulation du bras gauche et celle du poignet droit. — On porta le blessé à rinfiimorie et la double opération fut pratiquée sur-le-champ.

Le baron, muet et farouche, la supporta avec une impassibilité qui ressemblait à du stoïcisme.

— Docteur, — dit le juge d'instruction au chirurgien, — sauvez cet homme! — il appartient à l'échafaud, songez-y! — Pour des crimes tels que les siens, l'expiation doit être publique! — il faut l'exemple! — Le sauverez-vous?

Le savant praticien secoua la tête.

— Je doute... — répondit-il, — mais qu'importe? que ce soit par la guillotine ou par le tétanos, le misérable payera sa dette.

Le chirurgien avait raison de douter.

Pendant toute la soirée Croix-Dieu, étendu sur son lit, ne fit pas un mouvement. — Ses yeux étaient ouverts. — Une respiration sifflante soulevait sa poitrine. — On aurait pu sans cela le croire inanimé, car pas un gémissement ne s'échappait de ses lèvres et il ne semblait même poînt entendre les questions qu'on lui adressait.

Souffrait-il?

Oui, il souffrait au delà du possible.

Sous ce calme menteur, son corps et son âme subissaient d'incroyables déchirements, d'indicibles tortures...

Tant de sang répandu, tant de crimes commis, tant d'audace, tant de génie dépensés pour en arriver là!! — Et n'avoir pas même pu mourir!... — Et se sentir désarmé, vaincu, objet d'opprobre, de mépris, d'horreur!...

Ces pensées infligeaient à Philippe un supplice dont aucune phrase ne pourrait donner une idée...

Vers minuit les infirmiers funnit réveillés en sursaut par des gémissements étranges, par des clameurs qui donnaient le frisson...

Ils s'approchèrent de la couche de l'amputé, et ils assistèrent à un spectacle inouï.

Le tétanos prévu par le docteur venait de se déclarer...

CroixrDieu râlant, hurlant, blasphémant, se tordait comme un cep de vigne jeté sur des braises ardentes, s'agitait comme un reptile tranché par une faux et qui cherche à réunir ses tronçons. — Ses yeux sortaient de leurs orbites. — Son visage crispé, méconnaissable, hideux, ressemblait à celui d'un homme qui vient de traverser des fiammes.

Dans ses soubresauts convulsifs les bandages s'étaient détachés, et les moignons sanglants secouaient autour d'eux des gouttes rouges.

Son corps paraissait rapetissé. — Tantôt il se courbait à la manière d'un arc qn'du bande; tantôt les mcMnbrus se nonaieut et les articulations craquaient avec un bruit sinistre.

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Soudain le mis(^rable se leva tout debout par un inconcevable efTort.

Ses traits bouleversés, ses yeux hagards exprimèrent un immense eiïroi, son bras droit s'agita comme pour repousser quelque chose d'elfroyable, invisible pour tous, et, d'une voix qui n'avait rien d'humain, il cria :

— Oui... j'ai peur!... Le baron Worms... AldéonofT... Fanny... ils sont là... là, tous trois... eux, la gorge coupée... elle, le dos troué de deux coups de couteau... — Us s'approchent... ils m'entourent... ils m'appellent... —Que me veulent-ils?... — Fantômes, taisez-vous!... Allez-vous-en, fantômes!... — Vous êtes morts, dormez comme je vais dormir!... — La justice divine, dites-vous... l'autre vie... Allons donc!... tout finit avec l'homme, et Dieu n'existe pas!...

Philippe eut un éclat de rire convulsif, éclatant, diabolique.

Son bras saignant continuait à repousser les spectres créés par son délire, ou plutôt évoqués par sa conscience.

Tout à coup son rire étrange s'éteignit.

La terreur peinte sur son visage parut grandir oncorc. — Une nouvelle vision surgissait sans doute devant lui, plus formidable encore que les précédentes; il se rejeta brusquement, désespérément en arrière, et balbutia :

— Il y a donc un Dieu...

Ses dents claquaient. — De grosses gouttes de sueur inondaient son front comme des larmes. — 11 perdit l'équilibre et retomba sur son lit ensanglanté.

L'agonie commençait.

Elle fut effroyable, mais courte.

Dix minutes plus tard, le démon qui s'était appelé Loc-Earn, Frédéric Muller et Croix- Dieu échappait aux juges de la terre pour comparaître devant le souverain Juge à qui rien n'est caché...

Huit jours après la fin sublime du vicomte Armand de Gratullien, Ilonriotte d'Auberivc remit à Germaine, qu'elle visitait chaque jour, une lettre tout ouverte d'André. Voici cette lettre :

« L'homme auguste et grand que vous pliMire/. et que j'ailniii-c est mort en pardonnant. — Ma mère m'a répété ses touchantes paroles : — Je pars, triste de vous quitter, mais content de vous laisser libre. »

« Germaine, me permettrez-vous un jour — dans bien longtemps — d'elTacer nodc faute en vous donnant mon nom? »

Henriette, le soir, apporta cette réponse :

« La trahison que nous avons commise, la mort du juste tué par cette trahison

creusent un abîme entre nous. — André, je vous aimerai toujours et je ne vous reverrai jamais.

fi Demain votre mère me conduit à ce couvent où elle a passé vingt années, et d'où je ne sortirai plus.

« C'est le châtiment... C'est l'expiation...

« Adieu. »

— Perdue! à tout jamais perdue! — s'écria San-Rémo en se tordant les mains. — Oh! ma mère... manière, avec cette inguérissable blessure au cœur, comment vivre?

— Tu vivrais pour moi, mon enfant bien-aimé, si véritablement il n'était plus d'espoir... — répliqua doucement Henriette. — Mais je te dis : Espère...

— Que puis-je espérer?... que puis-je attendre?... Vous avez entendu... — Germaine, domain, va s'enfermer dans un couvent!...

— Comme dame pensionnaire, oui, mais non comme religieuse! — Germaine est jeune et l'avenir est long... — Le Dieu de miséricorde et de bonté ne se plaît point aux châtiments sans fin... — Un jour viendra, n'en doute point, mon fils, où l'expiation semblera suffisante... — Espère, André! — Le bonheur deviendra possible, et ta cause sera bien plaidée dans le cœur de Germaine..,.

— Plaidée par qui, ma mère?

— Par l'amour et par moi.

Germaine est toujours au couvent.

Henriette d'Aubcrive, chaque mois, y passe une semaine auprès d'elle et parle pour son fils. — Le moment n'est pas loin peut-être où la vicomtesse de Grandlieu deviendra la marquise de San-Rémo...

André ignore le nom de son père. — Il ne le saura jamais.

Et maintenant que nous voici, grâce au ciel et grâce surtout à la bienveillance de nos chers lecteurs, au terme de ce long récit, réglons nos comptes.

La fortune volée par Croix-Dieu à la comtesse de Tréjan est allée enrichir dans une petite ville de Normandie des parents éloignés de Fanny Lambert, très-étonnés et non moins ravis de se trouver millionnaiies à l'improviste.

Germaine a refusé de prendre possession des diamants soustraits à San-Rémo par le faux Samuel Kirchen, et facilement reconnus par des experts mandés au parquet, aussi bien que du million payé sur la signature d'Armand de Grandlieu pour le rachat des lettres.

Ce million, et celui provenant de la vente des diamants, ont été consacrés par elle à doter un établissement de bienfaisance où on élève chrétiennement des jeunes filles pauvres.

L'abominable Mélauiu Perdreau n'a pas touché longtemps la pension mensuelle que

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lui faisait Octave Gavard, et dont elle employait les sept huitièmes à des libations alcooliques. — Plusieurs mois avant les derniers événements que nous venons de raconter elle était morte à l'hôpital de la Pitié d'un accès de delirium tremens.

Par suite de la dénonciation in extremis de Sarriol, une enquête ayant été ouverte sur les agissements de la Saint-Angot, l'honorable matrone fait l'ornement de Saint-Lazare d'où elle ne sortira pas de sitôt. -

L'ex-capitaine Grisolles, absolument infirme, vit d'une petite rente que lui servent Octave et San-Rémo.

Valérie Worms, devenue vicomtesse de Presle après une année de veuvage, est la femme excellente d'un excellent mari et pense rarement au baron Worms.

Jobin, dont la blessure à l'épaule était insignifiante, n'a pas dit son dernier mot. — Nous le retrouverons dans le Ventriloque, notre prochain récit.

Georges Tréjan, trempé à l'école du malheur, s'est donné à lui-même la volonté et l'énergie qui lui faisaient défaut. — Il travaille beaucoup et devient un peintre sérieux. — On croit qu'il sera décoré à la prochaine Exposition.

Madame veuve Blanche Gavard, soustraite à la funeste influence du baron de Croix- Dieu, est maintenant la meilleure des mères.

Elle adore sa belle-fille, la gentille Dinah Bluet, aujourd'hui Dinah Gavard.

Octave et Dinah. naturellement, sont plus que jamais épris l'un de l'autre, et ils ont bien raison! — Or, comme Dinah est blonde, l'ex-gommeux a fait capitonner de satin bleu toutes ses voitures et peindre sur leurs panneaux ce blason de fantaisie : Un bluet d'azur an c/iam/j d'or.

Dans quelques mois ils auront un petit enfant blond, — qui sera voué au bleu...

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