‹ Les tragedies de ParisChapitre 49 sur 50 · LXX.XIII · texte numérisé non relu

LXX.XIII

Philippe monta lentement l'escalier.

L'épaisseur du tapis qui couvrait les marches étouffait le bruit de ses pas.

Il fit halte en face de la porte située sur le carré du premier étage, l'ouvrit sans rencontrer de résistance, traversa l'antichambre et frappa trois coups légers contre l'un des panneaux de la seconde porte.

— Est-ce vous, Geneviève? — demanda la voix un peu émue de Fanny.

— Ce n'est pas Geneviève, c'est moi, — répondit le baron.

— Qui, vous?

— Croix-Dieu...

l'ne exclamation de surprise se fit entendre, suivie de ces mois :

— Attendez une minute... — Je me lève et je suis h. vous...

Avant que la minute en question fût écoulée, la clef tourna dans la serrure et madame de Tréjan apparut, enveloppée dans un peignoir blanc et tenant un bougeoir à la main.

— Mais oui, c'est vous!... c'est bien vous! — s'écria-t-clle. — C'est tout au plus si j'en crois mes yeux!... — Je viens de m'éveiUei' brusquement et ie n'ai pas les idées bien nettes... — Quelle heure est-il'?

— A peu piès deux heures du matin.

— Par quel miracle?...

— Ma chère enfant, — interrompit Croix-Dieu, — rappelez-vous notre entretien d'hier au soir... — « Quand vous aurez la certitude qu'il vous faut, — m' a.\ez-vous dit — Jie perdez ni une heure, ni une minute, ni une seconde! Fût-ce au milieu de la nuit, venez! » — J'ai obéi et je suis venu...

— Oui... oui... je me souviens! — fit la comtesse vivement. — Ainsi, vous avez celte certitude?

— Sans cela, serais-je ici?

— Venez donc, et d'abord donnez-moi le mot d'une énigme... — Comment êtes-vous entré?...

— Rien de plus simple. — J'ai sonné... j'ai dit mon nom... j'ai parlementé... j'ai juré que j'étais presque attendu et que je vous apportais une nouvelle de haute importance... Bref, votre fidèle concierge a fini par m'ouvrir, d'assez mauvaise grâce...

— Très-bien... — Mais qui vous a introduit dans l'hôtel?

— Personne... — J'allais frapper à la porte du vestibule, espérant être entendu de votre femme de chambre, quand j'ai découvert que les verrous n'étaient point poussés et que la clef n'avait pas tourné dans la serrure... — Donc, nul obstacle... — J'ai pénétré dans le vestibule... j'ai gravi les marches, et me voici...

— Comptez donc sur les domestiques! — s'écria Fanny — Après votre départ j'ai fait redescendre Geneviève tout exprès pour fermer l'hôtel!

— La pauvre fille dormait sans doute aux trois quarts... — Ne la grondez pas trop...

— Nous verrons... Et, maintenant, aux choses sérieuses!... — Ainsi, vous m'apportez la vengeance?...

— Oui.

— Quand vous est arrivé le renseignement promis?

— 11 m'attendait chez moi...

— Et j'aurai le moyen de frapper ce Tréjan, de briser le piédestal et de jeter la statue dans la boue?,.. Ce sont vos expressions...

— Vous aurez tout cela...

— Le moyen?...

— Il est simple et terrible... — Le passé de votre mari renferme une de ces actions honteuses dont un homme, quoi qu'il fasse, ne peut jamais elfacer les traces...

— La preuve?.,.

— Indiscutable. — Un papier écrit et signé par Georges Tréjan lui-même...

— Ce papier, vous le possédez?

— Non, car il est en vos mains,

Fanny secoua la tête.

— Vous vous trompez... — dit-elle — je n'ai rien... pas une lettre... pas une ligne... pas un mot...

— C'e.-;t-à-dire que vous croyez ne rien avoir... — Mais je vous répète et je vous afiirine que la preuve est ici...

— Où donc?...

— Dans le grand bahut renaissance de l'atelier de Georges.

— Oubliez-vous que nous avons ensemble exploré ce bahut quand nous cherchions les actes relatifs à AldéonofT? — Nous n'avons rien trouvé.

— Parce que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre un tiroir secret dont l'existence m'a été révélée il y a une heure...

— Que dit le papier?

— Vous le lirez vous-même... — Je veux vous laisser cette joie.

— Comment Georges, en partant, n'a-t-il point emporté avec lui une pièce qui pouvait le perdre?

— Je ne me charge en aucune façon d'expliquer cette distraction étrange... N'oubliez pas, cependant, qu'il avait à peu près perdu la tête.

— Baron, il me semble que je rêve... — Je suis bien certaine que vous ne me trompez pas; mais, convenez-en, jamais on n'a vu quelque chose de plus étrange et de plus invraisemblable dans les mélodrames du boulevard!

— Je suis entièrement de votre avis.

— De quelle façon avez-vous été renseigné? — De qui tenez-vous le secret? — Ce ne peut être de Georges lui-même...

— Non, certes! — Seulement Georges, déplorant son imprudent oubli et voulant à tout prix vous enlever l'arme dangereuse dont un hasard pouvait vous rendre maîtresse, s'est adressé à certain personnage plus que douteux, qui par bonheur m'était connu, et l'a chargé, en lui promettant une somme assez ronde, de s'introduire dans votre hôtel, d'ouvrir le bahut avec une fausse clef et de s'emparer du papier compromettant. — Le personnage a dit : Oui, d'abord... — Mais, pris de peur sans doute au moment d'agir, et me sachant le meilleur de vos amis, il est venu à moi et il m'a donné le secret de Georges... ou plutôt il me l'a vendu...

— Je comprends! — s'écria Fanny en serrant dans les siennes les deux mains de Philippe. — Ah! baron, que ne vous devrai-je pas?... — Puis-je trouver sans vous le mystérieux tiroir? — ajouta-t-elle après une seconde de réflexion.

— C'est impossible...

— Eh bien, vous m'accompagnerez à l'atelier, mais il me faut mes ciels.

— Où sont-elles?

— Dans le coffre-fort que j'ai ouvert un jour devant vous...

— Prenez-les, et montons.

— Venez...

Madame de Tréjan se dirigea vers un angle de la pièce et fit jouer une porte cachée à demi sous la tenture.

— Venez, — répéta-t-elle en précédant Philippe dans un cabinet do toilette aménagé avec un luxe inou'i et des recherches inconnues du vulgaire.

Au moment d'atteindre une double portière dont les plis épais tenaient lieu de porte, elle s'arrêta et mit la main sur le bras de Croix-Dieu.

— Parlez tout bas, maintenant, ou plutôt ne parlez pas, — lui dit-elle d'une voix étouffée à dessein.

— Pourquoi? — demanda le baron.

Fanny, soit qu'elle n'eût pas entendu la question, soit qu'il ne lui convînt point de répondre, garda le silence, souleva l'étoffe, et franchit le seuil de sa véritable chambre à coucher, abandonnée momentanément par elle.

Cette chambre semblait destinée à un artiste beaucoup plus qu'à une jolie femme.

Son cachet de sévère magnificence tranchait avec la brillante coquetterie des autres appartements de l'hôtel.

Point de scènes mythologiques et de petits amours au plafond, mais des travées de bois sculpté, peintes de couleurs vives.

Point de tentures chinoises, aux oiseaux fantastiques, aux fleurs éclatantes, mais de splendides tapisseries dites de David Téniers.

Au lieu d'une couclie voluptueuse, dorée, capitonnée, enveloppée de soie et de dentelles, un immense lit à colonnes torses, que ses pentes de tapisserie abaissées métamorphosaient en une sorte de mystérieux réduit.

Tous les meubles offraient un cachet analogue et constituaient un ensemble imposant et irréprochable.

Nous savons déjà que le coffre-fort lui-même affectait, quoique moderne, la forme d'un cabinet italien du xvi' siècle, et que les sculptures exquises de l'ébène encadraient des plaques d'ivoire finement gravées au burin.

Nous savons aussi que lorsque le panneau d'ivoire et d'ébène tournait sur ses gonds, il démasquait un second panneau damasquiné, à l'épreuve de l'effraction et de rincendie.

Fanny, marchant de son pas le plus léger, se dirigea vers le coffre-fort sur lequel elle posa son bougeoir pour conserver la liberté de ses mains.

Croix-Dieu la suivit, tout en promenant son regard autour de la vaste pièce à peine éclairée par la flamme tremblotante de l'unique bougie.

Il ne vit rien qui lui parût suspect ou seulement inquiétant. La chambre semblait déserte.

Madame de Tréjan avait roulé autour de son poignet gauche la chaînette d'or soutenant deux ou trois clefs mignonnes dont elle ne se séparait ni le jour ni la nuit.

Elle introduisit l'une d'elles dans la serrure du cabinet italien, mit à nu le panneau d'acier et l'ouvrit par la pression du ressort invisible.

Alors apparurent comme la première fois les liasses de titres au porteur, les paquets de billets de banque, les écrins et les rouleaux d'or rangés en bon ordre, et représentant une valeur de deux millions trois cent mille francs.

Fanny mit la main sur le trousseau, composé d'une douzaine de clefs de différentes grandeurs réunies par un anneau brisé.

Elle alliiit refermer le coffre-fort.

Croix-Dieu étnit debout derrière elle, à deux pa^. — 11 souriait.

Sa main droite avait disparu depuis un instant dans la poche de côté de son pardessus. — Elle reparut armée d"un de ces couteaux catalans à manche de corne, à lame épaisse affilée et pointue, dont la trempe ne le cède en rien à celle des stylets florentins de la bonne époque...

Cette main se leva, le bras se raidit, et le couteau s'enfonça jusqu'au manche entre les épaules de la comtesse.

Fanny poussa un cri — un seul — ou plutôt un gémissement rauque, et s'abattit, la face sur le tapis.

Tout le dos du peignoir blanc devint rouge.

La malheureuse femme se débattait en râlant.

Croix-Dieu se pencha sur elle et frappa de nouveau.

Fanny remuait encore, — faiblement, mais elle remuait.

Croix-Dieu allait frapper une troisième fois... — Sa main levée s'abaissait déjà.

11 s'arrêta soudain, glacé d'épouvante par un bruit inattendu.

Les anneaux des pentes de tapisserie du grand lit à colonnes grinçaient en ghssant sur leurs tringles.

Àldéonoff, effaré, sanglant — car, dans la violence de son effort pour se soulever, la blessure de sa poitrine s'était rouverte — Aldéonoff, disons-nous, se soutenait des deux mains aux rideaux écartés et regardait sans se bien rendre compte de l'effroyable tragédie jouée sous ses yeux.

11 devina tout à coup la signification du groupe hideux formé dans cette chambre sombre par la victime et par le bourreau. — 11 n'était point le jouet d'un cauchemar effrayant... — La monstrueuse réalité se dressait devant lui...

Une sorte de rugissement s'échappa de ses lèvres.

— Assassin! — cria-t-il d'une voix étranglée — assassin! assassin!...

Et se jetant hors du lit, presque nu, farouche, menaçant, — terrible malgré .sa faiblesse, — il bondit vers Croix-Dieu.

Mais le baron n'avait plus peur.

Son visage sinistre, froncé par un rictus bestial, ressemblait au muffle du tigre. — Une phospliorescence étrange jaillissait de ses prunelles.

— Ah! — commanda-t-il — taisez-vous!..,

Assassin! — répéta le prince dont la voix s'étranglait de pins en plus, et qui, malgré son courage et sa fureur, trébuchait à chaque élan.

11 touchait presque Philippe, — il étendait les bras pour le saisir et pour engager conire lui une lutte insensée...

Cioix-Dieu le saisit par l'épaule, et d'un seul coup de son couteau catalan lui trancha la gorge si profondément que la tête fut à demi séparée du tronc. — En même temps, avec une atroce présence d'esprit, il se jeta de côté pour n'être point atteint par le flot de sang qui jaillissait de l'énorme blessure.

Serge Aldéonoff tomba sans pousser un soupir.

Croix-Dieu regarda froidement ce cadavre étendu sur le dos, les bras en croix, les yeux ouverts et vitreux.

— Comme le baron Worms! — murmura-t-il. — Encore un qui ne parlera pas!...

Après avoir formulé cette réflexion philosophique : — Encore un qui ne parlera pas I — Croix-Dieu immobile, le couteau à la main, l'oreille tendue, écouta, prêt à bondir.

Le rauque gémissement de Fanny, les cris répétés d'Aldéonoff, la double chute des victimes, pouvaient avoir éveillé quelqu'un dans l'hôtel...

On allait accourir peut-être...

Peut-être il faudrait tuer encore et donner un dernier acte à l'effroyable drame...

Cinq minutes s'écoulèrent, — et c'est long, cinq minutes, pour l'assassin qui guette auprès de deux cadavres...

Pas un bruit, pas un mouvement ne vinrent annoncer que la terrible boucherie eût donné l'éveil à quelqu'un.

Femmes de chambres et valets dormaient en paix.

Croix-Dieu respira.

— Le plus fort est fait! — murmura-t-ii. — En vérité, j'ai des nerfs d'acier! — Le co'ur est aussi ferme que le bras! — Qu'est-ce donc, après tout, que le meurtre dont les faibles s'effrayent? — Les empereurs tuent plus quemoi pour conquérir une province! — On les couronne de lauriers!... — Pour conquérir des millions, je tue aussi... — C'est la guerre !

11 fallait achever sans retard la besogne si bien commencée...

Le baron n'avait point à s'occuper du prince. — Le coup de couteau l'avait frappé comme la foudre, et l'âme s'était envolée par la gorge béante.

Restait Fanny dont le corps élégant gisait dans une mare sanglante, et qui maintenant ne remuait plus.

Philippe se pencha vers elle et — c'est à peine si nous osons l'écrire — il eut l'épouvantable courage de retourner ce corps inerte.

Le visage de la malheureuse créature — bien coupable, mais bien punie! — ollrait une expression étrange. — La terreur à son paroxysme s'était en quelque sorte figée sur ses traits charmants.

Les prunelles, dans une convulsion suprême, avaient disparu sous les paupières. — Les yeux semblaient tout blancs dans la pâleur du masque. — La bouche ouverte et contractée gardait l'empreinte du dernier râle. — Les petites dents élincclaient dans leur écrin de corail encore rose.

448 LES TRAGÉDIES DE PAllIS

La tète si merveilleusement belle était devenue sinistre.

Croix-Dieu leva son couteau, mais après une seconde d'hésitation il ne le laissa point retomber.

— A quoi bon? — se deraanda-t-il. — Gela me répugne de m'acharner inutilement sur ce cadavre... — j'ai frappé deux fois... c'est assez... — D'ailleurs nous allons voir...

Il tira de sa poche une petite glace à boîtier d'ébène, dont il faisait habituellement usage pour s'assurer que les pointes effilées de ses moustaches étaient irréprochables, il l'ouvrit et l'approcha des lèvres de Fanny.

■ Aucune vapeur ne vint ternir la surface du miroir en mipiature. Non content de cette épreuve, Philippe posa sa main sur la poitrine de la comtesse, à l'endroit du cœur, tt l'y laissa longtemps appuyée.

— Pas un souffle et pas un battement... — murmura-t-il. — Elle est bien morte et je n'ai rien à craindre... — Finissons vite...

Il se dirigea d'un pas ferme vers le collre-fort, vida les écrins que leur volume rendait embarrassants, entassa pêle-mêle dans ses poches les joyaux et les paquets de billets de banque, — se fit avec les liasses de titres au porteur une sorte de plastron sur lequel il boutonna sa redingote et son pardessus, — négligea volontairement d'emporter les rouleaux d'or qui — (vu les proportions prises par sa fortune) — ne constituaient pour lui qu'une somme insignifiante, et, tenant d'une main le bougeoir et de l'autre son arme sanglanlo, il quitta la chambre du meurtre et passa dans le cabinet de toilette où il s'arrêta.

Là il alluma plusieurs bougies et, debout en face d'une grande glace, il fit subir ù toute sa personne un examen minutieux.

De cet examen ré-ulta la certitude que pas une gouttelette pourpre n'avait jailli sur son visage, sur ses mains et sur ses vêtements.

Sans la moindre crainte il pouvait affronter les regards.

Il lava soigneusement le couteau qui venait d'accomplir une si formidable besogne et, prudent jusqu'au bout, il le plaça tout ouvert dans sa poche de côté, puis, après avoir éteint les bougies, il franchit la chambre à coucher où le lit en désordre était tiède encore peut-être, il gagna l'antichambre, descendit l'escalier, sortit du vestibule, traversa la cour, ouvrit sans bruit la petite porte avec la clef volée dans la loge du concierge, se garda bien de refermer cette porte et se trouva sur le trottoir de la rue Le Sueur absolument déserte.

D'un pas rapide il parcourut la place de l'Arc-de-Triomphe, en laissant à droite les Champs-Elysées; il s'engagea dans l'avenue de Friedland, un cigare aux lèvres, ralcntis- ' sant sa marche pour se donner la physionomie d'un gentleman attardé par quelque bonne fortune et regagnant son logis.

Chemin faisant il pensait :

— Ma parule d'honneur, j'ai conduit tout cela de main de maître!... — Du temps du baron Worms j'avais commis l'impardonnable faute de laisser dans mon bureau les lettres de Staiii Picoulet et les autographes d'-^line Pradier... — Cette imprudence, qui semblait peu compromellante, a failli me perdre... — Aujourd'hui, pas un indice oublié derrière

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11 lava le couteau qui venait d'accomplir une si formidable besogne. (Page 118.)

moi ne peut livrer ma tiace... — Le concierge affirmorait, la tète stir le billut, qu'il m'a vu partir un peu après minuit! — La femme de chambre a fermé consciencieusement à double tour la porte du ve.'^tibule et poussé les verrous!... — Le diable lui-même, s'il se meltait en tète d'expliquer ma présence dans l'hôtel, y perdiait son latin !... — On accusera quelque valet, on lui coupera la tète très-bien, et moi je dormirai tranquille sur un oreilkr de millions...

Tr«g*ilie« (131.) II.

Vicomlose n" 57,

Tout en monologuant ainsi, Croix-Dieu arriva sans encombre rue Saint-Lazare. Le portier, réveillé par sou coup de sonnette magistrale, lui tira le cordon, et se rendormit en disant :

— Voilà pourtant monsieur le baron qui vient encore de cascader!! — Il n'est plus tout jeune, monsieur le baron, mais si bel homme, si aimable et si riche !! — Les femmes l'adorent, et c'est naturel!! Ah! que je voudrais être à sa place!... Mon Dieu, que je le voudrais donc!...

Philippe se servit d"une petite clef dont il ne se séparait jamais et rentra chez lui

Au lieu de se mettre au lit, il pénétra dans un cabinet attenant à sa chambre à coucher et communiquant avec l'antichambre par une porte toujours fermée en dedans.

Là se trouvait une grande armoir» d'apparence très-simple, mais doublée de feuilles de tôle et munie d'une serrure incrochetable.

11 étala sur l'un des rayons de cette armoire qui lui servait de cofîi'e-fort le butin fraîchement conquis.

A côté des diamants de la vicomtesse de Grandiieu, il disposa d'une main savante ceux de la comtesse de Tréjan, et prit plaisir à faire longuement scintiller leurs facettes sous les feux d'une lampe concentrés par un puissant réflecteur.

Minutieusement ensuite il compta les billets de banque, examina les titres au porteur et constata qu'ils représentaient bien une somme de deux millions au moins.

— Deux millions — murmura-t-il — et le chèque du vicomte, trois millions; et douze cent mille francs de diamants, quatre millions deux cent mille francs, sans compter les billets et ce que j'ai déjà... — Deux cent vingt mille livres de rentes!... — En y joignant les six millions et demi de madame veuve Blanche Gavard, j'aurai près de six cent mille livres de rentes!... — Quel mirage!... Qui m'aurait dit cela jadis, quand j'étais un pion famélique au collège de Rennes?... — Ce que c'est que la volonté!... — Avec elle, rien n'est impossible!... • — je le prouve. — A notre époque, l'argent est tout!... — Quiconque est riche est honoré!... — J'inspirerai l'envie, je commanderai le respect et, si l'ambition me vient, quelque jour je serai ti'ès-grand!...

Pendant une ou deux secondes, Croix-Dieu réfléchit.

— Pour les bijoux — rcprit-il — et pour les litres, beaucoup de prudence sera nécessaire... — Les diamants, quand ils sont beaux comme ceux-ci, sont connus et leur signalement existe... — Les numéros des valeurs de Fanny peuvent — (quoique ce soit improbable) — se trouver dans les mains d'un agent de change ou d'un notaire... — Tenter de vendre tout cela à Paris et directement serait insensé et dangereux... — Un petit voyage en Angleterre me permettra de réaliser... — Je connais à Londres des millionnaires sans scrupules, des Samuel Kirchen trcs-sérieux qui s'empresseront de traiter avec moi... — Cela me coûtera un peu cher, il est vrai, mais je ne courrai du moins aucun risque...

A tout événement le saf»c est préparé!

dit le poëtc... — Mclfous-nous en mesure pour le cas où quelque alerte se produirait à l'improviste...

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Le baron, joignant l'action aux paroles, brisa les montures des bracelets, des colliers, des peignes, des agrafes, des boutons d'oreilles, entoura de ouate les diamants ainsi réduits à leur plus simple expression et les plaça dans un petit sac de peau qui n'avait, ma foi, pas du tout la mine — (à en juger par son volume) — de renfermer plus d'un million.

11 fit des titres au porteur un seul paquet très-serré, ficelé dans une solide enveloppe de papier giis, et il installa ce paquet et le petit sac au fond d'une grande gibecière de voyage qui reçut en outre un joli revolver bien et dûment chargé.

Cette gibecière fut placée dans l'armoire doublée de tôle dont le baron ferma la porte à double tour; puis, enchanté de l'emploi de son temps depuis la veille, il alla se coucher et garda sous son oreiller le portefeuille contenant le chèque signé par Armand do Grandlieu.

Après quelques heures d'un sommeil que n'avaient visité ni le spectre d'Aldéonoff n' celui de Fanny Lambert, Philippe quitta son lit, fit sa toilette et sonna son valet de chambre.

— Je sors, — lui dit-il, — je rentrerai vers dix heures et demie... — J'attends M. Octave Gavard à déjeuner, à onze heures... — Que tout soit prêt...

— Combien de couverts, monsieur le baron?...

— Deux seulement...

— Bien, monsieur le baron...

— Ah! j'y songe, — reprit Philippe, — vous mettrez sur la table des verres à vin du Rhin... Nous boirons du johannisberg.

— Oui, monsieur le baron...

Le profond respect, la confiance sans limites que certaines natures absolument loyales inspirent ou plutôt imposent aux plus abominables grcdins est une chose singulière, mais indiscutable.

Comment se fait-il que les misérables pour qui l'iionneur n'existe pas croient à l'honneur chez les autres?

Nous constatons le fait sans entreprendre de l'expliquer.

Armand de (jrandlieu avait dit à Croix-Dieu-Ziinmcrmann :

— Sur mon honneur, et aussi vrai que vous êtes un bandit, le chèque que je viens de signer sera payé h présentation et personne ne cliercitei'a seulement n savoir en yuvlles mains immondes tombe C argent gagné par un métier fiareiU

Cela suffisait et Philippe, parfaitement convaincu que le vicomte tiendrait sa parole et ne ferait point épier le maître en l'art du chantage avec lequel il avait conclu le marché du rachat des lettres, n'hésita pas à se présenter lui-même au guichet de la Banque.

On lui compta immédiatement son million. — Il plaça les billets, divisés par liasses de cent mille fiancs, dans un sac à main dont il s'était muni tout exprès, et il regagna sa voiture qui l'attendait au coin de la rue de la Vrillière et de la rue de la Banque.

A dix licui'cs et demie précises, — ainsi qu'il l'/ivait aiuinncé, — Philippe rcnirait chez lui.

Son domestique attendait dans l'anticliambre.

Comme le jour de la visite de Grisolles, ce valet ne montrait point sa physionomie habituelle.

— Qu'avez-vous donc? — lui demanda Croix-Dieu. — Pourquoi cette mine penaude?...

— Parce que je crois que monsieur le baron ne sera pas content, qu'il va me gronder, et que j'ai la conscience cependant de n'avoir mérité aucun reproche.

— Enfin, expliquez-vous! qu'y a-t-il?

— Il y a qu'un monsieur sest présenté tout à l'heure, insistant pour parler ù M. le baron dont il se prétend le meilleur ami... — et ça m'étonnerait beaucoup qu'il le fût, puisque je ne l'ai jamais vu ici! — J'ai voulu l'évincer, ou tout au moins l'engager à revenir plus tard, mais pas moyen de lui faire entendre raison; — il m'a menacé de la colère de M. le baron si je ne l'introduisais au plus vite, et patati, et patata... — Bref, et de guerre lasse, j'ai fini par céder...

— De telle soi-te que ce visiteur?...

— Est au salon, lisant le journal...

Croix-Dieu sentit un petit frisson courir sur sa chair.

L'idée d'un piège de la police traversa son esprit, mais presque aussitôt la réflexion le rassura.

— Ce monsieur u-t-il au moins dit son nom? — demanda-t-il.

— Oui, monsieur le baron... voici sa carte qu'il m'a remise, et il a écrit quelques mots dessus.

Philippe prit la carte.

Elle portait ce nom et ce prénom, disposés et orthographiés de cette façon :

Tamkrlan {['gène).

Et plus bas, au crayon :

« Pou?- affaires pressées. »

— Sarriol!... — murmura Croix-Dieu; — que dialjle ce maladroit peut-il avoir de si pressé à m apprendre?

Les deux complices ne s'étaient point revus depuis qu'Octave Gavard avait échappé au guet-apens do Joinville-le-Pont.

Le factotum de la Saint-Angot ne tenait guère, on le comprend, ù se trouver en présence du baron, après un insuccès complet et humiliant succédant à ses belles promesses et à SCS affirmations positives.

Philippp reprit à haute voix, en s'adressant à son domestique :

— Vous avez eu raison de recevoir M. Tamerlan... — j'y suis toujours pour lui... — Je vais le rejoindre dans une minute... — Si j'étais encore en sa compagnie quand arrivera M. Octave, vous introduiriez celui-ci directement dans la salle à manger...

— Oui, monsieur le baron...

Croix-Dieu gagna sa chambre, ouvrit le cabinet, puis l'armoire servant de cofîro-fort, et plaça les liasses volumineuses de billets de banque dans la vaste gibecière de voyage qui contenait déjà les diamants et les titres au porteur.

Quand elle fut pleine, il la soupesa.

— Ce n'est pas bien lourd... — se dit-il, — et cette sacoche renferme pourtant des châteaux, des hôtels, des parcs aux futaies séculaires, des tableaux de maîtres, des femmes exquises et des chevaux de sang! Tous les luxes... toutes les jouissances... tous les plaisirs!... — Je suis riche!...

11 referma la porte, sortit du cabinet et gagna le salon.

Sarriol, qui n'avait pas non plus sa physionomie habituelle, se leva vivement en le voyant entrer et s'écria :

— Ennn!...

— Ah çà! mais, — demanda Philippe, — tu m'attendais donc avec impatience?

— Avec une impatience dont tu n'as pas d'idée.

— Pourquoi?

— Parce qu'il y a du nouveau...

— Relativement à nos alfaires?

— Bien entendu.

— Kst-il bon ou mauvais, ce nouveau?

— Ça dépond de toi...

— Je ne comprends pas...

— Oh! sois tranquille, je m'expliijuerai...

— Kxplique-toi vite! — J'attends à onze iieures quelqu'un par qui tu ne dois pas être vu, et il est onze heures moins un quart.

— C'est à peine si j'en ai pour cinq minutes, et je suis aussi pressé que toi, n'ayant pas déjeuné...

— Si j'étais seul, je te dirais : — ftrjeune avec moi!... — Mais...

— Suffit! — interrompit Sarriol, — il te faut le tète-à-tùle!... — Parfait!... — Je vais droit au but... — Songes-tu toujours à épouser madame veuve Gavard?...

Croix-Uifu tressaillit.

— Tu sais bien que ce n'est pas elle que j'épouserais, — répliquat-il, — mais les si.x millions... — Or ils sont loin, les six mi'lions, grâce à l'insijne maladresse de ces fameux agents dont tu répondais comme de toi-mérae...

— Sois généreux... ne m'humilie pas, et laisse en paix le petit Gavard... — J'ai mieux que madame sa mère à te proposer, même après l'iiéritage... — Héritage bien problématique aujourd'hui, car le gommeux se porte à merveille!... — Je t'offre des millions tout do suite!... — Des millions à remuer à la pelle!... — Des millions si nombreux qu'on n'en sait pas le compte!... — Ça te va-t-il?...

Philippe regarda son interlocuteur avec surprise, presque avec colère, et dit sèchement :

— Le moment est mal choisi pour railler !.. .

— Je n'ai garde de railler! — s'écria Sarriol. — Je suis sérieux comme un notaire qui rédige... — Je t'offre positivement les millions et la femme...

— Alors tu deviens fou!...

— Jamais!... — Un seul mot, ou plulùi un seul nom suffira pour te le prouver... — Il s'agit d'une personne que tu connais bien, mon gaillard I... — que tu connais même intimement!

— Quelle personne?

— Mademoiselle Henriette d'Auberive...

Croix-Dieu fit un geste de stupeur.

— Henriette!... — murmura-t-il. — Elle existe?...

— Et pas du tout décatie, je t'assure!... Parole d'honneur, très-belle encore!...

— Comment le sais-tu?

— Je le sais par mes propres yeux... Nous ne nous sommes jamais tout h. fait perdus de vue, elle et moi... J'ai sa confiance...

— Toi!...

— Mon Dieu! oui... ■ — J'en ai même abusé un peu...

— Mademoiselle d'Auberive est dans un couvent...

— C'est-à-dire qu'elle y était en qualité de dame pensionnaire et n'ayant jamais prononcé de vœux. Mais elle a pris la clef des champs...

— Depuis quand?

— Depuis trois ou quatre jour.=...

— Où est-elle...?

— A Paris, rue de la Ville-l'Évêque... dans son hôtel.., — Tu vois bien, mon cher baron, que tu n'as qu'à le présenter...

Philippe haussa les épaules.

— Pour que mademoiselle d'Auberive me fas>o jeter à la porte comme un laquais!... — répondit-il.

— Je l'en défie!... Montre-toi!... parle en maître et tu ki verras souple et docile!... — Tu la tiens, mon bonhomme!..,

— Moi?... Et comment?...

LA VICOMTESSE GEltMAINE

— Par le passé! — Est-ce qu'on fait jeter à la porte un homme dont on a été la maîtresse?... — un homme à qui l'on a donné un fils, un beau gros garçon bien constitué, parfaitement reconnu, et très-régulièrement inscrit à la mairie des Batignolles, le 24 octobre 1850, comme étant issu du comte Robert de Loc-Earn et de mademoiselle Henriette d'Auberive?... Allons donc!... — ça constitue des droits, ça!... et des solides!... Tu la tiens, je te le répète...

— Eh! tu le sais aussi bien que moi, l'enfant a disparu pendant... pendant mon absence de Paris...

Sarriol se mit à rire.

— Disparu... — répéta-t-il, — oui, j'en conviens, il a disparu... mais pas pour tout le monde...

— Tu as retrouvé ses traces? — demanda vivement Croix-Dieu.

— Il m'aurait été difficile de les retrouver, ne les ayant jamais perdues...

— Ainsi mon fils est vivant!...

— Ah! je t'en réponds!... Yivant, bien portant et joli homme... — 11 te ressemble presque...

— Tu le connais?

— Parbleu!... — Et tu le connais aussi, toi...

— iMûi!...

— Certainement.

— Qui?... Mais qui donc?...

— André. . .

— André de San-Rémo?...

— ■ Lui-même...

Philippe laissa tomber sa tète sur sa poitrine.

— André... — balbutia t-il, — c'ijtait lui! lui... mon fils... — Lui que je poussais dans les plus dangereux hasards!... dans les plus mortelles aventures!... lui que Grisolles a failli tuer!... lui qu'Armand de Grandlieu tuera peut-être... — Ah! cela, jamais, par exemple!... — Sile vicomte menace mon fils, je tuerai le vicomte!...

— A quoi penses-tu donc en marmottant tout bas? — demanda Sarriol.

Croix-Dieu redevint brusquement lui-même.

— Je pense... — répliqua-t-il, — au moyeu de tirer parti des choses étonnantes que tu viens de m'apprendro...

— Tu partages donc ma manière de voir, à présent?

— De tout point... oui... — mnis ces choses, Sarriol, pourquoi me les as-tu cachées si longtemps?

— Mon intérêt était de me taire... je me tai-ais... — les circonstances se modifient... — mun intérêt est de parier... je parle...

— C'est juste... — Dis-moi, mademoiselle d'Auberive connaît-elle son fils?

— Elle le connaît... Elle l'adore, et c'est exprès pour vivre auprès de lui qu'elle a quitté le couvent... — Au moment où nous sommes en train de dialoguer, André de San-Rémo est à l'hôtel d'Auberive... — Je l'y ai vu entrer hier... Il avait l'air d'un fou... — Tu comprends que, reparaissant dans le monde et avouant son héritier, il sera particulièrement agréable à mademoiselle Henriette de le légitimer par un bon mariage...

— Es-tu sûr de cela, Sarriol"?...

— Parbleu, ça tombe sous le bon sens!... — Il ne s'agit que de revoir ton ancienne amante...

— Je la reverrai...

— André servira de trait d'union... — Tu as toujours été fort aimable pour lui... Il doit t'aimer beaucoup...

— Il m'aime beaucoup, en effet...

— Eh bien! suis un conseil que je vais te donner et que je crois fameux... Sers-toi du jeune homme adroitement... — il est à toi, que diable! aussi bien qu'à la mère... — Raconte-lui tout, en ayant soin, bien entendu, de gazer certains détails médiocrem^nt-à ton avantage, et charge-le d'arranger le conjungo de ses auteurs... — Il sera dans le ravissement, ce garçon qui se croj-ait né sous un chou, de se trouver d'un jour à l'autre à la tête d'un petit papa et d'une petite maman dont il pourra se faire honneur dans les sociétés les plus huppées ! — Qu'en dis-tu?

— Je dis qu'il me faudrait causer longuement avec toi et que le temps me manque...

— Onze heures moins deux minutes... — Il est indispensable que je te quitte...

— Je reviendrai quand tu voudras...

— J'aimerais mieux t'avoir sous la main... — Rien ne t'empêche de m'attendre ici...

— J'expédierai prestement mon convive...

— J'attendrais volontiers si j'avais déjeuné, mais mon estomac crie famine...

— Je sais un moyen d'arranger cela...

— Voyons le moyen...

— Entre dans mon cabinet de travail... — on va placer une nappe sur un coin du bureau et mon valet de chambre te servira...

— Ça va tout mettre sens dessus dessous dans ta maison...

— Pas le moins du monde!... — Est-ce convenu? — Accepte, sinon, je t'en préviens, je croirai que tu te défies de moi...

— Me défier? — Allons donc! pas si bête! — Tu as besoin de bibi, donc, rien à craindre ! — J'ai toute confiance, et, malgré les souvenirs du Panier fleuri, je boirai de ton vin...

— A la bonne heure... — reprit le baron en introduisant Sarriol dans la pièce qu'il venait de désigner; — avant dix minutes, tu pourras te mettre à table...

— Tu sais, pas de façons avec moi, mon excellent ami... — La moindre des choses :

— Des côtelettes, un perdreau chaud ou froid, ad libitum, des asperges et des petits pois, et n'importe quoi, arrosé de deux ou trois fioles de château-larosc et de pommard... — Un peu de dessert par là-dessus, quelques gouttes de café et une larme de fine-champagne, il ne m'en faut pas plus... je serai content... j'ai des goûts simples...

|liiii|iii|ii||!|Hiiinii|ipii|i|i

Je vous .lonnc ma parole ^lue je vous bnMerui la cervelle séance lenaute! (Page 461.)

Sois tranquille.

Philippe installa son Ix'ite improvisé, pa;

i«a dans sa chambre, ouvrit le placaid nù lu veille il avait enfe.mé la bouteille àc johannisberr, préparée par Un, gagna la salle a mmi, ger et pln<;a cette bouteille sur un des bullets.

- Quoi qu'un pense Sarriol, - murmura-t-il en faisant ce que nous venons de dire, -

Tragédies (137) U-

VioomU'MC, n' 58.

rien ne me parait moins certain que la réussite de l'allaire du côté d'Henriette... —Certes, je tenterai l'aveiiture, mais Je crains fort que mademoiselle d'Auijerive, — sachant ce qu'elle sait, — n'aime mieux laisser son fils bâtard que de le légitimer en lui donnant Loc-Earn pour père!... — Je veux être gardé à carreau... — L'homme vraiment sage a toujours deux cordes à son arc!... — Onze heures... — Octave ne lardera pas...

On sonna violemment à la porte de l'anticliambre.

— Ah ! — pensa Croix-Diou, — le voici !...

Croix-Dieu, persuadé que le coup de soniiette qu'il venait d'entendre était celui d'Oclave, allait passer au salon pour recevoir son invité.

Il n'en eut pas le temps.

Le valet de chambre, certaiu que le visiteur introduit précédemment se trouvait encore la, exécuta ponctuellement sa consigne et ouvrit la porte de la salle à manger.

L'héritier des millions de l'eu Gavard parut le premier.

Derrière lui venaient San-Rémo et un troisième personnage à qui Philippe — trèssurpris et un peu ému de la présence inattendue d'André après la révélation de Sarriol — ne fit d'abord aucune attention.

— Mes bons amis — commença-t-il en se dirigeant vers les nouveaux venus, la physionomie souriante et les mains étendues — je suis heureux...

Octave lui coupa la parole.

— En voilà, du toupet !... — s'écria-t-il. — Parole d'honneur, je n'ai jamais rien vu de cette force-là!... — Je ne vous l'envoie pas dire, monsieur le baron, je vous le dis moimême : Vous êtes une atroce canaille!

Philippe bondit sous l'insulte.

Il ébaucha un geste de fureur et voulut répondre, mais André, faisant deux pus vers lui, très-pàle et les bras croisés sur la puitriiu', le flagella de ces mots :

— Monsieur de Cruix-Dieu, vous êtes un misérable!...

— Que sait-il donc? — se demanda le baron stupéfait.

Le troisième personnage s'iivauça, et le maître du logis l'ceniinul firisolles.

— Ils ne vous l'ont pas mâché, citoyen... — dit le l'ex- capitaine à son tour de sa voix rauque, — et le fait est ({u'avant de rencontrer im gredin de votre acabit il faudrait marcher longleaips... — J'en connais, des gredin», moi qui vous paile; ils ne vous vont pas à la cheville!...

— Je vois d'où vient le coup, et je vais le parer... — pensa Philippe à qui son sangfroid ne faisait jamais défaut bien longtemps.

Il reprit à haute voix :

— Permettez-moi de m'étonner, messieurs, vous que je croyais mes amis — (je ne parle pas pour ce drôle, bien entendu) — de vous voir arriver chez moi l'injure aux lèvres! — Que signifie cela! Est-ce agir en hommes du monde? en gentlemen? je vous le demande?... — Vous êtes les jouets d'un absurde malentendu ou les dupes d'un mensonge éhonté! — Dans un instant vous rougirez de votre conduite... — Entre gens d'honneur on ne s'injurie pas, on s'explique.

André se contenait cà peine, — il serra les dents et ses yeux étincelèrent. Octave Gavard haussa les épaules.

— Entre gens d'honneur! — répéta-t-il. — La métaphore est d'un galbe étonnant! — Est-ce que vous en êtes, des gens d'honneur, par hasard, monsieur le baron, vous qui payez des spadassins pour vous débarrasser de vos amis?...

— Je ne sais ce que vous voulez dire... — répliqua Croix-Dieu impassible.

— Vous ne savez pas? Vous osez soutenir que vous ne savez pas ?

— Oui... et je vous somme de vous expliquer.

— Ah çii, mais, vous ne voulez donc point comprendre que nous sommes au courant de tout !

— J'ai parlé! — dit sentencieusement Grisolles. — Je vous devais ça, citoyen baron! — Ces jeunes messieurs connaissent le prix mis par vous aux deux coups d'épée qui devaient les expédier dans l'autre monde...

Philippe haussa les épaules, comme avait fait Octave une minute auparavant.

— Ainsi, — répliqua-t-il, — c'est d'après le témoignage de cet homme que vous m'accusez!... — Il avait raison, paraît-il, d'espérer le succès de sa tentative de chantage, quand il est venu chez moi l'autre jour, exigeant une grosse somme, et me menaçant de ses calomnies si j'accueillais sa demande par un refus!... — Je l'ai mis à la porte et il se venge! — C'est tout simple... — Ce qui l'est moins, c'est qu'il ait pu trouver des auditeurs assez complaisants et assez naïfs pour l'écouter et pour le croire!... — Je vous en fais mes compliments sincères!!...

— Tonnerre de Bougival! — s'écria Grisolles — prétendez-vous que j'en ai menti?...

— Oui, cent fois oui, vous en avez menti!...

— Ça vaut un soufflet, ces mots-là!... — Tenez-le pour donné... Je le tiens pour reçu ! — Nous nous alignerons et, de par tous les diables, je vous crèverai la peau...

— Assez! — commanda Octave Gavard. — Vous ôtes une franche canaille aussi, vous l'ex-capitainel... L'homme qui vend son épée vaut celui qui l'achète... Tuisez-vous à présent; vous vous démolirez ensuite, entre coquins, si bon vous semble!... — Oui, monsieur le baron, vous avez payé ma mort! — Je vous gênais pour des motifs que j'ai bien compris en ne trouvant plus le testament, dont seul vous connaissiez l'existence et que seul, familier de la maison comme vonsTèlcs, vous ave/, pu voler!... — Et maintenant j'ai

la certitude, vous entendez, la certitude que, le capitaine Grisolles vous ayant mal servi, vous avez voulu me faire assassiner à Joinville-le-Pont!... Les meurtriers après le spadassin, c'est dans l'ordre! — Je vous jette au visage le second crime comme le premierl...

— Pour moi ils sont prouvés tous deux!... — Ayez donc par hasard un moment de franchise, et dites-nous si vous sortez du bagne!...

— Ah! c'en est trop!... — commença Philippe.

André l'interrompit.

— Et moi, monsieur de Groi.\-Dieu — fit-il avec un calme terrible — je vous accuse d'un crime plus lâche et plus vil que l'assassinat... — Vous savez ce que je veux dire!...

— Après la délation de cet homme à qui vous aviez acheté ma vie, la défiance m'est venue... — Je me suis souvenu de choses qui plus d'une fois m'avaient semblé vaguement suspectes... — Mon valet de chambre, pressé, questionné, menacé par moi, et croyant que je savais tout, m'a fait ce matin des aveux complets... — Il était à votre soldel... — Il vous vendait mes secrets argent comptant!... — Vous appreniez par lui l'existence de ces lettres qui m'ont été volées... — L'adresse du juif Samuel Kirchen m'était donnée par vous... — Ah! je comprends trop le but de ces bienfaits dont j'avais la folie d'être reconnaissant!... — Tout à l'heure vous avez parlé de chantage... Vous connaissez le mot, vous pratiquez la chose! Je vois clairement votre main dans les immondes ténèbres où vous vous croyiez à l'abri!... — Sur le salut de mon âme, je l'affirme, votre crime est prouvé pour moi! — Vous êtes un bandit!... vous êtes un infâme!

Immobile, sombre, presque abattu, le baron avait écouté les paroles de son fils. Il releva la tête quand San-Rémo eut achevé.

— J'entends des accusations inouïes — dit-il. — J'aurais le droit de m'en irriter... Mais à quoi bon? — Je les dédaigne, sachant combien il me sera facile de les réduire à néant quand le sang-froid vous sera revenu... — Je ne veux vous adresser en ce moment qu'une seule question, celle-ci : — Vous aviez un but en venant chez moi. — Quel est ce but? A quoi voulez-vous en venir?...

— Nous voulons vous tuer, pardieu ! — répondit Octave Gavard. — Vous n'avez pas encore deviné ça?... — Qu'avez-vous donc fait de votre jugeotte? — Pour un homme si fort, ça manque de galbe!,..

Philippe eut un sourire aux lèvres.

— Me tuer? — répéta-t-il. — De quelle façon?

— En duel!... — répliqua André. — Ce qui sera vous faire beaucoup trop d'honneur!... — Avec un misérable de votre espèce on devrait agir comme avec un chien enragé, et ce serait justice!... — Mais nous ne sommes pas des assassins, nous!... — Donc, nous nous battrons avec vous, l'un après l'autre...

Croix-Dieu fronça le sourcil.

— Vous accepter pour adversaire, vous, monsieur de San-Rénio!

— Pourquoi? ..

— Parce que je ne le veux pas...

dit-il — jamais!

fcfeW-

— Je vous y contraindrai...

— Comment?

— En vous souffletant.

— Je saisirai la main prête à frapper et je refuserai de me battre...

— C'est armé d'une canne, alors, que je vous châtierai...

— Je briserai la canne et ne me battrai point...

André tira de sa poche un portefeuille gonflé de billets de banque et le pri^senta au baron qui le prit machinalement.

— Il y a dans ce portefeuille — continua le jeune homme avec ironie — une somme au moins égale à celle que vous m'avez si généreusement prêtée... — Vous voilà payé, monsieur... — Je ne vous dois plus rien, pas même de la reconnaissance, et j'achève : — Si vous refusez de vous battre, je vous cracherai au visage, et, si vous refusez toujours, je vous donne ma parole d'honneur que je vous brûlerai la cervelle séance tenante! — Je vous engage donc à vous décider vite!.,.

En disant ce qui précède, San-Rémo exhibait un pistolet, l'armait avec le plus grand sang-froid, et en dirigeait le canon vers la tempe gauche de M. de Croix-Dieu.

— Et remarquez, monsieur, le baron qu'il s'agit non d'un solo, mais d'un duo, ce qui a bien plus de cachet! — ajouta Octave Gavard en montrant ii son tour un second pistolet et en ajustant la tempe droite.

Grisolles riait de tout son cœur et se frottait les mains. Philippe haussa les épaules.

— Ce sont là jeux d'enfants ! — dit-il, — et vos menaces me paraissent de tout point ridicules... — Je cède néanmoins, puisque vous semblez y tenir si fort... -- Je me battrai...

— .\vec tous les deux? — demanda San-Rémo.

— Soit, mais d'abord avec monsieur Octave.

— Et pourquoi donc passerait-il avant moi, je vous prie?

— Parce que cela me convient ainsi...

— Mais...

— Pas de discussion! — interrompit le baron impérieusement — ma patience est à bout!... finissons-en... J'attends vos témoins...

— C'est-à-dire que vous cherchez quelque moyen de nous échapper — reprit .\ndré

— mais vous n'y parviendrez point, je vous en préviens... — Nous nous défions...

Vous devez être un lâche, et, si nous vous perdions de vue cinq minutes, vous monteriez en chemin de fer... — Non... non... — Vous ne sortirez d'ici qu'avec nous, et pour vous battre...

— Cependant, les témoins...

— Nous les prendrons en iHjute.

Croix-Dieu réfléchit pendant une ou deux secondes et parut se décider.

— Je cède... — dit-il — du moins ainsi cela finira plus vite... — OLi sont vos armes?...

— Nous n'en avons pas...

— Acceptez-vous les miennes?

— Parfaitement.

— Je vais prendre des épées et des pistolets... — Suivez-moi si cela vous plaît...

— Cela nous plaît et nous vous suivons...

Le baron jeta un regard de regret sur la bouteille de johannisberg préparée avec tant de soin pour son convive, puis, escorté à droite et à gauche par André et par Octave, et suivi du garibaldien qui fermait la marche en se dandinant, traversa le salon, franchit le seuil de la chambre à coucher, prit un chapeau qu'il mit sur sa tête et dit, en désignant le cabinet où se trouvait le singulier coffre-fort dont nous avons parlé :

— Les armes sont là...

En même temps il entrait dans la pièce étroite et sombre où trois personnes n'auraient trouvé place qu'à grand'peine.

Les jeunes gens restèrent à deux pas, montant en quelque sorte la garde.

Philippe ouvrit l'armoire, — il en tira une boîte carrée et, la tendant à Octave, il poursuivit :

— Voici déjà des pistolets...

Il saisit la gibecière de voyage dont nous connaissons le contenu, la posa par terre à ses pieds, et continua :

— Prendrai-je deux paires d'épées?

— Oui — répondit San-Rémo — la première peut se briser.

— Très-bien... va pour deux paires... trois au besoin, si ça vous fait plaisir...

Ce furent ses dernières paroles.

D'un geste aussi rapide qu'imprévu il referma la porte du cabinet, poussa les verrous intérieurs, ramassa la gibecière, gagna l'antichambre par l'autre issue, descendit l'escalier comme un ouragan et bondit sur le trottoir.

Un coupé passait à vide.

Croix-Dieu s'élança dans cette voiture sans la faire arrêter, et cria au cocher ;

— Vingt francs pour vous si vous êtes dans dix miimtes à la gare du Nord...

L'aulomédon fouetta son cheval — qui par hasard n'était pas mauvais et qui fila comme un trotteur anglais...

Avant que San-Rémo et Octave Gavard, furieux et humiliés, eussent fait le tour par le salon et gagné la rue à leur tour, suivis de Grisolles, le coupé avait disparu.

Toute tentative de poursuite devenait momentanément inutile...

->*»»g)2 LA VICOMTESSE GERMAIiNE 46?

Tandis que s'accomplissaient ces choses, Tamerlan-Sarriol attendait dans le cabinet de travail, et son impatience grandissait à mesure que les tiraillements de son estomac devenaient plus corsés.

— On va mettre une nappe sur un coin de ce bureau — lui avait dit Croix-Dieu — el mon valet de chambre te servira dans dix minutes.

Or, dix minutes s'étaient écoulées, puis dix autres, puis encore dix autres, et le valcl de chambre ne donnait aucun signe de vie.

Sarriol avait entendu d'abord à travers les portes fermées un bruit de voix, un mouvement d'allées et de venues rapides.

• — On va s'occuper de moi... — pensait-il, — mais on farde bien... — Saperlipopette, j'aurais mieux fait d'aller chez le traiteur...

Puis les voix s'étaient éteintes, tout mouvement avait cessé, un silence profond régnait dans l'appartement, et le déjeuner promis continuait à ne point paraître.

— Le baron m'aurait-il oublié, par hasard? — se demanda l'homme de confiance de kl Saint-Angot. — Ça serait de bien mauvais goût, mais c'est invraisemblable... Il a besoin de moi... — Que se passet-il? — Voyons un peu...

Sarriol entr'ouvrit la porte communiquant avec le salon, qu'il trouva vide.

Il visita la chambre à coucher non moins déserte.

Il revint au salon, entrebâilla une seconde porte, — celle de la salle à manger, — et jeta un coup d'œil par l'entrebâillement.

Dans cotte pièce, comme dans les précédentes, solitude absolue.

Le couvert était mis pour deux personnes.

Au milieu de la table une galantine aux trufl'es, entourée d'une gelée blonde et transparente, reposait sur un plat d'argent.

Quatre assiettes ù hors-d'œuvre flanquaient la galantine of contenaient des crevettes ruses, de fines tranches de bœuf fumé, du beurre frais et des radis.

Auprès de chaque couvert s'étageaient une demi-douzaine de récipie'Uts en cristal, dominés par de hauts calices en verre de flohèmo, h capsules roses.

Deux bouteilles allongées portaient celte glorieuse étiquette : C/n'ileau-Laf/iU'; — deux autres, plus trapues, celle-ci non moins chère aux gourmets : Chamherlin.

A côté de ces fioles sacro-saintes se voyait sur la table un tire-bouchon à bascule dont Croix-Dieu avait l'habitude de se servir pour déboucher lui-même les grands vins, qno presque toujours les valets les plus experts secouent do f.ieon lauieii table.

Sarriol franchit le seuil.

— Ma parole d'honneur, — murmura-t-il, — tout cela a très-bonne mine! —L'argenterie est moins lourde peut-être que chez la Saint-Angot, mais l'ensemble me paraît plus coquet... — On voit que le ci-devant Loc-Earn fréquente des endroits chics...

Il s'approcha de la table, éplucha quelques crevettes, les trouva fraîches et, tout en les dégustant, poursuivit :

— Ah! çà, mais, puisqu'on ne songe plus à moi, rien ne m'empêche de me soigner personnellement... — Que diable! je suis invité! — Je vais porter des comestibles sur le bureau... je me passerai très-bien de nappe et je donnerai un joli coup de fourchette... Sapristi, il est l'heure...

L'idée était bonne et reçut un commencement d'exécution immédiat.

Sarriol coupa une énorme tranche de galantine, l'entoura de gelée, et entassa sur une autre assiette des crevettes, du bœuf fumé, du beurre et des radis. — Il prit deux petits pains, une serviette, une fourchette et un couteau, installa le tout sur un coin de la table de travail du baron et revint dans la salle à manger, en se demandant :

— Que vais-je boire? — Il s'agit de faire un bon choix...

Le drôle hésitait entre les deux nobles crus de la Bourgogne et du Bordelais, quand ses yeux se tournèrent vers l'un des buiïets et aperçurent par hasard la fiole longue et poudreuse placée là par Croix-Dieu dans un but qui nous est connu.

— Du vin du Rhin!... — murmura-t-il, — ma passion!... — Comme ça se trouve!... — Justement la Saint-Angot qui l'aime peu n'en fait jamais servir... — Je vais me payer illico cette brune demoiselle, et si le baron n'est pas content, je m'en moque!... — Il n'avait qu'à penser à moi!... — Où diable peut-il être?...

Nous savons oii était Philippe.

Quant à la solitude de l'appartement, elle s'explique elle-même et nos lecteurs en ont déjti deviné la cause.

Le valet de chambre, très-surpris do voir son maître s'élancer au dehors, suivi, ou jilutôt poursuivi par les trois visiteurs, s'était empressé de descendre, d'appeler le cocher, le palefrenier et le concierge, et de se livrer en leur compagnie à une foule de suppositions et de commentaires dont aucun, bien entendu, n'approchait de la vérité.

sarriol déboucha la bouteille de ju/idnnisberf/, prit un des calices à capsules roses et relourna s'attabler dans le cabinet de travail.

— C'est ça un vrai vin! C'est ça un vin sérieux! — s'écria-t-il en savourant avec volupté le premier verre de la précieuse fiole. — Bien à plaindre les pauvres diables que leur mauvaise étoile réduit à se griser avec du picton d'Argenteuil ou de Suresnes! — Je donnerai l'idée à Croix-Dieu de m'oflrir un panier de ces nobles étrangères! — Il ne peut pas me refuser ça!...

Tamerlan — {Ugène) — sabla un second vcrie du liquide couleur d'ambre, lit claquer sa langue, et reprit :

- Qui m'aurait dit pourtant, certain soir, quand je quittais le cabinet particulier du Panier fleuri où M. le comte de Loc-Earn me croyait aussi parfaitement défunt qu'un rat

— Morle sans avoir parlé! — s'écria l'un des magisirals, (Page 470.)

cmpoisoiim';, quo j'ingurgiterais un jour avec une sérénité complète les produits de la cave du baron de Croix-Uieu?... — Lus temps sont bien changés... — Je suis devenu l'homme utile... l'homme indispensable... — Je n'ai plus rien il craindre, et, dans tous les cas, aujourd'hui je puis être doublement lrani|uilli', la luignnniiu bouteille que voici n'était pas là pour moi...

Et Sarriol, une troisième foi», remplit et vida son verro...

Trntliks ((S«) ir.

Vicoint«i«« D* 5V.

II était bien rare que Fanny Lambert, comtesse de Tréjan, sonnât sa femme de chambre avant dix heures du matin.

En conséquence, et fout naturellement, les domestiques se levaient fort tard à l'hôtel de la rue Le Sueur.

Le concierge, en quittant son lit et en sortant de sa loge quelques heures après l'effroyable tragédie à laquelle nous avons assisté, constata, non sans stupeur, que la petite porta pratiquée dans le mur auprès de la grille était ouverte au grand large.

Que signifiait cela?....

)^e brave homme se souvenait parfaitement d'avoir vu cette porte fermée, la veille au soir, après le départ du baron de Croix-Dieu...

Tout aussitôt il chercha la clef, et ne la trouva point suspendue à son clou habituel.

On avait volé cette clef. — Quel était le voleur, et dans quel but avait-il commis le vol?...

Tandis que le concierge se posait ces questions, il s'aperçut que l'huis du vestibule n'(-tait pas mieux clos que celui de la rue...

Ceci devenait inquiétant.

Un malfaiteur audacieux s'était-il donc introduit pendant la nuit? — Voilà ce qu'il fallait savoir au plus tôt.

Le concierge prit sur lui d'arracher le valet de chambre aux douceurs de son sommeil du matin, et le chargea d'aller prévenir mademoiselle Geneviève, — la camériste de confiance, — qu'il se passait quelque chose d'anormal.

Mademoiselle Geneviève se mit à trembler.

— Mais c'est effrayant! — murmura-t-elle — c'est incroyable et c'est inexplicable!... — Cinq minutes après minuit j'ai fermé moi-même à double tour la porte du vestibule et poussé les verrous... — il est impossible que cette porte se soit ouverte toute seule... — il y avait donc un brigand caché dans l'hôtel?..,

— Avant de crier au voleur, — fit observer le valet de chambre — il faudrait savoir si l'on a volé... — Les amoureux travaillent la nuit aussi bien que les filous...

— C'est .juste... — Je vais entrer chez madame...

Mademoiselle Geneviève gagna, fort émue, l'appartement du premier étage; elle en franchit le seuil, entra dans la chambre à coucher provisoire de sa maîtresse, la trouva déserte, traversa le cabinet de toilette sur la pointe des pieds et se hasarda à soulever les tentures qui séparaient ce cabinet de la chambre aux tapisseries abandonnée par la comtesse à Aldôonoff.

Nous savons quel hideux spectacle s'offrit à ses regards...

Elle recula en poussant un cri aigu, s'enfuit à demi folle d'épouvante, cacliant son visage dans ses mains, et ne s'arrêta qu'au milieu de la cour, où elle continua ses clameurs et ses gémissements.

Quoi? — Qu'est-ce que c'est? — Qu'y a-l-il? — lui demandèrent à la fois le coucierge et le valet de chambre, effarés l'un et l'autre et comprenant, rien qu'à voir cette immense terreur, que quelque chose d'effroyable avait dû se produire.

— Madame... et le prince... — balbutia la camériste d'une voix à peine intelligible — assassinés... assassinés tous deux... Du sang... partout du sang... Quel malheur, mon Dieu! quel malheur!...

En moins de cinq minutes la nouvelle du crime se répandit avec la rapidité de l'étincelle électrique dans la rue et dans le quartier.

Le concierge courut prévenir le commissaire de police.

Au début de la seconde partie de ce récit nous avons raconté minutieusement l'enquête commencée par le parquet et par un agent de la sûreté, le lendemain de l'assassinat du baron Worms.

Les détails de cette enquête pouvaient et devaient offrir un intérêt très-vif, le meurtrier étant inconnu de nos lecteurs, aussi bien que des magistrats. — Il y avait une piste à trouver, une chasse à suivre, et, de toutes les chasses, la chasse au crime est sans contredit la plus curieuse et la plus émouvante.

En ce moment il ne pourrait en être de même, puisque nous avons assisté au double meurtre et que nous en connaissons l'auteur.

Donc il nous suffira de dire que les choses se passèrent à la rue Le Sueur comme elles s'étaient passées au boulevard Malesherbes.

Le commissaire de police expédia sans retard des exprès au palais de justice et à lu Préfecture.

Un juge d'instruction et un substitut, llanqués de leurs greffiers, et un agent désigné entre tous pour une mission de confiance par sa grande expérience et par son habileté hors ligne, arrivèrent dans le plus bref délai sur le théâtre de la monstrueuse boucherie.

Nous n'avons point à nous occuper des magistrats. — Quant à l'agent, nous le connaissons de longue date...

C'était Jobin lui-même, — Jobin, notre excellent et sympathique ami, — Jobin que nous avons vu, orné d'un pseudonyme de gentilhomme périgourdin, assister aux soirées de la comtesse à qui il avait été présenté, dans un but dont on se souvient sans doute, par le petit bossu M. de Génin, chel de division à la préfecture de police.

Le coffre-fort ouveit et ne contenant rien, sauf quelques rouleaux d'cjr oubliés, démontrait jusqu'à l'évidence que le vol avait été l'unique mobile de l'assassinat.

.lubin regarda Aldéunoll', étendu sur le dos, presque im, livide, laidi, les yeux ouverts et la gorge coupée.

— Quelle blessure!... — niurmura-l-il. — Ou donc ui-je vu, jadis,, une bles-urc pareille à celle-là?...

11 interrogea ses souvenirs; et presque aussitôt sa mémoire, vivement sollicitée, lui répondit :

— Le baron Worms...

L'agent se pencha vcrd le cadavre.

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— Oui, c'est bien cela... — poursuivit-il à demi-voix, — le baron Worms!... La main du caissier Muller avait porté ce coup terriblo... Quelle autre main, crispée sur une arme semblable, a pu frapper de la même façon?... (Juelle autre main?... Quelle autre main?...

Après un silence, il reprit :

— Si c'était la même!

— A quoi pensez-vous donc, Jobiii? — demanda l'un des magistrats.

— Monsieur le juge d'instruction — répliqua l'agent — je cherche...

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