‹ Les Tragiques (volume 2)Chapitre 15 sur 25 · DONNEZ AU PUBLIC PAR LE LARCIN DE PROMETHÉE · texte numérisé non relu

DONNEZ AU PUBLIC PAR LE LARCIN DE PROMETHÉE

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qui , au Wl(& lie» de grâce, demande gré de son /■^g crime, et pense vous pouvoir juste- Ws^*£>2i>< ment taire présent de ce qui n est pas à luv, comme ayant desrobé pour vous ce que son maistre vous desroboit à soy-mesme; et, qui plus est, ce feu que j'ay volé mouroit sans air; c'estoit un flambeau sous le muy. Mon charitable péché l'a mis en évidence : je dy charitable à vous et à son autheur. Du milieu des extremitez de la Fiance et mesme de plus loing, notamment d'un vieil pasteur d'Angrongne, plusieurs escripts secondoient les remonstrances de vive voix par lesquelles les serviteurs de Dieu luy reprochoient le talent caché , et quelqu'un en ces termes : « Nous sommes ennuyez de livres qui ensei-

gnent ; donnez nous-en pour esmouvoir, en un siècle où tout zèle chrestien est pery, où la différence du vray et du mensonge est comme abolie, où les mains des ennemis de l'Eglise cachent le sang duquel elles sont tachées soubs les présents, et leurs inhumanitez soubs la libéralité. Les Adiaphoristes , les prophanes mocqueurs, les traficqueurs du droict de Dieu, font monstre de leur douce vie, de leur recompense, et par leur esclat ont esblouy les yeux de nos jeunes gens, que l'honneur ne picque plus, que le péril n'esveille point. » Mon maistre respondoit : « Que voulezvous que j'espère parmy ces cœurs abastardis, sinon que de voir mon livre jette aux ordures avec celuy de VEstat de l'Eglise, VAletheye, le Kesveillematin, la Légende Saincte Catherine, et autres de cette sorte ? Je gagneray une place au rolle des fols, et, de plus, le nom de turbulent, de républicain; on confondra ce que je dy des tyrans pour estre dit des roys, et l'amour loyal et la fidélité que j'ay monstrée par mon espée à mon grand Roy jusques à la fin ; les distinctions que j'apporte partout seront examinées par ceux que j'offence, surtout par l'inique Justice, pour me faire déclarer criminel de leze-Majesté. Attendez ma mort, qui ne peut estre loing, et puis examinez mes labeurs; chastiez-les de ce que l'amy et l'ennemy y peuvent reprendre, et en usez alors selon vos équitables

jugements. » Telles excuses n'empeschoient point plusieurs doctes vieillards d'appeler nostre autheur devant Dieu et protester contre Iuy. Outre leurs remonstrances, je me mis à penser ainsy : Il y a trente-six ans et plus que cet œuvre est faict, assavoir aux guerres de septante et sept à Castel- Jaloux, où l'autheur commandoit quelques chevaux-legiers; et, se tenant pour mort pour les plaies receues en un combat, il traça comme pour testament cet ouvrage, lequel encores quelques années après il a peu polir et emplir. Et où sont aujourd'huy ceux à qui les actions, les factions et les choses monstrueuses de ce temps-là sont connues, sinon à fort peu, et dans peu de jours à nul? Qui prendra après nous la peine de lire les rares histoires de nostre siècle, opprimées, esteintes et estouffées par celles des charlatans gagez? Et qui, sans l'histoire, prendra goust aux violences de nostre autheur? Doncques, avant le reste de la mémoire, du zèle et des sainctes passions esteintes, mon bon, mon violent désir se changea en courage : je desrobay de derrière les coffres et dessoubs les armoires les paperasses crottées et deschirées desquelles j'ay arraché ce que vous verrez. Je failli encor à quitter mon dessein sur tant de litures et d'abbreviations et mots que l'autheur mesme ne pouvoit lire, pour la précipitation de son esprit en escrivant. Les lacunes que

vous y venez à regret me despleurent au commencement, et puis j'ay estimé qu'elles contraindront un jour un bon père de ne laisser pas ses enfants ainsy estroppiez. Je croy mesme que nous amènerons l'autheur à favoriser une édition seconde, où non seulement les deffauts seront remplis, mais quelques annotations esclairciront les lieux plus difficiles. Vous trouverez en ce livre un style souvent trop concis, moins poly que les œuvres du siècle, quelques rythmes à !a reigle de son siècle, ce qui ne paroist pas aujourd'huy aux pièces qui sortent de mesmes mains, et notamment en quelques unes laie tes exprès à l'envi de la mignardise qui court. C'est ce que j'espère vous présenter pour la seconde partie de mon larcin. Ce qui reschautfa mon désir et m'osta la crainte de Poffence, ce fut de voir les impudents larcins des chouettes de ce temps qui glanoyent desja sur le champ fertile avant la moisson. Je vi dans les quatrains de Mathieu jusques à trois vers de suitte desrobez dans le Trahie des douceurs de Vaffiiciion, qui estoit une lettre esc i i t te promptement à Madame, de laquelle je vous promets la responce au recueil que j'espère faire. Ainsy l'amour de l'Eglise, qui a besoing de fomentations; l'honneur de celuy que j'offence, auquel je veux oster la négligence de ses enfants, et à ces larrons leur proye, et puis l'obligation que je veux gagner sur

les meilleurs de ce siècle, sont les trois excuses que je mets avant pour mon péché. Il vient maintenant à propos que je die quelque chose sur le travail de mon maistre et sur ce qu'il a de particulier. Je l'ay servi vingt et huict ans presque tousjours dans les aimées, où il exerçoit l'office de mareschal de camp avec un soing et labeur indicible, comme estimant la principale partie du capitaine d'estre présent à tout. Les plus gentilles de ses pièces sortoient de sa main ou à cheval , ou dans les trenchées, se délectant non seulement de la diversion, mais encor de repaistre son esprit de viandes hors de temps et saison. Nous luy reprochions familièrement cet empereur qui ne vouloit le poisson de mer que porté de cent lieues. Ce qui nous fachoit le plus, c'estoit la difficulté de luy faire relire. Quelqu'un dira : « Il y paroist en plusieurs endroits » ; mais il me semble que ce qui a esté moins parfaict, par sa négligence, vaut bien encor la diligence de plusieurs. J'en dirois davantage si l'excessive louange de mon Maistre n'esioit en quelque façon la mienne. J'ay pris quelques hardiesses envers luy , comme sur quelques mots qui sentent le vulgaire. Avant nous respondre, il foumissoit tousjours le vers selon nostre désir; mais il.disoit que le bon-homme Ronsard, lequel il estimoit par dessus son siècle en sa profession, disoit quelquefois à luy et à

d'autres : « Mes enfants, detîendez vostre mère de ceux qui veulent faire servante une damoiselle de bonne maison. Il y a des vocables qui sont françois naturels, qui sentent le vieux, mais le libre françois, comme dougé, tenue, cmpour, dôme, bauger, bouge, et autres de telle sorte. Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et deffendiez hardiment contre des maraux qui ne tiennent pas élégant ce qui n'est point escorché du latin et de l'italien, et qui aiment mieux dire collauder, contetnner, blasonner, que louer, mespriser, blasmer. Tout cela c'est pour l'escolier de Limosin. » Voylà les propres termes de Ronsard. Après que nous luy remonstrions quelques rythmes qui nous sembloient maigres, il nous disoit que Ronsard, Beze, du Beslay et Jodelle, ne les avoient pas voulu plus fécondes; qu'il n'estoit pas raisonnable que les rythmeurs imposassent des loix sur les poëmes. Sur quelques autres difficultez, comme sur les prétérits féminins après les accusatifs, et telles observations, il donnoit cela à la licence et quant à la richesse de la langue. Toutefois, toutes ses œuvres de ce temps ont pris les loix du temps. Et, pour les rythmes des simples aux composez ou des composez aux autres, il n'y en a que trois ou quatre en tout l'œuvre. Il approuve cette ligueur, et l'a suyvie au temps qu'elle

a esté establie, sans toutesfois vouloir souffrir que les premiers poêles de la France en soient mésestimez. Voilà pour les estoffes des parties. Voicy pour la matière générale, et puis je dirai un mot de la disposition.

La matière de i'œuvre a pour sept livres sept tiltres séparez, qui toutefois ont quelque convenance, comme des effects aux causes. Le premier livre s'appelle Misères, qui est un tableau piteux du royaume en gênerai , d'un style bas et tragicque, n'excédant que fort peu les loix de la narration. Les Princes viennent après, d'un style moyen, mais satyrique en quelque façon. En cettuy-là il a esgalé la liberté de ses escripts à celle des vies de son temps, dénotant le subject de ce second pour instrument du premier. Et puis il a faict contribuer aux causes des misères l'injustice, soubs le tiltre de la Chambre dorée; mais ce troisiesme de mesme style que le second. Le quart, qu'il appelle les Feux, est tout entier au sentiment de la religion de l'Auiheur et d'un style tragicque moyen. Le cinquiesme sous le nom des Fers, d'un style tragicque eslevé, plus poëticque et plus hardy que les autres, sur lequel je veux conter une notable dispute entre les doctes amis de l'autheur. Rapin, un des plus excellents esprits de son siècle, blasma l'invention des tableaux célestes, disant que nul n'avoit jamais entrepris de peindre les

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affaires de la terre au ciel, bien les célestes en terre. L'autheur se deffendoit par les inventions d'Homère, de Virgile, et de nouveau du Tasse, qui ont feinct les conseils tenus au ciel, les brigues et partialitez des célestes sur les affaires des Grecs, des Romains, et, depuis, des chrestiens. Ce débat les poussa à en croire de tres-doctes personnages, lesquels, ayant demandé de voir la tissure de l'œuvre pour en juger, approuvèrent l'invention; si bien que je garde curieusement des lettres sur ce subject desrobées à mon maistre incurieux, surtout celle de monsieur de Saincte-Marthe, qui, aiant esté un des arbitres, dit ainsi : « Vous vous esgayez dans le ciel pour les affaires du ciel mesme; j'y a y pris tel goust que je crains vostre modestie. Au lieu donc de vous descourager, si vous aviez quelque chose plus haut que le ciel, vous y debvriez loger ce qui est tout céleste. » Le livre qui suit le cinquiesme s'appelle Vengeances: théologien et historial. Luy et le dernier, qui est le Jugement, d'un style eslevé tragicque, pourront estre blasmez pour la passion partizane; mais ce genre d'escrire a pour but d'esmouvoir, et l'Autheur le tient quitte s'il peut cela sur les esprits des-ja passionnez, ou pour le moins aequanimes. Il y a peu d'artifice en la disposition : il y paroist seulement quelques episodies comme prédictions de choses avenues avant l'œuvre clos, que

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l'autheur appelloit en riant ses apophctics. Bien veux-je constamment asseurer le lecteur qu'il y en a qui méritent un nom plus haut, comme escrittes avant les choses advenues. Je maintien de ce rang ce qui est à la piaeface :

Je voi venir avec horreur

Le Jour qu'au grand temple d'e:reur...,

et ce qui suit de la stance.

Aux Princes, où tout ce qui est dit du fauconnier qui tue son oyseau par une corneille est sur la moit du Roy Henry Iroisiesme, et puis aux endroicts qui dénotent la mort d'Henry quatriesme, que je monstrerois estre dit par prédiction si les preuves ne designoient trop mon autheur, vous remarquerez aussy bien en la disposition la liberté des entrées avec exoide, ou celles qu'on appelle abruptes. Quant aux tiltr.es des livres, je fus cause de faire oster des noms estrangers, comme au troisiesme Ubris, au dernier Dan, aymant mieux que tout paiiast fiançois.

Or voylà Testât de mon larcin, que le père plein de vie ne pourra souffrir deschiré et mal en poinct et le pied usé, comme sont les chevaux d'Espagne qu'on desrobe par les montagnes; il sera contrainct de remplir les lacunes, et, si je fay ma paix avec luy, je vous promets les Commentaires de tous les poincts difficiles qui vous renvoyroient à

une pénible recerche de l'histoire ou à l'Onomastic. J'ay encor par devers moy deux livres d'Epigrammes françois, deux de latins, que je vous promets à la première commodité ; et puis des Polemicques en diverses langues, œuvres de sa jeunesse ; quelques romans; cinq livres de lettres missives, le premier de familières pleines de railleries non communes , le second de poincts de doctrines desmeslez entre ses amis, le troisiesme de poincts théologaux, le quatriesme d'affaires de la guerre, le cinquiesme d'affaires d'Estat. Mais tout cela attendra l'édition de YHistoire, en laquelle c'est chose merveilleuse qu'un esprit igné et violent de son naturel ne se soit monstre en aucun point partisan, ait escript sans louanges et blasmes, fidelle tesmoing et jamais juge, se contentant de satisfaire à la question du faict sans toucher à celle du droict. La liberté de ses autres escrits a faict dire à ses ennemis qu'il affectoit plus le gouvernement aristocraticque que monarchicque, de quoy il fut accusé envers le Roy Henry quatriesme, estant lors Roy de Navarre. Ce Prince, qui avoit des-ja leu tous les Tragicques plusieurs fois, les voulut faire lire encores pour justifier ces accusations, et, n'y aiant rien trouvé que supportable, pourtant, pour en estre plus satisfaict, appella un jour nostre Autheur en présence des sieurs du Fay et du Pin, lesquels discouroient avec luy sur les diversitez

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des estats. Nostre autheur, interrogé promptement quelle estoit de toutes administrations la meilleure, respondit que c'estoit la monarchicque, selon son institution entre les François, et qu'après celle des François il estimoit le mieux celle de Pologne. Pressé davantage sur celle des François, il répliqua : « Je me tiens du tout à ce qu'en dit du Haillan, et tiens pour injuste ce qui en a esté changé, quand ce ne seroit que la submission aux Papes. Philippes le Bel estoit souverain et brave, mais il est difficille que qui subit le joug d'autruy puisse donner à ses subjects un joug supportable. » J'ay voulu alléguer ces choses pour justifier ses escripts, esquels vous verrez plusieurs choses contre la tyrannie, nulle contre la Royauté; et de faict ses labeurs, ses périls et ses playes, ont justifié son amour envers son Roy. Pour vous en montrer son opinion plus au net, j'ay adjousté icy trois stances qui luy serviront de confession en ce qui est de la Royauté; elles sont en une pièce qui paroistra, Dieu aydant, parmi les Meslanges, à la première occasion. Vers la fin, après la slance qui commence :

Roy, qui te sieds enfant sur la peau de ton père,

suivent :

Le règne est beau mirouer du régime du monde, Puis l'aristocratie en honneur la seconde,

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Suit Testât populaire, inférieur des trois Tout peut se maintenir en régnant par soy-mesme; Mais j'appelle les Rois ployez sous un suprême Tyrans tyrannisez, et non pas de vrais Rovs !

Le Monarque du ciel en soy prend sa justice. Le prince de l'Enfer exerce h supplice, Et ne peut ses rigueurs esteindre ou eschauffer. Le Roy régnant par soy, aussi humble que brave, Est l'image de Dieu; mais du tyran esclave Le dur gouvernement, image de l'Enfer.

Celuy n'est souverain qui reconnoist un maistre; Plus infâme valet qui est valet d'un prestre. Servir Dieu, c'est régner; ce règne est pur et doux. Rois de Septentrion, heureux princes et sages, Vous estes souverains, qui ne debvez hommages, Et qui ne voiez rien entre le ciel et vous.

Voilà, le plus au vif que j'ay peu, le crayon de mon maistre. Quant à son nom, on n'exprime point les noms dans les tableaux ; il est temps que vous l'oyez par sa bouche, de laquelle vous n'aurez point de louanges serviles, mais bien des libres et franches veritez.

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