LIVRE TROISIÈME
u palais flamboiant du haut ciel empirée Reluit l'Eternité en présence adorée Par les anges heureux : trois fois trois rangs de vent !rè£| Puissance du haut ciel, y assistent servants. Les sainctes légions, sur leurs pieds toutes prestes, Lèvent aux pieds de Dieu leurs précieuses testes, Sous un grand pavillon d'un grand arc de couleurs, . Au moindre clin de l'œil du Seigneur des Seigneurs, Ils partent de la main : ce troupeau sacré vole Comme vent descoché au vent de la parolle, Soit pour estre des saincts les bergers curieux, Les préserver du mal, se camper autour d'eux,
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Leur servir de flambeaux en la nuict plus obscure, Les défendre d'injure, et destourner l'injure Sur le chef des tyrans : soit pour, d'un bras armé, Desploier du grand Dieu le courroux animé. D'un coutelas onde, d'une main juste et forte, L'un défend aux pécheurs du Paradis la porte; Un autre fend la mer; par l'autre sont chargez Les pauvres de thresors, d'aise les affligez, De gloire les honteux, l'ignorant de science, L'abbattu de secours, le transy d'espérance ; Quelqu'autre va trouver un monarque en tout lieu, Bardé de mille fers, et, au nom du grand Dieu, Assuré, l'espouvante; eslevé, l'extermine; Le faict vif dévorer à la salle vermine. L'un veille un règne entier, une ville, un chasteau, Une personne seule, un pasteur, un troupeau. Gardes particuliers de la troupe fidelle, De la maison de Dieu ils sentent le vray zèle, Portent dedans le ciel les larmes, les souspirs Et les gémissements des bien heureux martyrs.
A ce trosne de gloire arriva gémissante La Justice fuitive, en sueurs, pantelante, Meurtrie et déchirée aux yeux serains de Dieu, Les Anges retirez luy aiant donné lieu. La pauvrette, couvrant sa face désolée, De ses cheveux trempés faisoit, eschevelée, Un voile entre elle et Dieu; puis, soupirant trois fois, Elle pousse avec peine et à genoux ces voix :
« Du plus bas de la terre et du profond du vice, Vers toy j'ay mon recours, te voicy; ta Justice, Que, sage, tu choisis pour le droict enseigner, Que royne tu avois transmise pour régner, La voicy à tes pieds en pièce deschirée. Les humains ont meurtry sa face révérée : Tu avois en sa main mis le glaive trenchant Qui aujourd'huy forcené en celle du meschant. Remets, ô Dieu! ta fille en ton propre héritage, Le bon sente le bien, le meschant son ouvrage : L'un reçoive le prix, l'autre le chastiment, Affîn que devant toy chemine droictement La terre cy-après : baisse en elle ta face, Et par le poing me loge en ma première place. »
A ces mots intervient la blanche Pieté, Qui de la terre ronde au haut du ciel voûté En courroux s'envola; de ses luisantes aisles Elle accrut la lueur des voûtes éternelles : Ses yeux estincelloient de feu et de courroux. Elle s'avance à coup, elle tombe à genoux, Et le juste despit qui sa belle ame affolle Luy fit dire beaucoup en ce peu de parolle :
« La terre est-elle pas ouvrage de ta main? Elle se mesconnoist contre son souverain : La félonne blasphème, et l'aveugle insolente S 'endurcit et ne ploie à sa force puissante. Tu la fis pour ta gloire, à ta gloire deffaicts Celle qui m'a chassé. » Sur ce poinct vinct la Paix,
^o LES TRAGIQUES
La Paix, fille de Dieu : « J'ay la terre laissée
Qui me laisse, dit-elle, et qui m'a deschassée :
Tout y est abbruty, tout est de moy quitté
En sommeil lestargic, d'une tranquillité
Que le monde chérit, et n'a pas connoissance
Qu'elle est fille d'enfer, guerre de conscience,
Fausse paix qui vouloit desrober mon manteau
Pour cacher dessoubs luy le fer et le couteau,
A porter dans le sein des agneaux de l'Eglise
Et la guerre et la mort qu'un nom de paix desguise. »
A ces mots le troupeau des esprits fut ravy : Ce propos fut repris et promptement suivy Par les Anges, desquels la plaintive prière Esmeut le front du juge et le cœur d'un vray Père. Ils s'ameutent ensemble et firent, gémissants, Fumer cette oraison d'un pretieux encens :
« Grand Dieu ! devant les yeux duquel ne sont cachées Des cœurs plus endurcis les premières pensées, Desploie ta pitié en ta justice, et faicts Trouver mal au meschant, au paisible la paix. Tu vois que les géants, foibles dieux de la terre, En tes membres te font une insolente guerre, Que l'innocent périt par l'injuste trenchant, Par le couteau qui doibt effacer le meschant. Tu voi du sang des tiens les rivières changées, Se rire les meschants des âmes non vengées, Ton nom foulé aux pieds, nom que ne peut nommer L'Atheiste, sinon quand il veut blasphémer :
LA CHAMBRE DOREE i5i
Ta patience rend son entreprise ferme,
Et tes jugements sont en mespris pour le terme.
Ne void ton œil vengeur esclatter en tous lieux
Sur ses tendres agneaux les effroyables feux
Dont l'ardeur par les tiens se trouve consumée,
Et nous sommes lassez d'en boire la fumée.
Ses patiens tesmoings souffrent sans pleurs et cris,
Et sans trouble le mal qui trouble nos esprits.
Nous somrnes immortels ; peu s'en faut que ne meure
Chacun qui les visite en leur noire demeure,
Aux puantes prisons, ou les saincts zélateurs
Quand nous les consolons nous sont consolateurs. »
Là les bandes du ciel, humbles, agenouillées, Présentèrent à Dieu mil âmes despouillées De leurs corps par les feux, les cordes, les couteaux, Qui, libres au sortir des ongles des bourreaux, Toutes blanches au feu volent avec les flammes, Pures dans les cieux purs, le beau pays des âmes, Passent l'œther, le feu, percent le beau des cieux; Les orbes tournoians sonnent harmonieux ; A eux se joint la voix des anges de lumière, Qui mènent ces presens en leur place première : Avec elles voloient, comme troupe de vents, Les prières, les cris et les pleurs des vivants, Qui, du nuage espaix d'une amere fumée, Firent des yeux de Dieu sortir l'ire allumée.
De mesme en quelques lieux vous pouvez avoir leu, Et les yeux des vivants pourroient bien avoir veu
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Quelque Empereur ou Roy tenant sa Cour planiere Au millieu des festins, des combats de barrière, En l'esclat des plaisirs, des pompes; et alors Qu'à ces princes chéris il monstre ses thresors, Entrer à l'improviste une vefve esplorée, Qui foulle tout respect, en deuil démesurée, Qui conduit le corps mort d'un bien-aimé mary, Ou porte d'un enfant le visage meurtry; Faict de cheveux jonchée, accorde à sa requeste Le trouble de ses yeux , qui trouble cette feste. La troupe qui la void change en plainte ses ris, Elle change leurs chants en l'horreur de ses cris. Le bon Roy quitte lors le sceptre et la séance, Met l'espée au costé et marche à la vengeance.
Dieu se levé en courroux, et au travers des cieux Perça, passa son chef; à l'esclair de ses yeux, Les cieux se sont fendus, tremblants, suants de crainte ; Les hauts monts ont croullé. Cette Majesté saincte, Paroissant, fit trembler les simples éléments, Et du monde esbransla les stables fondements. Le tonnerre grondant cent fois passa la nue : Tout s'enfuit, tout s'estonne et gémit à sa veùe : Les Rois espouvantez laissent choir, pallissants ; De leurs sanglantes mains les sceptres rougissants La mer fuit et ne peut trouver une cachette; Devant les yeux de Dieu les vents n'ont de retraitte Pour parer ses fureurs : l'univers arresté Adore en frémissant sa haute Majesté;
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Et lors que tout le monde est en frayeur ensemble, Que l'abisme profond en ses cavernes tremble, Les chrestiens seulement affligez sont ouïs, D'une voix de louange et d'un psaume esjouis, Au tocquement des mains faire comme une entrée Au Roy, de leur secours et victoire assurée. Le meschant le sentit plein d'espouventement, Mais le bon le connut plein de contentement. Le Tout-Puissant plana sur le haut de la nue Long-temps, jettant le feu et l'ire de sa veùe Sur la terre, et voicy, le Tout-Voyant ne void, En tout ce que la terre en son orgueil avoit, Rien si près de son œil que la brave rencontre D'un gros amas de tours qui eslevé se monstre Dedans l'air plus hautain. Cet orgueil tout nouveau De pavillons dorez faisoit un beau chasteau, Plein de lustre et d'esclat, dont les cimes poinctùes, Braves, contre le ciel mipartissoient les nues. Sur ce premier objet Dieu tient longuement l'œil, Pour de l'homme orgueilleux voir l'ouvrage et l'orgueil. Il void les vents esmeus, postes du grand ^Eole, Faire en virant gronder la girouette folle. Il descend, il s'approche, et, pour voir de plus près, Il met le doigt qui juge et qui punit après, L'ongle dans la paroy, qui de loing reluisante Eut la face et le front de bricque rougissante. Mais Dieu trouva l'estoffe et les durs fondements, Et la pierre commune à ces fiers bastiments
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D'os, de testes de morts ; au mortier exécrable Les cendres des bruslez avoient servi de sable, L'eau qui les destrempoit estoit du sang versé ; La chaux vive dont fut l'édifice enlacé, Qui blanchit ces tombeaux et les salles si belles, C'est le meslange cher de nos tristes moelles.
Les poètes ont feint que leur feinct Juppiter Estant venu du ciel les hommes visiter, Punit un Lycaon mangeur d'homme exécrable, En le changeant en loup à sa tragicque table. Dieu voulut visiter cette roche aux lyons, Entra dans la tasniere et vit ces Lycaons, Qui lors au premier mets de leurs tables exquises Estoient servis en or, avoient pour friandises Des enfans desguisez ; il trouva là dedans Des loups cachez aiants la chair entre les dents. Nous avons parmy nous cette gent cannibale ; Qui de son vif gibier le sang tout chaud avalle, Qui au commencement, par un trou en la peau, Succe, sans escorcher, le sang de son troupeau, Puis achevé le reste, et de leurs mains fumantes Portent à leur palais bras et mains innocentes, Font leur chair de la chair des orphelins occis ; Mais par desguisements, comme par un hachis, Oste l'horreur du nom ; cette brute canaille Faict tomber sans efîroy entrailles dans entraille, Si que dès l'œuf rompu, Thyestes en repas, Tel s'abesche d'humain qui ne le pense pas.
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Des tests des condamnez et coulpables sans coulpes Ils parent leurs buffets et font tourner leurs couppes ; Des os plus blancs et nets leurs meubles marquetez Resjouissoient leurs yeux de fines cruautez ; Ils hument à longs traicts dans leurs couppes dorées Suc, sang, laict et sueurs des vefves esplorées ; Leur barbe s'en parfume, et aux fins du repas, Yvresvont desgouttant cette horreur contre-bas. De si aspres forfaicts l'odeur n'est point si forte Qu'ils ne fassent dormir leur conscience morte Sur des matras enflez du poil des orphelins ; De ce piteux duvet leurs oreillers sont pleins. Puis de sa tendre peau faut que l'enfant vestisse Le meurtrier de son père en tiltre de justice; Celle qu'ils ont faict vefve arrache ses cheveux, Pour en faire un tissu horrible et précieux : C'est le dernier butin que le voleur desrobe A faire parements de si funeste robbe.
Voilà en quel estât vivoient les justiciers, Aux meurtriers si bénins, des bénins les meurtriers, Tesmoins du faux tesmoing, les pleiges des faussaires, Receleurs des larrons, macquereaux d'adultères, Mercenaires, vendans la langue, la faveur, Raison, authorité, ame, science et cœur.
Encor falut-il voir cette Chambre Dorée De justice jadis, d'or maintenant parée Par dons, non par raison : là se voit décider La force et non le droict ; là voit-on présider
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Sur un throsne eslevé l'Injustice impudente.. Son parement estoit d'escarlatte sanglante Qui goutte sans repos; elle n'a plus aux yeux Le bandeau des anciens, mais l'esclat furieux Des regards fourvoiants ; inconstamment se vire En peine sur le bon, en loyer sur le pire ; Sa balance aux poids d'or tresbuche faussement ; Près d'elle sont assiz au lict de jugement Ceux qui peuvent monter par marchandise impure, Qui peuvent commancer par notable parjure, Qui d'ame et de salut ont quitté le soucy. Vous les verrez dépeints au tableau que voicy :
A gauche avoit séance une vieille harpye Qui entre ses genoux grommeloit, accroupie, Contoit et racontoit, approchoit de ses yeux Noirs, petits, enfoncez, les dons plus pretieux Qu'elle recache aux plis de sa robbe rompue. Ses os en mille endroicts repoussans sa chair nue, D'ongles rognez, crochus, son tappi tout cassé, A tout propos penchant, par elle estoit dressé : L'Avarice en mangeant est tousjours affamée. La Justice à ses pieds, en pourtraict diffamée, Luy sert de marchepied : là, soit à droict, à tort, Le riche a la vengeance et le pauvre a la mort.
A son costé triomphe une peste plus belle, La jeune Ambition, folle et vaine cervelle, A qui les yeux flambants, enflez, sortent du front Impudent, enlevé, superbe, fier et rond,
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Aux sourcils rehaussez : la prudente et rusée Se pare d'un manteau de toile d'or frisée, Alors qu'elle traficque, et pralicque les yeux Des dames, des galands et des luxurieux : Incontinent plus simple elle vest,'desguisée, Un modeste maintien, sa manteline usée : Devant un cœur hautain, rude à l'ambition, Tout servil pour gaigner la domination.
Une perruque feinte en vieille elle appareille; C'est une Alcine fausse et qui n'a sa pareille, Soit à se transformer, ou connoistre comment Doibt la comediante avoir l'accoustrement : La gloire la plus grande est sans gloire paroistre, L'ambition se tue en se faisant connoistre.
L'on voit en l'autre siège estripper les serpents, Les crapaux, le venin entre les noires dents Du conseiller suivant, car la mi-morte Envie Sort des rochers hideux et traisne là sa vie.
On connoisi bien encor cette teste sans front, Poinctùe en pyramide, et cet œil creux et rond, Ce nez tortu, plissé, qui sans cesse marmotte, Rid à tous en faisant de ses doigts la marotte.
Là de ses yeux esmeus esmeut tout en fureur L'Ire empourprée : il sort un feu qui donne horreur De ses yeux ondoyants, comme au travers la glace D'un chrystal se peut voir d'un gros rubi la face ; Elle ha dans la main droicte un poignard asséché Du sang qui ne s'efface, elle le tient caché
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Dessous un voile noir, duquel elle est pourvue Pour offusquer de soy et des autres la veue, De peur que la pitié ne voile dans le cœur Par la porte des yeux. Puis la douce Faveur De ses yeux affettez chacun pippe et regarde, Faict sur les fleurs de lys des bouquets ; la mignarde Oppose ses beautez au droict, et aux flatteurs Donne à baizer l'azur, non à sentir les fleurs.
Comment d'un pas douteux en la trouppe Bacchante, Estourdie au matin, sur le soir violente, Porte dans le Sénat un tison enflambé.
Folle au front cramoisy, nez rouge, teinct plombé, Comment TYvrognerie en la foulle eschauffée , N'oiant les douces voix, met en pièces Orphée, A l'esclat des cornets d'un vineux Evoué, Bruit un arrest de mort d'un gosier enroué.
Il y falloit encor cette seiche, tremblante, Pasle, aux yeux chassieux, de qui la peur s'augmente Pour la diversité des remèdes cercliez; Elle va trafficquant de péché sur péchez, A prix faict d'un chacun veut payer Dieu de fueilles, De mots non entendus bat l'air et les oreilles; Ceinture, doigts et sein sont pleins de grains bénits, De comptes, de bougies et de bagues fournis : Le temple est pour ses fats la bouticque choisie. Macquerelle aux autels, telle est l'Hypocrisie, Qui parle doucement, puis sur son dos bigot Va par zèle porter au buscher un fagot.
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Mais quelle est cette teste ainsy longue en arrière, Aux yeux noirs, enfoncez soubs l'espaisse paupière, Si ce n'est la Vengeance au teint noir, palissant, Qui croist et qui devient plus forte en vieillissant ?
Que tu changes soudain, tremblante Jalousie, Pasle comme la mort, comme feu cramoisie : A la crainte, à l'espoir tu souhaittes cent yeux, Pour à la fois percer cent subjects et cent lieux : Si tu sens l'esguillon de quelque conscience, Tu te mets au devant, tu trouble, tu t'advance, Tu enchéris du tout et ne laisses de quoy Ton scélérat voisin se pousse devant toy.
Cette fresle beauté qu'un vermillon desguise A l'habit de changeant, sur un costé assize : Ce fin cuir transparent qui trahit sous la peau Mainte veine en serpent, maint artère nouveau : Cet œil lousche, brillant, n'est-ce pas l'Inconstance?
Sa voisine qui enfle une si lourde panse Ronfle la joue en paume, et d'un acier rouillé Arme son estomach, de qui l'œil resveillé Semble dormir encor ou n'avoir point de vies : Endurcie, au teinct mort, des hommes ennemie, Pachuderme de corps, d'un esprit indompté, Astorge, sans pitié, c'est la Stupidité.
Où fuis-tu en ce coin, Pauvreté demi-vive? As-tu la Chambre d'or pour Phospital, chetifve, Azyle pour fuir la poursuivante faim ?
Veux-tu pestrir de sang ton exécrable pain ?
Ose icy mandier ta rechigneuse face, Et faire de ses lis tappis à ta besace?
Et puis, pour couronner cette liste des dieux, Ride son frond estroit, offusqué de cheveux, Présents des courtisans, la chevesche du reste, L'Ignorance, qui n'est la moins fâcheuse peste : Ses petits yeux charnus sourcillent sans repos, Sa grand bouche demeure ouverte à tous propos; Elle n'a sentiment de pitié ni misère:
Toute cause luy est indifférente et claire; Son livre est le commung; sa loy, ce qu'il luy plaist : Elle dict ad idem, puis demande que c'est.
Sur l'autre banc paroist la contenance énorme D'une impiteuse More, à la bouche difforme, Ses lèvres à gros bords, ses yeux durs de travers, Flambants, veineux, tremblants, ses naseaux hauts, ouverts, Les sourcils joincts, espais, sa voix rude, enrouée : Tout convient à sa robbe à l'espaule nouée Qui couvre l'un des bras, gros, et nerveux, et courts; L'autre, tout nud, paroist semé du poil d'un ours; Ses cheveux mi-bruslez sont frisez comme laine, Entre l'œil et le nez s'enfle une grosse veine, Un pourtraict de Pitié à ses pieds est jette : Dessus ce thiosne sied ainsy la Cruauté.
Après, la Passion, aspre fusil des âmes, Porte un manteau glacé sur l'estomach de flammes; Son cuir tout délié, tout doublé de fureurs, Changé par les objects en diverses couleurs :
La brusque, sans repos, brusle en impatience
Et n'attend pas son tour à dire sa sentence.
De morgues, de menace et gestes resserrés
Elle veut rallier les advis esgarés,
Comme un joueur badin qui d'espaule et d'eschine
Essaie à corriger sa boule qui chemine.
La Haine partisane, aussy avec courroux, Condamne les advis qui luy semblent trop doux, Menace pour raison, ou du chef ou du maistre : Ce qui n'est violent est criminel ou traistre.
Encores, en changeant d'un ou d'autre costé, Tient là son rang la fade et sotte Vanité, Qui porte au sacré lieu tout à nouvelle guise, Ses cheveux affricquains, les chausses en valize, La rotonde, l'empoix, double collet perdu, La perruque du crin d'un honneste pendu Et de celuy qui part d'une honteuse place. Le poulet enlacé autour du bras s'enlace; On l'ouvre aux compagnons, tout y sent la putain, Le geste efféminé, le regard incertain : Fard et ambre partout, quoyqu'en la saincte chambre Le fard doibt estre laid, puant doibt estre l'ambre. Maschant le muscadin, le bègue on contrefaict, On se peigne des mains; la gorge s'y deffaict; Sur l'espaulle se joue une longue moustache. Parfois le conseiller devient soldat bravache, Met la robbe et Testât à repos dans un coing, S'arme d'espions dorez pour n'aller gueire loing, Les Tragiques. — T. L 21
Se fourre en un berlan, d'un procez il renvie,
Et s'il faut s'acquitter faict reste d'une vie;
Le tout pour acquérir un vent moins que du vent.
La Vanité s'y trompe, et c'est elle souvent
Qui, voulant plaire à tous, est de tous mesprisée.
Mesmes la Servitude, à la teste rasée, Sert sur le tribunal ses maistres, et n'a loy Que l'injuste plaisir ou desplaisir du Roy. D'elle vient que nos loix sont ridicules fables Le vent se joue en l'air du mot « irrévocables ». Le registre à signer et biffer est tout prest, Et tout arrest devient un arrest sans arrest.
Voicy dessus les rangs une autre courtisane, Dont l'œil est attrayant et la bouche est prophane, Qui n'a de sérieux ni de seur un seul poinct : Preste, béante à tout, qui rid et ne rid point; C'est la Bouffonnerie impérieuse, folle : Son infâme bouticque est pleine de parolle Qui délecte l'oreille en offensant les cœurs : Par elle ce Sénat est au banc des mocqueurs.
Il se faut bien garder d'oublier en ce compte Le front de passereau, sans cheveux et sans honte. De la chauve Luxure, à qui l'object nouveau D'une beauté promise a mis les yeux en eau. Elle a pour faict et droict et pour ame l'idée Du but impatient d'une putain fardée.
Et que faict la Foiblesse au tribunal des rois ! Car tout lui sert de crainte, et ses craintes de loix.
Elle tremble, elle espère ; elle est rouge, elle est blesme ; Elle ne porte rien et tombe soubs soy-mesme.
Faut-il que cette porque y tienne quelque rang, La Paresse accroupie au marchepied du banc, Qui, le menton au sein, les mains à la pochette, Feint de voir, et sans voir, juge sur l'étiquette?
Quel Démon sur le droict par force triomphant Dans le rang des vieillards a logé cet enfant? Quel sénat d'escoliers, de bouillantes cervelles, Qu'on choisit par exprès aux causes criminelles? . Quel faux astre produit en ces fades saisons Des conseillers sans barbe et des lacquais giisons? La Jeunesse est icy un juge d'advanture, Au sein déboutonné, qui sans loix ni ceinture Rit en faisant virer un moullinet de noix, Donne dans ce conseil sa téméraire voix, Resve au jeu, court ailleurs, et respond tout de mesmes Des advis esgarez à l'un des deux extresmes : Son nom seroit Hebé si nous estions païens : C'est cet esprit qui meut par chauds et prompts moiens Nos jeunes Roboams à une injuste guerre. C'est l'eschanson de sang pour les dieux de la terre.
Là, soubs un sein d'acier, tient son cœur en prison La taciturne, froide et lasche Trahison, De qui l'œil esgaré à l'autre ne s'affronte : Sa peau sert de couleurs, faict des tasches sans compte ; De voix sonore et douce et d'un ton féminin La magicque en l'oreille attache son venin,
Prodigue avec serment, chère et fausse monnove, Et des ris de despit et des larmes de joye.
Sans désir, sans espoir, a volé dans ce train, De la plus vile boue au throsne souverain, Qui mesme en s'y voiant encor ne s'y peut croire, L'Insolence camuze et honteuse de gloire. Tout vice fâche autruy, chacun le veut oster ; Mais l'insolent ne peut soi-mesme se porter.
Quel monstre voi-je encor? une dame bigotte, Macquerelle du gain, malitieuse et sotte : Nulle peste n'offusque et ne trouble si fort Pour subvenir le droict, pour establir le tort, Pour jeter dans les yeux des juges la poussière, Que cette enchanteresse, autrefois estrangere. Son habit de couleur et chiffres bigarré, Sous un vieil chapperon un gros bonnet quarré : Ses faux poids, sa fausse aulne et sa reigle tortue Deschiffrent son a?nigme et la rendent connue, Pour présent que d'enfer la Discorde a porté, Et qui difforme tout : c'est la Formalité. Erreur d'authorité, qui par normes énormes Oste l'estre à la chose, au contraire des formes. Qui la hait, qui la fuit, n'entend pas le palais. Honorable reproche à ces doctes Harlais, De Thou, Gillot, Thurin, et autres que je laisse, Immunes de ces maux, hormis de la foiblesse, Foiblesse qui les rend esclaves et contraincts, Bien que tordant le col, faire signer des mains
Ce qu'abhorre le sens ; mais qui font de la plume Un outil de bourreau qui destruit et consume. Ces plumes sont stilets des assassins gagés, Dont on escrit au dos des captifs affligés Le noir Thêta qui tue, et le tueur tourmente. Cette Formalité eut pour père un pédante, Un charlattan vendeur, porteur de rogatons, Qui debvoit de son dos user tous les bastons.
Au dernier coin se sied la misérable Crainte : Sa palissante veiie est des autres esteinte, Son œil morne et transy en voyant ne void pas, Son visage sans feu a le teinct du trespas. Alors que tout son banc en un amas s'assemble, Son advis ne dit rien qu'un triste ouy qui tremble : Elle a soubs un tetin la plaie où le Malheur Ficha ses doigts crochus pour luy oster le cœur.
Mais encor, pour mieux voir entière la bouticque Où de vies et de biens l'Injustice trafficque, L'occasion s'offrit que Henry, second roy, En la Mercuriale ordonna pour sa loi Le feu pour peines deùes aux âmes plus constantes. Là parurent en corps et en robbes sanglantes Ceux qui furent jadis juges et sénateurs, Puis du plaisir des rois lasches exécuteurs : De là se peut la cour, en se faisant esgalle A Mercure macqreau, dire Mercurialle.
Ce jour nos sénateurs, à leur maistre vendus, Luy presterent serment en esclaves tondus.
i£6 LES TRAGIQUES
Ce palais du grand juge avoit tiré la veùe Par le lustre et l'esclat qui brilloit dans la nue. En voicy un second qui se fit par horreur Voir de tous empereurs au supresme empereur : Un funeste chasteau, dont les tours assemblées Ne monstroient par dehors que grilles redoublées, Tout obscur, tout puant; c'est le palais, le fort De l'inquisition, le logis de la mort : C"est le taureau d'airain dans lequel sont esteintes Et les justes raisons, et les plus tendres plaintes : Là mesme aux yeux de Dieu l'homme veut estouffer La prière et la foi : c'est l'abbregé d'enfer. Là, parmy les crapaux, en devinant leurs fautes, Trempent les enchaînés ; des prisons les plus hautes Est banny le sommeil, car les grillons ferrez Sont les tappis velus et matras embourrez. La faim plus que le feu esteint en ces tasnieres Et la vie et les pleurs des âmes prisonnières. Dieu, aux funestes jours de leurs actes plus beaux, Void leurs throsnes levés, l'amas de leurs posteaux, Les arcs, les eschaffauts dont la pompe estoffée Des parements dorez preparoit un trophée. Puis il vid démarcher à trois ordres divers Les rangs des condamnez de sambenits couverts : Dessoubs ces parements, les héritiers insignes Du manteau, du roseau, et couronne d'épines, Portent les diables peints; les anges en effect Leur vont tenant la main autrement qu'en pourtraict.
Les hommes sur les corps desploient leurs injures,
Mais ne donnent le ciel ne l'enfer qu'en peintures;
A leur Dieu de papier il faut un appareil
De paradis, d'enfer et dgemons tout pareil.
L'idolâtre qui faict son salut en image,
Par images anime et retient son courage ;
Mais l'idolle n'a peu le fidelle troubler,
Qui n'en rien espérant n'en peut aussy trembler.
Apres, Dieu vid marcher de contenances graves Ces guerriers hazardeux dessus leurs mules braves, Les trompettes devant : quelque plus vieil soudard Porte dans le millieu l'infernal estendart, Où est peint Ferdinand, sa compagne Ysabelle, Et Sixte, pape, autheurs de la secte bourrelle. Cet oriflan superbe, en ce point arboré, Est du peuple tremblant à genoux adoré. Puis au fond de la troupe, à l'orgueil esquipée, Entre quatre heraux porte un comte l'espée : Ainsi fleurit le choix des artisans cruels, Hommes desnasturez, Castillans naturels : Ces mi-mores hautains, honorez, effroyables, N'ont d'autre poinct d'honneur que d'estre impitoyables, Nourris à exercer l'astorge dureté A voir d'un front tetric la tendre humanité, Corbeaux courants aux morts et aux gibets en joye, S'esgaiants dans le sang, et jouants de leur proye.
Dieu vid, non sans fureur, ces triomphes nouveaux Des pourvoieurs d'enfer, magnificques bourreaux,
Et receut en son sein les âmes infinies Qu'en secret, qu'en public trainoient ces tragédies, Où le père en l'orchestre a produit sans effroy L'héritier d'un Royaume et l'unicque d'un Roy. Les docteurs accusez du changement extresme Qui parut à la mort du grand Charles cinquiesme, Marchent de ce troupeau : comtes et grands seigneurs, Dames, filles, enfans, compagnons en honneurs D'un triomphe sans lustre et de plus d'efficace, Font au ciel leur entrée, où ils trouvent leur place. Tremblez, juges, sachez que le juge des cieux Tient de chacun des siens le sang tres-pretieux : Quand vous signez leur mort, cette clause est signée : « Que leur sang soit pour nous et sur notre lignée. »
Et vous qui le faux nom de l'Eglise prenez, Qui de faicts criminels, sobres, vous abstenez, Qui en ostez les mains et y trempez les langues, Qui tirez pour couteaux vos meurtrières harangues, Qui jugez en secret, publics solliciteurs, N'estes-vous pas Juifs, race de ces docteurs Qui confessoient tousjours, en criant : « Crucifie », Que la loy leur défend de juger une vie : Ou bourreaux ne vivants que de mort et de sang, Qui en exécutant mettent dans un gant blanc La destruisante main aux meurtres acharnée, Pour tuer sans toucher à la peau condamnée ; Pour faire aussy jurer à ces doctes brigands Que de leur main sacrée ils n'ont pris que des gants :
On en donne un plein d'or, sur la bonne espérance, Et l'autre suit après, loyer de la sentence.
Ce venin espagnol aux autres nations Communicque en courant telles inventions : L'Europe se monstia, Dieu vid sa contenance, Fumeuse par les feux, esmeus de l'innocence ; Vid les publicques lieux, les palais les plus beaux, Pleins de peuples bruiants, qui, pour les jeux nouveaux, Estaloient à la mort les plus entières vies En spectacles plaisants et feintes tragédies. Là, le peuple amassé n'amollissoit son cœur ; L'esprit préoccupé de faux zelle d'erreur, D'injures et de cris estouffoit la prière Et les plaints des mourants; là, de mesme manière Qu'aux théâtres on v'd s'eschauffer les Romains, Ce peuple desbauché applaudissoit des mains; Mesme, au lieu de vouloir la sentence plus douce, En Romains ils tournoient vers la terre le poulce : Ces barbares, esmeus des tisons de l'enfer, Et de Rome, ont crié : « Qu'ils reçoivent le fer! 11
Les corps à demi-morts sont trainez par les fanges, Les enfants ont pour jeu ces passe-temps estranges : Les satellites fiers tout autour arrençrez Etouffoient de leurs cris les cris des affligez. Puis les empoisonneurs des esprits et des âmes, Ignorants, endurcis, conduisent jusqu'aux flammes Ceux qui portent de Christ en leurs membres la croix. Ils la souffrent en chair, on leur présente en bois.
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De ces bouches d'erreur les orgueilleux blasphèmes Blessent l'agneau lié plus fort que la mort mesmes. Or, de peur qu'à ce poinct les esprits délivrez, Qui ne sont plus de crainte ou d'espoir enyvrez, Des-ja proches du ciel, lesquels par leur constance Et le mespris du monde ont du ciel connoissance, Comme cygnes mourants ne chantent doucement, Les subtils font mourir la voix premièrement. Leur prière est muette, au Père seul s'envolle, Gardans pour le louer le cœur, non la parolle. Mais ces hommes, cuidans avoir bien arresté Le vray, par un bâillon preschent la vérité. La vérité du ciel ne fut onc bâillonnée, Et cette race a veu (qui l'a plus estonnée) Que Dieu à ses tesmoings a donné maintefois (La langue estant couppée) une céleste voix : Merveilles qui n'ont pas esté au siècle vaines.
Les cendres des bruslez sont pretieuses graines Qui, après les hyvers noirs d'orage et de pleurs, Ouvrent au doux printemps d'un million de fleurs Le baume salutaire, et sont nouvelles plantes Au millieu des parvis de Sion fleurissantes. Tant de sang que les rois espanchent à ruisseaux S'exhale en douce pluie et en fontaines d'eaux, Qui, coulantes aux pieds de ces plantes divines, Donne de prendre vie et de croistre aux racines. Des obscures prisons, les plus amers souspirs Servent à ces beautez de gratieux zéphyrs.
L'Ouvrier parfaict de tous, cet Artisan supresme, Tire de mort la vie, et du mal le bien mesme : Il resserre nos pleurs en ces vases plus beaux, Escrit en son regist éternel tous nos maux. D'Italie, d'Espagne, Albion, France et Flandre, Les anges diligents vont ramasser nos cendres : Les quatre parts du monde, et la terre et la mer, Rendront compte des morts qui luy plaira nommer. Ceux-là mesmes seront vos tesmoings sans reproches Juges, où seront lors vos fuittes, vos accroches, Vos exoines, délais, de chicane les tours? Serviront-ils vers Dieu qui tiendra ses grands jours, Devant un jugement si absolu, si ferme, Lequel vous ne pourriez mespriser pour le terme? Si vous sçaviez comment il juge dès-icy Ses bien-aymez enfants, et ses haineux aussy, Sachez que l'innocent ne perdra point sa peine, Vous en avez chez vous une marque certaine. Dans vostre grand palais, où vous n'avez point leu, Oyants vous n'oiez point, voyants vous n'avez veu Ce qui pend sur vos chefs en sa voûte effacée, Par un prophète ancien une histoire tracée Dont les traicts par dessus d'autres traicts desguisez Ne se descouvrent plus qu'aux esprits advisez. C'est la mutation qui se doibt bien tost faire Par la juste fureur de l'esmeu populaire, Accidents tous pareils à ceux-là qu'ont soufferts Les prestresde Babel, pour estre descouverts
i?2 LES TRAGIQUES
Non seulement fauteurs de l'ignorance inicque, Mais sectateurs ardents du meurtrier Dominicque.
C'est le triomphe sainct de la sage Themis, Qui abbat à ses pieds ses pervers ennemis : Themis, vierge au teinct net, son regard tout ensemble Faict qu'on désire et craint, qu'on espère et qu'on tremble : Elle a un triste et froid, non un rude maintien : La loy de Dieu la guide et luy sert d'entretien. On void aux deux costez et devant et derrière Des gros de cavalliers de diverse manière. Les premiers sont anciens juges du peuple Hebrieu Qui n'ont point desmenti leur estât ni leur lieu, Mais justement jugé. Premier de tous, Moyse, Qui n'avoit que la loy de la nature apprise, Puis apporta du haut de Peffroiant Sina Ce que le doigt de Dieu en deux pierres signa. Et puis, exécutant du Seigneur les vengeances, Prend en un poing l'espée, en l'autre les balances : Phinées, zélateur qui d'yre s'embraza, Et qui par son courroux le céleste appaisa; Le vaillant Josué, de son peuple le père, De l'interdit d'Achan punisseur très severe, Doux envers Israël; Jephlhé, que la rigueur De son vœu eschappé fit désolé vainqueur. Samuel tient son rang, juge et prophète sage, A qui ce peuple sot, friand de son dommage, Demande un roy ; luy donc, instituant les roys, Annonce leurs detfauts, que l'on prend pour leurs droicts.
David s'avance après, guères loing de la teste, Salomon décidant la douteuse requeste.
Là sont peintes les mains qui font mesme serment : L'une juste dit vrav, l'autre perfidement. On void l'enfant en l'air par deux soldats suspendre, L'affamé coutelas qui brille pour le fendre; Des deux mères le front, l'un pasle et sans pitié, L'autre la larme à l'œil, tout en feu d'amitié. De ce roy qui pécha point n'empesche le vice Qu'il ne paroisse au rang des maistres de justice. Josaphat, Fzechie et Josias en sont ; Nehemias, Esdras, la retraitte parfont; Avec eux Daniel, des condamnez refuge, Espeluchant les cœurs, bon et céleste juge, Trouveur des veiitez, inquisiteur parfaict, Procèdent sans reproche en question de faict.
A la troupe des Grecs, je voy luire pour guide, Sa coquille en la main, l'excellent Aristide, Agesilasde Sparte, Ochus l'égyptien; Thomiris a sa place avec ce peuple ancien ; Crœsus y boit l'or chaud ; Crassus, farouche beste, Noie dedans le sang son impiteuse teste ; Solon législateur, et celuy qui eut dueil Esbrancher une loy plus qu'arracher son œil; Cyrus est peint au vif, près de lui Assuere ; Agatocle se rend dessoubs cette bannière, Qui, grand juge, grand roy, dans l'argile traitté, Exerce en son repas la loy d'humilité ;
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Puis ferme le troupeau la bande juste et sage Qui pour cloistre habitoit le sainct Aréopage.
Aussy de ceux qui ont gardé les droicts humains, En un autre scadron, desmarchent les Romains; La race des Catons, de justice l'escolle; Manlius, qui gagna son nom du Capitolle; Ces Fabrices contents, ces princes laboureurs Qu'on tiroit de Tarée à les faire empereurs; Pour autruy et pour soy le très-heureux Auguste, Qui régna justement en sa conqueste injuste, Posséda par la paix ce qu'en guerre il conquit ; Soubs Iuy le Rédempteur, le seul juste naquit. Les Brutes, Scipions, Pompées et Fabies, Qui de Rome prenoient les causes et les vies Des orphelins d' ^Egypte, et des vefves qu'un roi Des Bactres veut priver de ce que veut la loy. Justinian se void, législateur severe, Qui clost la troupe avec Antonin et Severe. Les Adrians, Trajans, seroient bien de ce rang S'ils ne s'estoient poilus des fidèles au sang. J'en voy qui, n'aiants point les sainctes loix pour guides, Furent justes mondains : ceux-là sont les Druydes. Charlemaigne s'esgaie entre ces vieux François, Les Saliens, autheurs de nos plus sainctes loix, Loix que je voy briser en deux siècles infâmes, Quand les masles seront plus lasches que les femmes, Quand on verra les lis en pillules changer, Le Tusque estre Gaulois, le François estranger.
De ces premiers Gaulois entre les mains fidelles Les princes estrangers deposoient leurs querelles, Les procez plus doubteux, et mesmes ceux en quoy Ils avoient pour partie et la France et le Roy.
Voicy venir après des modernes la bande, Qui plus elle est moderne et moins se trouve grande. Que rares sont ceux-là qui font, au grand besoing, De l'outragé servir Paddresse du tesmoing! Vous y voiez encor un vieil juge d'Alsace Auquel l'amy privé ne peut trouver de grâce Du perfide larcin que, par un lasche tour, Ce Daniel second mit de la nuict au jour. La Bourgogne a son duc qui, de ruse secrette, Employé un chicaneur pour estourTer sa debte; Le fraudeur le promit ; voulant appareiller Ses faussetés, le duc pendit son conseiller.
Le mesme visitant trouve au bout d'un village Une vefve esplorée, en désastre visage, Qui luy cria : « Seigneur, mes ausmonniers amis M'ont donné un linceul, où mon espoux est mis ; Mais le pasteur avare, à faute de salaire, Contraint le corps aimé pourrir dans le suaire. » Le duc prend le curé, luy dénonce comment Il voulut honorer ce pauvre enterrement ; Qu'il fit de tous costez, des parroisses voisines Accourir la prestraille aux hipocrites mines. Le prince fit aux yeux de Pavare troupeau Lier le prestre vif et le mort, peau à peau,
i76 LES TRAGIQUES
Front à front, bouche à bouche, et le clergé, qui tremble,
Abria de ses mains ces deux horreurs ensemble.
Où es-tu, juste duc, au temps pernicieux
Qui refuse la terre aux héritiers des cieux?
Encor les nations de ces Alpes cornues
De ces fermes cerveaux ne sont pas despourvùes.
Un S force continent est au rang des anciens,
Et de cest ordre on void les libres Vénitiens.
Le bon prince de Melphe apparoist davantage,
Excellent ornement, mais rare, de nostre aage.
Un indigne mary força de sa moitié
Par larmes le grand cœur, l'honneur par la pitié ;
Un tyran fit sa foy et le coulpable pendre,
Diffamant un renom; lors sceut le prince rendre
Justice entière à Dieu, vengeance à la douleur,
L'honneur à la surprise et la mort au volleur.
Enfin, à train de dueil, le vieil peintre et prophète, Produit en froid maintien la trouppe de retraitte, Ceux qui vont reprochants à leur juge leur sang, Couronnez de cyprez, ensevelis de blanc. Leurs mains tendent au ciel, et les ardentes veuës Regardent préparer un throsne dans les nues, Tribunal de triomphe en gloire appareillé, Un regard de Hasmal, de feu entortillé. Des quatre coings sortoient comme formes nouvelles D'animaux qui portoient quatre faces, quatre aisles ; Leurs pieds estoient pilliers, leurs mains prestes sortoient. Leurs fronts d'airain poliz quatre espèces portoient,
Tournants en quatre endroicts, quatre semblances, comme De l'aigle, du taureau, du lion et de l'homme ; Effrayants animaux qui, de toutes les parts Où en charbons de feu ils lançoient leurs regards, Repartoient comme esclairs, sans destourner la face, Et foudroioient au lieu, sans partir d'une place.
Salomon fit armer son throsne droict-disant Par douze fiers lions de metail reluisant, Affin que chaque pas apportast une crainte ; Mais le siège pompeux de la Majesté saincte Foule aux pieds cent degrez et cent lions vivants, Qui, à la voix de Dieu, descochent comme vents.
La bande que je dicts paroissoit esblouie, Et puis tocquer des mains de nouveau resjouie, Quand au throsne flambant, dans le ciel arboré, Ils voient arriver le grand juge adoré : Et, comme elle marchoit soubs la splendeur nouvelle, Brillante sur leurs chefs, et qui marche avec elle, Ils relèvent en haut leurs appellations. Procureurs avouez de seize nations.
Là les foudres et feux prompts au divin service S'offrent à bien servir la céleste justice. Là s'avancent les vents diligents et légers Pour estre les hérauts, postes et messagers. Là les esprits aislez adjournent de leurs aisles Les juges criminels aux peines étemelles. On pense remarquer en cet humble troupeau Cavagne et Briquemault, signalez du cordeau ; Les Tragiques. — T. I. 2 3
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Mongommery y va appuie d'une lance.
Le très-vaillant Montbrun punit de sa vaillance ; Et mesmes à troupeau marchent le demeurant De ceux qui ont gagné leurs procez en mourant.
Encor aux inhumains Nemezis inhumaine Traine sa forte, longue et très pesante chaîne Qui loge en son grand tour un Sénat prisonnier, Que faict trotter devant un clerc, marchant dernier. Une autre bouche tient une foule de juges Fugitifs et cerchants leurs cliens pour refuges. Que dis-je, leurs cliens? la haute Majesté Les meine aux prisonniers cercher la liberté : Du pain aux confisquez, aux bannis la patrie, L'honneur aux diffamez, aux condamnés la vie. Puis d'un nœud entre deux, d'un pas triste et tardif, Suyvoient Brisson le docte, et l'Archer et Tardif. Ils tirent leurs meurtriers, bien fraisés d'un chevestre, Boucher, et Pragenat, et le sanglant Incestre. Juges, sergents, curez, confesseurs et bourreaux, Tels artisans un jour, par changements nouveaux, Métamorphoseront leurs temples vénérables En cavernes de gueux, les cloistres en estables, En criminels tremblants les sénateurs grisons, En gibet le palais, et le Louvre en prison.
De la fille du ciel telle paroist l'escorte, A plus d'heur que d'esclat, moins pompeuse que forte : Avec tels serviteurs et fidèles amis Rien n'arreste le pas de la blanche Themis.
Son charriot vainqueur, effroyable et superbe,
Ne foulle en cheminant ni le pavé ni l'herbe,
Mais roulle sur les corps et va faisant un bris,
Des monstres avortez par l'infidelle Ubris,
Ubris, fille d'Até, que les forces et fuittes
N'ont peu sauver devant les poursuivantes Lites,
Que le vray Juppiter decoupla sur ses pas.
Les joyaux de Mammon, à cette fois, n'ont pas
Corrompu les soldats qui font cette jonchée ;
Ce sont les Chérubins par qui fut detranchée
La grand'force d'Assur. Voyez comme ces corps
De leurs boiaux crevez ne jettent que thresors !
Quel grincement de dents et rechigneuses moues
Les visages mourants font soubs les quatre roues !
L'une des dextres prend au poinct du droict pouvoir,
L'autre meine des loix la reigle et le sçavoir ;
Des gauches la plus grande au poinct du faict s'engage
Et va poussant la moindre où est le tesmoignage.
La fille de la Terre et du Ciel met ses poids
En sa juste balance, et ses poids sont ses loix ;
Elle a sous le bandeau sur les choses la veûe,
Mais là personne n'est à ses beaux yeux connue ;
Encor par les présents ne s'ouvre le bandeau ;
Son glaive tousjours prest n'est jamais au fourreau ;
Elle met à la fange et biens-faicts et injures.
Qui tire ce grand char? Quatre licornes pures ;
La vefve l'accompagne et l'orphelin la suit,
L'usurier tire ailleurs, le chicaneur la fuit,
Et fuit sans que derrière un des fuiards regarde
De la formalité la race babillarde :
Tout interlocutoire, arrest, appoinctement
A plaider, à produire un gros enfantement
De procez, d'interdits, de griefs; un compulsoire,
Puis le desrogatoire à un desrogaloire,
Visa, pareatis, replicque, exceptions,
Revisions, duplicque, objects, salvations,
Hypotecques, guever, déguerpir, préalables,
Fin de non recevoir. Fi des puants vocables
Qui m'ont changé mon style et mon sens à l'envers !
Cerchez-les au parquet, en non plus en mes vers.
Tout fuit, les uns tirans en Basse-Normandie,
Autres en Avignon, où ce mal prit sa vie,
Quand un contre-Antéchrist de son style romain
Paya nos rois bigots, qui luy tenoient la main.
Je crains bien que quelqu'un plus viste et plus habile
Dans le Poictou plaideur cerchera un azyle,
Vous ne verrez jamais le train que nous disons
Se sauver en la Suisse ou entre les Grisons,
Nation de Dieu seul et de nulle autre serfve,
Et qui le droict divin sans autre droict observe.
Ces vices n'auront point de retraitte pour eux
Chez l'invincible Anglois, l'Escossois valeureux :
Car les nobles et grands la justice y ordonnent,
Les estats non vendus comme charges se donnent.
Heureuse Elizabeth, la justice rendant,
Et qui n'a point vendu tes droits en la vendant !
Et puis que ce nom sainct, de tous bons rois l'idée, Prend sa place en ce rang, qui luy estoit gardée Au roolle des martyrs, je diray en ce lieu Ce que sur mon papier dicte l'Esprit de Dieu.
La main qui te ravit de la geôle en ta salle, Qui changea la sellette en la chaire Royalle, Et le sueil de la mort en un degré si haut, Qui fit un tribunal d'un funeste eschaffaut ; L'œil qui vit les désirs aspirans à la flamme, Quand tu gardas ton ame en voulant perdre l'ame, Cet œil vid les dangers, sa main porta le faix, Te fit heureuse en guerre, et ferme dans la paix; Le Paraclet t'apprit à respondre aux harangues De tous ambassadeurs, mesme en leurs propres langue: C'est luy qui destourna l'encombre et le meschef De vingt mortels desseins du reigne et de ton chef, T'acquit le cœur des tiens, et te fît par merveilles Tes lions au dehors domesticques oueilles : Ces braves abbatus au throsne où tu te sieds Sont les lions que tient prosternez à tes pieds La tendre humilité. Ton giron est la dôme De la vierge à qui rend ses armes la licorne. Tes anticques tableaux predisoient son sçavoir, Ta vertu virginalle et ton secret pouvoir. Par cet esprit, tu as repos en tes limites, Tes haineux à tes bords brisent leurs exercites ; Les mers avec les vents, l'air haut, moîen et bas, Et le ciel, partizans liez à tes combats,
,82 LES TRAGIQJJES
Les foudres et les feux chocquent pour ta victoire,
Quand les tonnerres sont trompettes de ta gloire ;
Les guerriers hazardeux perdent, joyeux, pour toy
Ce que tu n'as regret de perdre pour la foy.
La Rose est la première heureuse sans seconde
Qui a repris ses pas, circuisant le monde :
Tes triomphantes nefs vont te faire nommer,
En tournoiant le tout, grand royne de la mer.
Puis, il faut qu'en splendeur neuf lustres te maintiennent.
Et qu'après septante ans (à quoy nos jours reviennent)
Debora d'Israël, Cherub sur les pervers,
Fléau des tyrans, flambeau luisant sur l'univers,
Pour régner bien plus haut, tout achevé, tu quitte
Dans les sçavantes mains d'un successeur d'eslitte
Ton estât au dehors et dedans appuie,
Le cœur soulé de vivre, et non pas ennuyé.
Bien au rebours promet l'Etemel aux faussaires De leur rendre sept fois, et sept fois leurs salaires. Lisez, persécuteurs, le reste de mes chants; Vous y pourrez gouster le breuvage aux meschants : Mais, aspics, vous avez pour moy l'oreille close. Or, avant que de faire à mon œuvre une pose, Entendez ce qui suit tant d'outrages commis. Vous ne m'escoutez plus, stupides endormis ! Debout, ma voix se tait ; oyez sonner pour elle La harpe qu'animoit une force éternelle : Oyez David esmeu sur des juges plus doux ; Ce qu'il dit à ceux-là, nous l'addressons à vous :
Et bien ! vous, conseillers de grandes compaignies, Fils d'Adam qui jouez et des biens et des vies, Dictes vray, c'est à Dieu que compte vous rendez, Rendez-vous la justice ou si vous la vendez ?
Plustot, âmes sans loy, perjures, deJoyalles, Vos balances, qui sont balances inesgalles, Pervertissent la terre et versent aux humains Violence et ruine, ouvrages de vos mains.
Vos mères ont conceu en l'impure matrice, Puis avorté de vous tout d'un coup et du vice ; Le mensonge qui fut vostre laict au berceau Vous nourrit en jeunesse et abeche au tombeau.
Ils semblent le serpent à la peau marquettée D'un jaune transparent, de venin mouchettée, Ou l'aspic embûche qui veille en sommeillant, Armé de soy, couvert d'un tortillon grouillant.
A l'aspic cauteleux cette bande est pareille, Alors que de la queue il s'estouppe l'oreille : Luy, contre les jargons de l'enchanteur sçavant, Eux, pour chasser de Dieu les parolles au vent.
A ce troupeau, Seigneur, qui l'oreille se bousche Brise leurs grosses dents en leur puante bouche : Prend la verge de fer, fracasse de tes fléaux La machouere puante à ces fiers lionceaux.
Que, comme l'eau se fond, ces orgueilleux se fondent ; Au camp leurs ennemis sans peine se confondent : S'ils bandent l'arc, que l'arc avant tirer soit las, Que leurs traicts sans frapper s'envollent en esclats.
La mort, en leur printemps, ces chenilles suffocque, Comme le limaçon sesche dedans la cocque, Ou comme l'avorton qui naist en périssant Et que la mort reçoit de ses mains en naissant.
Brusle d'un vent mauvais jusques dans les racines Les boutons les premiers de ces tendres espines ; Tout périsse, et que nul ne les preine en ses mains Pour de ce bois maudit reschauffer les humains.
Ainsy faut que le juste après ses peines voye Desploier du grand Dieu les salaires en joie, Et que, baignant ses pieds dans le sang des pervers, Il le jette dans l'air en esclattant ces vers.
Le bras de l'Eternel, aussy doux que robuste, Faict du mal au meschant et faict du bien au juste, Et en terre icy bas exerce jugement, En attendant le jour de peur et tremblement.
La main qui fit sonner cette harpe divine Frappa le Goliath de la gent philistine, Ne trouvant sa pareille au rond de l'univers, En duel, en bataille, en propheticques vers.
Comme elle nous crions : « Vien, Seigneur, et te haste, Car l'homme de péché ton Eglise degaste. » « Vien, dict l'esprit, accours, pour deffendre le tien. » « Vien » , dict l'espouse, et nous avec l'espouse : « Vien. »