‹ Les tragiques (volume 3)Chapitre 1 sur 11 · Les tragiques · texte numérisé non relu

Les tragiques

Dans notre xvi« siècle si riche en poètes et en hommes d'action, Agrippa d'Aubigné fut à la fois l'un des hommes, d'action les plus héroïques et l'un des poètes les plus remar* quables. Il combattit dans les armées de la Réforme anse côtés du Béarnais, il écrivit à la suite des auteurs de la Renaissance dont il admira et honora le chef, ce Ronsard, dont il subit l'influence et qull appela, non pas seulement le maître, mais « le père. » A la vérité, ces deux formes de son activité apparaissent comme successives, car s 'il composa ses premiers poèmes dans le temps même qu'il guerroyait ; il écrivit la plus grande partie de son œuvre après que le cours des événements l'eut condamné à l'inaction ; ce n'est d'ailleurs qu'en 1616 que parurent Les Tragiques^ le premier de ses ouvrages qu'il fit imprimer ; si bien que M. Lanson a pu dire avec raison que « ce combattant du xvi® siècle est xxxk écrivain du xvii®. »

Il descendait d'une vieille famille noble de l'Anjott.

Il était né le 8 février 1552, à Saint-Maury, en Saintonge, à une lieue de Pons, où son père, Jean d'Aubigné, était juge ordinaire. Ce Jean d'Aubigné embrassa la religion réformée dont il devint aussitôt l'un des défenseurs les plus ardents. Homme de grande intelligence et de grande énergie, il voulut que son fils eut un caractère énergique et un esprit fortement nourri.

Dès sa première enfance, le petit Théodore-Agrippa d'Au-

AGRIPPA UAUBIGNÉ

higné reçut les leçons de maîtres éminents, et il en profitas! bien qu'à l'âge de six ans il pouvait, outre le français, lire le latin, le grec et même l'hébreu.

Il avait huit ans quand furent mis à mort les conjurés d'Amboise ; son père le mena devant les gibets où se balançaient les corps de leurs malheureux correligionnaires, et lui fit prêter le serment de se dévouer à venger ces horreurs.

A dix ans il savait assez de grec pour traduire le Criton ; son père lui fit alors continuer ses études à Paris sous la direction du savant Beroalde ; mais bientôt la guerre civile jette le trouble partout, maître et écoliers doivent fuir ; aux environs d'Orléans, le jeune Agrippa tombe au pouvoir des catholiques ; il est menacé du bûcher, mais il a moins horreur encore du bûcher que de la messe, et il danse en attendant le supplice ; il y échappe cependant; peu après il est atteint de la peste ainsi queplusieurs de ses compagnons dont cinq succombent, et cette fois encore, il se sauve. En 1563, son père meurt. Agrippa est désormais confié à la direction d'un tuteur qui lui fait continuer ses études, d'abord à Paris, chez son maître Beroalde, ensuite à Genève ; mais dans cette dernière ville il s'ennuie ; son impétuosité lui fait désirer de prendre part à la guerre religieuse qui continue en France ; un jour enfin il s'enfuit, il arrive à Lyon, mais il est ramené en Saintonge par un de ses parents. Son tuteur veut en vain l'y retenir; en dépit de toutes les précautions prises contre lui, Agrippa, une nuit s'évade en chemise et court s'enrôler parmi les soldats huguenots. C'est une recrue précieuse. Il est présent à tous les combats ; il y apporte une ardeur véritablement frénétique et qui ne se lasse point. Sa «passion partisane, » pour parler comme lui-même, est faite de la rigueur de ses principes et de son attachement à sa foi. Mais bientôt il aura l'occasion de jouer un rôle plus important ; après avoir montre sa valeur dans la guerre, il montrera sa sagesse dans les conseils de la politique. 8 ==-

AGRIPPA UAUBIGNÈ

En 1573, en effet, il rencontra Henri de Navarre, et bientôt il devint son intime ami. Il le suivit à la cour, mais en 1576 il le détermina à s'en évader. Dès lors et jusqu'à l'avènement de celui qui devait, un jour, être Henri IV, leurs existences furent mêlées. Agrippa fut à la fois le lieutenant et le conseiller du Béarnais ; lieutenant d'un dévouement absolu et conseiller d'une absolue franchise, aussi habile à lever les troupes et à les mener au combat, qu'à réussir dans les plus délicates ambassades. Le cœur loyal, la conscience rigide, le bras intrépide de d'Aubigné, furent entièrement consacrés au service d'Henri de Béarn, et, par là, à la cause sacrée pour l'un et l'autre semblait-il, de la religion réformée ; Henri de Béarn, cependant, afin de ceindre son front de la couronne royale, consentit un jour à entendre la messe, cette messe à laquelle d'Aubigné, encore enfant, aurait pré" féré les flammes du bûcher.

Alors le partisan se retira à Maillezais, dont il avait été nommé gouverneur et où il jouissait d'un château. Il s'y installa avec sa famille, car il s'était marié en 1583 ; il avait épousé Mlle Suzanne de Lesay, dont il avait cinq enfants, deux filles et trois garçons, et qui mourut en 1595, c'est-à-dire deux ans à peu près après l'installation à Maillezais. C'est là que d'Aubigné, après une existence si remplie d'aventures et ne pouvant plus servir son parti les armes à la main, s'arma d'une plume non moins acérée que son épée et qu'il composa pour la défense de sa religion, ses deux œuvres capitales ; d'abord les Tragiques^ dont la première rédaction est, il est vrai, de 1577, mais qu'il remania et qu'il acheva ; ensuite sous le titre d'Histoire universelle, une histoire du parti réformé de 1550 à 1602.

Les Tragiques parurent en 1616, sans nom d'auteur, et furent présentés comme « donnés au public par le larcin de Prométhée ; » la même année Agrippa publiait le premier volume de son Histoire universelle. Le deuxième parut en 1618

AGRIPPA D'AUBIGNE

et le troisième en 1620. Ce dernier fut condamné au fen. L'auteur ne se sentit dès lors plus en sûreté sur la terre de France et se retira à Genève. H y fut accueilli avec une joie défé* rente et il y reçut des honneurs particuliers. Il s'occupa dc^ mettre en état de défense, cette ville, puis Berne, puis Bâle. Cette activité guerrière finit par le rendre suspect. Il dut se résigner à l'inaction. En 1623, il se remaria. Il épousa Mme Burîamachi, veuve d'un premier mari. Il mena désormais une existence paisible et retirée ; il revisa ou compléta ses œuvres précédentes ; il publia un recueil de ses poésies, il en écrivit de nouvelles. Il mourut le 9 mai 1630^ avec une* grande sérénité.

Malgré son humeur batailleuse et la rigueur de sa morale, d'Aubigné n'avait ni le cœur dur ni l'esprit chagrin. Il avait^ il est vrai, la parole si franche, et la réplique parfois si tranchante qu'on a pu le prendre pour un homme rude ; en réalité, il était spirituel et même enjoué. Il savait beaucoup de choses et il avait beaucoup de goût. Sa conversation était donc à la fois très nourrie et très agréable. Il était excellent conteur et il montrait en causant les qualités d'esprit qui font l'agrément et le mérite de son roman, le Baron de Fœneste. H savait aussi tourner la satire et, il faut rappeller, dans ce genre, sa Confession du sieur de Sancy^ et quelques épigrammes qu'il rima. Mais il rima aussi des vers amoureux très tendres et très touchants qui montrent dans ce partisan fanatique un excellent poète élégiaque.

Il eut en 1572 son roman d'amour. Il avait dû quitter Parisà la suite d'une rixe et avait trouvé un asile au château de Talcy dont le seigneur était alors Jean Salviati. Il s'éprit de la fille de son hôte, la belle et hautaine Diane, nièce de cette Cassandre Salviati que Ronsard avait célébrée. A son tour il célèbre sa bien-aimée, et, dans un sonnet à son maître, dont les circonstances le font, d'une façon si particulièrej Témule, il écrit :

AGRIPPA UAUBIGNÉ

Ronsard, si tu as su par tout le monde épandre L'amitié, la douceur, les grâces, la fierté, Les faveurs, les ennuis, l'aise et la cruauté, Et les chastes amours de toi et de Cassandre,

Je ne veux à l'envi pour sa nièce entreprendre D'en rechanter autant comme tu as chanté,. Mais je veux comparer à beauté la beauté Et mes feux à tes feux et ma cendre à ta cendre.

Pour Diane elle-même, il compose de nombreuses pièces dont une partie se trouve dans le recueil qu'il a si joliment appelé son Printemps, et dont une autre partie forme VHéca^ tombe. Voici comment il exprime son espérance r

Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux; J'en serai laboureux, vous dame et gardienne, Vous do'nnerez le champ, je fournirai de peine, Afin que son honneur soit commun à nous deux.

Vous y verrez mêlés milles beautés écloses. Soucis, œillets et lis, sans épines les roses, Encolles et pensées, et pourrez y choisir.

Fruits sucrés de durée après les fleurs d'attente; Et nous nous partirons (i) à notre choix la rente : A moi toute la peine, à vous tout le plaisir.

Toute la poésie et tout l'amour de d'Aubigné furent impuissants à vaincre l'indifférence de la jeune fille ; l'union projetée ne se fit pas ; Diane se maria bientôt, et le malheureux poète n'eut que la consolation d'exhaler en vers SCS plaintes et ses regrets.

Ces poèmes parmi lesquel s'il en est de la plus durable beauté témoignent d'un talent fortinégal. — Nous aurions aimé de reproduire à la fin de ce livre quelques-uns d'entre eux. Mais nous avons dû réserver le volume tout entier à l'œuvre

(i) Pour : répartirons.

AGRIPPA HAUBIGNÉ

poétique la plus importante et la plus justement célèbre d'Agrippa d'Aubi^né .Les Tragiques; nous n'expliquerons pas ici le dessein de l'auteur. Il l'a expliqué lui-même dans un discours aux lecteurs et une préface en vers que l'on trouvera ci-après. Nous ne donnons cependant pas Les Tragiques dans leur texte intégral. Si l'on peut dire, de cette œuvre immortelle, avec M. Lanson, qu'elle est un « jaillissement de satire lyrique à qui rien ne peut se comparer jusqu'aux Châtiments » il faut convenir avec M. Faguet, non pas qu'il s'en faut de peu « que les Tragiques ne soient illisibles, » mais qu'on en reçoit assez souvent une impression de monotonie, et qu'à coté de passages du plus haut sentiment poétique et de l'éloquence la plus forte, on y constate un abus languissant de la réthorique. — Nous avons donc dû opér^ quelques suppressions, qui ne sont ni très nombreuses ni très importantes, et que nous avons toutes signalées soit par une note explicative, soit, quand une note n'était pas nécessaire, par une ligne pointillée.

Mais dans les parties que nous avons conservées nous n'avons pas fait la moindre modification, nous avons donc laissé quelque vifs et malsonnants qu'ils soient à nos oreilles, tous les termes, que la verve vengeresse du poète a employés ; nos aïeux du xvi« siècle appelaient les choses, quand ils le jugeaient utiles, par leurs noms les plus crus ; l'on en trouvera d'ailleurs un moins grand nombre dans d'Aubigné que dans l'énorme Rabelais.

La seule édition complète des œuvres d'Agrippa d'Aubigné 66t celle qu'en ont donnée MM. Réaume, de Caussade, et Legoucz. (Paris, 1873-1892, 6 vol. in-8.)

AUX LECTEURS

Voicy le larron Proniethée (1), qui, au lieu de grâce, demande gré de son crime, et pense vous pouvoir justement faire présent de ce qui n'est pas à luy, comme desrobé pour vous ce que son maistre vous desroboit à soy-mesme ; et, qui plus est, ce feu que j'ay volé mouroit sans air , c'estoit un flambeau sous le muy (2). Mon charitable péché l'a mis en évidence : je dy charitable à vous et à son autheur. Du milieu des extremitez de la France et mesme de plus loing, notamment d'un vieil pasteur d'Angrongne (3), plusieurs escripts secondôient les remonstrances de vive voix par lesquelles les serviteurs de Dieu luy reprochoient le talent caché, et quelqu'un en ces termes : « Nous sommes ennuyez de livres qui enseignent ; donnez nous-en pour esmouvoir, en un siècle où tout zèle chrestien est pery, où ]a différence du vray et du mensonge est comme abolie, où les mains des ennemis de l'Eglise cachent le sang duquel elles sont tachées soubs les présents, et leurs inhumanitez soubs la libéralité. Les Adiaphoristes, les prophanes mocqueurs, les traficqueurs du droit de Dieu, font monstre de leur douce vie, de leur recompense, et par leur esclat ont esblouy les yeux de nos jeunes gens, que l'honneur ne picque plus, que le péril n'esveille point. » Mon maistre respondoit : « Que voulez-vous que j'espère parmy ces cœurs abastardis, sinon que de voir mon livre jette aux ordures avec celuy de V Estai de l'Eglise, VAletheye , le Reaveille-Tnatin^ la Légende Saincte Catherine, et autres de cette sorte? Je gagneray une place au rollc des fols, et, de plus, le nom de turbulent, de républicain ; on

(i)La première édition des Tr^i^ig «es portait comme titre : Les Tragiques^ donner au public par le larcin de Promélhée — Donné à Vimprimeur te 5 Aoust.

(2) MuiJ, ancienne mesure de capacité.

(3) En Piémont ; — lieu de refuge des Vaudois.

AUX LECTEURS

confondra ce que je dy des tyrans pour estre dit des roys, et l'amour loyal et la fidélité que j'ay monstrée par mon espée à mon grand Roy jusques à la fin ; les distinctions que j'apporte partout seront examinées par ceux que j'offence, surtout par l'inique Justice, pour me faire déclarer criminel, de leze-Majesté. Attendez ma mort, qui ne peut estre loing et puis examinez mes labeurs ; chastiez-les de ce que l'amy et l'ennemy y peuvent reprendre, et en usez alors selon vos équitables jugements. » Telles excuses n'empeschoient point plusieurs doctes vieillards d'appeler nostre autheur devant Dieu et protester contre luy. Outre leurs remonstrances, je me mis à penser ainsy : Il y a trente-six ans et plus que cet œuvre est faict, assavoir aux guerres de septante «t sept à Castel- Jaloux, où l'autheur commandoit quelque chevaux- Icgiers ; et se tenant pour mort pour les plaies receues en un combat, il traça comme pour testament cet ouvrage, lequel encores quelques années après il a peu polir et emplir. Et où sont aujourd'huy ceux à qui les actions, les factions et les choses monstrueuses de ce temps-là sont connues, sinon à fort peu, et dans peu de jours à nul ? Qui prendra après nous la peine de lire les rares histoires de nostre siècle, opprimées, esteintes et estouffées par celles des charlatans gagez ? Et qui, sans l'histoire, prendra goust aux violences de nostre autheur ? Doncques, avant le reste des mémoire, du zèle et des sainctes passions esteintes, mon bon violent désir se changea en courage : je desrobay de derrière les coffres et dcssoubs les armoires les paperasses crottées et deschirées desquelles j'ay arraché ce que vous verrez. Je failli encor à quitter mon dessein sur tant de litures et d'abbreviations et mots que l'autheur mesme ne pou voit lire, pour la précipitation de son esprit en escrivant. Les lacunes que vous y verrez à regret me despleurent au commencement, et puis j'aye estimé qu'elles contraindront un jour un bon père de ne laisser pas ses enfants ainsy estroppiez. Je crois mesme que nous amènerons l'autheur -à favoriser une édition seconde, où non seulement les deffauts seront remplis, mais quelques annotations esclaiciront les lieux plus difficiles. Vous trouverez en ce livre un style souvent trop concis, moins poly que les œuvres du siècle, quelques rythmes à la reigle de son siècle, ce qui ne paroist pas aujourd'huy aux pièces qui

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sortent de mœmes mains, et notamment en quelques unes faictcs exprès à l'envi de la mignardise qui court. C'est ce que j'espère vous présenter pour la seconde partie de mon larcin. Ce qui reschauffa mon désir et m'osta la crainte de l'offence, ce fut de voir les impudents larcins des chouettes de ce temps qui glanoyent desja sur le champ fertile avant la moisson. Je vi dans les quatrains de Mathieu (1) jusques à trois vers de suitte desrobez dans le Traitié des douceurs de l'affection, qui estoit une lettre escritte promptement à Madame, de laquelle je vous promets la responce au recueil, que 3 'espère faire. Ainsy l'amour de l'Eglise, qui a besoing de fomentations; l'honneur de celuy que j'offence, auquel je veux oster la négligence de ses enfants, et à ces larrons leur proye, et puis Tobligation que je veux gagner sur les meilleurs de ce siècle, sont les trois excuses que je mets avant pour mon péché. Il vient maintenant à propos que je die quelque chose sur le travail de mon maistre et sur ce qu'il a de particulier. Je l'ay servi vingt et huict ans presque tousjours dans les armées, où il exerçoit l'office de mareschal de camp avec un soing et labeur indicible, comme estimant la principale partie du capitaine d'estre présent à tout. Les plus gentilles de ses pièces sortoient de sa main ou à cheval, ou dans les trenchées, se délectant non seulement de la diversion, mais encor de repaistre son esprit de viandes hors de temps et de saison. Nous luy reprochions familièrement cet empereur qui ne vouloit le poisson de mer que porté de cent iieues. Ce qui nous fachoit le plus, c'estoit la difficulté de luy faire relire. Quelqu'un dira : « Il y paroist en plusieurs endroits » ; mais il me semble que ce qui a esté moins parfaict, par sa négligence, vaut bien encor la diligence de plusieurs. J'en dirois davantage si l'excessive louange de mon Maistre n'estoit en quelque façon la mienne. J'ay pris quelques hardiesses envers luy, comme sur quelques mots qui sentent le vulgaire. Avant nous respondre, il fournissoit toujours le vers selon nostre désir : mais il disoit que le bon-homme Ronsard, lequel il estimoit par dessus son siècle en sa profession, disoit quelquefois à luy et à d'autres : « Mes enfants,

(I) Les quatrains de Pierre Mathieu, principal de collège, avocat et historiographe d'Henri IV, édités sous le titre : Tablettes de la vie et de la mort. C'est -^1 «ffet la pensée et les images de la mort qui en sont le thème essentiel.

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def fendez vostre mère de ceux qui veulent faire servante une damoiselle de bonne maison. Il y a des vocables qui sont françois naturels, qui sentent le vieux, mais le libre françois, comme dougé^ tenue, empour^ dorne, hauger^ houge^ et autres de telle sorte. Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et deffendiez hardiment contre des maraux qui ne tiennent pas elegani ce qui n'est point escorché du latin et de l'italien, et qui aiment mieux dire collauder, coniemner^ blasonner que louer, mespriser, blasmer, Tout cela c'est pour l'escolier de Limosin. » Voylà les propres termes de Ronsard. Après que nous luy remonstrions quelques rythmes qui nous sembloient maigres, il nous disoit que Ronsard, Beze, du Beslay et Jodelle, ne les avoient pas voulus plus fécondes ; qu'estoit pas raisonnable que les rythmeurs imposassent des loix sur les poëmes. Sur quelques autres difficultez, comme sur les prétérits féminins après les accusatifs et telles observations, il donnoit cela à la licence et quant à la richesse de la langue. Toutefois, toutes ses œuvres de ce temps ont pris les loix du temps. Et, pour les rythmes des simples aux composez ou des composez aux autres, il n'y en a que trois ou quatre en tout l'œuvre. Il approuve cette rigueur et l'a suyvie autant qu'elle a esté establie, sans toutesfois vouloir souffrir que les premiers poètes de la France se soient mésestimez. Voilà pour les estoffes de parties. Voicy pour la matière générale, et puis je dirai un mot de la disposition.

La matière de l'œuvre a pour sept livres sept tiltres séparez» qui toutefois ont quelque convenance, comme des effects aux causes. Le premier livre s'appelle Misères^ qui est un tableau piteux du royaume en gênerai, d'un style bas et tragicque, n'excédant que fort peu les loix de la narration. Les Princes viennent après d'un style moyen, mais satyrique en quelque façon. En cettuy-là il a esgalé la liberté de ses escripts à celle des vies de son temps, dénotant le subject de ce second pour instrument du premier. Et puis il y a faict contribuer aux causes des misères l'injustice, soubs le tiltre de la Chambre dorée ; mais ce troisiesme de mesme style que le second. Le quart, qu'il appelle les Feux, est tout entier au sentiment de la religion de l'Autheur et d'un style tragicque moyen. Le cinquiesme sous le nom des Fers, d'un style tragicque eslev^

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pîns poéticquc et plus hardy que les autres, sur lequel je veux conter une notable dispute entre les doctes amis de l'autheur. Rapin, un des plus excellents esprits de son siècle, blasma l'invention des tableaux célestes, disant que nul n'avoit jamais entrepris de peindre les affaires de la terre au ciel bien les célestes en terre. L'autheur se deffendoit par les inventions d'Homère, de Virgile, et de nouveau du Tasse, qui ont feinct les conseils tenus au ciel, les brigues et partialitez des célestes sur les affaires des Grecs, des romains, et, depuis, des chrestiens. Ce débat les poussa à en croire de trcs-doctes personnages, lesquels, ayant demandé de voir la tissure de l'œuvre pour en juger, approuvèrent l'invention ; si bien que je garde curieusement des lettres sur ce subject desrobées à mon maistre incurieux, surtout celle de monsieur de Saincte-Marthe, qui, aiant esté un des arbitres, dit ainsi : « Vous vous esgayez dans le ciel pour les affaires du ciel mesme : j'y ay pris tel goust que je crains vostre modestie. Au lieu donc de vous descourager, si vous aviez quelque chose plus haut que le ciel, vous y debvricz loger ce qui est tout céleste, >> Le livre qui suit le cinquiesme s'appelle Pengeances : théologien et historial. Luy et le dernier, qui est le Jugement^ d'un style eslevé tragicque, pourrons estre blasmez pour la passion partizane ; mais ce genre d'escrire a pour but d'esmouvoir, et l'Autheur le tient quitte s'il peut cela sur les esprits des-ja passionnez, ou pour le moins aequanimes,

n y a peu d'artifice en la disposition : il y paroist seulement quelques episodies comme prédictions de choses avenues avant l'œuvre clos, que l'autheur appelloit en riant ses apo^ pheties. Bien veux-je constamment asseurer le lecteur qu'il y en a qui méritent un nom plus haut, comme escrittes avant les choses advenues. Je maintien de ce rang ce qui est à la praeface :

Je voi venir avec horreur

Le Jour qu'au grand temple d'erreur...,

«t ce qui suit de la stance.

Aux Princes^ où tout ce qui est dit du fauconnier qui tue son oyseau par une corneille est sur la mort du Roy Henry troisiesme, et puis aux endroicts qui dénotent la mort

AGRIPPA D'aUBIGNÉ* 2

AUX LECTEURS

d'Henry quatricsmc, que je monstrerois estre dit par prédiction si les preuves ne designoient trop mon autheur, vous remarquerez aussy bien en la disposition la liberté des entrées avec exorde, ou celles qu'on appelle abruptes. Quant aux tiltres des livres, je fus cause de faire oster des noms estrangers, comme au troisiesme Ubris au, dernier Dan, aymant mieux que tout parlast françois.

Or voylà Testât de mon larcin, que le père plein de vie ne pourra souffrir deschiré et mal en poinct et le pied usé, comme sont les chevaux d'Espagne qu*on desrobe par les montagnes ; il sera contrainct de remplir les lacunes, et, si je ay ma paix avec luy, je vous promets les Commentaires de tous les poincts difficiles (1) qui vous renvoyroient à une pénible recherche de l'histoire ou à l'Onomastic. J'ay encor par devers moy deux livres d'Epigrammes françois, deux de latins, que je vous promets à la première commodité; et puis des Polemicques en diverses langues, œuvres de sa jeunesse ; quelques romans ; cinq livres de lettres missives, le premier de familières pleines de railleries non communes, le second de poincts de doctrines desmeslez entre ses amis, le troisième de poincts théologaux, le quatriesme d'affaires de la guerre, le cinquiesmc d'affaires d'Estat. Mais tout cela attendra l'édition de VHistoire, en laquelle c'est chose merveilleuse qu'un esprit igné et violent de son naturel ne se soit monstre en aucun point partisan, ait escript sans louanges et blasmes, f idelle tesmoing et jamais juge, se contentant de satisfaire à la question du faict sans toucher à celle du droict

La liberté de ses autres escrits a faict dire à ses ennemis qu'il af fectoit plus le gouvernement aristocraticque que monarchicque, de quoy il fut accusé envers le Roy Henry quatriesme, estant lors Roy de Navarre. Ce Prince, qui avoit des-ja leu tous les Tragicques plusieurs fois, les voulut faire lire encores pour justifier ces accusations, et, n'y aiaat rien trouvé que supportable, pourtant, pour en estre plus satisfaict, appella un jour nostre Autheur en présence des sieurs du Fay et du Pin, lesquels discouroient avec luy sur les diversitez des estats. Nostre autheur, interrogé prompte-

(i) Promesse qui, malheureusement, n*a été que partiellement tenue.

' AUX LECTEURS

ment quelle estoit de toutes administrations la meilleure respondit que c'estoit la monarchicque, selon son institution entre les François, et qu'après celle des François il estimoit le mieux celle de Pologne. Pressé davantage sur celle des François, il répliqua : « Je me tiens du tout à ce qu'en dit du Haillan, et tiens pour injuste ce qui en a esté changé, quand ce ne seroit que la submission aux Papes. Philippes le Bel estoit souverain et brave, mais il est difficile que qui subit le joug d'autruy puisse donner à ses subjects un joug supportable. » J'ay voulu alléguer ces choses pour justifier es escripts, esquels vous verrez plusieurs choses contre la tyrannie, nulle contre la Royauté et de faict ses labeurs, ses périls et ses playes, ont justifié son amour envers son Roy. Pour vous en montrer son opinion plus au net, j'ay adjousté cy trois stances qui luy serviront de confession en ce qui est de la Royauté ; elles sont en une pièce qui paroistra, Dieu aydant, parmi les Meslanges, à la première occasion. Vers la fin, après la stance qui commence:

Roy, qui te sieds enfants sur la peau de ton pére^ suivent :

Le règne est beau mirouer du régime du monde,

Puis l'aristocratie en honneur la seconde,

Suit Testât populaire, inférieur des trois

Tout peut se maintenir en régnant par soy-mesme;

Mais j'appelle les Rois ployez sous un suprême

Tyrans tyrannisez, et non pas de vrais Roys l

Le Monarque du ciel en soy prend sa justice. Le prince de l'Enfer exerce le supplice, Et ne peut ses rigueurs esteindre ou eschauffer. Le Roy régnant par soy, aussi humble que brave, Est l'image de Dieu ; mais du tyran esclave Le dur gouvernement, image de l'Enfer.

Celuy n'est souverain qui reconnoist un maistre; Plus infâme valet qui est valet d'un prestre. Servir Dieu, c'est régner; ce règne est pur et doux, Rois de Septentrion, heureux princes et sages, Vous estes souverains, qui ne debvez hommages, Et qui ne voiez rien entre le ciel et vous.

AVX LECTEURS

Voilà, le plus au vif que j'ay peu, le crayon de mon maistre. Quant à son nom, on n'exprime point les noms dans les tableaux ; il est temps que vous l'oyez par sa bouche, de laquelle vous n'aurez point de louanges serviles, mais bien éec libres et franches veritez.

PREFACE

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