‹ Les tragiques (volume 3)Chapitre 2 sur 11 · L'AUTHEUR A SON LIVRE · texte numérisé non relu

L'AUTHEUR A SON LIVRE

Va, Livre, tu n'es que trop beau Pour estre né dans le tombeau Duquel mon exil te délivre ; Seul pour nous deux je veux périr Commence, mon enfant à vivre.

Quand ton père s'en va mourir.

Çncores vivray-je par toy, Mon filz, comme tu vis par moy ; Puis il faut, comme la nourrice Et fille du Romain grison, Que tu allaicte et tu chérisse Ton père en exil, en prison.

Pour hardy, ne te cache point ; Entre chez les Rois mal en poinct Que la pauvreté de ta robbe Ne te fasse honte ni peur.

Ne te diminue ou desrobe La suffisance ni le cœur.

Porte comme au Sénat romain L'advis et l'habit du vilain Qui vint du Danube sauvage, Et monstra, hideux, effronté, De la façon, non du langage, La mal-plaisante vérité.

Si on te demande pourquoy Ton front ne se vante de moy, Dis-leur que tu es un posthume Desguisé, craintif et discret, Que la Vérité a coustume ============= 21

PREFACE

D'accoucher en un lieu secret,

Ta trenche n'a or ne couleur ; Ta couverture sans valeur Permet, s'il y a quelque joye, Aux bons la trouver au dedans ; Aux autres fâcheux je t'envoye Pour leur faire grincer les dents.

Aux uns tu donneras de quoy Gémir et chanter avec toy, Et les autres en ta lecture, Fronçants le sourcil de travers, Trouveront bien la couverture Plus aggreable que tes vers.

Pauvre enfant, comment parois-tu Paré de la seule vertu ?

Car, pour une ame favorable, Cent te condamneront au feu ; Mais c'est ton but invariable De plaire aux bons et plaire à peu.

Ceux que la peur a révoltez Diffameront tes veritez, Comme faict l'ignorante lie :

Heureux livre qui en deux rangs Distingue la troupe ennemie En lasches et en ignorants.

Bien que de moy des-ja soit né (1) Un pire et plus heureux aisné, Plus beau et moins plein de sagesse, Il chasse les cerfs et les ours, Tu desniaises son aisnesse Et son partage est en amou

Mais le second, pour plaire mieux Aux vitieux, fut vitieux : Mon esprit par luy fit espreuve Qu'il estoit de feu transporté ; Mais ce feu plus propre se treuve A brusier qu'à donner clarté.

J'eus cent fois envie et remord

0) Allusions à ses œuvre 3 antérieures, qu'il réunit ^us le titre de : Printemps,

PREFACE

De mettre mon ouvrage à mort.

Je voulois tuer ma folie :

Cet enfant bouffon m'appaisoit.

En fin, pour la fin de sa vie Il me despleut, car il plaisoit.

Suis-je fascheux de me jouer A mes enfants, de les louer ?

Amis, pardonnez-moi ce vice :

S'ils sont camus et contrefaicts, Ni la mère ni la nourrice Ne trouvent point leurs enfants laids.

Je pense avoir esté sur eux Et père et juge rigoureux :

L'un à regret a eu la vie, A mon gré chaste et assez beau ; L'autre ensevelit ma folie Dedans un oublieux tombeau.

Si^ en mon volontaire exil.

Un juste et severe sourcil Me reprend de laisser en France Les traces de mon perdu temps, Ce sont les fleurs et l'espérance, Et cecy les fruicts de mes ans.

Aujourd'huy abordé au port D'une douce et civile mort, Comme en une terre féconde, I> feutre humeur je fay d'autres vers, Marri d'avoir laissé au monde Ce qui plaist au monde pervers,

Alors je n'adorois sinon L'image vaine du renom, Renon de douteuse espérance :

Icy sans espoir, sans esmoi.

Je ne veux autre recompense Que dormir satisfaict de moi.

Car la gloire nous n'estallons Sur l'eschaffaut en ces vallons ; En ma libre-franche retraite, Les triomphes des orgueilleux N'entrent pas dedans ma logette,

PRÉFACE

Ci) Fronde.

Ni les desespoirs sourcilleux.

Mais, là où les triomphes vains Peuvent dresser leurs chefs hautains, Là où se tient debout le vice, Là est le logis de la peur ; Ce lieu est lieu de précipice, Faict dangereux par sa hauteur.

Vallons d'Angrongne bien heureux, Vous bien-heureux les mal- heureux, Séparants des fanges du monde Vostre chrestienne liberté, Vous deffendez à coups de fonde Les logis de la Vérité.

Dedans la grotte d'un rocher La pauvrette a voulu cercher Sa maison, moins belle et plus seure ; Ses pertuis sont arcs triomphants, Où la fille du ciel asseure Un azile pour ses enfants.

Car je la trouve dans le creux Du logis de soy ténébreux, Logis esleu pour ma demeure, Où la vérité sert de jour, Où mon ame veut que je meure, Furieuse de sainct amour.

Je cerchois de mes tristes yeux La vérité aux aspres lieux, Quand de cette obcure tasniere Je vis resplendir la clarté Sans qu'il y eust autre lumière Sa lumière estoit sa beauté.

J'attache le cours de mes ans Pour vivre à jamais au dedans :

Mes yeux, de la première veùe, Bien que transis et esplorez, L'eurent à l'instant recognuë A ses habits tout déchirez.

« C'est toy, di-je, que sceus ravir Mon ferme cœur à te servir

=r.=~ ■ - rr PREFACE

De luy, tant qu'il sera vivant.

Peut-on mieux conserver sa vie Que de la perdre en te servant ?

« De celuy qui aura porté La rigoureuse vérité Le salaire est la mort certaine :

C'est un loyer bien à propos :

Le repos est fin de la peine, Et la mort est le vray repos. »

Je commençois à arracher Des cailloux polis d'un rocher, Et elle tordoit une fonde ; Puis nous jettions par l'univers, En forme d'une pierre ronde, Ses belles plaintes et mes vers.

Quelquefois, en me proumenant, La vérité m'alloit menant Aux lieux où celle qui enfante, De peur de se perdre, se perd, Et où l'Eglise qu'on tourmente S'enferma d'eau dans le désert.

O désert promesse des cieux, Infertile, mais bien-heureux î Tu as une seule abondance, Tu produis les célestes dons, Et la fertilité de France Ne gist qu'en espineux chardons.

Tu es circuï, non surpris, Et menacé sans estre pris.

Le dragon ne peut, et s'essaie :

Il ne peut nuire que des yeux, Assez de cris et nulle plaie Ne force le destin des cieux.

Quel chasteau peut si bien loger ?

Quel roy si heureux qu'un berger ?

Quel sceptre vaut une houlette?

Tyrans, vous craignez mes propos :

Tauray la paix en ma logette.

Vos palais seront sans repos.

A jamais tu seras servie

PREFACE =

Je sens ravir dedans les cieux Mon ame aussy bien que mes yeux Quand en ces montagnes j 'ad vise Ces grands coups de la vérité Et les beaux combats de l'Eglise Signalez à la pauvreté.

Je voy les places et les champs, Là où l'effroy des braves camps, Qui de tant de rudes batailles Rapportoient les fers triomphants, Purent (1) les chiens de leurs entrailles Deffaicts de la main des enfants.

Ceux qui par tant et tant de fois Avoient vcu le dos des François Eurent bras et cœur inutile ; Comme cerfs paoureux et légers, Ils se virent chassez trois mille Des fondes de trente bergers.

Là l'enfant attend le soldat, Le père contre un chef combat, Encontre le tambour qui gronde Le psalme esleve son doux ton, Contre l'acquebouze la fonde, Contre la picque le baston.

Là l'enseigne voloit en vain, En vain, la trompette et l'airain.

Le phifre cspouvante au contraire Ceux-là qu'il debvoit eschauffer :

Ils sentoient que Dieu sçavoit faire La toile aussi dure que fer.

L'ordre tesmoing de leur honneur Aux chefs ne rechauffa le cœur; Rien ne servit l'expérience Des braves lieutenants de Roy :

Ils eurent peur sans connoissance Comment ils fuy oient et pourquoy.

Aux cœurs de soy victorieux La Victoire fille des cieux

fi)« Purent les chiens,... pour repurent {dt paître). »(Note de M. Ch. Read.)

PRÉFACE

Et la Gloire aux ailes dorées Présentent chacune un chappeau ; Les insolences esgarées S'esgarent loing de ce troupeau,

Dieu fit là merveille, ce lieu Est le sanctuaire de Dieu ; Là Satan n'a l'yvroie mise Ni la semence de sa main ; Là les agnelets de l'Eglise Sautent au nez du loup romain.

N'est-ce pour ouvrir noz esprits?

N'avons-nous pas encore appris Par David que les grands du monde Sont impuissants encontre nous, Et que Dieu ne veut qu'une fonde Pour instrument de son courroux?

Il èe veut rendre assubjectis, Par les moiens les plus petits, Les fronts plus hautains de la terre ; Et, pour terrasser à l'envers Les Pharaons, il leur faict guerre Avec les mouches et les vers.

Les Cireniens enragez.

Un jour en bataille rangez, Despitoient le ciel et le foudre Voulants arracher le soleil; Et Dieu prit à leurs piedz la poudre Pour ses armes et leur cercueil.

Quand Dieu veut nous rendre vaincœurs, Il ne choisit rien que les cœurs, Car toutes mains luy sont pareilles, Et mesmes entre les payens, Pour y desployer ses merveilles, n s'est joué de ses moyens.

L'exemple de Scevole est beau, Qui, ayant failly du couteau.

Chassa d'une brave parolle L'ennemy du peuple Romain , Et le feu qu'endura Scevole Fit plus que le coup de sa main.

PRÉFACE

Contre les tyrans violents Dieu choisit les cœurs plus bruslants ; Et quand l'Eglise se renforce D'autres que de ses citoyens, Alors Dieu affoiblit sa force, La maudit et tous ses moyens.

Car, quand l'Éternel fit le choix Des deux des premiers de ses Roys, Rien pour les morgues tromperesses Ne se fit, ni pour les habits :

L'un fut pris entre les asnesses, Et l'autre entre les brebis.

O mauvais secours aux dangers Qu'un chef tiré des estrangers !

Heureuse françoise province Quand Dieu propice t'accorda Un prince, et te choisit un prince Des pavillons de son Juda.

Mal-heur advint sur nos François Quand nous bastimes sur François Et SCS mal-contentes armées Les forces d'un Prince plus fort :

Hélas ! elles sont consumées, Et nous sur le seuil de la mort.

Autant de tisons de courroux De Dieu courroucé contre nous Furent ces troupes blasphémantes :

Nous avons appris cette fois Que ce sont choses différentes Que l'Estat de Dieu et des Roys.

Satan, ennemi caut et fin, Tu voyois trop proche ta fin ; Mais tu vis d'un œil pasle blesme Nos cœurs ambitieux jaloux, Et des-lors tu nous fis nous mesmes Combattre pour et contre nous.

Les Samsons, Gedeons, et ceux Qui n'espargnerent paresseux Le corps, le liasard et la peine, Pour, dans les feux d'un chaud esté.

__=r:r== PRÉFACE

Boire la glace à la fontaine, Remenerent la Vérité.

Rend-toy, d'un soin continuel, Prince, Gedeon d'Israël ; Boy le premier dedans Feau vive, En cette eau trempe aussy ton cœur :

Il y a de la peine oisive Et du désir qui est labeur.

Bien que tu as autour de toy Des cœurs et des yeux pleins de foy, J'ai peur qu'une Dalide (1) fine Couppe ta force et tes cheveux, Te livre à la gent Philistine Qui te prive de tes bons yeux

Je voi venir avec horreur (2) Le jour qu'au grand temple d'erreur Tu feras rire l'assistance ; Puis, donnant le dernier effort Aux deux colomnes de la France, Tu te baigneras en la mort.

Quand ta bouche renoncera Ton Dieu, ton Dieu la percera.

Punissant le membre coupable ; Quand ton cœur, desloyal mocqueur, Comme elle sera punissable.

Alors Dieu percera ton cœur.

L'amour premier t'aveuglera Et puis le meurtrier frappera.

Desja ta veuë enveloppée N'attend que le coup du couteau, Ainsy que la mortelle espée Suit de près le triste bandeau.

Dans ces cabinets lambrissez, D'idoles de cour tapissez.

N'est pas la vérité connue :

La voix du Seigneur des Seigneurs S'cscrit sur la roche cornue.

Qui est plus tendre que nos coeurs.

(3) Dalila.

^ Voir dans son discours aux lecteurs ce que d'Aubigné dit de cette stance

PREFACE

Ces moats ferrez, ces aspres lieux, Ne sont pas si doux à nos yeux, Mais l'ame y trouve ses délices ; Et, là où l'œil est contenté Des braves et somptueux vices, L'œil de l'ame y est tourmenté.

Echos, faictes doubler ma voix, Et m'entendez à cette fois ; Mi-celestes roches cornues, Poussez mes plaintes dedans l'air, Les faisant du recoup des nues En France une autre fois parler.

Amis, en voyant quelquefois Mon ame sortir de ses loix.

Si pour bravement entreprendre Vous reprenez ma saincte erreur, Pensez que l'on ne peut reprendre Toutes ces fureurs sans fureur.

Si mon esprit audacieux Veut peindre le secret des cieux, J'attaque les dieux de la terre :

Il faut bien qu'il me soit permis De fouiller, pour leur faire guerre, L'arcenial de leurs ennemis.

Je n'excuse pas mes cscrits Pour ceux-là qui y sont repris :

Mon plaisir est de leur desplaire.

Amis, je trouve en la raison Pour vous et pour eux fruict contraire, La médecine et le poison.

Vous louerez Dieu, ils trembleront ; Vous chanterez, ils pleureront :

Argument de rire et de craindre Se trouve en mes vers, en mes pleurs, Pour redoubler et pour estreindre Et vos plaisirs et leurs fureurs.

Je plains ce qui m'est ennemy,

Les monstrant j'ay pour eux gemy :

Car qui veut garder la justice,

Il faut haïr distinctement

PREFACE

Non la personne, mais le vice, Servir, non cercher Targument.

Je sçay que les enfants biens nez Ne chantent, mais sont estonnez, Et ferment les yeux débonnaires (Comme deux des fils de Noé), Voyants la honte de leurs pères Que le vin fumeux a noyé.

Ainsy un temps de ces félons (Les yeux bouchez à reculons) Nous cachions Torde vilenie ; Mais nous les trouvons ennemis ; Et nos pères de la patrie.

Qui ne pèchent plus endormis.

Rend donc, ô Dieu, si tu connois Mon cœur meschant, ma voix sans voix.

O Dieu ! tu l'esleve au contraire C'est trop retenu mon debvoir ; Ce qu'ils n'ont pas horreur de faire, J'ay horreur de leur faire voir.

Sors, mon œuvre, d'entre mes bras ; Mon cœur se plaint, l'esprit est las De cercher au droict une excuse :

Je vay le jour me refusant Lorsque le jour je te refuse, Et je m'accuse en t'excusant.

Tu es né légitimement, Dieu mes me a donné l'argument ; Je ne te donne qu'à l'Eglise :

Tu as pour support l'équité, La vérité pour entreprise, "Pour loyer l'immortalité.

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