‹ Les tragiques (volume 3)Chapitre 11 sur 11 · Acte, nécessité, fin, renouvellement · texte numérisé non relu

Acte, nécessité, fin, renouvellement

A son poinct il conduit astres et influences

En cercles moindres, grands soubs leurs intelligences,

Ou anges par qui sont les esprits arrestez ,

Dès la huictiesme sphère à leurs corps apprestez,

Démons distributeurs des renaissantes vies

Et des arrests qu'avoient escrit les ancyclies.

Ces officiers du ciel, diligents et discrets

Administrent du ciel les mystères secrets,

Et insensiblement mesnagent en ce monde

De naistre et de finir toute cause seconde.

Tout arbre, graine, et fleur, et beste, tient de quoy

Se resemer soy-mesme et revivre par soy :

Mais la race de l'homme a la teste levée,

Pour commander à tout chèrement réservée :

Un tesmoing de Nature à discerner le mieux,

Augmenter, se mesler dans les discours des dieux.

A connoistre leur estre et nature et puissance,

A prononcer des bons et mauvais la sentence.

Cela se doit résoudre et finir hautement

En ce qui produira un ample enseignement,

Quand des divinitez le cercle renouvelle.

Le monde a conspiré que Nature éternelle

Se maintienne par soy, puisse, pour ne périr,

Revivre de sa mort et seiche refleurir.

Voyez dedans l'ouvroir (1) du curieux chimicque (2^.

Quand des plantes l'esprit et le sel il pratique,

(i) Atelier, laboratoire.

(2) Chimiste.

AGRIPPA D'AUBIGNÉ

U réduit tout en cendre, en faict lessive, et fait

De cette mort revivre un ouvrage parfaict :

L'exemplaire secret des idées encloses

Au sepulchre ranime et les lis et les roses,

Racines et rameaux, tiges, feuilles et fleurs

Qui font briller aux yeux les plus vives couleurs,

Ayants le feu pour père et pour mère la cendre :

Leur résurrection doibt aux craintifs apprendre

Que les bruslez desquels on met la cendre au vent

Se relèvent plus vifs et plus beaux que devant.

Que si nature faict tels miracles aux plantes

Qui meurent tous les ans, tous les ans renaissantes,

Elle a d'autres secrets et thresors de grand prix

Pour le prince estably au terrestre pourpris ;

Le monde est animant, immortel ; il n'endure

Qu'un de ses membres chers autant que luy ne dure.

Ce membre de haut prix, c'est l'homme raisonnant,

Du premier animal le chef-d'œuvre eminent ;

Et quand la mort dissout son corps, elle ne tue

Le germe non mortel qui le tout restittie.

La dissolution qu'ont soufferte les morts

Les prive de leur sens, mais ne destruit le corps :

Son office n'est pas que ce qui est périsse.

Bien que tout le caduc renaisse et rajeunisse :

Nul esprit ne peut naistre : il paroist de nouveau.

L'esprit n'oublie point ce qui reste au tombeau.

Soit l'image de Dieu l'éternité profonde, De cette éternité soit l'image le monde, Du monde le soleil sera l'image et l'œil, Et l'homme est en ce monde image du soleil.

Payens, qui adorez l'image de Nature, En qui la vive voix, l'exemple et l'escriture N'authorise le vray, qui dites : « Je ne croy, Si du doigt et de l'œil je ne touche et ne voy », Croyez comme Thomas, au moins après la veùe : Il ne faut point voler au dessus de la nue ; La terre offre à vos sens dequoi le vray sentir Pour vous convaincre assez, sinon vous convertir. La terre en plusieurs lieux conserve sans dommage Les corps, si que les filz marquent de leur lignage

Jusques à cent degrez les organes parez

A loger les esprits qui furent séparez :

Nature ne les veut frustrer de leur attente.

Tel spectacle en Aran à qui veut se présente.

Mais qui veut voir le Caire et en un lieu prefix

Le miracle plus grand de l'antique Memphis,

Justement curieux et pour s'instruire prenne

Autant ou un peu moins de péril et de peine

Çue le bigot séduit, qui de femme et d'enfans

Oublie Tamitié, pour abbreger ses ans

Au labeur trop ingrat d'un sot et long voyage.

Si de Syrte et Charibde il ne tombe au naufrage,

Si de peste il ne meurt, du mal de mer, du chaud,

Si le corsaire Turc le navire n'assaut,

Ne met à sa chiorme (1) et puis ne l'endoctrine

A coups d'un roide nerf à ployer par l'eschine,

Il void Hierusalem et le lieu supposé

Où le Turc menteur dict que Christ a reposé,

Rid et vend cher son ris ; les sottes compagnies

Des pèlerins s'en vont, affrontez de vanies (2).

Ce voyage est fâcheux, mais plus rude est celuy

Que les faux musulmans font encore aujourd'hui,

Soit des deux bords voisins de l'Europe et d'Azic,

Soit de l'Archipelage ou de la Natolie.

Ceux qui boivent d'Euphrate ou du Tygre les eaux

Auxquels il faut passer les périlleux monceaux

Et percer les brigands d'Arabie déserte,

Ou ceux de Tripoli, de Panorme, Biserte,

Le riche -égyptien et les voisins du Nil ;

Ceux-là vont mesprisant tout labeur, tout péril

De la soif sans liqueur, des tourmentes de sables

Qui enterrent dans soy tous vifs les misérables.

Qui à pied, qui sur l'asne ou lié comme un veau

A ondes va pelant les bosses d'un chameau,

Pour voir le Mecque ou bien Talnaby de Medine

Là cette caravanne et bigotte et badine

Adore Mahomet dans le fer estendu

Que la voûte d'aymant tient en l'air suspendu :

(x) Chiourne, galère.

(2) Ara nies.

AGRIPPA D'AUBIGNE

Là se crève les yeux la bande musulmane

Pour, après lieu si sainct, ne voir chose prophane.

Je donne moins de peine aux curieux payen' Des chemins plus aisez, plus faciles moyens. Tous les puissants marchands de ce nostre hémisphère Content pour pourmenoir le chemin du grand Caire. Là prez est la coline où vont de toutes parts, Au point de l'equinoxe, au vingte-cinq de mars, La gent qui, comme un camp, loge dessous la tente, Quand la terre paroist verte, ressuscitante, Pour voir le grand tableau qu'Ezechiel dépeint, Merveille bien visible et miracle non feint : La résurrection ; car de ce nom l'appelle Toute gent qui court là, l'un pour chose nouvelle, L'autre pour y cercher avec la nouveauté Un bain miraculeux, ministre de santé.

L'œil se plaist en ce lieu, et puis des mains l'usage Redonne aux yeux troublez un ferme tesmoignage. On void les os couverts de nerfs, les nerfs de peau, La teste de cheveux ; on void à ce tombeau Percer en mille endroicts les arènes bouillantes De jambes et de bras et de testes grouillantes. D'un coup d'œil on peut voir vingt mille spectateurs Soupçonner ce qu'on void, muets admirateurs. Ravis en contemplant ces œuvres nonpareilles. Lèvent le doigt en haut vers le Dieu des merveilles. Quelqu'un d'un jeune enfant, en ce troupeau, voyant Les cheveux crespelus, le teinct fraiz, l'œil riant, L'empoigne ; mais, oyant crier un barbe grise, Ante matharafde kali (1), quitte la prise.

De peré en filz, l'Eglise a dit qu'au temps passé Un trouppeau de chrestiens, pour prier amassé, Fut en pièces taillé par les mains infidelles Et rendit en ce lieu les âmes immortelles, Qui, pour donner au corps gage de leurs amours, Leur donne tous les ans leur présence trois jours. Ainsy le Ciel d'accord uni à vostre mère : Ces deux (filz de la Terre) en ce lieu veulent faire

(i) Laisse, tu ne sais ce que c'est.

Vostre leçon, daignans en ce poinct s'approcher

Pour nn jour leur miracle à vos yeux reprocher.

Doncques chacun de vous, pauvres payens, contemple,

Par l'effort de raison ou celuy de l'exemple,

Ce que jadis sentit le troupeau tant prisé

Des escrits où nature avoit thésaurisé :

Bien que du sens la taye eust occupé leur veûe,

Qu'il y ait tous jours eu 4e voile de la nue

Entr'eux et le soleil, leur marque, leur défaut

Vous fasse désirer de vous lever plus haut ;

Haussez-vous sur les monts que le soleil redore,

Et vous prendrez plaisir de voir plus haut encore.

Ces hauts monts que je dis sont prophètes, qui font

Demeure sur les lieux où les nuages sont.

C'est le cayer (1) sacré, le palais des lumières,

Les sciences, les arts ne sont que chambrières.

Suivez, aimez Sara, si vous avez dessein

D'estre filz d'Abraham retirez en son sein :

Là les corps des humains et les âmes humaines,

Unis au grand triomphe aussy bien comme aux peiae&f

Se rejoindront ensemble et prendront en ce lieu

Dans leurs fronts honorez l'image du grand Dieu.

Res jouissez- vous donc, ô vous, âmes célestes !

Car vous vous referez de voz piteuses restes :

Res jouissez- vous donc, corps guéris du mespris !

Heureux, vous reprendrez voz plus heureux esprits.

Vous voulustes, esprits, et le ciel et l'air fendre

Pour aux corps préparez du haut ciel descendre ;

Ce sont du jugement à venir quelques traicts.

De l'enfer préparez les débiles pourtraicts ;

Ce ne sont que miroërs des peines éternelles :

O quels seront les corps dont les ombres sont telles I

Atheistes vaincus, vostre infidélité N'amusera le cours de la Divinité ; L'Eternel jugera et les corps et les âmes. Les bénits à la gloire et les autres aux flammes. Le corps, cause du mal, complice du péché, Des verges de l'esprit est justement touché ;

(I) Cahier.

AGRIPPA D'AUBIGNÉ

Il est cause du mal : du juste la justice Ne versera sur l'un de tous deux le supplice. De ce corps les cinq sens ont esmeu les. désirs ; Les membres, leurs valets, ont servy aux plaisirs. Encor plus criminels sont ceux-là qui incitent. Or, s'il les faut punir, il faut qu'ils ressuscitent, Je dis plus, que la chair par contagion rend Violence à Tesprit, qui long-temps la deffend. Elle, qui de raisons son ame pille et prive, D faut que pour sentir la peine elle revive.

N'apportez point icy, Saduciens (1) pervers, Les corps mangez des loups : qui les tire des vers Des loups les tirera. Si on demande comme Un homme sortira hors de la chair de l'homme Qui l'aura dévoré, quand l'homme par la faim Aux hommes a servi de viande et de pain. En vain vous avez peur que la chair dévorée Soit en dispute à deux : la nature ne crée Nulle confusion parmy les éléments ; Elle sçait distinguer d'entre les excréments L'ordre qu'elle se garde, Ainsy, elle demande A l'estomach entière et pure la viande : La nourriture impropre est sans corruption Au feu de l'estomach par l'indigestion, Et Nature, qui est grand principe de vie, N'a-elle le pouvoir qu'aura la maladie?

Elle qui du confus de tout tempérament Faict un germe parfaict tiré subtilement. Ne peut-elle choisir de la grande matière La naissance seconde ainsy que la première ?

Enfans de vanité, qui voulez tout poly, A qui le style sainct ne semble assez joly, Qui voulez tout coulant et coulez périssables Dans l'éternel oubly, endurez mes vocables Longs et rudes ; et, puis que les oracles saincts Ne vous esmeuvent pas, aux philosophes vains Vous trouverez encor, en doctrine cachée, La résurrection par leurs escrits preschée.

Ils ont chanté que quand les esprits bien-heureux, (i^ Sadduccens.

Par la voye du laict, auront faict nouveaux feux,

Le grand moteur fera, par ses métamorphoses,

Retourner mesmes corps au retour de leurs causes-

L'air, qui prend de nouveau tousjours de nouveaux corps,

Pour loger les derniers met les premiers dehors,

Le feu, la terre et l'eau en font de mesme sorte.

Le départ eslogné de la matière morte

Faict son, rond et retourne encor en mesme lieu,

Et ce tour rend tousjours la présence de Dieu.

Ainsy le changement ne sera la fin nostre :

Il nous change en nous-mesme, et non point en un autre,

Il cerche son estât, fin de son action.

C'est au second repos qu'est la perfection.

Les éléments muants en leurs reigles et sortes,

Rapellent, sans cesser, les créatures mortes

En nouveaux changements. Le but et le plaisir

N'est pas là, car changer est signe de désir.

Mais, quand le ciel aura achevé la mesure,

Le rond de tous ses ronds, la parfaicte figure ;

Lors que son encyclie (1) aura parfaict son cours

Et ses membres unis pour la fin de ses tours,

Rien ne s'engendrera : le temps, qui tout consomme,

En l'homme amènera ce qui fut faict de l'homme.

Lors la matière aura son repos, son plaisir,

La fin du mouvement et la fin du désir.

Quant à tous autres corps qui ne pourront renaistre. Leur estre et leur estât estoit de ne plus estre. L'homme, seul raisonnable, eut l'ame de raison ; Cette ame unit à soy d'entière liaison Ce corps essentié du pur de la nature, Qui doit durer autant que la nature dure. Les corps des bestes sont de nature excrément, Desquels elle se purge et dispose autrement, Comme matérielle estant leur force, et pource Que de matière elle a sa puissance et sa source. Cette puissance mise en acte par le corps Mais l'ame des humains toute vient du dehors, Et l'homme, qui raisonne une gloire éternelle

(i) Encyclie : cercles qui se forment à la surface de leau lorsqu*(>n y laisse tomber un corps.

AGRIPPA UAUBIGNE

(Hoste d'éternité), se fera tel comme elle. L'amc, toute divine, eut inclination A son corps, et cette ame à sa perfection. Pourra elle manquer de ce qu'elle souhaitte, Oublier ou changer, sans se faire imparfaicte? Ce principe est très-vray que l'instinct naturel Ne souffre manquement qui soit perpétuel. Quand nons considérons l'airain qui s'achemine ï5e la terre bien cuitte en métal, de la mine Au fourneau ; au fourneau on l'affine ; l'ouvrier Le meine à son dessin pour fondre un chandelier. Nul de tous ces estats n'est la fin, sinon celle Qu'avoit l'entrepreneur pour but en sa cervelle. Nostre efformation, nostre dernier repos, Est, selon l'exemplaire, et le but et propos De la cause première, ame qui n'est guidée De prototype, estant soy-mesme son idée. L'homme à sa gloire est faict : telle création Du but de l'Eternel prend efformation.

Ce qui est surceleste et sur nos connoissances Partage du très-pur et des intelligences. Si lieu se peut nommer sera le sacré lieu Annobly du changer, habitacle de Dieu.

JMais ce qui a servi au monde sousceleste, Quoyque très-excellent, suivra Testât du reste. Vous les cer chastes lors, ore (1) ils vous cercheront, Ces corps par vous aymez encor vous aimeront : Vous vous fistes mortels pour voz pauvres femelles, Elles s'en vont pour vous et par vous immortelles.

Mais quoy ! c'est trop chanter, il faut tourner les yCux, Esblouis de rayons, dans le chemin des cieux : C'est faict : Dieu vient reigner ; de toute prophétie Se void la période à ce point accomplie. La terre ouvre son sein, du ventre des tombeaux Naissent des enterrez les visages nouveaux : Du pré, du bois, du champ, presque de toutes places Sortent les ccsrps nouveaux et les nouvelles faces. Icy, les fondements des chasteaux rehaussez Par les réssucitants promptement sont percez ;

(i) Maintenant.

Icy, un arbre sent des bras de sa racine,

Grouiller un chef vivant, sortir d'une poictrine ;

Là, Teau trouble bouillonne, et puis, s'esparpillant,

Sent en soy des cheveux et un chef s'esveillant.

Comme un nageur venant du profond de son plonge,

Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe.

Les corps par les tyrans autrefois deschirez

Se sont en un moment à leurs corps asserrez.

Bien qu'un bras ait vogué par la mer escumeusc.

De l'Affricque bruslée en Tyle froiduleuse.

Les cendres des bruslez volent de toutes parts ;

Les brins, plus tost unis qu'ils ne furent espars,

Viennent à leur posteau en cette heureuse place,

Riants au ciel riant d'une aggreable audace,

Le curieux s'enquiert si le vieux et l'enfant

Tels qu'ils sont jouiront de Testât triomphant,

Leurs corps n'estant parfaicts ou deffaicts en viellesse :

Sur quoy, la plus hardie ou plus iiaute sagesse

Ose présupposer que la perfection

Veut en l'aage parfaict son élévation,

Et la marquent au poinct des trente-trois années

Qui estoient en Jésus closes et terminées

Quand il quitta la terre et changea, glorieux,

La croix et le sepulchre au tribunal des cieux.

Venons de cette douce et pieuse pensée

A celle qui nous est aux saincts escrits laissée.

Voicy le filz de l'homme et du grand Dieu le filz, Le voicy arrivé à son terme prefix.

Des-jà l'air retentit et la trompette sonne. Le bon prend asseurance et le meschant s'estonne ; Les vivants sont saisis d'un feu de mouvement. Ils sentent mort et vie en un prompt changement ; En une période ils sentent leurs extrêmes. Ils ne se trouvent plus eux-mesme comme eux-mesmes ; Une autre volonté et autre sçavoir Leur arrache des yeux le plaisir de se voir ; Le ciel ravit leurs yeux : du ciel premier l'usage N'eust peu du nouveau ciel porter le beau visage. L'autre ciel, l'autre terre ont cependant fuy ; Tout ce qui fut mortel se perd esvanouy.

Les fleuves sont seichez, la grand mer se desrobe ;

Il falloit que la terre allas t changer de robbe.

Montagnes, vous sentez douleurs d'enfantements,

Vous f uiez comme agneaux, ô simples éléments \

Cachez- vous changez- vous ; rien mortel ne supporte

La voix de l'Eternel, ni sa voix rude et forte.

Dieu paroist ; le nuage entre luy et nos yeux

S'est tiré à l'escart, il est armé de feux ;

Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;

L'air n'est plus que rayons, tant il est semé d'anges.

Tout l'air n'est qu'un soleil ; le soleil radieux

N'est qu'une noire nuict au regard de ses yeux ;

Car il brusle le feu, au soleil esclaire.

Le centre n'a plus d'ombre et ne suit sa lumière.

Un grand ange s'escrie à toutes nations : « Venez respondre icy de toutes actions : L'Eternel veut juger. » Toutes âmes venues Font leurs sièges en rond en la voûte des nues, Et là les chérubins ont au milieu planté Un throsne rayonnant de saincte majesté : Il n'en sort que merveille et qu'ardente lumière. Le soleil n'est pas faict d'une estoffe si claire ; L'amas de tous vivans en attend justement La désolation ou le consentement.

Les bons du Sainct -Esprit sentent le tesmoignage ; L'aise leur saute au cœur et s'espand au visage, Car, s'ils doivent beaucoup, Dieu leur en a faict don : Ils sont vestus de blanc et lavez de pardon. O tribus de Juda ! vous estes à la dextre ; Edom, Moab, Agar, tremblent à la senestre. Les tyrans, abbatus, pasles et criminels. Changent leurs vains honneurs aux tourments étemels. Us n'ont plus dans le front la furieuse audace Ils souffrent en tremblant l'impérieuse face. Face qu'ils ont frappée, et remarquent assez Le chef, les membres saincts qu'ils avoient transpercez Ils le virent lié, le voicy les mains hautes : Ces sévères sourcils viennent conter leurs fautes. L'innocence a changé sa crainte en majestés, Son roseau en acier tranchant des deux costés,

Sa croix au tribunal de présence divine. Le Ciel l'a couronné, mais ce n'est plus d'espine ; Ores viennent trembler à cest acte dernier Les condamne urs aux pieds du juste prisonnier,

Voicy le grand herault d'une estrange nouvelle, Le messager de mort, mais de mort éternelle, Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu ? Vous Caïens fugitifs, où trouverez- vous lieu ? Quand vous auriez les vents collez soubs vos aisselles Ou quand l'aube du jour vous presteroit ses aisles, Les monts vous ouvriroient le plus profond rocher, Quand la nuict tascheroit en sa nuict vous cacher, Vous enceindre la mer, vous enlever la nue, Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt ni la veûe. Or voicy les lyons de torches acculez, Les ours à nez percez, les loups emmuzelez : Tout s'eslève contre eux : les beautez de Nature, Que leur rage troubla de venin et d'ordure, Se confrontent en mire (1) et se lèvent contr'eux, « Pourquoi (dira le Feu) avez-vous de mes feux, Qui n'estoient ordonnez qu'à l'usage de vie, Faict des bourreaux, valets de vostre tyrannie ? » L'Air encor une fois contr'eux se troublera. Justice au juge sainct, trouble, demandera, Disant : « Pourquoy, tyrans et furieuses bestes, M'empoisonnastes-vous de charongnes, de pestes, Des corps de vos meurtris»? » — « Pourquoy, diront les Eaux, Changeastes-vous en sang l'argent de nos ruisseaux? * Les Monts, qui ont ridé le front à vos supplices : « Pourquoy nous avez-vous rendu vos précipices? — Pourquoy nous avez-vous, diront les Arbres, faicis D'arbres délicieux, exécrables gibets ? » Nature, blanche, vive et belle de soy mesme, Présentera son front ridé, fascheux et blesme Aux peuples d'Italie et puis aux nations Qui les ont enviez en leurs inventions, Pour, de poison meslé au milieu des viandes. Tromper l'amere mort en ses liqueurs friandes,

(i) En face.

AGRIPPA D'aUBIGNÉ. M

AGRIPPA UAUBIGNÉ

Donner au meurtre faux le mestier, de nourrir,

Et soubs les fleurs de vie embuscher (1) le mourir.

La terre, avant changer de lustre, se vient plaindre

Qu'en son ventre Ton fit ses chers enfants esteindre,

En les enterrant vifs, Tingenieux bourreau

Leur dressant leur supplice en leur premier berceau^

La Mort tesmoignera comment ils l'ont servie ;

La Vie preschera comment ils l'ont ravie,

L'Enfer s'esveillera ; les calomniateurs

Cette fois ne seront faux prévaricateurs :

Les livres sont ouverts ; là paroissent les rooUes

De noz salles péchez, de noz vaines paroUes.

Pour faire voir du père aux uns l'affection.

Aux autres la justice et l'exécution.

Conduicts, Esprit très sainct, en cet endroict ma bouche Que par la passion plus exprès je ne touche Que ne permet ta reigle, et que, juge léger, Je n'attire sur moy jugement pour juger. Je n'ànnonçeray donc que ce que tu annonce, Mais je prononce autant comme ta loy prononce : Je ne marque de tous que l'homme condamné A qui mieux il vaudroit n'avoir pas esté né.

Voicy donc, Antéchrist, l'extraict des faicts et gestes Tes fornications, adultères, incestes, Les péchez où Nature a tourné à l'envers, La bestialité, les grands bourdeaux ouverts, Le tribut exigé, la bulle demandée Qui a la Sodomie en esté concédée ; La place de tyran conquise par le fer. Les fraudes qu'exerça ce grand tison d'enfer. Les empoisonnements, assassins, calomnies, Les degasts des pays, des hommes et des vies, Pour attraper les clefs ; les contracts, les marchez Des diables stipulans subtilement couchez ; Tous ceux-là que Satan empoigna dans ce piège, Jusques à la putain qm monta sur le siège. L'aisné filz de Satan se souviendra, maudit, De son throsne eslevé d'avoir autrefois dit :

(i) Embusquer, cacher, dissimuler.

« La gent qui ne me sert, ains contre moy conteste, Pourrira de famine et de guerre et de peste, Roys et roynes viendront au siège où je me sieds, Le front embas, lescher la poudre soubs mes pieds ; Mon règne est à jamais, ma puissance éternelle ; Pour monarcque me sert l'Eglise universelle ; Je maintiens le Papat tout-puissant en ce lieu, Où, si Dieu je ne suis, pour le moins vice-Dieu. » Filz de perdition, il faut qu'il te souvienne Quand le serf commandeur de la gend Rhodiene, Veautré, baisa tes pieds, infâme serviteur. Puis chanta se levant : « Or laisse, créateur. »

AppoUyon, tu as en ton impure table Prononcé, blasphémant, que Christ est une fable ; Tu as renvoyé Dieu, comme assez empesché, Aux affaires du ciel, faux homme de péché.

Or il faut à ses pieds ses blasphèmes et tiltres Poser, et avec eux les tiares, les mitres, La bannière d'orgueil, fausses clefs, fausses croix, Et la pantouffle aussy qu'on baisé tant de rois. n se void à la gauche un monceau qui esclatte De chappes d'or, d'argent, de bonnets d'escarlatte : Prélats et cardinaux là se vont despouiller Et d'inutiles pleurs leurs despouilles mouiller. Là faut représenter la mitre héréditaire Dont Jules tiers ravit le grand nom de mystère Pour, mentant et cachant ses tiltres blasphémants Y subroger le sien escrit en diamands.

A droicte, l'or y est une despouille rare : On y void un monceau des haillons du Lazare. Enfants du siècle vain, filz de la vanité. C'est à vous à traîner la honte et nudité, A crier enrouez, d'une gorge embrazèe.

Pour une goutte d'eau l'ausmosne refusée : Tous voz refus seront payez en un refus.

Les criminelz adonc par ce procès confus, La gueule de l'enfer s'ouvre en impatience Et n'attend que de Dieu la dernière sentence, Qui, à ce poinct, tournant son œil bénin et doux, Son œil tel que le montre à Tespouse l'espoux,

Se tourne à la main droicte, où les heureuses veûes Sont au throsne de Dieu sans mouvement tendues, Extaticques de joye et franches de soucy Leur Roy donc les appelle et les faict roys ainsy :

« Vous qui m'avez vestu au temps de la froidure, Vous qui avez pour moy souffert peine et injure, Qui à ma seiche soif et à mon aspre faim Donnastes de bon cœur vostre eau et vostre pain, Venez, races du ciel, venez, esleus du père ; Voz péchez sont esteints, le juge est vostre frère, Venez donc, bien-heureux, triompher à jamais Au royaume éternel de victoire et de paix. »

A ce mot, tout se change en beautez éternelles. Ce changement de tout est si doux aux fidelles : Que de parfaicts plaisirs ! ô Dieu, qu'ils trouvent beau Cette terre nouvelle et ce grand ciel nouveau !

Mais d'autre part, si tost que l'Eternel faict bruire A sa gauche ces mots, les foudres de son ire. Quand ce juge, et non père, au front de tant de rois, irrévocable, pousse et tonne cette voix : . « Vous qui avez laissé mes membres aux froidures, Qui leur avez versé injures sur injures, Qui à ma seiche soif et à mon aspre faim Donnastes fiel pour eau et pierre au lieu de pain, Allez, maudits, allez grincer vos dents rebelles Aux gouffres ténébreux des peines éternelles. » Lors ce front qui ailleurs portoit contentement Porte à ceux-cy la mort et l'espouvantement Il sort un glaive aigu de la bouche divine, L*enfer, glouton bruyant, devant ses pieds chemine. D'une laide terreur les damnables transis, Mesmes dès le sortir des tombeaux obscurcis Virent bien d'autres yeux le ciel suant de peine, Lors qu'il se preparoit à leur peine prochaine : Et voicy de quels yeux virent les condamnez Les beaux jours de leur règne en douleur terminez.

Ce que le monde a veu d'effroyables orages, Des gouffres caverneux et de monts de nuages, De double obscurité, dont au profond milieu Le plus creux vomissoit des aquilons de feu,

Tout ce qu'au front du ciel on vid onc (1) de colères

Estoit sérénité ; nulles douleurs ameres

Ne troublent le visage et ne changent si fort

La peur, l'ire et le mal, que l'heure de la mort

Ainsy les passions du ciel autrefois veûes

N'ont peint que son courroux dans les rides des niies :

Voicy la mort du ciel en l'effort douloureux

Qui luy noircit la bouche et faict seigner les yeux.

Le Ciel gémit d'ahan (2) ; tous ses nerfs se retirent ;

Ses poulmons près à près sans relasche respirent.

Le Soleil vest de noir le bel or de ses feux ;

Le bel œil de ce monde est privé de ses yeux.

L'ame de tant de fleurs n'est plus espanouye ;

Il n'y a plus de vie au principe de vie.

Et, comme un corps humain est tout mort terrassé

Dès que du moindre coup au cœur il est frappé,

Aiiàsy faut que le monde et meure et se confonde

Dès la moindre blessure au Soleil, cœur du monde.

La Lmie perd l'argent de son teint clair et blanc,

La lune tourne en haut son visage de sang ;

Toute estoille se meurt ; les prophètes fidelles

Du destin vont souffrir eclypses éternelles ;

Tout se cache de peur ; le feu s'enfuit dans l'air,

L'air en l'eau, l'eau en terre ; au funèbre mesler

Tout beau perd sa couleur ; et voicy tout de mesmes

A la pasleur d'en haut tant de visages blesmes

Prennent l'impression de ces feux obscurcis,

Tels qu'on voit au fourneau paroistre les transis.

Mais plus, comme les filz du ciel ont au visage

La forme de leur chef, de Christ la vive image,

Les autres de leur père ont le train et les traicts,

Du prince Belzebud véritables pourtraits.

A la première mort ils furent effroyables,

La seconde redouble, où les abominables

Crient aux monts cornus : « O Monts, que falotes- vous ?

Esbranlez vos rochers et vous crevez sur nous ;

Cachez-nous, et cachez l'opprobre et l'infamie

Qui, comme chiens, nous met hors la cité de vie ;

(i) Jamais.

(2; De ahaner: éprouver de la fatigue à la suite crun grand effort.

AGRIPPA UAUBIGNE

Cachez-nous pour ne voir la haute majesté De l'Agneau triomphant sur le throsne monté. » Ce jour les a pris nuds, les estouffe de craintes Et de pires douleurs que les femmes enceintes. Voicy le vin fumeux, le courroux mesprisé Duquel ces filz de terre avoient thésaurisé. De la terre leur mère ils regardent le centre : Cette mère en douleurs sent mi-partir son ventre, Où les serfs de Satan regardent frémissants De l'enfer abbayant (1) les tourments renaissans, L'estang de soulphre vif qui rebrusle sans cesse, Les ténèbres espais plus que la nuict espaisse : Ce ne sont des tourments inventez des cagots Et présentez aux yeux des infirmes bigots, La terre ne produit nul crayon qui nous trace Ni du haut paradis ni de l'enfer la face.

Vous avez dict, perdus : « Nostre nativité N'est qu'un sort ; nostre mort, quand nous aurons esté, Changera nostre haleine en vent et en fumée. Le parler est du cœur l'estincelle allumée : Ce feu esteint, le corps en cendre deviendra, L'esprit, comme air coulant, parmy l'air s'espandra ; Le temps avallera de nos faicts la mémoire. Comme un nuage espais estend sa masse noire, L'esclaircit, la despart, la desrobbe à nostre œil : C'est un brouillard chassé des rayons du soleil. Nostre temps n'est rien plus qu'une ombrage qui passe, Le sceau de tel arrest n'est point subject à grâce. »

Vous avez dit, brutaux : « Qu'il y a en ce lieu Pis que d'estre privé de la face de Dieu ? * Ha ! vous regretterez bien plus que vostre vie La perte de vos sens, juges de telle envie : Car, si vos sens estoient tous tels qui ont esté, Ils n'auroient un tel goust, ni l'immortalité ; Lors vous sçaurez que c'est de voir de Dieu la face, Lors vous aurez au mal le goust de la menace.

O enfans de ce siècle, ô abusez mocqucurs, Imployables esprits, incorrigibles cœurs,

(I) Aboyant.

Vos esprits trouveront en la fosse profonde

Vray ce qu'ils ont peiisé une fable en ce monde.

Ils languiront en vain de regret sans mercy.

Vostre ame à sa mesure enflera de soucy.

Qui vous consola ? L'amy qui se désole

Vous grincera les dents au lieu de la paroUe.

Les Saincts vous aimoient-ils ? Un abisme est entr'eûac ;

Leur chair ne s'esnieut plus, vous estes odieux.

Mais n'espérez- vous point fin à vostre souffrance?

Point n'esclaire aux enfers l'aube de l'espérance.

Dieu auroit-il sans fin esloigné sa merci?

Qui a péché sans fin souffre sans fin aùssy.

La clémence de Dieu faict au ciel son office,

Il desploye aux enfers son ire et sa justice .

Mais le feu ensouphré, si grand, si violent,

Ne destruira-t-il pas les corps en les bruslant ?

Non, Dieu les gardera entiers à la vengeance.

Conservant à cela et l'estoffe et l'essence,

Et le feu qui sera si puissant d'opérer

N'aura pouvoir d'esteindre, ains {!) de faire durer,

Et servira par loy à l'éternelle peine.

L'air corrupteur n'a plus sa corrompante haleine,

Et ne faict aux enfers office d'élément ;

Celuy qui le nommoit qui est le firmament.

Ayant quitté son bransle et motives cadences,

Sera sans mouvement, et de là sans nuances.

Transis, désespérez, il n'y a plus de mort

Qui soit pour vostre mer des orages le port.

Que si voz yeux de feu jettent l'ardente veûc

A l'espoir du poignard, le poignard plus ne tue.

Que la mort (direz-vous) estoit un doux plaisir !

La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.

Voulez-vous du poison? en vain cest artifice.

Vous vous précipitez ? en vain le précipice.

Courez au feu brusler, le feu vous gèlera ;

Noyez- vous, l'eau est feu, l'eau vous embrasera ;

La peste n'aura plus de vous miséricorde ;

Estranglez-vous, en vain vous tordez une corde :

(I) Mais.

AGRIPPA EfAUBIGNE

Criez après l'enfer, de l'enfer il ne sort Que l'éternelle soif de l'impossible mort. Vous vous peigniez des feux : combien de fois vostre amc Désirera n'avoir affaire qu'à la flamme ! Vos yeux sont des charbons qui embrazent et fument, Voz dents sont des cailloux qui en grinçants s'allument Dieu s'irrite en voz cris et aux faux repentir, Qui n'a peu commancer que dedans le sentir. Ce feu, par voz costez ravageant et courant. Fera revivre encor ce qu'il va dévorant ; Le chariot de Dieu, son torrent et sa gresle, Meslent la dure vie et la mort pesle-mesle, Abbayez comme chiens, hurlez en vos tourments, L'abisme ne respond que d'autres hurlements ; Les Satans descouplez d'ongles et dents tranchantes Sans mort deschireront leurs proies renaissantes ; Ces Démons tourmentans hurleront tourmentez ; Leurs fronts seillonneront ferrez de cruautez ; Leurs yeux estincellans auront la mesme image Que vous aviez baignans dans le sang du carnage ; Leurs visages transis, tyrans, vous transiront. Ils vengeront sur vous ce qu'ils endureront. O malheur des malheurs, quand tels bourreaux mesurent, La force de leurs coups aux grands coups qu'ils endurent ! Mais de ce dur estât le poinct plus ennuyeux. C'est sçavoir aux enfers ce que l'on faict aux cieux, Où le camp triomphant gouste l'aize indicible, Connoissable aux meschants, mais non pas accessible ; Où l'accord très-parfaict des douces unissons A l'univers entier accorde ses chansons. Où tant d'esprits ravis esclattent de louanges. La voix des saincts unis avec celles des anges, Les orbes des neuf cieux, des trompettes le bruict. Tiennent tous leur partie à l'hymme qui s'ensuit : « Sainct, sainct, sainct, le Seigneur ! O grand Dieu des

armées, De ces beaux cieux nouveaux les voûtes enflammées Et la nouvelle terre, et la neufve cité, Hierusalem la saincte, annoncent ta bonté, ' Tout est plein de ton nom. Syon la bienheureuse

N'a pierre dans ses murs qui ne soit précieuse, Ne citoyen que sainct, et n'aura pour jamais Que victoire, qu'honneur ; que victoire, que paix.

« Là nous n'avons besoing de parure nouvelle, Car nous sommes vestus de splendeur éternelle ; Nul de nous ne craint plus ni la soif ni la faim, Nous avons l'eau de grâce et des anges le pain ; La pasle mort ne peut accourcir cette vie Plus n'y a d'ignorance et plus de maladie ; Plus ne faut de soleil : car la face de Dieu Est le soleil unicque et l'astre de ce lieu. Le moins luisant de nous est un astre de grâce, Le moindre a pour deux yeux deux soleils à la face ; L'Eternel nous prononce et crée de sa voix Roys, nous donnant encor plus haut que nom des roys D'estrangers il nous faict ses bourgeois, sa famille, Nous donne un nom plus doux que de filz et de filles.

Mais aurons-nous le cœur touché de passions Sur la diversité ou choix des mansions ? (1) Ne doibt-on point briguer la faveur demandée Pour la droicte ou la gauche au fils de Zebedée ? Non, car l'heur d'un chacun en chacun accomply Rend de tous le désir et le comble remply ; Nul ne monte trop haut, nul trop bas ne dévale (2), Pareille imparité en différence esgalle.

Icy bruit la Sorbonne, où les docteurs subtils Demandent : « Les esleus en leur gloire auront-ilz, Au contempler de Dieu, parfaicte connoissance De ce qui est de luy et toute son essence? » Ouy de tout, et en tout, et non totalement. Ces termes sont obscurs pour nostre enseignement ; Mais disons simplement que cette essence pure Comblera de chacun la parfaicte mesure.

Les honneurs de ce monde estoient hontes au prix Des grades eslevez au céleste pourprix ; Les thresors de là haut sont bien d'autre matière Que l'or, qui n'estoit rien qu'une terre estrangère. Les jeux, les passe-temps et les esbats d'icy

(i) Demeures.

(2) Descend.

AGRIPPA DAUBIGNE

N'estoicnt qu'amers chagrins, que colère et souey Et que géhennes, au prix de la joye éternelle, Qui sans trouble, sans fin, sans change, renouvelle. Là sans tache on verra les amitiez fleurir : Les amours d'icy bas n'estoient rien que haïr Au prix des hauts amours dont la saincte armonie Rend une ame de tous en un vouloir unie : Tous nos parfaicts amours reduicts en un amour, Comme nos plus beaux jours reduicts en un beau jouf.

On s'enquiert si le frère y connoistra le frère, La mère son enfant et la fille son père, La femme le mary : l'oubliance en effect Ne diminuera poinct un estât si parfaict. Quand le Sauveur du monde en sa vive paroUc Tire d'un vray subject l'utile parabole, Nous présente le riche en bas précipité, Le Mendiant Lazare au plus haut lieu monte, L'abysme d'entre deux ne les fit mesconnoitre, Quoy que l'un fust hideux, enluminé pour estrc Seiche de feu, de soif, de peines et d'ahan, Et l'autre rajeuni dans le sein d'Abraham, Mais plus ce qui nous faict en ce royaume croire Un sçavoir tout divin surpassant la mémoire, D'un lieu si excellent il parut un rayon, Un portraict raccourcy, un exemple, un crayon, En Christ transfiguré : sa chère compagnie Connut Moyse non veu et sçeut nommer Elie ; L'extaze les avoit dans le ciel transportez. Leurs sens estoient changez, mais en félicitez.

Adam, aiant encor sa condition pure.

Connut des animaux les noms et la nature, Des plantes le vray suc, des métaux la valeur. Et les esleus seront en un estre meilleur. Il faut une aide en qui cest homme se repose. Les saints n'auront besoing d'aide ni d'autre chose Il eut un corps terrestre et un corps sensuel, Le leur sera céleste et corps spirituel, L'ame du premier homme estoit ame vivante, Celles des triomphans sera vivifiante :

Adam pouvoit pécher et du péché périr,

Des saincts ne sont subjets à pécher ni mourir. Les saints ont tout.; Adam receut quelque défense, Satan put le tenter ; il sera sans puissance. Les esleus sçauront tout, puis que celuy qui n'eut Un estre si parfaict toute chose connut. Diray-je plus ? à l'heur de cette souvenance, Rien n'ostera l'acier des ciseaux de l'absence. Le triomphant estât sera franc anobly Des larecins du temps, des ongles de l'oubly : Si que la connoissance et parfaicte et seconde Passera de beaucoup celle qui fut au monde. Là sont frais et présents les bienfaicts, les discours, Et les plus chauds pensers, fusils (1) de nos amours.

2VIais ceux qui en la vie et parfaicte et seconde Cerchent les passions et les storges (2) du monde, Sont esprits amateurs d'espaisse obscurité Qui regrettent la nuict en la vive clarté ; Ceux-là, dans le banquet où l'espoux nous invitte, Redemandent les aulx et les oignons d'Egypte, Disants, comme bergers : « Si j'estois roy, j'aurois Un aiguillon d'argent plus que les autres rois. »

Les Apostres ravis en Fesclat de la nue Ne jettoient plus ça bas ni mémoire ni veûe ; Femmes, parents, amis, n'estoient pas en oubly, Mais n'estoient rien au prix de Testât anobly Où leur chef rayonnant de nouvelle figure Avoit haut enlevé leur cœur et leur nature, Ne pouvant regretter aucun plaisir passé. Quand d'un plus grand bonheur tout heur fut effacé Nul secret ne leur peut estre lors secret, pource Qu'ils puisoient la lumière à sa première source : Ils avoient pour miroir l'œil qui faict voir tout œil. Ils avoient pour flambeau le soleil du soleil. Il faut qu'en Dieu si beau toute beauté finisse, Et, comme ont feinct jadis les compagnons d'Ulysse Avoir perdu le goust de tous friands appas, Ayant faict une fois de Lothos un repas,

(i) Vieux sens : « petite pièce d'acier avec laquelle on bat la pierre à feux pour allumer l'amadou. » (Littré.) (2) Soucis.

AGRIPPA UAUBIGNÉ

Ainsy nulle douceur, nul pain ne faict envie

Après le Man (1), le fruict du doux arbre de vie :

L*ame ne souffrira les douptes pour choisir,

Ni Timperfection que marque le désir.

Le corps fut vicieux qui renaistra sans vices,

Sans taches, sans porreaux (2), rides et cicatrices ;

En mieux il tournera l'usage des cinq sens.

Veut-il souefve odeur ? il respire l'encens Qu'offrit Jésus en croix, qui, en donnant sa vie, Fut le prestre, l'autel et le temple et l'hostie. Faut-il des sons ? le Grec qui jadis s'est vanté D'avoir ouy les cieux, sur l'Olympe monté, Seroit ravy plus haut quand deux, orbes et pôles Servent aux voix des saincts de luths et de violes. Pour le plaisir de voir, les yeux n'ont point ailleurs Veu pareilles beautez ni si vives couleurs. Le goust qui fit cercher des viandes estranges Aux nopces de l'Agnau trouve le goust des Anges Nos metz délicieux, toujours prests sans apprests : L'eau du rocher d'Oreb, et le Man tousjours frais : Nostre goust, qui a soif, est si souvent contraire, Ne goustera l'amer doux, ni la douceur amère ; Et quel toucher peut estre, en ce monde, estimé Au prix des doux baisers de ce f ilz bien aimé ? Ainsy, dedans la vie immortelle et seconde Nous aurons bien les sens que nous eusmes au monde, Mais, estant d'actes purs, ils seront d'action Et ne pourront souffrir infirme passion : Purs en subjet, très purs en Dieu, ils iront prendre Le voir, l'odeur, le goust, le toucher et l'entendre ; Au visage de Dieu seront nos saincts plaisirs. Dans le sein d'Abraham fleuriront nos désirs. Désirs, parfaicts amours, hauts désirs sans absence, Car les fruicts et les fleurs n'y font qu'une naissance.

Chetif, je ne puis plus approcher de mon œil L'œil du ciel ; je ne puis supporter le soleil. Encor tout esbloûy, en raisons je me fonde Pour de mon ame voir la grand'ame du monde,

(i) La manne, la nourriture céleste.

(2) Porreau ou poireau : sorte de verrue.

Sçavoir ce qu'on ne sçait et qu'on ne peut sçavoir, Ce que n'a ouy l'oreille et que l'œil n'a peu voir : Mes sens n'ont plus de sens, l'esprit de moy s'envoUe, Le cxjeur ravy se taist, ma bouche est sans parolle : Tout meurt, l'ame s'enfuit et reprenant son lieu, Extaticque, se pasme au giron de son Dieu.

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