‹ Les tragiques (volume 3)Chapitre 10 sur 11 · LIVRE SEPTIÈME JUGEMENT · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME JUGEMENT

Baisse donc, Eternel, tes hauts cieux pour descendre, Frappe les monts cornus, fais-les fumer et fendre, Loge le pasle effroy, la damnable terreur, Dans le sein qui te hait et qui loge l'erreur ; Donne aux foibles agneaux la salutaire crainte. La crainte, et non la peur, rende la peur esteinte. Pour me faire instrument à ces effets divers, Donne force à ma voix, efficace à mes vers ; A celui qui t*advoûe, ou bien qui te renonce. Porte l'heur ou malheur, l'arrest que je prononce.

Pour néant nous semons, nous arrousons en vain. Si Tesprit de vertu ne porte dans sa main

(i) Ce dernier livre, que nous donnons intégralement, renferme de très grandes beautés. Le poète y dépeint d'abord le bonheur éternel réservé aux élus, et l'éternel châtiment qui frappera les réprouvés. Mais il s'interrompt tout à coup. « Mais quoyl c'est trop chanter l » s'écrie-t-il. « Il faut tourner les yeux. » Il montre alors la venue du Dieu vengeur; il nous fait assister à la résurrection des morts, il fait retentir à nos oreilles les trompettes du jugement; avant de nous faire entendre la voie même de Dieu, il fait parler la nature, qui reproche aux hommes criminels son déshonneur; le feu qui consuma les bûchers des martyrs; l'eau qui roula leur sang dans le lit de ses rui sseaux; l'air qu'empuantit l'odeur des corps meurtris; les arbres qui durent remplir l'office de gibets, s'adressent tour à tour aux bourreaux.

Enfin Dieu fait éclater son amour pour les bons, son courroux contre les méchants. En vain ceux-ci appellent et recherchent la mort. Ils sont con damnés à ne connaître désormais

« Que l'éternelle soif d'une mort impossible. »

M. Samuel Rocheblave (Agrippa d'Aubigné, p. 98) dit que ce jugement dernier est «. si grand, si colossal, qu'il dépasse, qu'il éclipse tout ce qui a été jamais écrit, peint ou sculpté, sur ce formidable su jet,» et M, Lanson, dans son Histoire de la lit 1er ature française, déclare que, bien qu'elles soient «malheureusement un peu troubles et mêlées par la faute de l'auteur qui n'a pas daigné nettoyer son chef-d'œuvre et retirer les pièces manquées et mal venues,... il n'y a rien de plus grand en notre langue que ces pages finales des 7 ragiques. » Le poème se termine par un extase du poète devant les splendeurs et les béatitudes des cieux éternels.

AGRIPPA UAUBIGNE

L*hcureux accroissement. Pour les hautes merveilles, Les Pharaons ferrez n'ont point d'yeux, ni d'oreilles, Mais Paul et ses pareils à la splendeur d'en haut Prennent Testonnement pour changer comme il faut. Dieu veut que son image en nos cœurs soit cmprainte, Estre craint par amour, et non aimé par crainte ; n hait la pasle peur d'esclaves fugitifs, Il ayme ses enfants amoureux et craintifs.

Qui seront les premiers sur lesquels il desployc Ce pacquet à malheur ou à parfaicte joye ? Je viens à vous, des deux fidelle messager, De la géhenne sans fin à qui ne veut changer, Et à qui m'entendra, comme Paul Ananie, Ambassadeur portant et la veûe et la vie.

A vous la vie, à vous qui pour Christ la perdez, Et qui, en la perdant, très seure la rendez, La mettez en lieu fort, imprenable, en bonn'ombre, N'attachans la victoire et le succez au nombre ; A vous, soldats sans peur, qui presque en toutes parts Voyez vos compagnons par la frayeur esparts, Ou, par l'espoir de l'or, les fréquentes révoltes, Satan qui prend l'yvroyc et en faict ses récoltes, Dieu tient son van trieur pour mettre l'aire en poinct. Et consumer l'esteule (1) au feu qui ne meurt point. Ceux qui à Teau d'Oreb feront leur ventre boire Ne seront point choisis compagnons de victoire, Le Gedeon du Ciel, que ses frères voulaient Mettre aux mains des tyrans alors qu'ils les fouloient, Destruisant par sa mort un angelicqu'ouvrage, Aymants mieux estre serfs que suivre un haut courage ; Le grand Jerobaal n'en tria que trois cents, Prenant les diligents pour dompter les puissants, Vainqueur maugré les siens, qui par poltronnerie Refusoient à son heur l'assistance et la vie. Quand vous verrez encor les asservis mastins Dire : « Nous sommes serfs des princes philistins », Vendre à leurs ennemis leurs Sansons et leurs braves, Sortez trois cents choisis et de cœurs non esclaves. H-

(r) Esteule ou éteule, paille.

jr,£:s TRAGIQUES

Sans conter Israël, lappez en haste l'eau,

Et Madian sera deffaict par son couteau.

Là trente mille avaient osté l'air à vos faces :

A vos fronts triomphants ils vont quitter leur place,

Vos grands vous cstouffoicnt, magnanimes guerriers :

Vous lèverez en haut la cime à vos lauriers.

Du fertil champ d'honneur Dieu cercle ses espines

Pour en faire succer l'humeur à vos racines.

Si mesmes de nos troncs vous voyez assécher

Les rameaux vos germains, c'est qu'ils souloient cacher

Et vos fleurs, et vos fruicts, et vos branches plus vertes.

Qui plus rempliront l'air estant plus descouvertes.

Telle est du sacré mont la génération Qui au sein de Jacob met son affection. Le jour s'approche auquel auront ses débonnaires Fermes prosperitez, victoires ordinaires ; Voire dedans leurs licts il faudra qu'on les oye S'esgayer en chantant de tressaillante joye. Hz auront tout d'un temps à la bouche leurs chants, Et porteront au poing un glaive à deux tranchants Pour fouller à leurs pieds, pour destruire et deffaire Des ennemis de Dieu la canaille adversaire, Voir pour empongner et mener prisonniers Les empereurs, les roys et princes les plus fiers. Les mettre aux ceps, aux fers, punir leur arrogance Par les effects sanglants d'une juste vengeance ; Si que ton pied vainqueur tout entier baignera Dans le sang qui du meurtre à tas regorgera, Et dedans le canal de la tuerie extresme Les chiens ne gorgeront de sang de leur chef mesme.

Je retourne à la gauche, ô esclaves tondus ! Aux diables faux marchands et pour néant vendus, Vous leur avez vendu, livré, donné en proye, Ame, sang, vie, honneur ! Où en est la monnoye ?

Je vous voy là cachez, vous que la peur de mort A faict si mal choisir l'abysme pour le port Vous dans l'esprit desquels une frivoUe crainte A la crainte de Dieu et de l'enfer esteinte, Que l'or faux, l'honneur vain, les serviles estats Ont rendu révoltez, parjures, apostats;

AGRIPPA DAUBIGNÉ

De qui les genoux las, les inconstances molles, Ploient au gré des vents aux pieds de leurs idolles Les uns, qui de soupirs montrent ouvertement Que le fourneau du sein est enflé de tourment ; Les autres, devenus stupides par usance, Font dormir, sans tuer, la pasle conscience, Qui se resveille et met, forte par son repos, Ses aiguillons crochus dans les moelles des os. Maquignons de Satan, qui, par espoir et craintes, Par feintes pietez et par charitez feintes. Diligents charlatans, pipez et maniez Noz rebelles fuitifs, non excommuniez.

Vous vous esjouissez, estants retraicts des vices Et puants excréments. Gardez nos immondices, Nos rongneuses brebis, les pestes du troupeau. Ou galles que l'Eglise arrache de sa peau.

Je vous en veux à vous, apostats dégénères, Qui léchez le sang frais tout fumant de vos pères Sur les pieds des tueurs ; serfs qui avez servy Les bras qui ont la vie à vos pères ravy. Vos pères sortiront des tombeaux effroyables ; Leurs images au moins paroistront vénérables A vos sens abbattus, et vous verrez le sang Qui mesle sur leurs chefs les touffes de poil blanc. Du poil blanc hérissé de vos poltronneries ; Ces morts reprocheront le présent de vos vies. En lavant, pour disner avec ces inhumains, Ces pères saisiront vos inutiles mains En disant : « Voy-tu pas que tes mains fainéantes Lavent soubz celles-là qui, de mon sang gouttantes, Se purgent dessus toy et versent mon courroux Sur ta vilaine peau, qui se lave dessous ? Ceux qui ont retranché les honteuses parties. Les oreilles, les nez, en triomphe des vies. En ont faict les cordons des infâmes chappeaux, Les enfans de ceux-là caressent tels bourreaux ! O esclave coquin ! celuy que tu salues De ce puant chappeau espouvante les rues Et te salue en serf : un esclave de cœur N*achepteroit sa vie à tant de deshonneur.

Fais pour ton père, au moins, ce que fit pour son maistre Un serf (mais vieux Romain), qui se fit mesconnoistre De coups en son visage, et puis si bel effort De venger son Posthume avec si belle mort- ! »

Vous armez contre nous, vous ayraez mieux la rie Et devenir bourreaux de vostre compagnie ; Vilains marchands de vous, qui avez mis à prix Le libre respirer de vos puants esprits ; Assassins pour du pain, meurtriers pasles et blesmcs, Couppe-jarets, bourreaux d'autruy et de vous-mesmes. Vous cercliez de l'honneur, parricides bastards ; Or, courrez aux assauts et volez aux hazards ; Vous baverez en vin le vin de vos bravades ; Cerchez, gladiateurs, en vain les estocades ; Vous n'auriez plus d'honneur, n'osant vous ressentir Ou d'un soufflet rcçeu ou d'un seul démentir (1). Desmentir ne soufflet ne sont tel vitupère (2) Que d'estre le valet du bourreau de son père. Vos pères ont changé en retraicts les hauts lieux, Ils ont foulé aux pieds l'hostie et les faux dieux : Vous apprendrez, valets, en honteuse vieillesse, A chanter au lestrain (3) et respondre à la messe- Trois Bourbons, autrefois de Rome la terreur, Pourroient-ils voir du ciel, sans ire et sans horreur, Leur ingrat successeur quitter leur trace et estre Rinceur de la canette (4), humble valet d'un prcstrc, Luy retordre la queue, et d'un cierge porté Faire amende honorable à Satan redouté?

Que dirois-tu, Bourbon, de ta race honteuse? Tu dirois, je le sçay, que l'engeance est doubtcusc. Ils ressusciteront, ces pères triomphants ; Vous ressusciterez, détestables enfants : Et honteux, condamnez, sans fuittes ni refuges, Vos pères de ce temps alors seront vos juges.

Vray est que les tyrans, avec inicque soing, Vous mirent à leurs pieds, en rejettant au îoing

(1) Démenti.

(2) Blâme.

43i Lutrin.

(4) Burette.

AGRIPPA DAUBIGNÉ. l5

AGRIPPA UAUBIGNÈ

La véritable voix de tous clients fidelles. Avec art vous privant de leurs seures nouvelles, Ils vous ont empesché d'apprendre que Louys, Et comment il mourut pour Christ et son pjû^s; Ils vous ont desrobé de vos ayeuls la gloire, Imbu vostre berceau de fables pour histoire, Choisi, pour vous former en moines et cagots Ou des galands sans Dieu, ou des pedans bigots. Princes qui, vomissans la salutaire grâce, Tournez au ciel le dos et à l'enfer la face ; Qui, pour régner icy, esclaves vojus rendez, Sans mesurer le gain à ce que vous perdez, Vous f aictes esclatter aux temples voz musicque», Votre cheute fera hurler voz domesticques ; Au }our de vostre change on vous pare de blanc, Au jour de son courroux Dieu vous couvre de sang. Vous avez pris le ply d'atheistes prophanes, Aymé pour paradis les pompes courtisanes ; Nourris du laict d'esclave, ainsy assubjectis, Le sens vainquist le sang et vous fit abbrutits.

Ainsi de Scanderbeg l'enfance fut ravie Soubs de tels précepteurs, sa nature asservie En un serrail coquin ; de délices friand, Il huma pour son lait la grandeur d'Orient ; Par la voix des muphtis on emplit ses oreilles Des faicts de Mahomet et miracles des vieilles ; Mais le bon sens vainquit l'illusion des sens, Luy faisant mespriser tant d'arborez croissans (Les armes qui faisoient courber toute la terre), Pour au grand empereur oser faire la guerre Par un petit troupeau ruiné et mal en poinct. Se fit le chef de ceux qu'il ne connoissoit point. De là tant de combats, tant de faicts, tant de gloire. Que chacun les peut lire, et nul ne les peut croire. Le ciel n'est plus si riche à noz nativitez, H ne nous départ plus de generositez.

Ou bien nous trouverions de ces engeances hautes, Si les maistres du siècle y faisoient moins de fautes. Ces œufs en un nid ponds, en un autre couvez. Se trouvent œufs d'aspic quand ils sont esprouvez ;

Plus tost ne sont esclos que ces mortels vipères Fichent l'ingrat fisson dans le sein de faux pères, Ou c'est que le règne est à servir condamné, Enncmy de vertu et d'elle abandonné.

Quand le terme est escheu des divines justiceSr Les cœurs abastardis sont infectez de vices : Dieu frappe le dedans, oste premièrement Et retire le don de leur entendement ; Puis, sur le coup qu'il veut nous livrer en servage, Il faict fondre le cœur et sécher le courage. Or cependant voicy que promet seurement. Comme petits pourtraicts du futur jugement, L'Eternel aux meschants, et sa colère ferme N'oublie, ains par rigueur se payera du terme. Il n'y a rien du mien ni de l'homme en ce lieu. Voicy les propres mots des organes de Dieu : « Vous qui persécutez par fer mon héritage, Vos flancs ressentiront le prix de vostre ouvrage : Car je vous frapperai d'espais aveuglements. De playes de l'Egypte et de forcenements. Princes qui commettez contre moy felonnie, Je vous arracheray le sceptre avant la vie ; Vos filles se vendront à vos yeux impuissants, On les violera ; leurs effroys languissants De vos bras enferrez n'auront point d'assistance, Vos valets vous vendront à la brute puissance De l'avare achepteur, pour tirer en sueurs De vos corps goutte à goutte autant ou plus de pleurs Que vos commandements n'en ont versé par terre. Vermisseaux impuissants, vous m'avez faict la guerre, Vos mains ont chastié la famille de Dieu, O verges de mon peuple ! et vous irez au feu. Vous, barbares citez, quittez le nom de France Attendants les esprits de la haute vengeance : Vous qui de faux parfums enfumastes Leté, Qui de si bas avez pu le ciel irriter. Il faut que ces vengeurs en vous justice rendent. Que pour les recevoir vos murailles se fendent Et comme en Hiericho vos bastions soient mis En poudre aux yeux, aux voix des braves ennemis.

AGRIPPA D'AUBIGNÈ

Vous, sanglantes citez (Sodomes aveuglées), Qui, d'aveugles courroux contre Dieu desreiglées, N'avez trahsy d'horreur aux visages transis. Puantes de la chair, du sang de mes occis. »

Entre toutes, Paris, Dieu en son cœur imprime Tes enfans qui crioient sur la Hierosolyme (1), A ce funeste jour que Ton la destruisoit. L'Eternel se souvient que chacun d'eux disoit : « A sac, l'Eglise à sac, qu'elle soit embrazée « Et jusqu'au dernier pied des fondements razée ! » Mais tu seras un jour labourée en sillons, Babel, où l'on verra les os et les charbons, Reste de ton palais et de ton marbre en cendre. Bien heureux l'estranger qui te sçaura bien rendre La rouge cruauté que tu as sçeu cercher ; Juste le reistre noir, volant pour arracher Tes enfants acharnez à ta mamelle impure, Pour les froisser brisez contre la pierre dure ; Maudit sera le fruict que tu tiens en tes bras. Dieu maudira du ciel ce que tu béniras : Puante jusqu'au ciel, l'œil de Dieu te déteste, Il attache à ton dos la dévorante peste Et le glaive et la faim dont il fera mourrir Ta jeunesse et ton nom pour tout jamais périr.

Soubs toy, Hierusalem meurtrière, révoltée, Hierusalem qui es Babel ensanglantée.

Comme en Hierusalem, diverses factions Doubleront par les tiens tes persécutions ; Comme en Hierusalem, de tes portes rebelles Tes mutins te feront prisons et citadelles ; Ainsy qu'en elle encor, tes bourgeois affolez, Tes bouttefeux, prendront le faux nom de zelcz. Tu mangeras, comme elle, un jour la chair humaiae. Tu subiras le joug pour la fin de ta peine. Puis tu auras repos : ce repos sera tel Que reçoit le mourant avant l'accez mortel. Juifs, Parisiens, très justement vous estes ; Comme eux traistres, comme eux massacreurs des prophètes.

(i) Jérusalem.

Je voy courir les maux, approcher je les voy, Au siège languisant par la main de ton roy.

Citez yvres de sang et de sang altérées, Qui avez soif de sang et de sang enyvrées. Vous sentirez de Dieu l'espouvantable main : Vos terres seront fer, et vostre ciel d'airain : Ciel qui au lieu de pluye envoyé sang et poudre, Terre de qui les bleds n'attendent que le foudre. Vous ne semez que vent en stériles sillons, Vous n'y moissonnerez que volants tourbillons Qui à vos yeux pleurants, folle et vaine canaille, Feront pirouetter les esprits et la paille. Ce qui en restera et deviendra du grain D'une bouche estrangere estanchera la faim : Dieu suscite de loing, comme une espaisse nue, Un peuple tout sauvage, une gent inconûe. Impudente de front, qui n'aura, triomphant. Ni respect du vieillard ni pitié de l'enfant, A qui ne servira la piteuse harangue.

Tes passions n'auront l'usage de la langue : De tes faux citoyens les détestables corps Et les chefs traineront exposez au dehors : Les corbeaux resjouis, tous gorgez de charogne, Ne verront à l'entour aucun qui les eslogne : Tes ennemis feront, au milieu de leur camp, Foire de tes plus forts, qui, vendus à l'encan. Ne seront enchéris : aux villes assiégées, L'œil hâve et affamé des femmes enragées Regardera la chair de leurs maris aymez ; Les maris forcenez lanceront affamez Les regards alouvis sur les femmes aimées, Et les deschireront de leurs dents affamées. Quoy plus : celles qui lors en deuil enfanteront, Les enfants demi-nais du ventre arracheront, Et du ventre à la bouche, affin qu'elles survivent, Porteront l'avorton et les peaux qui le suivent. L'homme de qui l'esprit et penser est poi Dessus les Cieux des Cieux, vers la divinité A servir, adorer, contempler et connoistre, Puis qu'il n'y a mortel que l'abject du bas estre,

AGRIPPA D'AUBIGNE

Est exempt de la loy qui soubs la mort se rend, Et de ce privilège a le Ciel pour garand.

Si aurez- vous, payens, pour juges voz pensées. Sans y penser au vent par vous-mêmes poussées En voz laborieux et si doctes escrits, Où entiers vous voulez, compagnons des esprits^ Avoir droict quelque jour, de voz sens le service Et voz doigts auroient-ils faict un si haut office Pour n'y participer ? Nenny : vos nobles cœurs Pour des esprits ingrats n'ont semé leurs labeurs. Si voz sens eussent creu s'en aller en fumée, Ils n'eussent tant sué pour la grand renommée. Les poinctes de Memphis, ses grands arcs triomphaux, Obélisques logeant les cendres aux lieux hauts. Les travaux sans utile eslevez pour la gloire, Promettoient à voz sens part en cette mémoire.

Qu'ay-je dit de la cendre eslcvée en haut lieu? Adjoustons que le corps n'estoit mis au milieu Des bustes (1) ou bûchers, mais en cime à la poincte, Et, pour montrer n'avoir toute espérance esteinte, La face descouverte, ouverte vers les cieux, Vuide d'esprit, pour soy esperoit quelque mieux. Mais à quoy pour les corps ces despences estranges, Si ces corps n'estoient plus que cendres et que fanges ? A quoy tant pour un rien? A quoy les rudes loix Qui arment les tombeaux de franchises et droicts Dont vous aviez orné les corps morts de voz pères ? Appellez-vous en vain sacrez voz cimitieres ?

Ces pourtraicts excellens, gardez de père en iilz, De bronze pour durer, de marbre, d'or exquis, Ont-ils pourtraict les corps, ou l'ame qui s'envoUe ? La royne de Carie a mis pour son Mausole Tant de marbre et d'yvoire, et qui plus est encor Que l'yvoire et le marbre, ell' a pour son thresor En garde à son cher cœur cette cendre commise : Son sein fut un sepulchre, et la brave Artemise A de l'antiquité les proses et les vers. Elle a faict exalter par tout cet univers

(i) Buste ou busU synonyme de bûcher : lieu où les anciens brûlaient les morts.

Son ouvrage construit d'estoffc nonpareillc : Vous en avez dressé la seconde merveille. Vo2 sages auroient-ils tant escrit et si bien A chanter un erreur, à exalter un rien?

Vous appelez divins les deux où je veux prendre Ces axiomes vrais : oyez chanter Pymandre, Apprenez dessoubs luy les secrets qu'il apprend De Mercure, par vous nommé trois fois très-grand.

De tout la gloire est Dieu : cette essence divine

Est de l'universel principe et origine :

Dieu, Nature et pensée, est en soy seulement

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