Un anti-pape
La Chambre dorée. 157
Ces vices n'auront point de retraitte pour eux
Chez l'invincible Anglois , l'Escossois valeureux:
Car les nobles et grands la justice y ordonnent,
Les estats(') non vendus comme charges se donnent.
[Mais comme il n'y a rien sous le haut firmament
Perdurable en son estre et franc du changement,
Souïsses et Grisons et Anglois et Bataves ,
Si l'injustice un jour vous peut voir ses esclaves.
Si la vile chicane administre vos loix ,
Alors Grisons, Souïsses, Bataves et Anglois,
N'atten point que la peur en tes esprits se jette
Par le regard atïreux d'un menaçant comète;
Pren ta mutation pour comète au malheur.
Ainsi que tu l'as eu pour astre de bonheur,]
Heureuse Elizabeth , la justice rendant.
Et qui n'a point vendu les droits en la vendant!
Et puis que ce nom sainct , de tous bons rois l'idée , Prena sa place en ce rang qui lui estoit gardée Au roolle des martyrs, je dirai en ce lieu Ce que sur mon papier dicte l'Esprit de Dieu.
La main qui te ravit de la geôle en ta salie, Qui changea la sellette en la chaire roiale(2), Et le sueil de la mort en un degré si haut, Qui fit un tribunal d'un funeste eschafaut; L'œil qui vid les désirs aspirans à la flame. Quand tu gardas ton ame en voulant perdre l'ame, Cet œil via les dangers, sa main porta le faix, Te fit heureuse en guerre et ferme dans la paix ; Le Paraclet(3) t'apprit à respondre aux harangues De tous ambassadeurs, mesme en leurs propres langues. C'est lui qui destourna l'encombre et le meschef De vingt mortels desseins du règne et de ton chef (4),
1, offices.
2. Elisabeth avoit été emprisonnée en 1 554 par sa sœur Mare (à laquelle elle succéda en 1558)7 comme complice de l'insurrection du duc de Suffolk. Elle avoit alors 16 ans.
}. L'Esprit saint. — 4. C'est-à-dire : qui détourna de ton royaume et de ta tête.
1^8 Les Tragiqjjes.
T'acquit !e cœur des tiens, et te fit par merveilles
Tes lions au dehors domestiques oûeilles(>) :
Ces braves ahatus au throsne où tu te sieds
Sont les lions que tient prosternez à ses pieds
La tendre humilité. Ton giron est la dorne (2)
De la vierge à qui rend ses armes la licorne.
Tels antiques tableau.x predisoient, sans sçavoir,
Ta vertu virginale et ton secret pouvoir.
Par cet esprit, tu as repos en tes limites,
Tes haineu.ic à tes bords brisent leurs exercites ;
Les mers avec les vents, l'air haut, moien et bas,
Et le ciel, partizans liguez à tes combats.
Les foudres et les feux choquent pour ta victoire,
Quand les tonnerres sont trompettes de ta gloire (s);
Tes guerriers hazardeux perdent, joieux, pour toi
Ce que tu n'eus regret de perdre pour la foi.
La Rose (4) est la première heureuse sans seconde
Qui a repris ses pas, circuissant (s) tout le monde :
Tes triomphantes nefs vont te faire nommer,
1. C'est-à-dire : rendit tes sujets lions au dehors et brebis (ouailles) à l'intérieur.
2. Dorne, mot poitevin , signifiant encore aujourd'hui la partie du tablier ou de la robe comprise depuis la ceinture jusqu'aux genoux. On prétend qu'il vient du mot celtique dorn ou dourn , main.
D'Aubigné fait ici allusion 10 aux armes d'Angleterre, dont l'un des supports est une licorne colletée et enchaînée d'or; 20 à la tradition d'après laquelle la licorne (animai fabuleux , comme on sait'i pcrdoit toute sauvagerie à l'aspect d'une vierge et venoit s'endormir dans son sein. On fait remonter au 1 2e siècle cette tradition qui eut cours si longtemps. Voy. Gesner, Historiée ûnimalium , 1. i, De monocerate , édit. de Francfort, p. 691.
?. Allusion au désastre de l'invincible Armada (1^8^).
4. Les maisons de Lancastre et d'York, que réunit en sa personne Henri VII, grand-père d'Elisabeth, avoient pour symbole, la première une rose blanche, la seconde une rose rouge.