‹ Les tragiques (volume 4)Chapitre 129 sur 313 · Hist. univ., t. i, p. 105. Crespin, fol 306 et suiv · texte numérisé non relu

Hist. univ., t. i, p. 105. Crespin, fol 306 et suiv

i68 Les Tragiques.

Sur ces tapis aigus ainsi jusqu'à sa place

A ceux qui la suivront il a rougi la trace ,

Vraye trace du Ciel , beau tapis , beau chemin,

A qui veut emporter la couronne à la fin:

Les pieds deviennent cœur, l'ame du ciel apprise I O

Fait mespriser les sens, quand le ciel les mesprise.

Dieu vid en mesme temps ( car le prompt changement De cent ans, de cent lieux, ne luy est qu'un moment). Deux rares cruautez, deux constances nouvelles De deux cœurs plus que d'homme, en sexe de femelles, Angloises toutes deux, deux précieux tableaux, Deux spectacles piteux, mais spécieux et beaux. L'une croupit long temps en la prison obscure, Contre les ours tourmens elle fut la plus dure : Elle fit honte au diable et aux noires prisons : Elle alloit appuyant d'exemple et de raisons Les esprits desfaillans; nul inventeur ne treuve Nul tourment qui ne soit surmonté par Askeuve {'), Quand la longueur du temps, la laide obscurité Des cachots, eut en vain sondé sa fermeté, On présente à ses yeux l'espouvantable géhenne, Et elle avoit pitié, en souffrant, de la peine De ces faux justiciers, qui, ayans essayé Sur son corps délicat leur courroux desployé, Elle se teut, et lors furent bien entendues Au lieu d'elle, crier les cordes trop tendues, Achevé tout l'eiîort de tout leur appareil. Non pas troublé d'un pleur le lustre de son œil (2) (Œil qui, fiché au Ciel , au tourment qui la tue Ne jette un seul regard pour eslongner sa veue Du seul bien qu'elle croit, qu'elle aspire et prétend). Le juge se despite, et lui-mesme retend La corde à double nœud ; il met à part sa robe ;

1. Anne Askeve. Cf. Hist. univ., t. i, p. 101 ; Crespin , fol. 172 verso.

2. C'est-à-dire : l'effort étant achevé.... le lustre de son œil n'étant pas troublé

Les Feux. i69

L'inauisiteur le suit; la passion desrobe

La pitié de leurs yeux; ils viennent remonter

La géhenne, tourmentez en voulant tourmenter;

Ils dissipent les os, les tendons et les veines,

Mais ils ne touchent point à l'ame par les géhennes.

La foy demeure ferme , et le secours de Dieu

Mit les tourmens à part, le corps en autre lieu;

Sa plainte seulement encor ne fut ouïe.

Hors l'ame, toute force en elle esvanouie.

Le corps fut emporté des prisons comme mort;

Les membres desfaillans, l'esprit devint plus fort.

Du lict elle instruisit et consola ses frères

Du discours animé de ses douces misères;

La vie la reprit et la raison aussi ;

Elle acheva le tout : car aussi tost voici ,

Pour du faux justicier couronner l'injustice,

De gloire le martyr, on dresse le supplice.

Quatre martyrs trembloient au nom mesme du feu;

Elle leur despartit des presens de son Dieu ;

Avec son ame encor elle mena ces âmes

Pour du feu de sa foy vaincre les autres fiâmes.

Où est ton aiguillon ? où est ce grand effort ?

« 0 Mort! où est ton bras (disoit-elle à la mort}.?

Où est ton front hideux de quoy tu espouvantes

Les hures des sangliers, les bestes ravissantes?

Mais c'est ta gloire, ô Dieu ! Il n'y a rien de fort

Que toy, qui sçays tuer la peine avec la mort..; 0

Voicy les cieux ouverts, voicy son beau visage;

Frères, ne tremblez pas; courage, amis, courage! »

Elle disoit ainsi : et le feu violent

Ne brusioit pas encor son cœur en la bruslant;

Il court par ses costez; enfin , léger, il vole

Porter dedans le Ciel et l'ame et la parole.

Or l'autre, avec sa foy, garda aussy le rang D'un esprit tout royal, comme royal le sang(')-

I. Jane Gray, qui eut la tête tranchée le 12 février i{J4. Elle avoit régné neuf jours. Cf. Crespin,fol. 2j5 et suiv.

lyo Les Tragiques.

Un royaume l'attend, un autre roy luy donne

Grâce de mespriser la mortelle couronne

En cherchant l'immortelle, et luy donna des yeux

Pour troquer l'Angleterre au royaume des Cieux:

Car elle aima bien mieux régner sur elle-mesme,

Plustost que vaincre tout, surmonter la mort blesme.

Prisonnière çà-bas, mais princesse là-haut,

Elle changea son throsne empour un eschafaut,

Sa chaire de parade en l'infime sellette,

Son carrosse pompeux en l'infâme charrette,

Ses perles d'Orient, ses brassarts esmaillez

En cordeaux renouez et en fers tout rouillez (i).

Ce beau chef couronné d'oprobres et d'injures,

Et ce corps enlassé de chaines pour ceintures,

Par miracle fit voir que l'amour de la croix

Au sang des plus chetifs mesla celuy des roys.

Le peuple gémissant portoit part de sa peine,

En voyant demi-mort mourir sa jeune reyne,

Qui, dessus l'eschaffault , se voyant seulement

Ses gands et son livret pour faire testament,

Elle arrache ses mains et maigres et menues

Des cordes avec peine, et de ses deux mains nues

Fit présent de ses gands à sa dame d'atour,

I. D'Aubigné, dans sa lettre De la douceur de l'affliction, dont nous avons parlé plus haut, p. 4, avoit déjà publié ces vers sous une forme un peu différente :

Car elle avec sa foy garda aussi le rang

D'un espiit tout royal , comme royal le sang.

Un royaume l'attend , un autre roy lui donne

Grâce de mespriser la mortelle couronne

Pour chercher l'immortelle, et lui donna des yeux

A troquer l'Angleterre au royaume des cieux.

Elle aima mieux qu'ailleurs régner sur elle-mesme,

Plustost que veincre tout, surmonter la mort blesme.

Prisonnière çà-bas , mais princesse là-haut.

Elle changea son throsne au sanglant eschafîaut,

Sa chaire de parade en l'infime sellette.

Son caresse pompeux en l'infâme charrette,

Ses perles d'Orient , ses brassars esmaillés

En cordeaux renoués et en fers tout rouilles.

Les Feux. 171

Puis donna son livret aux gardes de la tour, Avec ces mots escrits : « Si l'ame deschargée Du fardeau de la terre, au ciel demi-changée, Prononce vérité sur le seuil du repos, Si tu fais quelque honneur à mes derniers propos, Et lors que mon esprit pour le monde qu'il laisse, Desjà vivant au ciel tout plain de sa richesse, Doit monstrer par la mort qu'il ayme vérité, Pren ce dernier présent, sceau de ma volonté: C'est ma main qui t'escrit ces dernières parolles : Si tu veux suyvre Dieu, fuy de loin les idoles; Hay ton corps pour l'aymer, aprens à le nourrir De façon que pour vivre il soit prest de mourir. Qu'il meure pour celuy qui est rempli de vie, N'aiant pourtant de mort ni craincte ni envie. Tousjours règle à la fin de ton vivre le cours, Chascun de tes jours tende au dernier de tes jours. De qui veut vivre au ciel l'aize soit la souffrance Et le jour de la more celuy de la naissance. Ces doigts victorieux ne gravèrent ceci En cire seulement, mais en l'esprit aussi : Et faut que ce geôlier (1), captif^ de sa captive , Bien tost à mesme cause et mesme fin la suive. Achevant ces presens, l'exécuteur vilain Pour la joindre au posteau voulut prendre sa main: Eli' eut horreur de rompre encor la modestie Qui jusqu'au beau mourir orna sa belle vie : Elle aprehenda moins la mort et le couteau Que le sale toucher d'un infâme bourreau : Elle appelle au secours ses pasles damoiselles Pour descouvrir son col ; ces fillettes nouvelles Au funeste mestier , ces piteux instrumens Sentirent jusqu'au vif leur part de ses tourmens.

César voyant, sentant sa poictrine blessée, Et non sa gravité par le fer abbaissée , Le sein et non l'esprit par les coups enferré,

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