‹ Les tragiques (volume 4)Chapitre 144 sur 313 · Hist. univ., t. 2, p. 99. — 2. Adieu · texte numérisé non relu

Hist. univ., t. 2, p. 99. — 2. Adieu

192 Les TRAGIQ.UES.

L'ame tendre s'esmeut , encores non esmeùe :

Le sang sentit le sang, le cœur fut transporté,

Quand le père, rempli de mesme gravité

Qu'il eut en un conseil , d'une voix grosse et grave

Fit à son fils pleurant cette harangue brave :

« C'est donc en pleurs amers que j'iray au tombeau,

Mon fils , mon cher espoir, mais plus cruel bourreau

De ton père affligé : car la mort pasle et blesme

Ne brise point mon cœur comme tu fais toy-mesme :

Regretteray-je donc le soing de te nourrir ?

N'as-tu peu bien vivant apprendre à bien mourir ? »

L'enfant rompt ces propos : « Seulement mes en- Vous ont senti , dit-il , et les rudes batailles [trailles De la prochaine mort n'ont point espouvanté L'esprit instruit de vous, le cœur par vous planté. Mon amour est esmeu, l'ame n'est pas esmeùe, Le sang, non pas le sens, se trouble à vostre veùe : Vostre blanche vieillesse a tiré de mes yeux De l'eau, mais mon esprit est un fourneau de feux : Feux pour brusler les feux que l'homme nous appreste. Que puissé-je trois fois pour l'un' et l'autre teste De vous et de mon oncle, et plus jeune et plus fort , Aller faire mourir la mort avec ma mort ! » « Donc, dict l'autre vieillard, ô que ta force est molle, O Mort , à ceux que Dieu entre tes bras console! Mon neveu, ne plain pas tes pères perissans : Ils ne périssent pas. Ces cheveux blanchissans, Ces vieilles mains ainsi en malfaicteurs liées Sont de la fin des bons à leurs fins honorées : Nul grade, nul estât ne nous lève si haut Que donner gloire à Dieu au haut d'un eschafaut. — Mourons, pères, mourons ce dict l'enfant à l'heure.» L'homme est si inconstant à changer de demeure, La nouveauté luy plaist , et quand il est au lieu Pour changer cette fange à la gloire de Dieu, L'homme commun se plainct de pareille parolle : Ils consolent leur fils et leur fils les console.

Voicy entrer l'amas des sophistes docteurs,

Les Fe ux. 19^

Qui aux fronts endurcis s'aprochent séducteurs, Pour vaincre de raisons (') les précieuses aines Que la raison céleste a mené dans les flames. Mais l'esprit tout de feu du brave et docte enfant Voioit dessus l'erreur d'un sçavoir triomphant, Et maigre leurs raisons , leurs fuites et leurs ruzes, Il laissoit les caphards sans mot et sans excuses. La mort n'apeloit point ce bel entendement A regarder son front, mais sur chasque argument Prompt, aigu, advizé, sans doubte et sans refuge , En les rendant transis il eut grâce de juge. A la fin du combat ces deux Eleazars Sur l'enfant à genoux couchant leurs chefs vieillards, Sortirent les premiers du monde et des misères. Et leur fils en chantant courut après ses pères (2).

0 cœurs , mourans à vie indomptez et vainqueurs , 0 combien vostre mort fit revivre de cœurs!

Nostre grand Beroald'(?) a veu , docte Gastine, Avant mourir, ces traits fruicts de sa discipline.

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