‹ Les tragiques (volume 4)Chapitre 209 sur 313 · Hérode Agrippa · texte numérisé non relu

Hérode Agrippa

278 Les Tragiqjjes.

Tout regrouille de vers, le peuple esmeu s'eslongne : On adoroit un roy, on fuit une charongne.

Charongnes de tyrans, balancés en haut lieu, Fantastiques rivaux de la gloire de Dieu, [Que ferez-vous des mains, puis que vos foibles veùes Ne sceurent onc passer la région des nues ? Vous ne disposez pas, magnifiques mocqueurs, Ni de vos beaux esprits, ni de vos braves cœurs ; Ces dons ne sont que prests, que Dieu tient parsa longe; Si vous en abusés, vous n'en usés qu'en songe. Quand l'orgueil va devant, suivez le bien à l'œil, Vous verrez la ruine aux talons de l'orgueil.] Vous estes tous subjects, ainsi que nous le sommes, A repaistre les vers des délices des hommes. [Paul('), pape incestueux, premier inquisiteur, S'est veu mangé des vers, sale persécuteur. Philippe (2), incestueux et meurtrier, cette peste T'en veut, puis qu'elle en veut au parricide inceste.]

Néron (5), tu mis en poudre et en cendre et en sang Le vénérable front et la gloire et le flanc

1. Paul III, que VApologie pour Hérodote (ch. 39) accuse d'inceste avec sa fille Constance. Ce fut lui , suivant de Thou (1. ij), qui établit l'index.

2. Philippe II , d'Espagne. Il avoit épousé, en i (43, Marie de Portugal, sa cousine germaine. On sait que les alliances entre proches parents furent long-temps regardées comme incestueuses. Peut-être y a-t-il encore une allusion à son mariage avec Elisabeth de France, qui avoit d'abord été destinée au fils du roi , Don Carlos.

5. D'Aubigné dit dans son Hist. iiiiiv. (1. 2 , ch. 2, p. 5): « Il courut un livre qui s'appeloit Dan, c'est-à-dire Jugement, dans lequel, après une grande liste de Néron, Domitian , etc., desquels ils reniarquoit les inhumanitez et les morts horribles..., il en produisoit une de ceux qui en ce temps s'estoient monstrez plus ardents à l'extinction des reformés, observant la mesme proportion de leur façon de vivre et leur manière de mourir. » C'est là probablement que d'Aubigné a puisé une partie des faits qu'il raconte. Je ne sais si ce livre , que je n'ai pu trouver, est le même que

Vengeances. 279

De ton vieux précepteur (1), ta patrie et ta mère,

Trois que ton destin fit avorter en vipère,

Chasser le docte esprit par qui tu fus sçavant,

Mettre en cendre ta ville, et puis la cendre au vent;

Arracher la matrice à qui tu doibs la vie.

Tu devois à ces trois la vie aux trois ravie,

Miroûerde cruauté, duquel l'infâme nom

Retentira cruel, quand on dira Néron.

Homme tu ne fus point à qui t'avoit faict homme ;

Tu ne fus pas Romain envers ta belle Rome ;

D'où l'ame tu receus l'ame tu fis sortir.

Si ton sens ne sentoit le sang devoit sentir.

Mais ton cœur put vouloir, et put ta main meurtrière

Tuer, brusier, meurtrir précepteur, ville et mère.

Bourreau de tes amis, du meurtre seul amy.

Ta mort n'a sceu trouver amy ni ennemy :

Il fallut que ta main à ta fureur extrême.

Après tout violé, te violast toy-mesme.

Domitian morgueur, qui pris plaisir à voir Combien la cruauté peut contre Dieu pouvoir, Quand tu oyois gemir le peuple pitoyable. Spectateur des mourans, tu ridois, effroyable, Les sillons de ton front ; tu fronçois les sourcis Aux yeux de ta fureur; les visages transis Laissoient là le supplice, et les tremblantes faces Adoroient la terreur de tes fières grimaces. Subtil , tu desrobois la pitié par la peur. On te nommoit le Dieu , le souverain seigneur ! Où fut ta deité , quand tu te vis, infâme, Dejetté par les tiens, condamné par ta femme, Ton visage foulé des pieds de tes valets .? Le peuple despouilla tes superbes palais

la Sentence redoutable et arrêt rigoureux du jugement de Dieu à rencontre de l'impiété des tyrans, Lyon, 1564. Cf. Chassanion, Histoires mémorables des grands et merveilleux jugements de Dieu, 1 586, in-8.

1, Séiièque.

28o Les Tragiqjjes.

De tes infâmes noms; et ta bouche et ta joue Et l'œil adoré n'eut de tombeau que la boue.

Tu sautois de plaisir, Adrian, une fois, A remplir de chrestiens jusqu'à dix mille croix ; Dix mille croix après, dessus ton cœur plantées, Te firent souhaitter les peines inventées. Sanglant, ton sang coula; tu recerchas en vain Les moyens de fuir les douleurs par ta main ; Tu criois, on rioit; la pitié t'abandonne; Nul ne t'en avoit faict, tu n'en fis à personne. Sans plus, on délaissa les ongles à ta peau; Altère de poison , tu manquas de couteau ; On laissa dessus toy jouer la maladie.

On refusa la mort ainsi que toy la vie(i).

Sévère fut en tout successeur d'Adrian, En forfaict et en mort. Après, Herminian (2), Armé contre le Ciel, sentit en mesme sorte La vermine d'Herode encores n'estre morte. Périssant mi-mangé, de son dernier trespas. Les propos les derniers furent : « Ne dites-pas La façon de mes maux à ceux qui Christ advoùent; Que {'; Dieu, mon ennemy, mes ennemis ne louent. «

Tyrans, vous dresserez sinon au Ciel les yeux (4), Au moins l'air sentira hérisser vos cheveux. Si quelqu'un d'entre vous à quelque heure contemple Du vieux Valerian(S) le spécieux exemple, N'aguères empereur d'un empire si beau, Aussi tost marchepied, le fangeux escabeau

1. L'empereur Adrien, accablé parles souffrances, voulut se faire tuer par un gladiateur, qui s'enfuit pour échapper à ses instances. Voy. DionCassiu3,et Spartien, Vie d'Adrien, c\\. 22.

2. Claudius Herminianiis. Voy. TertuUien, Ad Scapulam , édit. Rigault, 1675, fol. p. 70.

}. Pour que. — 4. Si vous ne dressez pas.

j. L'empereur Valérien tomba, en 260, au pouvoir de Sapor 1er, roi de Perse, qui, dit-on, l'abreuva d'outrages. Toutefois, le fait a été révoqué en doute. Voy Lenain de Tille mont, Hist. des empereurs , t. 3, p. 739.

Vengeances. 281

Du Perse Saporés. Quand cet abominable (i) Avoit sa face en bas, au montoùer de l'estable, Se souvenoit-il point qu'il avoit tant de fois Des chrestiens prosternez mesprisé tant de voix ; Que son front eslevé, si voisin de la terre, Contre le fds de Dieu avoit ozé la guerre ; Que ces mains , ores pieds, n'avoyent faict leur devoir Lors qu'elles emploioient contre Dieu leur pouvoir?

Princes, qui maniez dedans vos mains impures, Au lieu de la justice une fange d'ordures, Ou qui s'il faut ouvrer les plaines de (2) vos seins, Voyez de quel mestier devindrent ces deux mains (5) : Elles changeoient d'usage en traictant l'injustice, La justice de Dieu a changé leur office. Plus luy devoit peser sang sur sang, mal sur mal , Que ce roy sur son dos qui montoit à cheval , Qui en fin l'escorcha vif, le despouillant comme, Vif, il fut despoùillé des sentimens de l'homme.

Le haut Ciel l'advertit, pervers Aurelian, Le tonnerre parla, ô Diocletian ; Ce trompette enroué de l'effroyant tonnerre; Avant vous guerroyer vous dénonça la guerre; Ce héraut vous troubla et ne vous changea pas; Il vou- fit chanceler, mais sans tourner vos pas; Avant que se vanger, le Ciel cria vengeance; Il vous causa la peur, et non la repentance.

Aurelian traittoit les hommes comme chiens; Ce qu'il fit envers Dieu , il le feceut des siens (4). Et quel prince à bon droict se pourra plaindre d'estre Mescogneu par les siens, s'il mescognoit son maistre? Mesmes mains ont meurtri et servi cettui-ci. Le second (s) fut vaincu d'un trop ardant soucy;

I. Valérien. — 2. Var. : les ployez (plis) dans vos seins. — 3. Les mains de Valérien. — 4. Il périt assassiné l'an 276. Cf. Vopiscus, Vie d'Aurélien, ch. 36; Sosime, etc.

5. Dioclétien, qui s'empoisonna, s'il faut en croire Aurelius Victor.

L'impuissant se tua , abattu de la rage

De n'avoir peu dompter des chrestiens le courage.

Maximian, les feux de vingt mille enfermez, La ville et les bourgeois en un tas consumez Firent un si grand feu que l'espaisse fumée Dans les nareaux(i) de Dieu esmeut l'ire enflammée : Des citoyens meurtris la charongne et les corps Empuantirent tout de l'amas de ces morts, L'air estant corrompu te corrompit l'haleine. Et le flanc respirant la vengeance inhumaine: Ta puanteur chassa tes amis au besoin, Chassa tes serviteurs qui fuirent si loin Que nul n'oyoit tes cris, et faut que ta main torde L7infame nœud, le tour d'une villaine corde (2).

Aussi puant que toi, Maximin frauduleux (5), Forgeur de fausse paix, sentit saillir des yeux Sa prunelle eschappée, et commença par celle Qui ne vit onc pitié, la part la plus cruelle : La première périt, on saoula de poisons Le cœur qui ne fut onc saoulé de trahisons. Ces bourreaux furieux eurent des mains fumantes, Du sang tiède versé. Mais voicy des mains lentes, Voicy un froid meurtrier (4), un arsoine(s) si blanc Qu'on le gousta pour sucre; et sans tache de sang Llngenieux tyran, de qui la fraude a mise A plus d'extremitez la primitive Eglise : Il ne tacha de sang sa robe ne sa main,

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