‹ Les tragiques (volume 4)Chapitre 236 sur 313 · I . ville de Perse · texte numérisé non relu

I . ville de Perse

Oublie l'amitié, pour abréger ses ans Au labeur trop ingrat d'un sot et long voyage. Si de Syrte(i) et Charibde il ne tombe au naufrage, Si de peste il ne meurt, du mal de mer, du chaut, Si le corsaire Turc le navire n'assaut, Ne le met à la chiorme (2) et puis ne l'endoctrine A coups d'un roide nerf à ployer sur l'eschine, Il void Jérusalem et le lieu supposé Où le Turc menteur dict que Christ a reposé, Rid et vend cher son ris : les sottes compagnies Des pèlerins s'en vont, affrontez de vanies(;). Ce voyage est fascheux , mais plus rude est celuy Que les faux mussulmans font encore aujourd'huy. Soit des deux bords voisins de l'Europe et d'Azie, Soit de l'Archipelage ou de la Natolie, Ceux qui boyvent d'Euphrate ou du Tygre les eaux, Ausquels il faut passer les périlleux monceaux Et percer les brigands d'Arabie déserte; Ou ceux de Tripoli, de Panorme(4), Diserte (j); Le riche ^Egyptien et les voisins du Nil , Ceux-là vont mesprisans tout labeur, tout péril De la soif sans liqueur, des tourmentes de sable Qui enterrent dans soy tous vifs les misérables. Qui à pied, qui sur l'asne ou lié comme un veau A ondes (<i) va pelant les bosses d'un chameau, Pour voir le Meque ou bien Talnaby de Mcdine : Là cette caravanne et bigotte et badine Adore Mahomet dans le fer estendu Que la voûte d'aymant tient en l'air suspendu (7): Là se crève les yeux la bande musulmane Pour, après lieu si sainct, ne voir chose prophane. Je donne moins de peine aux curieux payens,

I . Syrte , écueil sur les côtes d'Afrique. — 2 . Chiourme. — 3. Avanies. — 4. Paiierma, dans l'Anatolie. — 5. Dans la régence de Tunis. — 6. En ondulant. — 7. On racontoit que le cercueil en fer de Mahomet étoit suspendu en l'air par le moyen d'aimants.

Jugement. ^19

Des chemins plus aysez, plus facilles moyens. Tous les puissans marchands de ce nostre hémisphère Content pour pourmenoir le chemin du grand Caire. Là près est la coline où vont de toutes parts, Au poinct de l'equinoxe, au vingte-cinq de mars, La gent qui, comme un camp, loge dessoubs la tente, Quand la terre paroist verte, ressuscitante. Pour voir le grand tableau qu'Ezechiel dépeint, Merveille bien visible et miracle non feint: La résurrection ; car de ce nom l'appelle Toute gent qui court là, l'un pour chose nouvelle, L'autre pour y cercher avec la nouveauté Un bain miraculeux, ministre de santé.

L'œil se plaist en ce lieu, et puis des mains l'usage Redonne aux yeux troublez un ferme tesmoignage. On void les os couverts de nerfs , les nerfs de peau , La teste de cheveux, on void à ce tombeau Percer en mille endroits les areines bouillantes De jambes et de bras et de testes grouillantes. D'un coup d'œil on peut voir vingt mille spectateurs Soupçonner ce qu'on void , muets admirateurs. Peu ou point, admirans (') ces œuvres nompareilles. Lèvent le doigt en haut vers le Dieu des merveilles. Quelqu'un d'un jeune enfant, en ce troupeau, voyant Les cheveux crespelus, le teint frais, l'œil riant. L'empoigne; mais, oyant crier un barbe grise : Antc matharafde kali, quitte la prise (2).

De père en fils, l'Eglise a dit qu'au temps passé

Page 1