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Dans la Dordogne

Misères. 43

Que la terre portoit, de nos pas harassée.

Là de mille maisons on ne trouva que feux,

Que charongnes, que morts ou visages affreux.

La faim va devant moi; force est que je la suive.

J'oy(') d'un gosier mourant une voix demi-vive;

Le cri me sert de guide, et faict voir à l'instant "

D'un homme demi-mort le chef se débattant ,

Qui sur le seuil d'un huis dissipoit sa cervelle. --

Ce demi-vif la mort à son secours appelle

De sa mourante voix. Cet esprit demi-mort

Disoit en son patois (langue de Perigort) :

(( Si vous estes François, François, je vous adjure,

a Donnez secours de mort; c'est l'aide la plus seure

a Que j'espère de vous, le moyen de guérir.

« Faictes-moy d'un bon coup et promptement mourir.

« Les reistres m'ont tué par faute de viande :

M Ne pouvant ny fournir ny ouïr leur demande,

« D'un coup de coutelas l'un d'eux m'a emporté

ce Ce bras que vous voyez près du lict, à costé;

« J'ai au travers du corps deux balles de pistolle(2). »

Il suivit, en couppant d'un grand vent sa parolle :

« C'est peu de cas encor, et, de pitié de nous,

« Ma femme en quelque lieu , grosse , est morte de

« Il y a quatre jours qu'aians esté en fuitte, [coups.

« Chassez à la minuict, sans qu'il nous fust licite

« De sauver nos enfans, liez en leurs berceaux ,

« Leurs cris nous appelloient, et entre ces bourreaux,

« Pensans les secourir, nous perdismes la vie.

« Helas! si vous avez encore quelque envie

« De voir plus de mal-heur, vous verrez là-dedans

« Le massacre piteux de nos petits enfans. »

J'entre, et n'en trouve qu'un, qui, lié dans sa couche,

Avoit les yeux flestris; qui de sa pasie bouche

Poussoit et retiroit cet esprit languissant

Qui , à regret son corps par la faim délaissant ,

Avoit lassé sa voix bramant après sa vie.

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