Les tragiques grecs
Au lendemain du coup d’État de 1851, David d’Angers dut prendre la route de l’exil. Arrêté dans son domicile, le matin du 9 décembre, retenu prisonnier durant quatre jours au Dépôt et à la Conciergerie, le statuaire eût été transféré dans un fort sans l’intervention puissante du baron Larrey. Celui-ci obtint que l’artiste ne serait pas frappé d’une peine afflictive s’il consentait à passer la frontière. Le séjour de David à l’étranger devait être de courte durée. Lorsque l’effervescence causée par le coup d’État aurait cessé, le maître serait libre de rentrer dans son atelier. Tel fut, au début, le caractère de bénignité relative de la mesure prise contre David.
Il part.
Réfugié à Bruxelles, l’artiste essaie de tromper l'ennui des jours d’inaction en visitant, son carnet à la main, Louvain, Bruges, Liège, Ostende. Mais, parfois, une tristesse profonde l’envahit. C’est à Ostende qu’il trace ces lignes mélancoliques :
« Beaucoup de noms sont gravés, et les uns très profondément, sur la balustrade de la jetée. Un navire, poussé par la tempête, a heurté l’estacade, emportant à sa suite les madriers sur lesquels tant j
d’oisifs avaient incrusté leurs noms, se croyant sûrs, peut-être, de l’avenir. Ces frêles archives vont faire bouillir la marmite des femmes de pêcheurs. Que la gloire a peu de durée! Elle est plus mouvante que les vagues qui viennent se briser sur la grève. Je lisais, hier, dans un journal américain, la description de l’incendie de la Bibliothèque de "Washington : le buste colossal que j’avais offert à l’Amérique est calciné. Il y a quelques mois, le navire auquel la ville de Dunkerque avait donné mon nom a péri dans un naufrage. On parle de détruire le Fronton du Panthéon, et moi-même je suis exilé. C’est quelque chose de bien périssable qu’un nom! Qu’il soit inscrit sur le marbre ou dans le bronze, il s’efface au frottement des siècles : un seul survit, c’est celui de l’humanité, et encore doit-il disparaître ! »
Le buste offert à l’Amérique, dont parle ici David, est celui de George Washington que l’artiste avait sculpté, en 1827, à la demande d’un comité de souscription, et qui vient d’être remplacé, en la présente année 1903, par un bronze pris sur le modèle original, conservé au Musée David à Angers. Une seconde œuvre du statuaire, le buste de La Fayette, avait disparu dans l’incendie de Washington. Le
maître ne paraît pas avoir soupçonné cette disparition. Le Fronton du Panthéon fut condamné. On songea, pendant quelque temps, à le démolir, et Constant Dufeux, l'architecte du monument, se proposa de reconstituer l’œuvre de David dans une salle de verdure des jardins de 'Versailles. La statue de Talma, enlevée du Théâtre-Français à la fin du régne de Louis-Philippe, se trouva tout à coup placée dans le jardin des Tuileries, mais privée du nom du tragédien, du nom de l’artiste, de la date d’exécution, perfidement effacés sur la plinthe de la statue.
Si le Fronton fut respecté, si le Falma reprit sa place, tardivement il est vrai, au Théâtre-Français, l’honneur en revient pour une large part au baron Larrey. C’est lui, notamment, qui, au camp de Châlons, à la table de l’Empereur, sut intéresser Napoléon III à la figure du général Bonaparte, sculptée dans le Fronton, avec une résolution d’attitude et de geste qui n’appartient qu’à lui. Alors que tous les personnages de l’immense bas-relief attendent la couronne d’immortalité, Bonaparte s’empare de la sienne, non sans quelque violence. Ce trait d’autorité, voulu par l’artiste, relevé par son ami devenu tout à coup premier chirurgien de l’Empereur, décida de la conservation du Fronton.
Mais Larrey dut reconnaître que son crédit avait des bornes. Il insista prés de l’Empereur pour que David rentrât en France sans conditions. L’Empereur refusa. On exigeait du statuaire qu’il demandât sa grâce et prêtât serment au souverain. C’était trop espérer du maître, dont l’attitude et les actes avaient toujours été cl une parfaite correction. Demander grâce, c’est implicitement reconnaître un tort ou une faute. Le libéral invétéré, le républicain convaincu, l’ancien représentant du peuple, le maire du XL arrondissement de Paris demeuré fidèle à ses principes, avait constamment donné la mesure d’une irréprochable loyauté. Que dis-je? David s était fait une vertu de l’abnégation. Combien peu de ses contemporains auront porté sur eux-mêmes ce témoignage de désintéresse¬
ment, en tous points véridique, formulé dans une lettre du maître à l’un de ses compatriotes :
« Ma politique est toute de dévouement. Lorsque, le 25 février, les gardes nationaux vinrent, dans la nuit, m’apporter ma nomination de maire du XL arrondissement, je recevais en même temps celle de directeur des Musées nationaux. Je ne balançai pas un instant à refuser la place rétribuée, et à accepter celle qui me présentait de grands périls et des dépenses d’argent. Lorsque j’ai siégé à la Constituante, tous mes appointements ont été consacrés aux crèches d’Angers et de Paris. Je n’ai eu de la République que mon écharpe de maire. »
Instruit de l’insuccès des efforts du baron Larrey, il lui écrit :
<c Bon et cher ami, mille remerciements de la démarche que vous avez faite à mon égard, et de la manière délicate dont vous avez sauvegardé mon honorabilité politique. Je n’attendais pas moins de votre amitié pour moi et de la dignité de votre caractère. Me voilà libre; actuellement, ma position est nette, telle qu’elle me convient surtout. Que mes amis demeurent désormais inactifs et, comme moi, attendent l’avenir sans peur et sans reproche. Pour vous, mon ami, croyez bien que votre souvenir vivra toujours dans mon cœur reconnaissant. »
La politique avait fait du maître un proscrit. Il accepta la proscription. Cette épreuve hâta sa fin, et de bons esprits, insuffisamment informés de l’enchaînement des faits dans l’existence de David, ont émis le regret qu il se fût occupé de politique. Peut-être convient-il de rappeler ici les causes multiples d’un entraînement honorable auquel l’artiste ne fut pas libre de se soustraire.
La politique est l’emploi de l’activité de certains hommes en vue de l’intérêt général. Théoriquement, la politique implique le don de soi à la chose publique. Ce n’est pas un accroissement de capitaux, la fortune d’une maison que poursuit l’homme politique. Ce
qu il cherche, ce qu’il tend à réaliser, c’est le bien d’un peuple, lequité dans les institutions, la liberté dans l’ordre. Par suite, tous les problèmes sollicitent son étude. Sa haute mission le séduit. Il a conscience de son rôle. Il sait que tout progrès est une conquête et un bienfait. Observée sous cet angle, la politique est un aimant, et plus une intelligence est baignée de lumière, plus une volonté incline aux actes bons, plus l’attraction de l’aimant est irrésistible.
Sans doute, le dur labeur de l’homme politique exige une préparation. Il semble que la culture des lettres ou des sciences, la connaissance du droit, un don de plume ou de parole soient nécessaires au législateur. Par contre, la pratique de Part n’est pas considérée comme une initiation à la vie publique, et David d’Angers est artiste.
Soit. S’il s’agissait d’un artiste, ou peintre, ou sculpteur, qui, après une jeunesse laborieuse, tout entière occupée à la conception d’œuvres étrangères à l’histoire, se révélât soudainement épris de politique, à l’heure de la virilité, nous aurions quelque droit de marquer notre surprise. Ce transfuge de l’art nous paraîtrait céder à un caprice. Or, les responsabilités de l’homme public sont trop graves pour que l’opinion ne se montre pas soupçonneuse envers qui les assume sans motif sérieux. Mais la genèse de l’homme politique chez David est autre.
Il naît en 1788. A peine est-il âgé de cinq ans lorsque son père, sculpteur sur bois à Angers, s’enrôle dans les corps de troupes improvisés qui s’efforcent de tenir tête aux 'Vendéens. Afin d’alléger les charges qui vont peser sur sa femme, le sculpteur emmène avec lui son dernier né. Cet enfant sera David d’Angers. Ce que furent les périls auxquels échappa l’enfant, lui-même l’a raconté. Je lui laisse la parole.
K Pendant que j’accompagnai mon père sur les champs de bataille de la 'Vendée, je ne cessai d’avoir une santé délicate. J’étais souvent malade. Une nuit, aux environs de la Haie-des-Hommes (commune
de Coron), le chef qui commandait le corps de Républicains dans lequel servait mon père engagea maladroitement sa troupe dans un défilé, où elle fut assaillie par des feux croisés qui jetèrent le désordre dans les rangs. Un menuisier fut atteint par une balle au talon. Mon père, qui avait la force d’un Ajax, chargea le blessé sur ses épaules et, tout en faisant le feu de peloton avec une soixantaine de braves, il battit en retraite. Confié plus tard par mon père à cet ami, ce fut lui qui m’abandonna lâchement sur la route de Varrains, après la bataille de Saumur. Je fus recueilli, près du pont, par des femmes vendéennes qui eurent pitié de moi. On apprit, à quelque temps de là, que les gens qui m’avaient emmené dans la direction de 'Varrains, pour me soustraire au sac de Saumur, étaient morts, tués dans une rencontre inattendue. Je parcourus la 'Vendée, à cheval sur un caisson, à la suite du général de La Rochejacquelein. — Peut-être ai-je passé auprès de Barra! — Ce ne fut qu’à Saint-Florent que mon père, l’un des prisonniers délivrés par Bonchamps, me retrouva fortuitement au milieu des bagages. »
L’odyssée périlleuse que David résume ici en quelques lignes avait duré huit mois. La première rencontre des Chouans et des Bleus, à la Haie-des-Hommes, est du 16 mars 1793; la bataille de Bégrolles eut lieu le 17 octobre. Entre temps, Kléber, nommé général de brigade, avait été envoyé par la Convention, avec l’avantgarde mayençaise, à la Grande Armée chargée de réduire les 'Vendéens. Qiielque génie qu’il déployât — le mot est de Marceau, son rival de gloire; — si intrépides, si résistants que fussent les Mayençais, « qui ne reculaient jamais plus de trente pas sans se remettre en bataille » — c’est le témoignage que leur rend Lucas-Championnière, — Kléber, à Torfou, dut battre en retraite devant Bonchamps. C’est lui qui, avec ses Angevins et ses Bretons « aux vestes vertes », dans une manœuvre habile, déborda la gauche des grenadiers de Kléber, et changea la face de la bataille. La déroute fut lente et terrible. De part et d’autre, les soldats se montrèrent prodigues de leur
sang. Trois mille hommes périrent dans cette journée. Le père de David d’Angers fut blessé et fait prisonnier. On le dirigea sur Saint- Florent, et il fut enfermé dans l’église, où devaient le rejoindre plus de quatre mille Républicains, tombés aux mains de leurs adversaires à Châtillon, à la Tremblaye, à Cholet, et à Bellefontaine.
Rappellerons-nous la mort chevaleresque et chrétienne de Bonchamps, maintes fois racontée ? Pourquoi non ? Bonchamps inflige une défaite aux Républicains, le 19 septembre, à Torfou. C’est à Torfou que Pierre-Louis David, le sculpteur sur bois, devient le prisonnier des 'Vendéens. Or, trente ans plus tard, David d’Angers érigera le monument de Bonchamps, un adversaire politique, l’homme enfin qui a fait de son père un vaincu. Qu’est-ce donc que Bonchamps?
Le 17 octobre — il y avait un mois que le père de David était prisonnier — Kléber, Marceau, Westermann, Haxo, Beaupuy avaient concentré leurs forces sur le plateau qui se déroule de la Treille au Bois-Grolleau et domine Cholet. L’armée républicaine comptait soixante mille hommes. Les Vendéens étaient au nombre de quarante mille. Des deux côtés, l’attaque fut implacable. La victoire parut longtemps indécise. Les régiments pliaient sous le choc. Les chemins creux, les landes, les touffes de bois aidaient les deux camps aux surprises meurtrières. Cette bataille suprême s’appelle la Tremblaye, Cholet, Bégi'olles, Saint-Florent, du nom des localités qu’elle joncha de cadavres affreusement mutilés. Mais Bonchamps, déjà blessé à Fontenay, à Erigné, à la Tremblaye, fut mortellement atteint dans la lande de la Papinière. « Quatre de ses soldats, écrit un témoin, se chargèrent de ce glorieux fardeau et le portèrent, en se relayant, jusqu’aux bords de la Loire. » C’en était fait des Vendéens. Les Républicains les poursuivirent jusqu’à Saint-Florent. Là, le tumulte fut à son comble. Les vaincus, refoulés sur un même point, laissaient éclater leur colère. Ce n’étaient que menaces, cris de vengeance, appels aux représailles. Tout à coup, on songe aux milliers de Républicains enfermés dans l’église. La foule exaspérée a juré leur
mort. L’armée victorieuse, harcelée par l’arrière-garde vendéenne, ne peut tarder, sans doute, mais le feu aura fait son œuvre. Les prisonniers vont trouver la mort dans l’église incendiée. Ainsi en décide une foule en délire.
Oui empêchera ce crime? Qui peut mettre obstacle au massacre? Un seul homme : Bonchamps.
Des Vendéens en larmes escortent la litière où râle le vaillant soldat. Le douloureux cortège approche de Saint-Florent. Les cris de haine arrivent aux oreilles du petit groupe qui entoure le blessé. Luimême est frappé des étranges clameurs qui s’élèvent. Il interroge. On l’instruit. Aussitôt, Bonchamps se redresse sur son brancard, et d’une voix que la mort imminente revêt d’une irrésistible séduction le généralissime jette la parole magnifique ; « Grâce aux prisonniers ! »
Tel est le respect des Vendéens pour leur chef, que cet ordre est immédiatement répété par des milliers de bouches et domine le tumulte. De toutes parts, aux cris de haine succède l’assurance du pardon : « Grâce aux prisonniers, Bonchamps le veut, Bonchamps l’ordonne! » Inspiration chrétienne chez Bonchamps, superbe exemple de discipline chez ses soldats; page héroïque et bien française qui fait contrepoids aux tristesses de l’historien tenu de raconter ces luttes fratricides.
« Mon père, écrira plus tai'd David d’Angers, fut l’un des cinq mille prisonniers enfermés dans l’église de Saint-Florent qui durent la vie au sentiment de politique et d’humanité qui s’exhala des lèvres mourantes de Bonchamps. »
Le drame de 1793 explique le marbre de 1825. Que si des esprits superficiels s’obstinaient à voir en David d’Angers un fils des Républicains qui combattirent Bonchamps, il faudrait opposer à leurs réticences cette déclaration, très nette, du sculpteur, que nous retrouvons sous la plume d’Halévy dans l’Eloge du maître prononcé devant l’Institut : « En exécutant le monument de Bonchamps, j’ai
voulu acquitter, autant qu’il dépendait de moi, la dette de mon père ! »
Nous sommes en 1815. David est à la 'Villa Médicis. Les alliés ont envahi la France. Le sculpteur réunit ses camarades, et leur propose de rentrer à Paris pour combattre les alliés. Son patriotisme ne trouve pas d’écho. Murat, dépossédé de sa couronne, appelle tous les peuples de l’Italie à l’émancipation. David voit en Murat un libérateur. Il quitte la 'Villa Médicis et s’enrôle dans un parti de carbonari résolu à replacer Murat sur le trône de Naples. L’entreprise échoue, et le sculpteur, fait prisonnier par des Honf^rois sur les ruines de Pæstum, est sur le point d’être fusillé.
De retour en France, sa première œuvre est la statue de Condé. Racine, Fénelon, le général Foy sortent de son atelier. C’en est fait, il a trouvé sa voie. Son tempérament d’artiste, et aussi les circonstances orientent son esprit et sa main vers les figures historiques. Il aura le culte des grands hommes de toutes les époques; il sera l’annaliste des personnalités de son temps. Et quel temps fut plus fertile en illustres rencontres que les années magiques de 1820 à 1840, où l’on vit se coudoyer les survivants de la Révolution, les soldats du premier Empire et cette génération radieuse de 1830 où poètes, philosophes, orateurs, savants, historiens, romanciers, critiques, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs, musiciens, répandent leurs œuvres à pleines mains, et devant lesquels l’Europe un instant fait silence?
Dans cette foule d’hommes supérieurs, au milieu desquels se meut David, une ardoise et un peu de cire à la main, saisissant d’un doigt furtif le profil, toujours juste, du personnage qu’il retient à peine, la politique occupe une large place. Les modèles de David, durant cette période, où la sculpture iconique a le pas, dans son œuvre, sur la sculpture d’histoire, se sont appelés La Révellière- Lépeaux, dont la petite-fille va devenir Mme David d’Angers; Lameth, Lakanal, Sieyès, de Pradt, Grégoire, Daunou, Gohier,
Dulaure, Couturier de Vienne, les deux Merlin, Chauvelin, Panis, Levasseur de la Sarthe, Debry, Choudieu, Thibaudeau, Réal, Bailleul, Roederer, Jullien de Paris, Barrère de Vieuzac, Oudot, Sergent-Marceau, Bouchotte, Suchet, Lefebvre, Exelmans, Grouchy, Victor, Montholon, Gourgaud, Souk, Hullin, Fabvier, La Fayette, Rouget de Lisle, Royer-Collard, Siméon, Keratry, Casimir Perier, Caumartin, Benjamin Constant, Chateaubriand, Lamennais, Dupont de l’Eure, Armand Carrel, Dupin, Guizot, Laffitte, Manuel, Béranger, Barbés, Godefroy Cavaignac, Marrast, Manin, Garnier-Pagès, Cormenin, Thiers, Barthélemy... J’abrège. Comment, dans l’intimité de tels hommes, David s’y serait-il pris pour échapper à l'influence du milieu ?
Un jour. Chateaubriand vient à l’atelier du maître, accompagné d’un secrétaire. 11 s’excuse auprès de David de n’être pas seul, mais il doit prononcer le lendemain un long discours à la Chambre des pairs. 11 monte sur le haut fauteuil où prennent place les hôtes du statuaire. Le secrétaire s’installe devant une table. David a découvert le buste inachevé de l’homme d’Etat. Il prend un ébauchoir. La glaise est à portée de sa main. La séance de pose est commencée. Elle durera deux heures, et pendant ces deux heures Chateaubriand ne cessera de dicter. Quelles conditions heureuses pour un statuaire soucieux d’exprimer la vie par le relief, d’atteindre à l’éloquence en n’ayant d’autre verbe qu’une matière inerte; quelle occasion exceptionnelle de s’emparer de l’être moral, et de faire transsuder une âme sur les ressauts d’un marbre éloquent; mais aussi quelle inévitable fascination !
Et, de sa ville natale, lui parvenaient ces lignes toutes vibrantes, signées de Victor Pavie, esprit supérieur et affiné auquel il n’a manqué que l’ambiance de Paris pour qu’il marchât de pair avec Nodier dans le groupe romantique : « Je me réjouis de toute mon âme delà bonne fortune qui vient de vous échoir. Vous tenez le grand homme, l’homme du dix-neuvième siècle! Chateaubriand!
Toutes les puissances de l’époque moderne se seront courbées sous la porte de votre atelier. »
David, au surplus, n’a nul besoin qu’on le stimule. Puget écrivait à Louvois ; « Pour grosse que soit la pièce, je nage quand j’y travaille! » David n’eût changé qu’un mot à cette hère parole. Il eût dit : (( Pour grand que soit le nom ! » Relevons au hasard quelques notes de ses carnets :
« L autre jour, l’abbé de Pradt m’a donné une séance dans une petite chambre d’introduction. Son domestique le coiffait. Je ne le voyais qu’à travers un nuage de poudre qui m’étouffait. N’importe, mon cœur battait. Je sortis de chez lui tout couvert de poudre, mais j’avais son profil. »
Suivrons-nous l’artiste chez un autre Conventionnel? « Hier, je suis allé voir Merlin de Thionville. Il était assis près d’une table couverte de livres, le dos tourné du côté de la fenêtre. Il tenait ouverte devant lui une carte que le gouvernement autrichien vient de lui envoyer. Il fixait le regard sur sa fameuse redoute. J’ai éprouvé un saisissement indéfinissable en me trouvant en face de cet homme dont je distinguais à peine les traits, mais dont la voix mâle articulait avec énergie des pensées originales sur l’époque révolutionnaire. »
"Veut-on savoir avec quelle ardeur le maître s’applique à l’œuvre qui l’a séduit? «Je poursuis ma galerie de contemporains, malgré les dégoûts à essuyer. Pour obtenir de faire un portrait, il faudrait, pour ainsi dire, se mettre à genoux devant l’homme qui brûle de l’avoir. Je suis étonné que ma timidité disparaisse lorsqu’il s’agit de pareilles choses. Je ne vois plus que l’œuvre : j’oublie l’homme. Je deviens indulgent pour cette pauvre carcasse humaine, esclave des moindres accidents de l’atmosphère et des piqûres de la civilisation. Je n’envisage que le génie ; c’est devant lui que je m’incline, car il est immortel. La carcasse disparaîtra bientôt, et pour toujours. Ces messieurs ne viendraient pas chez moi, mais je n’y tiens pas. On me
rencontre avec une petite ardoise, courant comme si j’allais voir l’immortalité. »
Nous pourrions rappeler ici les entrevues de David avec Levasseur de la Sarthe, Lakanal, Rouget de Lisle, rencontres curieuses où le statuaire se donne tout entier, et, dans son enthousiasme, il s’estime l’obligé des hommes politiques dont il a fixé les traits !
C’est peut-être lorsqu’il posait devant David que Cormenin formula cette haute pensée dont on lui fait honneur : « La véritable fin de la politique est le bonheur du peuple. »
Si l’on objecte que certains hommes dont l’artiste a modelé le profil sont demeurés des personnages de second plan, ce n’est point le sculpteur qui doit être fait responsable de l’arrêt subit, voire même des défaillances de quelques-uns de ses modèles. Il les a saisis à l’heure des promesses, se souvenant de cette parole du philosophe : « L’histoire, dans la plupart des cas, n’est faite que de politique expérimentale. » Donc, le législateur d’hier, l’écrivain, le polémiste qui traitent des affaires d’une nation posent le pied sur le chemin de l’histoire. Ils ont chance de léguer un nom et le souvenir de leurs actes aux générations à venir. Mais, dans cette marche vers une réputation durable, beaucoup faiblissent et sont distancés. L histoire oubliera de les nommer . Du moins , leur image aura survécu.
On le voit, David, depuis son berceau jusqu’à sa tombe, a vécu dans une atmosphère politique. Son élection de représentant du peuple en 1848 ne fut qu’une résultante. On peut s’étonner qu’il n’eût pas pénétré plus tôt dans les Chambres de son pays. Son échec, lors des élections à l’Assemblée législative (27 mai 184g), lui fut une première déception. La sentence d’exil qui l’atteignit, trois ans plus tard, acheva de le détacher de la vie publique. Nous avons dit ailleurs l’attitude toujours parfaitement correcte et sensée du député à l’Assemblée nationale, nous n’y reviendrons pas. Mais la haute droiture, le désintéressement, la générosité constante de David, dans l’exercice
de son mandat représentatif ou municipal, auraient dû, ce semble, imposer le respect et protéger l'artiste contre la proscription.
Le séjour du maître en Belgique fut de quatre mois. Louis de Botter, ancien membre du Gouvernement provisoire de 1830, que David avait connu à Rome lorsqu’il était à la Villa Médicis, entoura l’exilé d’une sollicitude affectueuse. Mme David et ses enfants vinrent, à maintes reprises, à Bruxelles. C’est dans cette ville que David composa son étude sur le sculpteur Espercieux, élève de Louis David et de Roland, mort en 1840. Des lettres d’amis, datées de France, apportaient quelque adoucissement à l’inaction pénible du proscrit. Entre toutes, celles de Victor Pavie étaient chères à l’artiste. Pavie vient de perdre un enfant. Il confie sa peine à son ami. « Qrie de projets en ruine, que de rêves étouffés ! Que d’espérances, que de vœux éteints sous cette pierre trop étroite pour qu’on y puisse inscrire un nom! Et puis ce lait qu’on tarit comme une source importune, ce lait de trop, auquel nulle lèvre ne s’abreuvera... » Tout à coup, le correspondant de David s’interrompt.
« Assez, écrit-il, assez, bien cher ami, changeons de peine, — à votre tour, — vous aussi, vous voilà tarissant de force en votre cœur cette sève de l’art où s’abreuvaient vos nourrissons, chères statues appelées à une vie plus longue que celle dont nous vivons, nous autres. Je n’articule rien, c’est assez de toucher, de toucher de l’ongle cette corde, pour la faire vibrer tout le jour au dedans de vous. Comme l’exil doit grandir! Comme il doit acheminer l’homme, l’homme vrai, celui qui pense, à cette perspective suprême d’où, détachés de tout, nous contemplerons tout un jour!
« Pour nous, l’exil se retourne. Nous restons, consommant de funèbres adieux avec les êtres chers qui nous quittent. Ce sont eux qui nous ménagent, en éclaireurs vigilants, le dur chemin de l’autre vie. De ce point de vue, du vrai auquel on a tant de mal à se mettre, les choses se redressent, et retrouvent leur sens, déplacé par l’infir¬
mité de notre nature. La peine, c’est l’expiation. Les meilleurs d’entre nous dérogent tellement encore au modèle adorable! L’adieu, c’est la possession sans relâche de ceux dont l’œil vous garde et dont la prière vous soutient. La mort, c’est le réveil, c’est la vie.
« Je crois, bien cher ami, que le grand travail de notre pensée, sur cette terre, consiste à retourner les choses et à remettre à l’endroit, si j’ose dire, sous le flambeau de l’esprit, tout ce qui gît à l’envers sous l’ombre de nos passions et de nos intérêts terrestres. Je l’ai cru de tout temps; mais je le sens, aujourd’hui, tout comme je sens mon cœur battre dans ma poitrine pour ceux que j ’aime, et pour vous. »
Des pages de cette élévation honorent-elles moins celui qui les reçoit que l’homme qui les signe? C’est le même homme, 'Victor Pavie, qui, lié avec 'Victor Hugo, ne craindra pas d’écrire à Paul Toucher, beau-frère du poète : « Il m’est venu, hier, un mot de Guernesey, de votre sœur. J’ai — cloué à ce roc — une bonne part de mon passé. J’y regarde souvent, et bien souvent j’écoute. Les images s’y heurtent; il en arrive des sons qui électrisent, d’autres qui tuent. Le malheur est plus grand, plus respectable que la cause. Il faut choisir dans cet exil. » Pavie n’estima pas qu’il y eût lieu de « choisir » dans l’exil du statuaire.
Il fallut se rendre à l’évidence. Sans cesse rebuté quand il se présentait à la résidence de France, David comprit qu’il ne devait rien attendre du Gouvernement de son pays. Il prit le parti de s’éloigner. L’Italie l’appelait de toute la vivacité de ses souvenirs de jeunesse, mais l’Italie n’était pas ouverte aux proscrits de Décembre. David se sentit attiré vers l’Orient.
Ses proches s’effrayèrent de cette résolution. L’artiste ne pouvait partir seul. L’abattement qui le minait, sa santé fortement ébranlée réclamaient auprès de lui la présence de quelqu’un des siens. Le
maître craignit de compromettre les études de son fils s’il l’emmenait avec lui. D’autre part, la femme de l’artiste était sollicitée de ne pas quitter la France, dans l’intérêt de ses enfants. La confiscation des biens de la famille d’Orléans avait effrayé les victimes du coup d’Etat. Fondé ou non, le bruit persistait que les biens des proscrits seraient également frappés de confiscation. Mme David dut se résoudre à rester à Paris pour défendre, le cas échéant, à la première alerte, sa fortune patrimoniale. Il fut décidé que ce serait la fille du statuaire, Hélène David, alors âgée de quinze ans, qui accompagnerait son père. Tous deux quittèrent Bruxelles le 25 avril 1852, et se dirigèrent vers la Grèce.
Dès 1841, l’artiste avait conçu le projet de visiter Athènes. Maint obstacle s’était opposé à la réalisation de son rêve. C’est en exilé qu’il allait aborder aux rives de l’Attique. Il emportait le secret espoir de rejoindre quelques jeunes Grecs qui jadis avaient reçu son enseignement et d’ouvrir, s’il était possible, une école d’art dans la patrie de Phidias.
La première étape des voyageurs fut à Berlin, où ils reçurent l’hospitalité d’Alexandre de Humboldt; puis, ayant traversé l’Allemagne, ils prirent à Trieste le Lloyd autrichien, qui les porta jusqu’au Pirée. Un bâtiment français stationnait dans le port : « A la vue du drapeau tricolore, écrit la fille de David, mon père fut tellement ému qu’il m’embrassa, les larmes aux yeux, au grand étonnement de la foule massée sur le bateau et qui ne s’expliquait pas la cause de notre émotion. »
Descendu à l’hôtel d’Orient, le statuaire se hâte de prendre possession des ruines célèbres qui sont la richesse et l’attrait de la capitale de la Grèce. Il court au Pnix, à l’Acropole, au Parthénon, à l’arc d’Adrien, au temple dejupiter. Il va de l’Ilissus au Céphise, fixant ses moindres impressions sur un carnet de poche. Bientôt, sa présence est connue. Edmond About, élève à l’École d’Athènes; Charles Garnier, de Curzon, le fils de Marco Botzaris, Pittakis, le conserva¬
teur des antiquités d’Athènes, les Soutzo, les Caradja, l’archéologue Rangabé, Canaris, que le poète des Orientales et des ChaJits du crépuscule a fait populaire dans toute l’Europe, se montrent pleins de déférence et d’attentions délicates envers l’exilé. Beulé, confiné sur son chantier de l’Acropole, sera plus réservé. Toutefois, c est à Beulé que nous empruntons ces lignes : « Il est un visiteur qui m’a ému à la première vue, avant même que j’eusse appris qu’il était un artiste illustre et un proscrit. Je l’avais remarqué à diverses reprises ; mais son visage flétri par le chagrin , sa moustache épaisse, son paletot clair et boutonné, il ressemblait à un Polonais. Il s’appuyait sur le bras d’une jeune fille... Unjour, le voyageur, après avoir interrogé, en me regardant, le gardien de l’Acropole qui l’escortait, m’adressa sur mes fouilles quelques questions auxquelles je répondis avec le désir de le satisfaire. Il me remercia, me tendit la main et me dit qu’il s’appelait David d’Angers.
« Il est revenu plusieurs fois. Il me raconte ses projets, ou plutôt ses déceptions. Il fera le buste de Canaris, et, pour la villa de la duchesse de Plaisance, bâtie sur le bord de l’Ilissus, un bas-relief qui sera placé sur la porte d’entrée : Thémistocle chez Admète, image de l’hospitalité. Mais les carrières du Pentélique sont mal exploitées, mais l’argile de l’Attique est trop sèche, mais le plâtre d’Athènes ne vaut rien... en un mot, tout trahit l’exilé, tout lui répugne, tout lui manque; il se manque à lui-même parce qu’il a perdu ses attaches et ses ressorts. »
Beulé se trompe. Si pénible que fût l’exil pour David, quelques difficultés qu’il rencontrât dans l’exécution des œuvres qu’il projetait de faire, le travail fut son refuge. Il est vrai, la duchesse de Plaisance, femme étrange, n’obtiendra pas de l’artiste le bas-relief dont parle Beulé, mais le buste de Canaris est déjà modelé. Consultons le carnet du maître.
« Lors du soulèvement général de la Grèce, et pendant la guerre de l’Indépendance, les Grecs avaient éveillé toutes mes syin-
pathies. A plusieurs reprises, je m’étais vu sur le point de faire le voyage afin de modeler les bustes des braves défenseurs de la liberté. Empêché par diverses circonstances de suivre mon désir, je dois à l’exil de pouvoir réaliser aujourd’hui ce projet. C’est un adoucissement à ma douleur dans Athènes, ma sublime prison. Je vais terminer dans quelques jours le buste de Canaris. J’ai fait le médaillon du hardi marin et celui de sa femme. Je savais le toucher profondément par cette attention méritée, car Mme Canaris est la digne femme d’un héros. »
Edmond About, dans l’Illustration du 27 juillet 1852, nous donne les détails qui suivent sur l’exécution du buste de Canaris ; « M. David, qui a les plus beaux ateliers de Paris, n’aurait pas su où travailler sans l’obligeance du docteur Reuser, médecin du Roi et l’un des hommes les plus bienveillants et les plus éclairés qui soient en Grèce. Par une de ces plaisanteries que le sort se permet quelquefois, c’est dans l’hôpital des aveugles que M. David a fait son buste. L’atelier trouvé, il fallait se procurer de la terre, chose moins facile aujourd’hui qu’au siècle de Périclès. La glaise ne valait rien; elle était courte et se crevassait tous les jours, quelque soin qu’on prît de la mouiller. Le modèle achevé, pas de mouleur. Ce sont les élèves de l’Ecole de sculpture qui ont fait le moule ; mais le plâtre n’était pas meilleur que la terre, il a fallu travailler sur nouveaux frais. Enfin, le buste est fait, et le marbre viendra bientôt, mais il faudra que M. David se serve lui-même de praticien. »
Une médaille des Trois Grâces; une autre, représentant la Peinture, la Sculpture et l’Architecture, médailles de grandes proportions, furent également modelées par David durant son séjour à Athènes; mais ces compositions ne sauraient être comparées aux cent dessins que le maître consacra à l’interprétation des tragiques grecs, lorsque les chaleurs de l’été l’eurent obligé à se réfugier à Képhissia.
(i) C’est de Képhissia que David écrivait à son fils, à la nouvelle de la mort de Pradier : Voici que la main de Pradier est glacée par la mort, et la mienne est enchaînée par le mal-
Le village de Képhissia, situé à quinze kilomètres d’Athènes, tire son nom de la principale source du Céphise. C’est un lieu salubre, renommé pour ses ombrages et l’abondance de ses eaux. La fièvre sévissant à Athènes vers la mi-juin, beaucoup d’habitants de la capitale émigrent à Képhissia. Rangabé arrêta deux pièces, dans la maison de paysans aisés, où David et sa fille allèrent s’installer Ces chambres, grossièrement planchéiées, mais aérées, spacieuses, propres et très claires, leur suffirent. Un escalier en bois, placé à l’extérieur, y donnait accès. Un drogman et sa femme se chargèrent de la table frugale des deux Français. Les propriétaires de la maison logeaient au-dessous de leurs hôtes ; le drogman trouva gîte au fond d’une cour. Là, plus de visites; la solitude presque complète. Le matin, l’artiste accompagnait sa fille, qui allait dessiner quelques sites aux environs du village. Au milieu du jour, enfermé dans sa chambre de passage, David lisait les poètes tragiques et traçait les compositions qui forment ce recueil.
Que parlé-je tout à l’heure des ombrages et des eaux de Képhissia? En 1841, lorsque David méditait d’élever le monument de Ludwig Boerne, l’un des chefs de l’école libérale allemande, mort exilé à Paris en 1837, l’artiste laissait tomber cette parole mélancolique : « La terre d’exil est un grand désert où ne pousse jamais la végétation de la patrie. » Pensée douloureuse et toujours vraie. Le maître en fit lui-même l’expérience à mesure que se prolongea son séjour à l’étranger. C’est le cœur ulcéré qu’il date de Képhissia de nombreuses lettres adressées à son fils, débordantes d’amour paternel (1). Sa nature délicate lui suggère toutes prévenances. Le i^juillet est la date anniversaire de sa fille, devenue sa compagne d’exil. Dès la première heure, David pénètre dans la chambre de son enfant, tenant à la main un modeste bouquet de basilic et de roses. La fille du maître, vivement émue par cette attention touchante, ne peut
heur. » De retour en France, déjà frappé deux fois par le mal implacable qui va Femporter, en novembre 1855, il exprime les regrets que lui cause la mort de Rude.
retenir ses larmes : « Ne pleure pas, lui dit son père, car tu m’enlèverais tout courage! » A dater de cette heure, jusqu’au retour en France des deux proscrits, l’enfant ne pleura jamais !
Ce trait laisse pressentir l’acuité de l’angoisse qui sans cesse étreignait l’âme du patriote et de l’artiste. Mais Beulé s’est trompé lorsqu’il a dit de David : « Tout lui manque; il se manque à lui-même, parce qu’il a perdu ses attaches et ses ressorts. » L’homme torturé, qui se reprend à vivre par l’intelligence dans l’intimité des plus puissants génies de la Grèce ancienne, n’a rien perdu de ses attaches.
(i) C’est durant le séjour du statuaire à Képhissia que furent inaugurées, au Havre, le 9 août 1852, les statues de Bernardin de Saint-Pierre et de Casimir Delavigne. David en était l’auteur. Il avait fait don du modèle des deux statues à la municipalité havraise afin de faciliter un double hommage à la mémoire d'écrivains illustres. Dès le 9 janvier 1844, l’artiste écrivait au maire du Havre : « J’ai été heureux d’apprendre la décision du conseil municipal de votre ville à l'égard de l’érection d’un monument à la mémoire de Casimir Delavigne, et j’applaudis, pour ma part, à l’idée de placer sa statue et celle de Bernardin de Saint-Pierre à l’entrée principale de la Bibliothèque... Casimir Delavigne fut mon ami et mon collègue à l’Institut. Lors de l’apparition des Messéniennes, je fis son buste en marbre et le lui offris comme une marque de ma sympathique admiration. Je viens maintenant, Monsieur le Maire, vous offrir le modèle de sa statue pour ma part de souscription, et je vous renouvelle mon offre pour celle de Bernardin de Saint-Pierre. Je serais heureux que les habitants du Havre voulussent bien accepter mon hommage à leur illustre compatriote. » Ces lignes laisseraient supposer que la statue de Bernardin de Saint-Pierre était encore en projet ; mais, au cours de la lettre que nous rappelons, David nous révèle un détail touchant : H Plein d'admiration pour l'auteur de Paul et Virginie, Casimir Delavigne, après avoir connu ma composition, comptait écrire quelques pages à ce sujet, mais sa mort prématurée n’a pas permis qu'il en fût ainsi. » L’esquisse du Bernardin de Saint-Pierre était donc achevée depuis assez longtemps, puisque Casimir Delavigne, mort en décembre 1843, après une année de souffrance, avait vu cette esquisse dans l’atelier du maître. Au surplus, l’offre du modèle du Bernardin de Saint-Pierre remonte à 1839 ; il est probable que l’esquisse suivit de très près la démarche généreuse du statuaire. Quoi qu’il en soit, les deux statues du Havre avaient, pour David, un intérêt particulier. Or, on a dit que le 9 août 1852, en la fête d'inauguration, aucun des orateurs qui prirent la parole n’osa faire la moindre allusion à l'auteur des deux œuvres, celui-ci étant exilé. Le silence gardé en cette circonstance, sur David, lui fut amer.
Nous avons voulu constater nous-même l’exactitude du fait mentionné, si invraisemblable qu’il nous parût. Une excellente plaquette de 150 pages 10-8“ a été publiée au Havre en 1853, par V. Toussaint, avocat, conseiller municipal, sous le titre Précis historique sur les statues de Bernardin de Saint-Pierre et de Casimir Delavigne érigées au Havre le g août 1852. (Le Havre, imp, Carpentier.) Nous avons l’ouvrage sous les yeux. Il faut se rendre à l’évidence. Cinq discours ont été prononcés, Un dithyrambe a été lu. Une réponse au toast à l’adresse des acadé¬
Quant au résultat de ses entretiens avec les maîtres de la pensée ; devant ces compositions nombreuses, à la fois naïves et puissantes, exécutées pendant les heures brûlantes de la journée, en moins de quelques semaines, on éprouve la sensation d’une force de volonté, d’une sérénité surveillée qui, psychologiquement, ne permettent pas d écrire que le maître se soit manqué à lui-même. Il se révèle, au contraire, doué de cette énergie supérieure qui fait les hommes d élite plus grands que l’infortune ( i ) .
Les dessins de David d’après les Tragiques sont exactement au
miciens est publiée. Nulle part le nom de David n’apparaît. Personne ne se hasarde à désigner, même sous une forme vague, l’auteur des deux bronzes. Alfred de Musset, chancelier de l’Académie française, excuse M. de Salvandy retenu par une indisposition. Michel Chevalier, membre de l'Académie des sciences morales, ne parle que de Bernardin de Saint-Pierre. Ancelot, de l’Académie française, déclame des stances correctes, que sa qualité de Havrais fait applaudir avec enthousiasme. Leroy, préfet de la Seine-Inférieure, s’occupe des académiciens de Paris. Salvandy, absent le 9 août, confie aux Journal des Débats, trois jours après, ce qu’il appelle lui-même la t« double étude préparée pour l’exécution des ordres de l’Académie française Salvandy a tracé deux éloges dans lesquels il n'est nullement question des monuments. J. Travers, de l’Académie de Caen, rappelle les statues érigées dans sa ville. Millet-Saint-Pierre, de la Société havraise d’études diverses, reprend le même thème que Salvandy. Au banquet officiel, Michel Chevalier, le seul des convives dont le toast nous soit connu, a parlé de la prospérité du Havre ! Ainsi se passa la fête du 9 août. Mais la plaquette instructive de Toussaint renferme un rapport du 9 juin 1852, dans lequel il convient de relever, à l'honneur des Havrais, les lignes qui vont suivre. Il s’agit de la médaille commémorative que l’on se propose de frapper à l’occasion du 9 août. Le rapporteur écrit : « Nous aurions désiré pouvoir consulter M. David, auquel revenait, de plein droit, la composition de cette médaille. Mais, vous savez qu’il est, momentanément, éloigné de la France, et qu’à moins d’une faveur spéciale du Gouvernement, qui pourra être demandée en votre nom par M. le maire, nous serons privés de sa présence à la fête d’inauguration de ces deux statues. » Cette invitation discrète à l’adresse du premier magistrat de la cité fut-elle entendue? II nous plaît de le penser. Combien il eût été touchant qu'une mesure de clémence eût permis à David de rentrer dans sa patrie, sous le haut patronage de Bernardin de Saint-Pierre et de Casimir Delavigne! Rappelons-nous ce passage d'une lettre du maître à Victor Pavie, sous la date du 12 août 1850 : « On moule actuellement la statue de mon cher Bernardin de Saint-Pierre. J’éprouvais des transes mortelles, tant je craignais de ne pouvoir faire cet ouvrage. Lorsque je reçus, à l’Institut, ma couronne pour le prix de Rome, en 1811, l'illustre vieillard était présent. Je ne puis rendre l’émotion que je ressentis en voyant l’homme dont les ouvrages m’avaient si souvent exalté. Au cours de mes nuits studieuses, quand j’habitais la rue des Cordiers, près du Panthéon, s’il advenait que la fatigue et le sommeil fussent sur le point de triompher de mon courage, je lisais quelques pages de Paul et Virginie ou bien d'Atala. Des larmes abondantes inondaient mon visage, et la réaction était produite. Je me remettais à l'ouvrage. En voyant Bernardin de Saint-Pierre témoin de mon triomphe, auquel il avait si puis-
nombre de cent. Détail curieux, l’artiste ne s'est servi que d’un seul crayon dans l’exécution de ce vaste travail. Surpris lui-même de la durée de son outil, David le dénommait, en riant « l’éternel crayon ». Deux mains de papier de qualité commune, achetées rue d Hermès, à Athènes, furent employées par l’artiste, chaque composition, d’une mesure uniforme de o'”,3o sur o"',2i, remplissant la demi-feuille. Conditions précaires pour mener à terme une tâche importante. De modèles vivants, de « mannequins », de moulages, d’estampes, de recueils de vêtements ou d’armes, qui sont les points de repère de tout artiste lorsqu’il compose, aucun vestige, nulle possibilité de se procurer le moindre secours, dans cet ordre d’idées, à Képhissia. David, dans sa chambre d’exil, n’eut d’autre auxiliaire que sa mémoire.
Avant d’aborder l’examen de ces précieux croquis, donnons le motif de leur publication tardive. Rentré en France le 13 mars 1853, à la faveur d’un passeport obtenu par Béranger, David eut quelque velléité de faire reproduire par la lithographie ses compositions sur les Tragiques. Mais déjà la mort l’avait touché. Ses forces chancelaient. Il réunit en album les cent feuillets rapportés de Képhissia, et en fit hommage à sa compagne d’exil, qui conserva pieusement ces dernières œuvres de son père.
Il y a quelques mois, Hélène David, aujourd’hui Mme Leferme, cédant aux instances de critiques éclairés, pria MM. Braun et Clé-
samment coopéré par son chef-d’œuvre, je me suis promis d'élever un monument à cet homme. »i [David d’Angers et ses relations littéraires, p. 289). On voit, par ces lignes, quels sentiments de gratitude l’artiste professait envers l’auteur de Paul et Virginie. Il nous a dit plus haut quelles étaient ses relations amicales avec le poète des Messéniennes. Mais le maire du Havre, s’il essaya, comme nous le supposons, de rouvrir les portes de la France au statuaire, échoua dans sa tentative généreuse. Une lettre du sculpteur Armand Toussaint à Mme David d’Angers, sous la date du 23 août 1852, nous apprend par ailleurs qu’un avocat du Havre, M. Hébert, présent au banquet officiel du 9 août, usa de toute diplomatie pour obtenir l'autorisation de prendre la parole. Ce droit lui ayant été accordé, il porta <( un toast énergique » à David d'Angers. [Dernières lettres de David et de ses correspondants, p. 193.) Disons enfin que l’affiche officielle de la solennité renfermait le nom du statuaire exilé. Minimum de bravoure, trop faible récompense des sacrifices que le maître s’était imposés pour doter le Havre de deux