XI I
ment de traduire en phototypies, MM. Plon et Nourrit de présenter au public l’album qu’elle avait gardé comme une relique. Elle a voulu que ces pages suprêmes fussent dédiées aux <t Élèves de l’École des Beaux-Arts, dont les devanciers — ce sont les termes de la dédicace — ont été enseignés par David d’Angers durant trente années (1) ». Elle a voulu qu’un portrait du maître, d’après nature, et d’un caractère particulier, servît de frontispice au recueil.
« O mon sculpteur, écrivait à David le poète des Feuilles d'automne, sur le roc de Guernesey, un jour vous m’avez mis une couronne sur la tête, et je vous ai dit : pourquoi? Vous deviniez la proscription. » Peu d’années avant le coup d’État, qui devait être mortel pour le maître, David, posant devant l’objectif d’un praticien, eut la pensée de placer près de lui sa statue de la Liberté, et de la couvrir d’un crêpe! Avait-il donc le pressentiment des jours mauvais? C’est le portrait, obtenu dans cet instant de mélancolie prophétique, qui précède le présent recueil.
Notre lecteur est informé des circonstances dans lesquelles l’artiste a travaillé. Qtielle est la valeur esthétique de son œuvre?
David, lorsqu’il traçait les compositions qui nous occupent, n’a pas soupçonné que ces dessins seraient publiés. Ce n’est qu’à son retour en France qu’il songea, vaguement, à les mettre au jour après les avoir retouchés. Mais, au début, le livre à faire ne l’a pas tenté.
bronzes superbes. Mais, du moins, les Havrais se sont-ils montrés, le 9 août, plus courageux que les personnages officiels venus de Paris et d'ailleurs pour contribuer à l'éclat de la solennité.
(i) Le secrétaire de l’École des Beaux-Arts, M. Vinit, parlant, le 8 janvier 1856, sur la tombe du maître, rendait ce fier témoignage des rares qualités de David comme éducateur : M Par son zèle, par son assiduité, par la rectitude de son jugement, par la direction élevée qu’il sut donner à son enseignement, M. David prouva, dès 1826, qu’il était digne, quoique jeune encore, de siéger à côté des hommes d’élite qui dirigeaient alors l’enseignement des Beaux-Arts, et dont quelques-uns, par un privilège de l’âge, avaient encouragé et couronné ses travaux d’élève. Pendant trente ans d'exercice, son dévouement n’a pas faibli ; c’était l’homme du devoir, et, jusqu’à la fin, nous l'avons vu suivre avec bienveillance, avec intérêt, les études d’une jeunesse laborieuse à laquelle il avait voué son affection et ses soins... »
Il n a pas arrêté de plan. Eschyle, Sophocle, Euripide, traduits en français, étaient sous sa main (i). Le proscrit, ayant résolu de dresser sa tente sous le ciel de l’Attique, avait demandé aux divins interprètes des épouvantes et des deuils de l’antiquité de 1 accompagner dans leur pays et d’endormir sa douleur. Eschyle, Sophocle et Euripide lui obéirent. Mais, ce qui prouve l’imprévu de leurs entretiens avec David, c’est tout d’abord le nombre de leurs rencontres soigneusement relevé par le maître français dans ses dessins, qui sont en quelque sorte les notes marginales du statuaire sur les livres de ses poètes. David a composé trente-sept dessins d’après Eschyle; cinquante-six lui sont inspirés par Sophocle ; il n’en puisera que sept dans Euripide. Or, nous ne possédons d’Eschyle et de Sophocle que sept tragédies; Euripide, plus favorisé que ses devanciers, nous a légué dix-neuf de ses pièces.
Pourquoi David n’a-t-il traduit que quelques scènes à'Hécube et Aei Suppliantes d’Euripide, alors qu’il consacrait, par exemple, vingtquatre compositions à VOrestie d’Eschyle, onze au Philoctète et quatorze à l'Œdipe roi de Sophocle? C’est que l'artiste, cédant inconsciemment à la loi des affinités, a recherché tout d’abord la société d’Eschyle et de Sophocle. Nous avons sous les yeux les petits volumes dont le statuaire fit à Képhissia ses livres de chevet. Celui dont le cartonnage fatigué atteste les plus fréquentes lectures, c’est le théâtre de Sophocle.
Trois frontispices précèdent la série des planches de l’Eschyle; Sophocle devant ses juges a fourni au statuaire le motif de deux tableaux; un frontispice spécial à l'Œdipe à Colone ouvre la suite des treize dessins que cette tragédie suggère à David. Telles scènes de l'Œdipe roi sont traitées jusqu’à trois fois, avec variantes. L’artiste n’a pas cru
(1) Théâtre d'Eschyle. Traduction nouvelle par Alexis Pierron, traducteur de la Métaphysique d’Aristote. Paris, 1842, in-12. — Tragédies de Sophocle, traduites du grec par M. Artaud, inspecteur général des études, 3” édition. Paris, 1842, in-12. — Tragédies d’ Euripide, traduites du grec par M. Artaud. Paris, 1842, 2 vol. in-12.
(2) La Grèce tragique. Essai de compositions au trait, gravées à l’eau-forte par
nécessaire de prendre un parti. Suivant 1 impression du moment, il a exprimé, en sculpteur, ce que lui inspirait le tragique avec lequel il était en colloque.
Dès lors que le maître n’a voulu travailler que pour lui-même, sous l’œil de sa compagne d’exil, ne nous étonnons pas de voir dans ses compositions plus d’un détail inachevé. L ensemble de la scène, les acteurs principaux ont visiblement préoccupé David. Cela fait, il a parfois laissé à l’état d’esquisse les comparses, la foule, tel personnage du Chœur, posé où il convient, dans 1 attitude voulue, mais traité d’un doigt négligent.
Coïncidence digne de remarque, trois sculpteurs du dix-neuvième siècle se sont appliqués à traduire les Anciens en se servant du crayon : ce sont Flaxman, Seurre aîné et Antoine Etex.
La Grèce tragique, tel sera le titre des quarante planches à l’eauforte, d’après des dessins au trait, que le statuaire Etex a consacrées au Proniéthée d’Eschyle, à Y Ékctre de Sophocle, aux Phéniciennes et à l'Hippolyte d’Euripide (2). Mais Etex s’est visiblement souvenu de Flaxman. Il le suit sans atteindre à la grâce, au style de son modèle.
Seurre s’est imposé une tâche méritoire dont il sied de lui savoir gré. Toutefois, il est entré quelque étrangeté dans son effort. Son recueil renferme près de cent planches. Elles ont pour objet l’illustration des Fables de La Fontaine (3). Nous sommes loin des Grecs avec le fabuliste. Sans doute, et Seurre l’a compris, mais son tempérament l’inclinant vers l’antiquité, l’artiste a voulu traiter ses sujets dans le style antique. Gageure dangereuse dont l’artiste n’est pas sorti à son honneur. ]e ne sais quoi d’anormal et de convenu donne au travail de Seurre un aspect académique. Grandville s’était montré plus simple. Ses Fables sont exquises, et Théophile Gautier a bien
Antoine Etex, statuaire et peintre, sur la traduction de Léon Halévy. Paris, 1856, gr. in-S® oblong.
(3) Fables de La Fontaine. Recueil de croquis, composé et dessiné par Seurre aîné, statuaire, ancien pensionnaire de l’Académie de France à Rome, lithographié par Victor Adam. Paris, 1849, in-4® oblong.
dit : « On pourra singer Grandville, mais non le refaire ou le continuer. » Seurre n’avait pas lu le mot de Gautier.
Flaxman est devenu classique. Ses profils distingués seraient proclamés sans lacunes si les Grecs n’avaient idéalisé la forme au point de faire paraître défectueuse l’interprétation la plus achevée (t). L’Orestie, les Sept devant Thébes, Prométhée, les Perses^ les Suppliantes, disons mieux, tout le théâtre d’Eschyle a tenté Flaxman. Ses compositions d’après ce poète font équilibre à celles que le sculpteur anglais a tirées d’Homère ou d’Hésiode. Cependant, le véritable inspirateur de Flaxman, c’est Homère. Le poète de Y Iliade raconte. Eschyle agit. Flaxman est l’homme du tableau. La vie n’est pas absente des scènes qu’il compose, mais c’est une vie régulière, ordonnée, que rien ne précipite. A cette réserve peut-être se borne la critique permise sur Flaxman.
Mais Flaxman, comme après lui Seurre et Etex se sont imposé une tâche surveillée. Ils avaient entrevu la diffusion certaine de leurs dessins, la publication des « recueils » qu’ils projetaient d’exécuter; aussi se sont-ils interdit toute digression, toute halte imprévue ou prolongée qui eût altéré le plan préalablement arrêté de leurs tableaux. Pour être plus intimes, plus abandonnés, plus sincères que ceux de ses trois émules, les dessins de David auront-ils pour nous moins de prix? Nous ne le pensons pas. Qii’importe que le maître français ait vécu près de Sophocle plus longuement qu’auprès d’Eschyle ou d’Euripide? Le nombre des scènes nous laisse indifférent. Ce qu’il faut relever, à l’honneur de David, c’est la promptitude, la puissance qu’il apporte à se pénétrer du génie grec et à traduire dans sa langue, qui est celle de la ligne et du relief, les évocations impérissables de ses modèles.
Eschyle a peint des colosses; Sophocle, des héros; Euripide, des
(i) Œuvre de Flaxman. Recueil de ses compositions gravées par Réveil, avec analyse de la Divine Comédie de Dante, et notice sur Flaxman. Paris, 1836, in-12'' oblong.
hommes. De ces trois maîtres, presque contemporains, Eschyle est l’aîné : on le supposerait un ancêtre. Je ne sais quoi d’abrupt et de rauque se fait jour dans son geste et dans son verbe. Il y a du sauvage chez ce précurseur qui semble donner à la Tragédie une origine lointaine et mystérieuse. Sa muse, c’est l’Effroi. Ses visions n’ont rien d’humain. La terreur le hante et l’attire. Il est l’Ezéchiel hellénique. La trilogie démesurée de YOrestie, qui est son chef-d’œuvre, est aussi un sommet pour le théâtre antique. Sophocle et Euripide, plus affinés qu’Eschyle, n’ont rien fait qui surpassât YOrestie.
David a magistralement traité les scènes à' Agamemnon, des Choéphores et des Euménides. Les colosses que le poète met en action, les sanglantes péripéties du drame qui se déroule sous le flamboiement des épées, ont été fixés avec un art supérieur par le crayon du maître. Les types, les caractères, l’attitude sont écrits avec une justesse, une autorité toutes personnelles. Mais David, esprit essentiellement créateur, n’a pu s’asservir aux préceptes d’un guide, ce guide s’appelât-il Eschyle, sans être tenté d’innover. Qu’avait-il à craindre s il rompait avec la tradition? N’était-il pas maître de sa pensée? Où David est novateur dans ses compositions d’après les Tragiques grecs, c’est dans sa conception esthétique des Furies.
Les Sibylles, chez les poètes de l’antiquité, comme les Sorcières chez les modernes, sont invariablement laides et âgées. Le devin Tirésias est aveugle. Les Furies n’ont pas été frappées de cécité. Ces chercheuses de victimes ont besoin de leurs yeux. Leur regard est pénétrant, avide, courroucé. Mais la décrépitude des traits et des formes ajoute à la hideuse vision de ces mégères. Le mythe les a nommées. Elles sont trois, comme les Grâces et les Parques. Eschyle ne tient pas compte du mythe. Il déchaînera parfois sur la scène une horde de cinquante Furies. Bande anonyme et funèbre, à l’aspect répugnant. C’est la prodigalité; que dis-je? c’est le débordement dans l’horreur. Un commentateur d’Eschyle nous l’a dit : « Les Furies étaient des femmes d’une maigreur spectrale, aux masques bar-
bouillés de sang et de fiel, la face écrasée, les traits grimaçants, la langue pendante comme celle des Gorgones, les doigts crochus comme ceux des Harpies. Des touffes de serpents s'entrelacaient à leurs chevelures ; une ceinture écarlate serrait leur tunique noire à leurs flancs étroits. D’une main, elles brandissaient un bâton, insigne menaçant de leurs hautes œuvres; de l’autre, elles agitaient un flambeau chargé d’une flamme sulfureuse. Elles ne marchaient point; elles sautaient comme d’une sortie d’embuscade, par bonds saccadés, par enjambées gigantesques qui rappelaient l’allure de leur chasse furieuse dévoiant l’espace, de leur vol aptère arpentant les nues. Qii’on se figure cette cohue de Stryges envahissant la scène, avec leurs cris sauvages, leurs saltations épileptiques, leurs cheveux sifflants, leurs torches livides; et le grammairien Pollux paraîtra croyable lorsqu’il raconte qu’à cette entrée formidable des femmes grosses avortèrent, et que des enfants moururent dans les convulsions (i).
David n’a pas voulu suivre son modèle dans l’évocation des Furies. Il a respecté le mythe, quant au nombre de ces messagères de vengeance, et, d’un esprit délibéré, il les fit jeunes et belles. Se souvenant toujours du précepte que nul ne doit enfreindre : « l’art est la manifestation du Beau », le maître français voulut que ses Érynnies eussent l’aspect de marbres vivants, implacables, meurtriers, terribles, mais de formes qui témoignent de leur essence supérieure. En quoi ces jeunes femmes, à l’élan rapide, seraient-elles moins troublantes, parce que l’artiste les a faites riches de lendemains, que s’il les eût imaginées nonagénaires, usées, trébuchant? Que pèse la menace qui s’échappe d’un corps défaillant? Ne peut-on se soustraire à la poursuite chancelante de vieilles femmes? La malédiction, balbutiée d’une bouche édentée, a-t-elle donc une vertu que n’aurait pas le verbe strident et sûr d’une divinité svelte, radieuse, dont les formes
(i) Paul DE Saint-Victor, Les Deux Masques, t. I, p. 504-505.
évoquent l’idée de puissance et de durée? David a fait preuve de goût par sa conception sobre des Erynnies. Il ne les a privées d’aucun de leurs attributs. Elles portent la chevelure sifflante et la torche. L’artiste a fait plus encore. Ne disposant pas de la couleur, il n’a pas cherché à rappeler la ceinture écarlate sur le corsage noir, mais il s’est avisé d’un détail auquel n’avaient pas songé les metteurs en scène du temps d’Eschyle. Il a fait à ses jeunes Furies une ceinture de serpents des plus ingénieuses. Je n’imagine pas que l’on pût doter les Erynnies d’un attribut comparable aux nœuds de reptiles dont le maître français a si adroitement entouré la taille de ses perfides émissaires de Némésis.
Sophocle est la personnification du génie grec dans ce qu’il a de plus parfait. Eschyle est violent. Sophocle a pour lui la grâce et la grandeur. Athènes lui sert de cadre et il remplit Athènes à cette heure matinale où tout est gloire et sérénité pour la race hellénique. La tragédie s’épure et trouve sa forme héroïque sous la plume châtiée de Sophocle. La vie du poète sera longue. Ses œuvres seront nombreuses. Beaucoup ont péri, mais nous avons l'Œdipe à Colone que le poète composa lorsqu’il avait dépassé quatre-vingts ans, et le drame paraît écrit par un homme encore sur le seuil de la jeunesse. Aucune lassitude dans ce haut esprit que l’âge n’a pas atteint. Les caractères, les situations, le dialogue laissent le spectateur sous le charme d’un chœur de guerriers, aux strophes régulières et soutenues, que viendrait interrompre quelque Homère, avec des fragments d’épopée sur Œdipe ou Philoctéte en butte aux dieux malveillants. Il n’est pas surprenant que David ait subi la fascination de Sophocle. Plus de cinquante compositions, nous l’avons dit, ont été consacrées par le maître à l’interprétation du théâtre de ce poète. Ajax lui fournit quatre scènes; il en empruntera onze à Philoctéte; quatorze à Œdipe roi, treize à Œdipe à Colone et, de nouveau, onze à Antigone.
Les dessins d’après Sophocle ne sont pas moins attachants que
ceux inspirés à David par Eschyle. Mais il semble que les personnages, plus humains, plus accessibles aux passions qui sont les nôtres, revêtent ici une intensité d’expression dont le plus habile physiologiste se déclarerait satisfait. Néoptolème, Ulysse, Créon sont des hgures achevées au point de vue de la loyauté, de la ruse, de la force cruelle. Le maître en a fait des types. Mais, plus encore que cette lecture intérieure du sentiment, qui met enjeu les muscles de la face ou des membres, ce qu’il faut louer dans les compositions sur Sophocle, c’est la mise en scène.
David n’est pas ici le commentateur de poèmes écrits ; il est en face d’une action et il la traduit. Chateaubriand, recevant la visite d’Ozanam âgé de vingt ans, lui conseilla de ne pas aller au théâtre s’il voulait goûter les classiques. Et le biographe d’Ozanam ajoute : « Rien n’égale la représentation que l’esprit se donne à soimême dans une lecture silencieuse et solitaire des grands maîtres. » Sophocle, lu par un homme de pensée, à travers les dessins de David, vaut une représentation, si consciencieux que puissent être les interprètes du tragique. Le drame se déroule avec toute ampleur sous le crayon du maître. Qrie dis-je? l’entente du théâtre est telle chez ce prestigieux enthousiaste de noblesse, de poésie, d’action superbe, que telles scènes à' Œdipe roi, celles, par exemple, où l’infortuné roi de Thèbes, les yeux vides, palpe avec des cris déchirants les têtes innocentes d’Antigone et d’Ismène, font pressentir le jeu de scène de Mounet-Sully, dont le riche répertoire ne compte pas de création supérieure à celle d’Œdipe. Or, est-il besoin de le rappeler? l’Œdipe roi, que les lettrés applaudissent à la Comédie-Française ou dans l’hémicycle grandiose d’Orange, est d’une date postérieure à 1852, et, d’autre part, le tragédien, que son haut talent a fait se rencontrer avec David dans la compréhension de Sophocle, n’a pu soupçonner l’existence de dessins restés inédits jusqu’à ce jour (1).
(1) Œdipe roi, traduit en vers par Jules Lacroix, fut représenté pour la première fois sur la scène de la Comédie-Française, le i8 septembre 1858, avec Gefîroy, dans le rôle d'Œdipe. Cette
Euripide n’a pas la gravité de Sophocle. Les dieux chancellent, la foi s’obscurcit quand Euripide paraît dans l’Agora. Les tragédies de Sophocle n’auraient pas été déplacées au Parthénon. Euripide, frondeur, avocat, sceptique ne s’inquiète nullement des mythes auxquels les philosophes ont cessé de croire; il se borne à l’analyse des passions. Dans cette sphère, il est maître. La nature, prise sur le vif, interrogée par un observ^ateur pénétrant et subtil; le cœur, celui de la femme plus encore que celui de l’homme, scruté, fouillé, surpris dans ses mouvements les moins perceptibles, placent Euripide à proximité de ses héroïques émules. Polyxène, Médée, Antigone, Hécube, Andromaque, Alceste, Phèdre, Electre sont des types immortels. David n’a composé que cinq dessins d’après Hécube et deux d’après les Suppliantes. Les forces et le temps lui ont manqué pour faire moins étroite la place d’Euripide dans ses études sur les tragiques. La muse d’Euripide, c’est la Pitié, que Shakespeare dans Macbeth appelle « la douce pitié ». Ce sentiment, exploité par un psychologue de génie, lui a permis d’atteindre au pathétique dans une mesure où aucun poète ne l’a surpassé. Racine est le descendant direct d’Euripide.
Sans des circonstances imprévues, l’auteur d’Iphigénie et dé Electre aurait sûrement obtenu les préférences du maître français. En effet, l’heure est proche où David, visitant pour la dernière fois le Musée dont il a si magnifiquement doté sa ville natale, et dans lequel vont prendre place ses compositions sur les Tragiques grecs, exprimait le regret d’avoir négligé durant sa vie, si bien remplie, de représenter la Femme, alors que l’homme, poète, guerrier, prélat, écrivain, orateur, tient une si large place dans son œuvre. Il eût voulu, disait-il, redevenir jeune pour se consacrer à des travaux où la femme occuperait le premier rang. De pareils regrets sont rarement acceptés par ceux qui en recueillent la confidence. Il est admis que les plus hauts esprits
tragédie fut reprise sur la même scène, le g août 1881, avec Mounet-Sully, dont le légitime succès, dans l'interprétation du rôle principal, ne s’est pas démenti depuis vingt-deux ans.
s’égarent souvent sur leurs propres aptitudes, et l’artiste le mieux doué n’est pas jugé sur ses paroles, mais sur son œuvre. Rude, comme David, eût voulu, dans ses derniers jours, se consacrer à l’interprétation de la beauté féminine. Simart, contemporain de David, l’homme aux sujets classiques, s’est reproché, au déclin de sa vie, de ne pas s’être adonné aux compositions où le costume moderne ne peut être éludé. Je ne sais ce qu’il serait advenu des incursions de Simart dans le domaine de la sculpture historique, ou d’une orientation nouvelle du génie de Rude ; mais David ne se trompait pas sur lui-même lorsqu’il s’estimait préparé à être le sculpteur de la Femme. Souvenons-nous de l'Innocence et de la Justice, de l’œil-de-bœuf de la cour du Louvre ; de la Jeune Grecque, au tombeau de Botzaris ; de la comtesse de Bourck, dans le monument de son mari ; de Sainte Cécile, de la Vierge, du Calvaire de la cathédrale d’Angers; d’Isabelle de Lorraine, de Marguerite d’Anjou, de Jeanne de Laval, dont les gracieuses figures décorent le haut piédestal de René d’Anjou; des Victoires des tombeaux des maréchaux Lefebvre et Suchet ; du groupe central du Fronton du Panthéon; des Renommées de la Porte d’Aix, à Marseille, et surtout regardons les cinq cents figures de femmes qui peuplent les dessins du maître sur Eschyle, Sophocle et Euripide. David est âgé de soixantecinq ans lorsqu’il tient le crayon dans l’humble habitation de Képhissia, et c’est avec une fraîcheur, une grâce exquises qu’il trace les profils d’Antigone, d’Ismène, de Tecmesse, de Polyxène et des Euménides. Un fin critique parle en quelque endroit de la « sainte gaucherie » de Poussin. Le mot renferme un éloge. Les maîtres seuls ont le secret de la naïveté qui distingue les personnages de l’Arcadie. C’est également la naïveté de la pose et de l’expression qu’il faut louer dans les groupes des Troyennes ou des femmes de Thèbes, que David a représentées en suppliantes autour des autels, des suivantes d Hécube ou de Jocaste, des filles de Thétys gravissant le roc où souffre Prométhée.
Or, la nature, si indispensable à l’artiste soucieux de vérité, n’est, dans aucune mesure, accessible pour David pendant son séjour à Képhissia. La nature! 'Vous souvient-il du secours inattendu que reçut un jour Pradier de cette puissance bienfaisante? Une jeune fille, nommée Rachel, modèle de profession, est entrée dans l’atelier désert du statuaire. Celui-ci tarde à paraître. Rachel, prise de lassitude, s’endort, assise, les bras tendus, les mains croisées sur le genou. Lorsque Pradier arrive, il est surpris du caractère de la pose et des lignes heureuses que présente la jeune femme. Il prend un peu de glaise, traduit la pose fortuite qu’il a sous les yeux, et la belle dormeuse s’appellera Sapho. Gà. Jeune Grecque, cette œuvre achevée de David, est-elle d’origine moins fortuite? « Me promenant, un jour, dans un cimetière, écrit l’artiste, je vis une petite fille à genoux sur un tombeau, épelant, avec son doigt, l’inscription qui y était gravée. Le monument de Botzaris était trouvé. » Mais de quelle ressource aurait été pour David la vision d’une enfant lorsqu’il travaillait à Képhissia ? Ce n’est pas une figure isolée ; ce sont des groupes, des cortèges de femmes qu’il avait à mettre en action. La richesse, la profusion d’attitudes que lui suggéra sa pensée créatrice attestent les observations anciennes et prolongées d’un contemplateur de la forme féminine. On a réuni dans des publications connues les Femmes de Gœthe et les Femmes de Shakespeare. L’artiste, le critique, l’amateur qui voudront apprécier la Femme dans l’œuvre de David d’Angers, devront se pénétrer de ses Dessins sur les Tragiques grecs, travail de longue haleine, exécuté dans des conditions particulièrement douloureuses et difficiles, magnifique testament du maître penseur le plus fertile et, sans contredit, l’un des plus hautement doués de l’école française au dix-neuvième siècle.
Henry JouiN.
Hermanville-sur-Mer, août 1903.