Les transatlantiques
Il faudrait être bien avisé, avoir un singulier sens des longitudes et des latitudes, pour faire le point du premier coup d’oeil.
Imaginez un hall pour géants. Les murs de soutènement, qui ont une hauteur d'au moins trois étages, sont revêtus de faux granit gris. Colonnes engagées, à chapiteaux égyptiens. Làdessus, une armature de fer, légère, vitrée, formant dôme. Les verrières inférieures sont à sujets, style « palais de l’Industrie », mais dans les nuances éteintes. Au-dessus, des verres bleu pâle alternent avec des verres opalisés ; et encore au-dessus, ce n’est plus que du verre de vitre, mais caché par un ample vélum. Le long des nervures de fer, il y a d’innombrables cabochons multicolores, qui, le soir, doivent être lumineux. Au centre, une couronne d’orchidées est suspendue, à environ cinquante mètres du sol, par quatre cordons d’orchidées; quatre festons d’orchidées relient la couronne aux chapiteaux des colonnes d’angle. Les murs de faux granit et les fûts des colonnes sont habillés de velours jaune à crépines d’or.
Gare de chemin de fer? — Mais alors, décorée pour quelque arrivée de souverains. Et puis la porte du fond, haute à elle seule comme une maison de cinq étages, ouvre sur un parc qui n’a pas du tout l’air d’un jardin de cantonnier. — On aperçoit, derrière les arbres, une silhouette de chapelle.
Salle d’exposition? — Peut-être : car, juste au centre, sous la couronne, est édifiée une vitrine de la taille d’un petit hôtel, où sont exhibés pêle-mêle des objets de toute nature, notamment des joyaux extraordinaires, avec des cartes de visite posées sur chaque boîte et sur chaque écrin. On peut consulter le catalogue, qui est à la disposition du public, sur un lutrin d’église. Le mobilier est également un mobilier d’exposition. Tous les spécimens connus du style
Empire, et toutes les couleurs : vert mat, rouge terne, rouge franc, bleu glacé, mauve et bouton d’or.
Ou bien, tout simplement, une serre? — Si on veut, puisqu’il y a aussi une collection unique de plantes exotiques et de fleurs rares.
Cirque nautique? — Oui : il y a un bassin où on jouerait comme chez soi les pantomimes de la rue Saint-Honoré. — A l’extrémité du bassin, dans un bouquet d’arbres, le Louis XIV de la place des Victoires.
Tour Eiffel? — Au fait... Il y a quatre ascenseurs, dans les quatre angles. Des ascenseurs foudrovants. Ils montent les gens à la galerie, tout là-haut, où on aperçoit des buffets, des bars.
Voici la seule petite indication un peu précise de lieu et d’époque :
Vous avisez un carton attaché au tronc d’un palmier. Il y a quelque chose d’écrit. Vous supposez que c’est une inscription botanique. Non. Le carton porte cette mention, en langue anglaise : Ne crachez pas sur le tapis de la Savonnerie.
Foule.
Foule aussi peu définissable que le décor.
Ce qu’on reconnaît le plus vite, c’est les domestiques. Ils portent l’habit à la française, peu seyant à des gaillards si athlétiquement musclés. Ils portent le catogan poudré, qui est d’un effet comique sur leurs têtes toutes rondes, joufflues, pink and white. — Quelques nègres.
Maintenant, des hommes, des femmes, des boys.
Hommes et boys portent uniformément le complet-veston. Les femmes, le costume tailleur.
Presque tous, hommes et femmes, écrivent continuellement, fiévreusement et n’importe où, sur une chaise, sur le rebord d’une caisse à fleurs, sur leurs genoux. Chaque feuillet, aussitôt noirci, est emporté par un boy, qui enfourche sa bicyclette (garage à la porte), disparaît, revient, emporte un autre feuillet, et ainsi de
suite. Des femmes rôdent, en prenant des notes, autour de la vitrine. Un des hommes, au lieu d’écrire, dicte. Il marche à grands pas : son secrétaire (une femme) le suit, tout en typant. Elle porte la machine à écrire pendue à son cou par une courroie, comme les aveugles portent leur orgue de Barbarie.
Aux environs de la porte, plusieurs photographes arment leurs appareils à instantanés. Un d’eux s’apprête à cin'ématographier quelque chose qui, assurément, va entrer par là. Prêt à chronométrer le passage de ce quelque chose, un jeune homme, d’allure sportive, se tient au seuil, son chronomètre de course à la main.
Enfin, deux autres personnages trimbalent une grande cage d’osier, renfermant de nombreux pigeons, qui ne sauraient être que des pigeons voyageurs.
Un incident. Deux des complet-veston, animés par la concurrence, se sont d’abord regardés de travers. Des regards on est passé aux mots, puis aux coups. Quelques répliques d’assistants chuchotées nous révèlent que ces messieurs sont reporters. Us représentent les deux grands organes rivaux des Etats : le W... et le H... Avant de les séparer, on croit devoir télégraphier à leurs patrons respectifs, qui sont en déplacement, l’un à Johannesburg, l’autre à Massaouah. Les deux editors câblent immédiatement leur réponse, qui est laconique et identique : « Cognez. Gratification. »
Ce n’est qu’un incident. La tenue est en général décente. On se tait. Musique lointaine. Concert sacré. Sacré, si on l’entend comme les Anglo- Saxons, qui mettent le De profundis en tête de leurs programmes dominicaux et qui continuent par le Tarara boom de Ay. Ça ne va pas jusqu’au Tarara, mais il y a bien du méli-mélo.
Brouhaha.
Clic de déclanchements. Instantanés en feu de peloton. Messenger boys. L’homme qui dicte, dicte pas gymnastique. La secrétaire qui marche n’en peut plus. Un cortège, évidemment nuptial, s’avance, du fond du parc, vers le hall. Lâcher de pigeons voyageurs. Un des pigeons fait Saint-Esprit au-dessus du couple des mariés.
Lui, redingote. Grand, blond, les yeux bleu faïence très pâle, le profil accusé, la tête étroite. Un peu osseux, plus racé que distingué : par exemple, tous les signes de race, comme si on l’avait choisi entre tous pour battre le record de la race.
Elle, satin ivoire. Des perles et des perles. Des saphirs. Elle a l’air de demander grâce. Pas jolie. Un charme de Cendrillon déguisée.
Devant eux, marchant à reculons, une douzaine de tout jeunes garçons costumés en pages du sacre de Charles X (satin blanc), et une douzaine de petites filles en robe à peu près Loïe Fuller. Ils et elles jettent à pleines poignées des orchidées sous les pas des époux. Chaque geste de chaque enfant revient à cinq dollars.
Le reste du cortège est bizarrement panaché. Des femmes exquises et d’autres caricaturales. De même pour les toilettes. Une des sœurs de la mariée, coiffée en bandeaux, donne une note Rat-Mort inattendue.
Le cortège se disperse dès l’entrée. Après quelques instants, il ne reste plus dans le hall que les reporters mâles et femelles, continuant leur travail de copie. Quelques hommes altérés se font hisser aux bars de la galerie. Le père de la mariée s’apprête à les y rejoindre, mais il est happé au passage par les reporters du W... et
du II... Ce dernier a beaucoup souffert dans la lutte. Son chapeau est défoncé. Il en obture les trous au moyen de son kodak, qu’il y a introduit. Le reporter du W... porte un détective.
Le reporter du W. — Mister Jeremy Shaw ?
Jerry. — C’est moi.
Le reporter du H. — Bonjour.
Jerry. — Comment allez-vous?
Le reporter du W. — Représentant le W...
Le reporter du H. — Représentant le
Jerry. — Ail rigbt.
Le reporter du W. — Je désire prendre une interview.
Le reporter du H. — Moi aussi.
Le reporter du W. — Pas tous les deux.
Jerry. — C’est juste. Qui m’a abordé le premier?
Le reporter du W. — Moi.
Jerry. — Bien. ( A V autre.) Je regrette, allez-vous-en.
Le reporter du H. — Mais...
Jerry. — Allez.
Le reporter du W. — Allez ! (Le reporter du H . s' éloigne de quelques pas et tâche d' attraper les bribes de la conversation.') Je reprends : mister Jeremy Shaw?
Jerry. — Je répète : c’est moi.
Le reporter du W. — Je reprends du commencement, pour l’ordre. Nom familier?
Jerry. — Jerry.
Le reporter du W. — Que valez- vous?
Jerry. — Cinquante millions*. (Un petit bruit.) Oh! qu’est-ce que c’est?
Le reporter du W. — Ne vous occupez pas. J’ai photographié.
Jerry. — Je fais, en outre, quatre millions * par an.
Le reporter du W. — Joli.
Jerry. — Oui.
Le reporter du W. — Je vous croyais hors des affaires?
Jerry. — Non. Seulement, je ne m’en mêle plus, elles vont toutes seules. C’est si parfaitement organisé! Elles vont mieux toutes seules.
Le reporter du W. — Réellement?
Jerry. — Oui.
Le reporter du W. — Etes-vous un homme satisfait ?
Jerry. — Pleinement.
Le reporter du W. — J ’ai oublié l’âge.
Jerry. — Quarante-sept.
Le reporter du W. — Vous vous êtes fait vous-même?
* De dollars.
Jerry. — Oui. Mon cher père était mort littéralement de faim. J’en suis fier. (Le -petit bruit.) Qu’est-ce que c’est?
Le reporter du W. — Ne vous troublez pas, c’est le détective. Je prends les instantanés de votre physionomie à chaque réponse caractéristique.
Jerry. — Ce sera une suite curieuse.
Le reporter du W, — Combien d’enfants ?
Jerry. — Cinq.
Le reporter du W. — Filles?
Jerry. — Trois : Diana, la mariée, vingt-deux ans. Clelia, vingt ans. Et Brigitte, Biddy, treize ans.
Le reporter du W. — Fils?
Jerry. — Deux. Mark et le Colonel.
Le reporter du W. — Le plus jeune de tous vos enfants?
Jerry. — C’est le Colonel, Albert Shaw, Bertie. Il a treize ans. Mark, vingt-trois.
Le reporter du W. — Oh !... Comment le boy est-il déjà colonel ?
Jerry. — C’est pour sa belle conduite dans un match de natation.
Le reporter du W. — Et mistress Shaw ? J 'oubliais !
Jerry. — Moi aussi.
Le reporter du W. — Qu’avez-vous à me signaler d’elle ?
Jerry. — Rien. C’est une bonne femme, accoutumée à un grand luxe.
Le reporter du W. — Je désire vous interroger au sujet du mariage.
Jerry. — A votre service.
Le reporter du W. — Attendez. (Il empoigne par le bras le reporter du H ... qui s’est rapproché peu à peu et qui écoute. Il le met en pénitence de V autre côté de la pièce d’ eau, et revient.) Je reprends : Vous avez marié votre fille Diana?
Jerry. — A deux heures précises.
Le reporter du W. — Avec un gentilhomme français?
Jerry. — Marquis Urbain de Tiercé.
Le reporter du W. - — Quel âge?
Jerry. — Vingt-sept.
Le reporter du W. — Qu’est-ce qu’il vaut ?
Jerry. — Rien du tout.
Le reporter du W. — Oh !
A ce moment, on entend un bruit de plongeon. Le reporter du H..., après avoir grimpé au sommet d’un palmier, a essayé de tourner la pièce d’eau en passant d’un arbre à l’autre. Une branche s’est rompue, il est tombé au beau milieu du bassin.
Jerry, calme. — C’esl bien fait.
Le reporter du W. — Profond?
Jerry. — Suffisamment.
Le reporter du H. — Au secours !
Jerry. — Savez-vous nager?
Le reporter du H. — Parfaitement bien.
Jerry. — Alors, restez, et attendez qu’on apporte ce qu’il faut pour vous enlever sans mouiller les tapis.
Une interruption. Le reporter du H... tire sa coupe. Puis, le sauvetage.
Le reporter du W. — Maintenant qu’il est tout mouillé, il ne reviendra plus. Je reprends. Quelle sorte de mariage est-ce?
Amour ?
Jerry. — Ceci ne me regarde pas.
Le reporter du W. — A votre point de vue personnel, quel motif avez-vous eu pour négocier ce mariage ?
Jerry. — Je trouve beau que l’on connaisse le grand-père de son grand-père, et même plus loin.
Le reporter du W. — Assurément.
Jerry. — Cela est rare en Amérique. Il faut s’y mettre. Il faut acquérir des généalogies. Elles ne sont pas à la portée de toutes les bourses.
Le reporter du W. — Non. Avez- vous des garanties d’authenticité?
Jerry. — J’ai choisi ce qu’il y avait de plus authentique. Je choisis toujours ce qu’il y a de meilleur dans le monde.
Le reporter du W. — Pourquoi marquis, plutôt que duc ou prince?
Jerry. — Il faut se méfier des princes. Plusieurs ducs se sont faits eux-mêmes, comme nous.
Le reporter du W. — Ne pensez-vous pas qu’il y a inconvénient à exporter ainsi nos capitaux en Europe?
Jerry. Je n’exporte pas. Je ne donne aucune dot. Je servirai une forte rente. Je veux avoir la haute main, pour le cas où le ménage tournerait mal.
Le reporter du W. — Est-ce vraisemblable?
Jerry. — C’est possible. Mon ami, Edgar Ford, a marié sa fille Suzanna au prince de Béryl. Il n’est pas correct. Et, en conséquence, elle est devenue une femme tout à fait de mauvaises mœurs.
Le reporter du W. — On dit qu’elle avait commencé avant son mariage.
Jerry. — Ce n’est pas la même chose.
Le reporter du W. — N’a-t-elle pas terriblement flirté avec M. Mark Shaw, votre fils?
Terry. — Ceci ne me regarde pas.
Le reporter dt’ W. — • Non. Je vous
demande pardon. Pourquoi avez-vous choisi miss Diana plutôt qu’une de ses sœurs pour la marier au marquis? Aviez-vous des motifs particuliers ?
Jerry. — Oui. D’abord, l’âge. Je ne pouvais songer à Biddy. Quant à Clelia, elle est trop libre pour aller de l’autre côté de l'eau. Diana m'a paru mieux adaptée au continent européen.
Le reporter du W. — Bien. Il me reste à vous remercier.
Jerry. — Bonjour.
Le reporter du W. — Bonjour.
Le reporter du H., faisant sa rentrée.
(Il forte un complet identique au précédent, mais sec.) — Mister Shaw...
Jerry. — Oh!... Allez-vous-en. (Il tourne les talons. — Le reporter du W. rédige. Service de messenger boys.)
Le reporter du H., apercevant Tiercé qui entre. — Oh!... Monsieur...
Tiercé. — Monsieur?
Le reporter du H. — Représentant le H... Marquis de Tiercé? Le marié, n’est-ce pas?
Tiercé. — Qu’est-ce que vous voulez?
Le reporter du H. — Je veux prendre une interview.
Tiercé. — Laissez-moi tranquille, hein? s’il vous plaît. (Avisant son valet de chambre.) Jean!
Jean. — Ah! monsieur le marquis, justement... Le diadème vient d’arriver.
Tiercé. — Il est temps.
Jean. — M. Sauvageon l’a apporté luimême.
Tiercé. — En voilà une idée!
Jean. — Il insiste beaucoup pour parler à monsieur le marquis.
Tiercé. — Faites-le entrer, cet homme, qu’il n’ait pas traversé les mers pour rien.
Entre Sauvageon, le joaillier de la rue de la Paix, lui-même. C’est un grand vieillard, vénérable, un peu inquiétant. Un de ces hommes très dignes, qui finissent volontiers en cour d’assises. Longue barbe blanche, soyeuse, la peau fine, le teint rosé : on dirait que c’est exprès qu’il est de cette couleur-là, pour mettre ses pierreries en valeur. Il est soigne comme un écrin. Redingote.
Le grand salut, non des hommes de l’ancienne cour, mais des beaux de 1830.
Tiercé. — Eh bien, monsieur Sauvageon, mais voilà une preuve d’attachement dont je suis touché. Je vous ai commandé de m’envoyer un diadème de brillants et perles dans les deux ou trois cent mille, pour être offert à la marquise le matin de nos noces, et vous me l’apportez en personne. Je vous
remercie de votre zèle. Je regrette seulement que tous soyez en retard.
Sauvageon. — Monsieur le marquis voudra bien m’excuser : nul n’est maître des vents.
Tif.rcé. — Sauf Dieu. Seriez-vous venu à voile?
Sauvageon. — Ah! ah! très joli. Non, monsieur le marquis. Voie anglaise. Magnifiques paquebots. Mais il faut faire abstraction de la table, qui est à vomir, si j’ose m’exprimer ainsi.
Tiercé. — Je ne vous en remercie pas moins. Montrez votre petite chose. (Exhibition.) Bien. Très bien... Posez donc cela ici... Oh! il ne cojrt aucun danger : nous avons des agents de police dans tous les coins... Si vous désirez vous rafraîchir, ce qui serait bien légitime après une si longue trotte, prenez l’ascenseur, un des quatre. Vous trouverez là-haut tout ce qu’il y a de plus neuf en fait de cocktails.
Sauvageon. — Monsieur le marquis m’a/ assez vu ?
Tiercé. — Jamais assez, mon cher Sauvageon. Je suis un peu seul ici, seul demalan gue, ou à peu près, et je n’avais pas d’autre figure de connaissance que mon valet de cham bre, Jean. Cela fait deux. Mais je suis fort affairé, je viens de me marier, vous savez.
Sauvageon. — C’est que j’aurais souhaité de vous entretenir quelques minutes, monsieur le marquis.
Tiercé. — Oh! 0I1! Seriez-vous déjà américanisé à ce point? Une interview alors? Oh ! non, n'est-ce pas? J’en suis excédé. On m’accable depuis ce matin des questions les plus indiscrètes et les plus saugrenues. Us sont venus me tâter le pouls à mon lever. Je pense qu’ils viendraient me border ce soir si je couchais ici. Mais je pars tout de suite, avec la marquise, en lune de miel, sur notre yacht. Je ne veux pas rester ici une heure de trop. Je m’ensauvagerais, ce qui est plus moderne, mais aussi déplaisant que de s’encanailler.
Sauvageon. — Raison de plus pour...
Tiercé. — Alors, faites vite.
Sauvageon. — Il me serait précieux que monsieur le marquis continuât de croire que j’ai entrepris ce long voyage uniquement par zèle. Mais non. Il y a des dessous.
Tiercé. — Ah ! bah ?
Sauvageon. — Monsieur le marquis m’excusera de lui rappeler qu’il a contracté quelques dettes en ces dernières années Le chiffre en est respectable...
Tiercé. — Royal.
SAUVAGEON. — Monsieur le marquis a peut-être oublié. ..
Tiercé. — Non. Je mentirais si je vous disais que je ne pense qu’à ça ; mais il m’arrive d’y penser.
Sauvageon. — Je n’ajoute que pour mémoire que je suis le plus important des créanciers de monsieur le marquis. J’en suis f.er Cela m’était bien dû. Mon père a été pendant quarante ans le joaillier de madame votre grand’mère et de madame la marquise de Tieicé douairière. 11 a remonté..
Tiercé. — Hâtons.
Sauvageon. — Oui. Lorsque le bruit s’est répandu que monsieur le marquis ss décidait à faire un mariage américain, nous avons tous éprouvé une grande joie mêlée d’un peu de scepticisme. Monsieur le marquis n’appartient pas à cette fraction de la noblesse où l’on se compromet avec des boursiers et pis. Dans la famille de monsieur le marquis, on se marie entre cousins et cousines, crainte de se mésallier. On y vit noblement avec des cinquante ou soixante mille francs de rentes. Il est vrai que, pour ce qui est de l’argent, monsieur le marquis avait déjà rompu avec ces traditions. Bref, je cessai d’avoir des doutes lorsque je reçus le câble de monsieur le marquis, me commandant un diadème pour sa fiancée.
Tiercé. — Et je vous sais gré, monsieur Sauvageon, de m’avoir confirmé cet envoi par un autre câble, comme je vous y invitais. Sur votre dépêche, j’ai pu me procurer aussitôt dix mille louis, dont vous comprenez que j’avais besoin pour quelques premiers petits frais.
Sauvageon. — Trop heureux... Dès que la nouvelle fut officielle, nous nous réunîmes, les autres créanciers et moi, et formâmes... comment dirai-je?... une sorte de... syndicat.
Tiercé. — Charmant.
Sauvageon. — Je fus chargé, comme le doyen, de voir un peu de quoi il retournait et ce que pouvait nous rapporter votre mariage. Vous savez, monsieur le marquis, ces mariages féeriques ne tiennent pas toujours ce qu’ils promettent. Ne pouvant me procurer, à Paris même, aucun tuyau, je m’embarquai ; voilà trois ou quatre jours que je suis ici.
Tiercé. — Et je vous vois aujourd’hui !
Sauvageon. — Vous reconnaîtrez, monsieur le marquis, que vous étiez la dernière personne que je dusse voir.
Tiercé. — Pourquoi? Je vous aurais évité bien des pas et des démarches. Je vous
aurais révélé du premier coup ce que vous avez dû apprendre : que mon beau-père vaut, comme ils disent ici...
Sauvageon. — Oh!... Vous l'avoueraije, monsieur le marquis? je ne suis pas si content que ça.
Tiercé. — Vous êtes plus difficile que moi.
Sauvageon. — J’ai appris que le beaupère...
Tiercé. — Le?...
Sauvageon. — ... Que monsieur votre beau-père est un homme de première force, qui vous servira des mensualités admirables, mais qui, en attendant, ne vous offre pas un sou de dot.
Tiercé. — - Eh bien, mon cher Sauvageon, sur ces mensualités admirables, je donnerai quelque chose à mes créanciers de temps en temps.
Sauvageon. — Hélas ! monsieur le marquis, vous savez bien qu’avec le train que vous mènerez, vous ne garderez rien pour nous.
Tiercé. — Mais vous avez ma parole, il me semble.
Sauvageon. — Eh oui, c’est du crédit.
Tiercé. — Vous préféreriez du comptant.
Sauvageon. — Oui.
Tiercé. — Moi aussi, j’aimerais mieux en finir tout de suite. J’en ai même touché un mot à mon beau-père. Il est parfaitement Américain, c’est-à-dire très généreux, mais très fermé à certaines choses. Il me donnera tout ce que je lui demanderai pour moi. Pour mes créanciers, pas un cent. Il faut que nous en prenions tous les deux notre parti.
Sauvageon. — Cependant.
Tiercé. — Tâtez-le, si vous voulez. Il est très abordable... aussi abordable qu’intraitable.
Sauvageon. — Je me garderais bien de m’en mêler. Mais vous avez tant de séduction...
Tiercé. — Merci.
Sauvageon. — Et Mme la marquise?...
Tiercé. — Laissons-la.
Sauvageon. — Je n’insiste pas... Je dois toutefois avertir monsieur le marquis que ses créanciers ont pris une décision... oh! une décision que je réprouve... je l’ai combattue de toutes mes forces... et c’est la mort dans l’âme que je m’v associerai.
Tiercé. — Bravo. Quelle décision?
Sauvageon. — Il paraît, monsieur le marquis, que plusieurs des opérations où l’on vous a engagé quand vous empruntâtes, ont une sorte de tournure commerciale, et
vous pouvez bel et bien être mis en faillite.
Tiercé. — Tiens?
Sauvageon. — Jamais M. Shaw ne vous laissera mettre en faillite. Ce serait vous exiler tous de Paris, à jamais. Ou du moins, il sera bien obligé de vous réhabiliter, lorsque la fantaisie lui viendra, un jour ou l’autre, de passer l’eau.
Tiercé. — J’en doute fort, monsieur Sauvageon, ou plutôt je suis bien convaincu que ce sera le cadet de ses soucis.
Sauvageon. — Ce ne sera pas le cadet des vôtres, je vous connais.
Tiercé. — Aussi n’ai-je pas dit que je n’allais pas me mettre en chasse pour trouver la somme qu’il me faut. J’arriverai bien à convertir tous mes créanciers en un seul, lequel sera moins difficile que vous autres et acceptera des remboursements partiels réguliers. On me fera payer cela cher probablement. Mais que m’importe? Je n’ai jamais été un homme d’argent.
Sauvageon. — Non, monsieur le marquis. Il n’v a que les apparences contre vous... Ah! si vous aviez épousé une fille noble et pauvre, qui ne vous donnât pas des allures d’être à même de solder vos dettes... Nous eussions renoncé volontiers à nos créances, en considération de... Nous sommes de vieux légitimistes...
Tiercé. — Oui, oui. Voici la marquise.
Sauvageon, attendri. — Elle est charmante.
Tiercé. — Je n’en- sais rien. Je vous dirai cela dans une huitaine. Je ne la connais pas du tout. Nous n’avons pas encore échangé quatre mots sans témoins.
Sauvageon. — Je me retire.
Tiercé. — A Paris. (Il s'avance vers Diana, qui traverse le liall accompagnée de son plus jeune frère et de sa plus jeune sœur. Biddy est une des petites filles en Loïe Fuller , et Bertie, le colonel, un des pages vêtus de satin blanc.) Ma chère, voici... Tiens, où l’ai-je fourré?... ( Apercevant V êcrin sur une chaise.) Ah!... Voici mon dernier présent de noce, qui arrive un peu tard... C’est votre couronne de marquise.
Diana. — Oh ! elle est très jolie. Merci. (Les enfants admirent. TJn boy, caché derrière une caisse d' oranger, se montre subitement.)
Le boy. — Combien coûte-t-elle? De chez quel joaillier vient-elle?
Tiercé. — Que nous veut ce moucheron ?
Le boy. — Stephen Riley, représentant le C hildren' s magazine
Tiercé. — Ah! ah! très drôle! Ils sont impayables. Interviewez les enfants, mon petit. (Il s’éloigne en riant, avec Diana.)
Le boy-reporter. — Colonel Shaw, n’est-ce pas ?
Bertie. — Oui, à votre service.
Le boy-reporter. — Je désire.. (Apercevant Biddy.) Oh! miss Biddy... (Il rougit.)
Biddy, troublée. — Stephen...
Le boy-reporter, à Bertie. — J’ai été avec miss Biddy à l’école pour les deux sexes du docteur Pullet.
Biddy. — Combien longtemps il y a !
Le boy-reporter. — Quatre ans. Nous étions encore presque des enfants. (Il pousse un cri sauvage, série d' onomatopées impossibles à transcrire. Biddy répond en poussant le même cri. C'est le cri de ralliement de l'école pour les deux sexes dirigée par le DT Pullet.)
Biddy, émue. — Bertie, laissez-nous.
(Bertie, très docile , se retire.)
Le boy-reporter. — Oh ! Biddy, quelle joie de vous voir !
Biddy. - — Oui.
Le boy-reporter. — Vous souvenezvous ?
Biddy. — Oui.
Le boy-reporter. — De tout?
Biddy. — De tout, oui.
Le boy-reporter. — Des grounds? De la grande cour?
Biddy. - — - Oh ! la cour. . .
Le boy-reporter. — Elle était octogonale.
Biddy. — C’était pour qu’il y eût plus de coins.
Le boy-reporter. — Moi non plus, je n’ai rien oublié.
Biddy. — Vous êtes toujours bien joli garçon.
Le boy-reporter. — Mais beaucoup plus fort.
Biddy, troublée. — C’est au sujet... du mariage de ma sœur... Posez les questions...
Le boy-reporter. — Biddy... ( Avec élan.) Oh ! Biddy, que pensez-vous de l’éducation commune pour les deux sexes?
Biddy. — Je l’approuve. Je me demande, sans elle, à quel âge se dégourdiraient les garçons.
Le boy-reporter, modestement . — Je vous dois tout, Biddy.
Biddy. — Ici, également, il y a beaucoup de petits coins... (Ils se regardent . T’n temps.) Venez dans le parc... (Ils se sauvent en courant.)
François Tiercé, a qui l’on a permis une cigarette russe après le dîner.