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CHAPITRE II

HOITETMOOIT

A Paris, chez la marquise de Tiercé douairière, dans un grand rez-de-chaussée entre cour et jardin, rue Saint-Guillaume.

Un fumoir, fumoir par occasion, qui est l’ancien cabinet de travail du défunt marquis, qui n’y travaillait point : mais il y a un bureau à cylindre de la fin de l’Empire, et une bibliothèque à grillage, avec des rideaux de petite soie verte galonnés de rouge au tiers de la hauteur. Sur la bibliothèque, le' Gladiateur mourant, entre Hippocrate et le comte de Chambord. Sur la cheminée, pendule Louis XVI a personnage, dont le personnage est ce roi lui-même, en manteau d’hermine, avec quelques attributs astronomiques ; la garniture est complétée par deux bouts de table Louis XV en argent, et deux carafons de cristal et bronze gothiquerestauration, contenant des eaux miraculeuses. Cela fait un peu de mélange de styles. C’est ce qu’on peut appeler une garniture de concentration.

La tenture est un semis de couronnes de laurier vert faïence sur fond havane.

Très haut de plafond. Un seul cadre : le Bain de Chloé.

Des chaises gondoles. Des fauteuils Brougham.

Dans les fauteuils :

Urbain de Tiercé. Jaquette. Cigarette.

Son oncle et tuteur, comte de la Chapelle-Anthenaise. Sanguin. Gentilhomme paysan. Petits favoris. Des façons exquises. Une voix de théâtre. — Redingote. C’gare.

Le fils du comte, Louis de la Chapelle-Anthenaise, un grand jeune homme de vingt-deux ans, blond, très bien portant, l’œil candide. Elégant — de sa personne ; mais son tailleur est bien coupable. Redingote. Cigare.

Sur une chaise :

Le frère cadet d’Urbain, François de Tiercé, à qui l’on a permis une cigarette russe après

dîner. Tout le portrait d’Urbain, les mêmes yeux bleu faïence clairs, les cheveux pâles, le nez accusé. Grand et mince, très racé, bien, malgré l’âge ingrat (dix-sept ans). L’uniforme de Stanislas : le pantalon gris fer remonté aux chevilles — mais le pli. La ceinture à boucle chiffrée d’un S, très serrée; taille de rien, mais guère plus d’épaules.

Le Comte, avec rondeur. — Somme toute, mon cher Urbain, que pensez-vous de l’Amérique ?

Tiercé, excédé. — Oh ! ! !

Le Comte. — Mais quoi?

Tiercé. — Je vous demande pardon, mon oncle. Ne pourrions-nous pas causer d’autre chose? C’est un cauchemar ! On s’est donné le mot. Depuis une dizaine de jours que j’ai débarqué retour de là-bas, je n’ai pas rencontré un être doué de la parole qui ne se fasse un devoir de me poser cette question. Ça me rappelle les retours de permission au régiment, le lundi matin, et toute la chambrée, homme par homme, qui vous demandait « si ce vieux Paris est toujours à sa place ». Sapristi ! cette vieille Amérique est à la sienne, de l’autre côté de l’eau. Laissons-la où elle est, pensons-en ce que nous voulons, pensons-y toujours si ça peut nous faire pl aisir, mais pour Dieu! n’en parlons jamais !

Le Comte. — Vous êtes nerveux, monsieur.

Tiercé — Encore une fois pardon,

mais voyez-vous, ce qui met le comble à mon exaspération, c’est que cette manie de vous tirer les vers du nez est justement la manie nationale des yankees : en sorte que toute personne qui procède à mon interrogatoire, qui prétend m’obliger à sortir mes idées générales, me procure l’aimable illusion d’y être encore !... Je ne suis pas revenu, ce n’est pas vrai. J’en ai le frisson... L’Amérique, mon oncle, si vous tenez absolument à une définition, à une formule, c’est un pays où on vous pousse des colles. J'ai passé l’âge du baccalauréat.

Le Comte. — Vous n’en avez passé que l’âge.

François se livre à une bruyante hilarité.

Tiercé. — François, ne riez donc pas ainsi, vous poussez les gloussements d’une poule qui pond.

Le Comte. — Je comprends, mon cher Urbain, que vous n’ayez pas eu le loisir d'observer. Votre voyage, en conséquence de son but particulier, n’était point un de ceux où se forme la jeunesse. Moi-même, lorsque je fais la petite débauche de passer quelques jours à Paris... Mais durant les longues soirées d’hiver, aux champs, je lis beaucoup. Je me suis toujours vivement intéressé au Nouveau-Monde. Il faut bien s’abstraire de celui-ci. L’on y voit de si vilaines choses ! Où allons-nous, mon Dieu ?

Tiercé, poliment. — ■ Je me le demande.

Le Comte. — 11 faut émigrer moralement.

François, avec enthousiasme. — N’estce pas, mon oncle, qu’il n'y a qu’une carrière pour nous, celle d’explorateur?

Le Comte. — Est-ce que le jeune continent vous attire?

François. — Non.

Le Comte. — Où vous sentiriez-vous plus porté à introduire les lumières de la civilisation et de la foi ?

François, avec pudeur. — A Tombouctou.

Le Comte. — N’en rougissez pas, monsieur... A Toi, j’ai une vieille tendresse pour l’Amérique, et tout ce que l’on a écrit sur ce sujet me va au cœur. Mais je ne possède que d’anciens ouvrages, j’en suis donc resté à l’Amérique de Fenimore Cooper et de M. de Chateaubriand.

Tiercé. — Il y a du nouveau.

Le Comte. — Je comptais sur vous pour m’en instruire.

Tiercé. — Je ne suis pas Bourget.

Le Comte. — C’est juste. Celle que

vous êtes allé conquérir sur les rives du Meschacebé nous en instruira mieux.

Tiercé. — Plaît-il?

Le Comte. — Je veux parler de la marquise. J'avais, comme il va de soi, toutes les préventions de la terre contre ma future nièce. Elles sont tombées rien qu’à sa vue. Moi, je la trouve délicieuse. N’est-ce pas, Louis ?

Louis. — Assurément, mon père.

François, avec feu. — Moi. je l’aime déjà beaucoup. (Avec pudeur.) Elle me parle anglais.

Le Comte, à Tiercé. ■ — Eh! palsambleu ! monsieur, faites chorus. N’y aura-t-il que vous qui s’abstienne de dire un mot de galanterie sur votre femme?... Pardon, je suis indiscret.

Tiercé. - Nullement. Je vous prierai seulement, mon cher oncle, de repasser le mois prochain.

Le Comte. — Eh?

Tiercé. - - Je ne saurais, quant à présent, vous parler de la marquise en connaissance de cause. Evidemment, nous nous aimons. Sans cela, pourquoi nous serionsnous... je veux dire pourquoi m’aurait-elle épousé? Mais nous nous sommes aimés dans un grand tohu-bohu. Je comptais sur la traversée pour apprécier mieux celle à qui je venais de donner mon nom. Et comme j’en avais une grande impatience, nous avons pris la mer le soir-même... Quelle semaine! Oh! Diane a le pied marin, mais moi!... Sans compter que nous avons écopé un de ces cyclones !... Mon oncle, il y aurait de la charité à ne pas réveiller de tels souvenirs. Songez qu’en huit jours, votre neveu a, pour tout potage, absorbé une demi -douzaine d’huîtres et autant de bouteilles de champagne. Pouah ! il me semble que ça remue encore... Tenez, si réellement mon mariage vous intéresse, voici la collection des journaux de là-bas qui vient d’arriver. II y a tout, et plus. Les reporters ont vu quantité de détails qui m’ont échappé, à moi.

Le Comte. — Merci, monsieur. Louis, vous me traduirez ces feuilles.

Louis. — Sans doute, mon père.

Tiercé. - Et maintenant, nous sommes à Paris, hein? Tout le monde descend.

Le Comte. — D’accord. Quels sont vos projets ?

Tiercé. — Voilà le questionnaire qui repique !

Le Comte. — Je pense que vous allez dépenser grandement votre fortune? La prodigalité que nous vous reprochions naguère

devient pour vous un devoir. Elle seule pourra faire passer condamnation sur votre mésalliance. Etes-vous dans des idées de construire? L’appartement de votre mère est bien suranné. Vous allez vous y trouver singulièrement à l’étroit...

Tiercé. — J’ai l’intention d’être beaucoup dehors.

Le Comte. — Oh !

Tiercé. — Je n’ai aucune intention, mon oncle. Je ne pense qu’à mettre mes affaires en ordre. Vous savez mieux que personne quel gâchis c’est.

Le Comte. — Fichtre! Quand je pense à tout ce que vous a coûté cette créature...

Tiercé. — Qu’appelez-vous « cette créature » ?

Le Comte. — Je m’arrête : les enfants sont là.

Tiercé. - — Les enfants?

Le Comte. — J’exagère pour Louis.

Louis. — Un peu, mon père.

Tiercé. — Et François? Il a dix-sept ans! ( Riant .) Pardon, je ne suis plus dans la note. J’arrive d’un pays... J’ai un beaufrère qui a treize ans : il est colonel.

Le Comte. — Bravo! mais voilà qui sent l’ancien régime à plein nez.

Tiercé. — François n’a pas l’habitude des camps, mais je vous affirme qu’il peut tout entendre, surtout de votre bouche.

François, très rouge. - Certainement.

Tiercé. — Revenons à la « créature »... Y songez-vous, mon oncle! Créature?

MUe Chesnet, qui a failli être, dans mes commencements, pensionnaire de la Comédie!... Vous allez peut-être me dire, vous, ce qu’est devenue cette bonne Valentine depuis trois mois... Mais, mais, attendez donc, je le sais, au fait! C’est encore moi qui vous donnerai les tuyaux de Paris. Il m’est revenu... làbas, oui, là-bas... que pour se consoler de mon départ, elle s’était mise avec un confrère à moi.

Le Comte. — Qu’entendez-vous par un confrère?

Tiercé. — Quelqu’un qui s’est marié dans mes prix.

François, choqué. — Oh! LYbain...

Tif.rcé. - Le prince de Béryl, qui a épousé une amie intime de Diane.

Le Comte. — - Monsieur, j’espère que vous plaisantez.

Tiercé. — Pourquoi ?

Le Comte. ■ — Ignorez -vous que ce couple est au ban de la bonne société?

Tiercé. — Qu’est-ce qu’ils ont fait de pendable?

Le Comte. — Le prince tripote indignement à la Bourse, et ailleurs, avec les capitaux de la princesse.

Tiercé. — - Tiens, tiens !

Le Comte. — On l’accuse de prêter à la petite semaine

Tiercé. — Voyez-vous cela?... Et la princesse?

Le Comte. — Elle ne compte plus ses galanteries... Ou plutôt, si, elle les compte. On prétend qu’elle en est à quatre-vingt-dixneuf, et que pour l’heure elle se recueille, afin de choisir un centième greluchon qui vaille ce chiffre.

Tiercé. — Us sont très gais... Et Valentine? Que fait-elle dans tout cela?

Le Comte. — Ignorez-vous l’histoire du roi?

Tiercé. — Quel roi?

Le Comte. — Le roi de Macédoine, à la cour de qui Béryl fut jadis quelques mois, comme attaché de notre ambassade.

Tiercé. — Je grille...

Le Comte. — Béryl s’est arrangé pour que sa maîtresse... pour que votre... enfin pour que M"° Chesnet rencontrât comme par hasard le roi. et il l’a présentée à Sa Majesté, se doutant bien de ce qui s’ensuivrait.

Tiercé. — Je suis dégommé par le roi de Macédoine !... (Plus froidement.) Tout va bien... Mon oncle, votre histoire m’a ragaillardi. Je n’ai plus le mal de mer... Ah ! Béryl, ce coquin de Béryl, tripote... Il prête à... Ùn second cigare?

Le Comte. — Monsieur, vous savez que je me couche à dix heures. Il serait décent que nous reparussions au salon.

Tiercé. — Laissez donc, ma mère ne s’ennuie pas. Elle est avec sa bru. qu’elle taquine. Louis, un cigare? Allons, François, prenez encore une cigarette.

François. — Merci. Je vais passer dix minutes avec maman, ma belle-sœur et ma sœur avant d’aller me coucher. Bonsoir.

Il fait sa tournée. On s’embrasse, comme à la campagne. Il entre dans le salon, discrètement.

Le salon est une grande pièce carrée Louis XVI, entièrement boisée, peime en gris. Quatre portes et deux portes-fenêtres. Dessus de portes : des amours nus fort enfumés. Sur la cheminée, qui est de marbre blanc, un trumeau formé d’un tableau de chasse à personnages, très petits, très nombreux, et d’une glace basse, que masque entièrement le buste en marbre de Marie-Antoinette. De part et d’autre du grand buste, deux petits bustes biscuit sur socle bleu (le Roi, le Dauphin). Deux bouts de table en argent à cinq flammes, hauts et raides. Girandoles un peu lourdes, à pendeloques de cristal

taillé. Le lustre en carquois, avec une ronde d’amours.

Le mobilier est d’ensemble et de stvle. Les fauteuils et les chaises à médaillons, peints en blanc gris, recouverts de tapisseries intactes, mais très passées, sont rangés autour de la pièce. L’alignement des pieds droits à pans, que reflète le parquet bien ciré, a de la roideur, non sans grâce. Devant la cheminée seulement, un tapis carré rose et bleu, aux armes de France. Aux coins de feu, deux immenses bergères à médaillon. Des grands tabourets qu’on peut pousser devant, pour faire la chaise-longue. Une vaste table, deux consoles, et point de meubles volants, qu’une tricoteuse plaquée de bois de rose et de bois de violette, avec des bronzes et des médaillons de Wedgwood. Cela est confortable et compassé, un peu austère, enfin patriarcal.

La marquise de Tiercé douairière occupe l’une des bergères. Robe d’intérieur, de pékin vieux bleu garni de martre, sans style ni mode : mais sa physionomie donne un caractère à son costume. Ses cheveux sont presque blancs, et cela est naturel, mais il semble que ce soit l’effet de la poudre.

Sa fille, Blanche de Tiercé (quatorze ans), porte le costume de ville : il n’est pas convenable, d’après les idées d’un certain monde, qu’une jeune fille porte des robes de chambre. On la fait habiller chez ces vieux fournisseurs du Faubourg, qui ont de si étranges façons d’exécuter les chapeaux, les jupes, les corsages, et surtout les corsets. Elle voudrait bien se moderniser un peu. Elle a un boa enroulé autour du cou. Malgré le parti pris de sa toilette trop petite fille pour son âge, elle trahit un rien de coquetterie — bien naïve. Elle est vive, éveillée — pas évaporée. Quant au visage, ce sont les traits de sa mère, les traits de ses frères. La famille est pur sang. Us se ressemblent tous comme les états successifs d’une même médaille.

Enfin Diana. Robe très molle. De la mousseline de soie, des dentelles, presque pas d’étoffe sérieuse qui soit visible. Ses perles : on ne doit jamais s’en séparer, même pour dormir, c’est comme le trousseau de clefs de la bonne ménagère. Toujours un peu Cendrillon. Sans pose, et pourtant on dirait qu’elle sort, à l’instant même, d’entre les mains du grand couturier. Elle occupe l’autre bergère. Elle a approché le tabouret. Elle est étendue.

La marquise travaille au crochet. Blanche également. Diana est inoccupée. Au moment où François rentre, le petit chien griffon qui est pelotonné aux pieds de la douairière, sur un coussin mou, jappe. Puis il se tait. Grand silence.

La Marquise, à Diana. — Vous ne vous ennuyez pas, mon enfant?

Diana. — Oh ! madame, pouvez-vous croire?

La Marquise. — C’est que vous ne faites rien.

Diana. — Mais... nous causons...

La Marquise. — Je doute que ma fille vous puisse intéresser fort avec sa chronique du catéchisme de persévérance, ni mon fils, qui vient à la rescousse, avec ses racontars de Stanislas.

Diana. — Ce n’est pas les histoires

elles-mêmes qui m’intéressent, seulement je suis heureuse que vos enfants les racontent sans façon devant moi. Cela me prouve que je Lais partie de la famille et m’empêche d’être dépaysée. Il n’y a pas autant de différence que vous pourriez croire, d'un côté de l’océan à l'autre, entre deux familles tendrement unies.

La Marquise. — Mais savez-vous que c’est fort joli ce que vous dites?

Blanche. — Oui !

La Marquise. — Tout est pour le mieux si ma grande simplicité d’existence ne vous offusque pas trop.

Diana. — Madame, il me suffit d’être entourée d’affections.

La Marquise. — Ce n’est pas rien...

François, que lisez-vous?

François. — Le Correspondant, ma mère.

La Marquise. — Vous pouvez lire cette revue, sauf le roman toutefois.

Diana. — Pour qui est le travail que vous faites, madame?

La Marquise. — Pour les pauvres.

Est-ce que vous ne vous souciez point d’eux ?

Diana. — Oh! si... Papa s’est beaucoup inquiété des questions de salaire. Il a même tenté d’associer ses ouvriers aux bénéfices...

La Marquise. — C’est du socialisme.

Diana. — Il a aussi créé des bureaux de bienfaisance.

La Marquise. — La bienfaisance n’est pas la charité.

Diana, apres un temps. — Je ne sais pas toutes les délicatesses du français; mais je prévois que je n’aurai aucune peine à les apprendre, si vous voulez bien, de temps à autre, m’enseigner avec cette précision le sens des mots.

François. — Voulez-vous me permettre de me retirer, ma mère?

La Marquise. — Oui, il est votre heure.

Nouvelle tournée d’embrassades. François et Blanche se retirent.

Diana. — Pardon, madame... est-ce que F rançois est bien portant ?

La Marquise, étonnée. — Mais oui. Lui trouveriez-vous mauvais visage?

Diana. — Non... Mais il fait si peu de bruit!... Quel âge a-t-il?

T, a Marquise. — Dix-sept ans.

Diana. — Oh !...

La Marquise. — Rassurez-vous, il est très bien portant, mais il est très bien élevé.

Diana. — Je n’en doute pas, madame...

(Un silence.) Je ne me lasse pas d’admirer ce salon.

La marquise de Tierce douairière occupe l'une des bergères.

i6 Les Transatlantiques

La Marquise. — Vous êtes indulgente pour mes pauvres vieux meubles.

Diana. — Je m’y connais un peu, ils sont d’un très grand prix.

La Marquise. — Je n’en sais rien, et ce n’est pas pour cela que je les aime.

Diana. — Ni moi, madame. Mais je devine qu’ils sont de la maison et qu’ils vous rappellent des souvenirs... Nous, là-bas, nous possédons aussi beaucoup de vieux meubles, mais qui ne nous rappellent rien, et en fait de souvenirs, nous sommes réduits à vivre un peu en parasites sur le passé des autres.

La Marquise. — C’est pourquoi vous faites emplette de tant de portraits d’ancêtres ?

Diana. — Oui, madame. Nous savons ce qui nous manque. Nous avons la naïveté d’en souffrir un peu, et nous y remédions comme nous pouvons... Je voudrais vous faire sentir qu’un père de chez nous, qui marie sa fdle au loin pour Tunique plaisir de lui voir porter un vieux nom, n’obéit pas à un sentiment de vanité basse, de ridicule snobbisme. mais à... je ne sais quoi... de respectable.

La Marquise. — - Je ne dis pas non, quoique cela me soit bien étranger.

Diana, apres un temps. — Le comte de la Chapelle- Anthenaise, qui a dîné, est notre plus proche parent ?

La Marquise. — Actuellement existant.

Il est veuf de ma chère sœur.

Diana. — N’est-ce point par sa famille que nous nous trouvons alliés à deux maisons souveraines ?

La Marquise. — Mais c’est l’inventaire complet, ma chère? Tenez... (Elle lui tend le Gotha.) Voici un petit livre rouge où vous trouverez tous vos documents. C’est l’édition de Tan dernier. Celle de cette année va paraître prochainement, et vous aurez la surprise de vous y voir.

Diana. — Madame, voulez-vous me permettre de vous demander bien respectueusement quelque chose?

La Marquise. — Je vous en prie.

Diana. — Les Français ont une certaine façon de tourner leurs pensées qui effarouche les étrangers... même nous autres Américains... bien que nous ne soyons pas timides. Nous avons beau être prévenus, votre ironie nous déconcerte. Elle nous empêche toujours detre abandonnés, à cœur ouvert avec vous. . Si vous me connaissiez, vous verriez qu’il est tellement simple de tout me dire nettement... même les choses

un peu pénibles. . . Et vous pourriez tant faire cela pour moi, puisque nous sommes destinées à vivre ensemble, et que je suis votre fille tout de même.

La Marquise. — Ma foi, vous avez raison, mon enfant, et comme de plus vous êtes charmante, je ne vois pas pourquoi je résisterais plus longtemps à mon cœur qui me porte vers vous.

Diana. — Merci.

La Marquise. — Vous êtes si intelligente et si fine que vous devez comprendre pourquoi j’ai eu d’abord contre vous un peu de prévention. Vous ne devez pas m'en vouloir. Vous devez sentir que cela aussi est respectable.

Diana. — Je le sens très bien.

La Marquise. — Vous voyez que je dépose l’ironie et que je me mets à être f ranche.

Diana. — Nous allons nous entendre.

La Marquise. — Oui, d’abord à titre d’honnêtes femmes : elles ne sont pas non plus si différentes d’un côté de l'océan à l’autre, ni d’une caste à une autre caste.

Diana. — Aùaus êtes très bonne.

La Marquise. — Mais très entière. Je ne vous dis pas que je sois encore tout à fait consolée que mon fils n’ait pas épousé une petite cousine que je lui destinais. Mais vous êtes sa femme, et je suis chrétienne. Je veux qu’il soit pour vous un bon mari, comme vous une bonne femme. Je suis déjà sûre de vous.

Diana. -- L’êtes-vous moins de lui?

La Marquise. — Vous aurez peut-être besoin de mes conseils.

Diana. — Nous autres Américaines, nous connaissons presque tous les dangers avant de nous marier.

La Marquise. — Mais cela est impossible! 11 faut étudier son mari. Avez-vous étudié le vôtre?

Diana. — Je l’ai aimé.

La Marquise. — Gardez cela pour vous... Si notre milieu vous plaît, il faudra y ramener mon fils tout doucement ; car vous avez déjà observé, je pense, qu’il est un peu enfant prodigue et qu’il s’en est terriblement échappé.

Diana. — Je ne désire rien tant que l’y ramener.

La Marquise. — Et il faudra l’y cantonner. Je veux dire... ne vous choquez point... il faudra surtout lui interdire la compagnie de certains hommes de son âge... qu’il vous semblerait tout naturel qui fréquentent ici... des hommes de son rang, qui ont fait comme lui.

Diana. — Comme lui ?

La Marquise. — Qui ont... encore une fois ne vous choquez pas... cherché l’aventure et le mariage en pays lointain... mais qui n’ont pas eu tous, comme lui, infiniment plus de chance qu’ils ne méritaient.

Diana. — Evidemment vous faites allusion à quelqu'un... mais... je ne connais pas... de mes compatriotes...

La Marquise. — Si... La princesse de Béryl.

Diana. — Oui. Susanna Ford.

La Marquise. — Une de vos amies d’enfance, dit-on. Ma chère petite, est-ce possible ?

Diana. — Quoi? Se conduit-elle mal?

La Marquise. — Jésus! Ce sont des horreurs que je ne voudrais même pas vous redire.

Diana. — Elle était déjà si flirt avant son mariage! Mais cela ne tire pas à conséquence.

La Marquise. — Que dites-vous là?

Diana. — Ai-je tort ?

La Marquise. — Effroyablement!... Il est heureux que je commence à vous connaître davantage, et à ne plus avoir d’inquiétude de vous.

Diana. — Je vous répète que j’aime mon

mari.

La Marquise. — Alors tout va bien.

Diana. — Je voudrais seulement le voir un peu plus.

La Marquise, apercevant Tiercé ' qui entre , avec son oncle et son cousin de la Chapelle- Anthenaise. — Mais, ma chère, regardez-le bien, le voici.

Le Comte. — Ma sœur, je suis confus.

Tiercé nous a fait fumer sans mesure, et voici l’heure..

La Marquise. — Où je vais faire semblant de dormir. Tant pis pour vous, Adhémar... Dînerez-vous avec nous demain?

Le Comte. — Mille grâces.

Adieux et bonsoirs, un peu cérémonieux. La marquise rentre dans son appartement, après avoir fait à Diana un petit signe d’intelligence et d’amitié. Tiercé reconduit les La Chapelle-Anthenaise jusque dans l’antichambre. Diana reste seule, pensive.

Tiercé rentre.

Diana. — Venez. Enfin, vais-je vous avoir un peu à moi ?

Tiercé, aimable. — Mais oui.

Diana. — Vous n’allez pas au club, ce soir ?

Tiercé. — Non.

Diana. — Ah!... J’ai la bonne volonté de me... naturaliser, mais il y a une habitude

française à laquelle je ne puis me faire. Chez nous, les hommes sont dehors toute la journée, pour leurs affaires; mais le soir, on les a.

Tiercé, presque tendre. — Eh bien, ne suis-je pas près de toi?

Diana, très troublée. — Oh ! oui, dis-moi ce mot là : toi. Il nous manque, à nous. Ici. rien qu’à cause de ce petit mot, vous semblez avoir un degré de plus dans Taffection et dans l’intimité... Songez, mon amour, qu’avant vous, je n’ai jamais tutoyé que Dieu.

Tiercé. — Sévère! (Silence. Quelques gestes. Puis Tiercé s'installe vis-à-vis de Diana , dans la bergère où était, précédemment la marquise .) Savez-vous, ma chère, pourquoi nous nous attardions au fumoir?

Diana. — Pourquoi ?

Tiercé. — Mon oncle m’entretenait de quelqu’un que je ne connais guère, mais à qui je m’intéressais à cause de vous.

Diana. — Ah?

Tiercé. — Oui, d’une de vos amies d’enfance, qui s’est mariée par ici, comme vous, la princesse de Béryl.

Diana. — Ah!.. Oh!... mariée « comme moi »..

Tiercé. — Eh bien?

Diana. — Je ne sais du tout, mais... j’ai entendu dire... qu’elle ne se conduit pas comme elle devrait... Et, bien qu’elle soit mon amie d’enfance, je désire vivement ne plus la revoir.

Tiercé. — J’ignore qui a pu vous mettre ces idées en tête. Si on épluchait ainsi ses relations, autant y renoncer tout de suite... Et puis franchement, ma chère, cela tombe mal.

• Diana. — Parce que?

Tiercé. — Je n’aurais pas été fâché d’être mis en rapport avec le prince... Il y a une question d’affaires... pardon de vous dire cela... mais je pense que ce n’est pas un mot qui vous choque.

Diana. — Non... Il m’étonne seulement dans votre bouche. Et surtout je ne vois pas en quoi je puis être utile...

Tiercé. — N’en parlons plus, s’il vous plaît. Je ne veux vous contrarier aucunement. Et parbleu ! si j’ai besoin d’intermédiaires, il n’en manque pas... Vous rentrez chez vous?

Diana. Oui.

Tiercé. — Voulez-vous me permettre de vous accompagner?

Diana. — Oui...

Ils sortent. On éteint.

Mlle Valentine Chesnet et sa mère sont au coin du feu

— Madame m'a fait appeler P

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