CHAPITRE XVI
rRO-sr^n, t77-e:3D3Di^to-
Buckingham-Palace.
C’est le jour du mariage de Mark Shaw avec la petite-tille du roi de Macédoine.
On entend le bruit sourd que fait la foule dehors. Bruit de roues des voitures qui entrent et des voitures qui sortent.
Des invités défilent dans les salons. Bruit de pas. Au pied de l’escalier de marbre, Jerry (redingote).
Il a tiré son Bædeker de sa poche. Il visite. Pourquoi pas?
Il est en train d’admirer les fresques du plafond, signées Townsend : le Matin, le Jour, le Soir et la Nuit — lorsqu’il avise le roi de Macédoine, qui descend en tapinois.
Sa Majesté porte également la redingote : le marié n’ayant droit à aucune espèce d’uniforme, la tenue commandée pour tous les mâles est la redingote.
Jerry. — Oh! avez-vous l'intention de quitter, Sire?
Le Roi. — Carrément. Voilà deux heures que nous recevons les félicitations de gens que nous ne connaissons ni d’Adam ni d’Eve : nous en avons soupé. Nous préférons aller en griller une à l’air libre.
Jerry. — Griller quoi?
Le Roi. — Une cigarette, donc!
Jerry. — Non, mais un cigare. Je ferai aussi. Venez dehors. (Il lui présente son porte-cigares ouvert.) Us sont bons. Cinq dollars. N’oubliez pas de mouiller le bout avant de couper.
Ils sortent bien tranquillement, par la porte centrale du palais. Deux ou trois fois, ils manquent d’être écrasés par les voitures, comme de simples particuliers.
Un petit temps d’arrêt, un coup d’œil.
En face d’eux, le Mail , large, tout droit.
A gauche, des jardins.
A droite, le parc de Saint-James. Les pelouses sont vertes, les arbres sont nus. Rien ne masque la grande pièce d’eau irrégulière, seule très lumineuse dans l’ensemble du décor gris.
Il T a une foule assez considérable, mais parfaitement bien rangée, qui forme d’abord un croissant devant le palais, à distance respectueuse, puis deux alignements à perte de vue, tout le long du Mail et tout le long du Birdcage Walk.
Le spectacle est d’ailleurs dépourvu de tout intérêt. Quelques jolies voitures, venant du nalais de Saint-James et se dirigeant vers celui de Buckingham. Mais des centaines de cabs comme à l’ordinaire, la circulation n’étant pas même interrompue. De loin en loin, une ou deux voitures de la cour. — On les acclame à tout hasard. On aperçoit, derrière des vitres brouillées, des gentlemen raides et corrects, des femmes vêtues de toilettes claires et un peu trop empanachées pour l’après-midi, et des enfants qui portent toutes les variétés du costume marin.
Policemen placides.
La foule est plus bourgeoise que populaire. Une quantité tout à fait anormale de vieilles femmes, ou plutôt de vieilles filles. Toutes les vieilles filles de Londres sont là. Elles s’attendrissent.
Pickpockets.
Camelots.
Un camelot, fort sale sur soi, niais pink and white. -- Prô-grem, three pence... Prô-grem, three pence.
Le programme est imprimé sur papier crépon et illustré d’une image japonaise, — mais pourquoi japonaise, mon Dieu?
Un autre camelot, qui débite une brochure certainement obscène. — Bride’s first night... Bride’s first night... Shilling, shilling... Bride’s first night.
Une voiture passe. Le populaire y croît reconnaître un personnage auguste.
Quelques voix. — Hurra!... Hurral...
Le Roi, portant la main à sou cœur . — Ah!... Dieu!...
Jerry. Quelle est la matière avec Votre Majesté?
Le Roi, redevenant maître de lui comme de la Macédoine . — Mon cher, ce n’est rien. Nous avons cru que ces acclamations s’adressaient à nous-même... ( A demi-voix.) Titine ! . . . (Haut.) N’êtes-vous pas troublé comme nous par ces premiers effluves du printemps ?
Jerry, qui n'y pense même pas. — Je suis.
Le Roi. — Et par l'enthousiasme de cette foule sympathique?
Jerry. — Oui, elle est sympathique, mais trop domptée, apprivoisée.
Le Roi. — Comment?
Jerry. — Ce n’est pas une réelle foule.
Le Roi. — Qu’est -ce qu’il vous faut?
Jerry. — Je n’appelle pas une foule quand les peuples se tiennent dans leur place comme ceux-ci font, et regardent les choses tranquillement, au lieu de courir et de faire tête en avant pour les voir. Personne n’est heurté. Je n’ai pas même entendu d’aucun accident. En Amérique, dans le cas de réel enthousiasme, nous avons toujours d’innom-
brables personnes qui sont tuées, et au moins des jambes cassées ou des bras.
Le Roi. — Sapristi! Plaies et bosses!
Jerry. — Oui. En Amérique, nous avons généralement des catastrophes qui valent la peine, les plus terribles catastrophes dans le monde, ce qui regarde les inondations, les orages, les incendies et les foules... Mais je pense les peuples sont ici à leur aise parce que la voie est réellement presque large. J’irai donc voir dans les plus petites rues.
Le Roi. — Fichue idée!
Jerry. — Si vous n’aimez pas, vous me laisserez alLr seul. Vous êtes un homme libre, quoique étant un roi. Je prierai seulement Votre Majesté de m’indiquer le chemin, parce que je ne sais pas, vous savez.
Le Roi. — Nous n’aurions garde de vous brûler la politesse, monsieur Shaw. Voulez-vous tourner ici, à gauche? Nous allons traverser le palais de Saint-James. J’ai idée qu’au coin de Saint- James’s Street et de Pall-Mall, nous pourrons assister à quelque jolie bousculade.
Jerry. — Ail right.
En effet, à peine ont-ils débouché dans Pall-Mall que les voilà bloqués au milieu d’une foule compacte. Les chaussées envahies comme les trottoirs. Vieilles fdles. Pickpockets.
D’ailleurs, rien à voir, sauf la décoration des grands clubs. Et elle n’est pas riche, la décoration. Quelques festons de cotonnade rouge aux balcons des fenêtres du rez-de-chaussée. Çà et là un drapeau anglais ou un drapeau macédonien. Couronnes de feuillage. Ecussons avec les chiffres entrelacés des nouveaux époux.
Policemen placides.
Cris. — Prô-grem! ... Three pence... — Bride’s first night... Shilling, shilling... — Three pence. — Prô-grem! ... Three pence.
Jerry. — Je vois il y a enfin une certaine foule de peuple, mais la décoration n'est pas réellement royale.
A ce moment, une bousculade se produit, une réelle bousculade. Les placides policemen deviennent, subitement et sans cause, enragés comme des moutons.
Ils se précipitent sur des piétons innocents, les bourrent, les enlèvent ici, les reposent là, abattent leurs larges mains sur des épaules qu’ils massent cruellement, administrent des coups de poing de professionnels.
Les policemen, tout en se livrant à ces divers exercices. — Corne along, corne along. ( Sans aucune hostilité d'ailleurs.) Corne along.
Les vieilles filles. — Oh!... Oh!...
So rough ! So rough !
Le Roi. — Sacrebleu !
- — Prô-grem !
Les pickpockets opèrent.
Le Roi. — Aïe!... Ah! voilà les inconvénients de l’incognito.
— Three pence.
-— So rough ! So rough !
Bride’s first night.
— Prô-grem! ... Threee pence.
Jerry, éfanoui. — J’ai reçu un bon coup de poing! C’est drôle! Je suis le père du marié, et j’ai reçu un coup de poing!
Les policemen. — Corne along, corne along.
Le Roi. — Nous avons la fantaisie de retourner au Palais. Nous en avons soupé.
Un remous. Le roi se trouve séparé de Jerry Shaw. Deux gentlemen vêtus de complets à carreaux empoignent Jerry, l’un par le bras gauche, l’autre par le bras droit.
Premier complet. — Je vous reconnais.
Jerry. — Ah !
Deuxième complet. — M. Jeremy Shaw.
Jerry. — Oui.
Premier complet. — Bonjour.
Deuxième complet. — Comment allezvous ?
Jerry. — Très bien. Merci. Bonjour.
Comment allez-vous?
Premier complet. — Très bien.
Deuxième complet. — Merci.
Jerry. — Qui êtes-vous!1
Premier complet. — Reporter du H.
Deuxième complet. — Reporter du W.
Jerry. (La main.) — Que désirez-vous?
Le reporter du H. — Je désire vous prendre une interview.
Le reporter du W. - Moi aussi.
Jerry. — Qui m’a saisi le premier par le bras?
Le reporter du H. — Tous deux ensemble.
Le reporter du W. - Oui.
Jerry. — Mais si je réponds à tous les deux ensemble, je dirai les mêmes choses.
Le reporter du H. — Ça ne fait rien.
Le reporter du W. — Vous direz les mêmes choses, mais nous écrirons des choses différentes.
Jerry. — Bien.
Bousculade. Coups de poing.
— Oh!... So rough! So rough!
-— Prô-grem !
— - Corne along! Corne along!
Jerry. — 1 1 me paraît difficile que nous causions ici, dans la foule.
Le reporter du H. — Venez.
Jerry, entre scs deux repoiters, remonte pénible-
ment, et sans dire un mot, Saint-James’s Street. On tourne à gauche : Saint-James’s place.
Voie calme, déserte. De part et d’autre, maisons discrètes, maisons à furnished apartments , spécialement pour baclielors.
Encore pius loin. Le cul-de-sac qui termine Saint- James’s place. Les bruits deviennent tout à fait lointains. Une échappée sur les pelouses de Green-Park, entre le mur latéral de Spencer house et la maison voisine.
Jerry. — Fumez-vous?
Le reporter du W. — Oui.
Le reporter du H. — Oui.
Jerry. — Prenez un cigare, s’il vous plaîf. Ils sont bons. Cinq dollars. N'oubliez pas de mouiller le bout avant de couper.
Le reporter du W'. — Non.
Le reporter du H. — Non.
Ils allument. — Quelques bouffées.
Le reporter du W. — Bon.
Le reporter du H. — Bon.
Us arment leurs appareils photographiques.
Jerry. — Prêts?
Le reporter du W. — Oui.
Le reporter du H. — Oui.
Jerry. — Allez.
Le reporter du W. — Comment...
Le reporter du H. — ... vous appelezvous ?
Jerry. - Je répète : Jeremy Shavv.
Le reporter du W. Je vous prie de me raconter votre vie...
Le reporter du H. — ... mais en peu de mots.
Jerry. — Mon cher père est mort littéralement de faim. Moi je vaux actuellement cinquante millions, je fais quatre millions per annum, et mon fils a épousé la petite-fille d’un roi. (Clic. — Clic.) C’est la photographie?
Les deux reporters. — Oui.
Jerry. — Bien.
Le reporter du H. — Est-ce vous qui avez arrangé ce mariage, ou votre fils?
Jerry. — Mon fils. Je l’ai seulement appris par le téléphone, vous savez.
Le reporter du W. — L’approuvezvous ?
Jerry. — Complètement.
Le reporter du H. — Que pensez-vous de cet événement ?
Jerry. — Il est considérable.
Le reporter du W. — Pourquoi?
Jerry. — - Parce qu’il est le fécond mariage du vieux monde traditionnel avec le nouveau monde qui a besoin d’acquérir de l’antiquité. .
Le reporter du fl. — Oh!... Vous pensez profondément.
Jerry. — Oui. J’ai le temps de penser maintenant, parce que mes affaires vont toutes seules sans que je m’en mêle. Réellement, elles vont mieux toutes seules. Alors je m’occupe à penser.
Le reporter du W. — Pensez-vous que vous tiriez un réel avantage de cette union?
Jerry. — Oui, et toute l’Amérique aussi.
Le reporter du fl. — Pas en ce qui regarde l’argent?
Jerry. — Non, car la petite-fille du roi ne vaut rien. Mais je considère que je fais un bon placement quand j’achète, comme je vous disais, le passé.
Le reporter du W. — Oh!... Pensezvous que cela s’achète réellement?
Jerry. Oui, puisque c’est à vendre, et je l’ai acheté deux fois. Mais cette foisci, c’est encore mieux.
Le reporter du H. — Etes-vous si amateur de têtes couronnées?
Jerry. — Oui de ce côté-ci de l’eau, et seulement quand il s’agit d’un mariage.
Le reporter du W. — Quel est le profit pour nous Américains ?
Jerry. — Nous devons être des hommes complets, vi délie et capter toutes les sources de force quelconques qui sont éparses dans le monde.
Le reporter du H. — Je pense comme vous.
Jerry. — J’agis en conséquence.
Le reporter du W. — Mais quelles sont d’après vous ces différentes sources de la force que nous devons capter? Enumérez les.
Jerry. — La première et la plus importante est la santé. Ensuite c’est la richesse, parce qu’elle donne le pouvoir d’être soimême heureux, de payer un grand luxe aux femmes et de faire des présents à ses amis. Car vous devez en toute circonstance donner la moitié de votre fortune à tel ou tel ami, s’il le désire. Une grande imagination est aussi nécessaire, pour trouver des inventions nouvelles, uniques ou les meilleures dans le monde. Le sang, la naissance est aussi nécessaire. Elle me manque, et même un peu à mes enfants, mais elle ne manquera pas à mes petits-enfants, qui seront les mieux nés dans les Etats. Enfin, je pense que rien de tout cela ne serait d’aucune valeur sans la religion. Car la vie est courte, et il importe peu d’être fort et heureux en ce monde, sans la morale et la foi qui promettent que chacun sera fort U heureux éternellement.
Le reporter du H. - — Pensez-vous quelquefois à la mort ?
Jerry. — Rarement. Je suis trop vivant pour penser à elle. En outre je désire mourir subitement, comme il arrive à la plupart de mes compatriotes qui ont travaillé beaucoup.
Le reporter du W. — Parmi les choses que vous avez énumérées, vous avez omis l’amour.
Jerry. — Oui.
Le reporter du H. — Pourquoi?
Jerry. — Parce qu’il va de soi.
Le reporter du W. — Comment?...
Cependant je pense, d’après ce que vous avez dit, qu’il n’est pour rien dans le mariage de votre fds Mark avec la fille du roi de Macédoine?
Jerry. — Pourquoi? Que dites-vous?
Je ne puis vous comprendre. Il est tout.
Le reporter du W. — Cependant elle l’épouse pour son argent, et il l’épouse parce qu’elle est la petite-fille du roi.
Jerry. — - Oui. Cela veut dire qu’ils sont justement faits l’un pour l’autre. Et comme ils sont, en outre, beaux, jeunes, vigoureux et réellement religieux, ils doivent s’aimer et ils s'aimeront toujours, jusqu’au dernier jour, comme ils ont juré de le faire ce matin. Mais ceci ne concerne qu’eux, et non pas moi.
Le reporter du W. — Oui. Je vous demande pardon.
Le reporter du H. — Et je vous remercie.
Jerry. — Avez-vous besoin d’une autre photographie?
Le reporter du W. — Le jour baisse.
Jerry. — Je le regrette... Je dois maintenant vous quitter et retourner au Palais, pour dire adieu à mon fils et à ma chère belle-fille.
Le reporter du H. — Partent-ils?
Jerry. — Immédiatement. Ils voyageront à bord de leur yacht, qui les attend à Portsmouth. Ils prendront le train tout à l’heure.
Le reporter du W. — Bonjour.
Jerry. — Bonjour.
Le reporter du H. — Bonjour.
Ils disparaissent. Jerrv revient vers Saint-James’s Street. Foule. — Cris.
— Prô-grem! ... Prô-grem! ...
— Corne along, corne along...
Jerry, avisant le roi de Macédoine. — Oh!... Sa Majesté... Curieux!...
Le Roi. — Vous revoilà? C’est comique.
Jerry. — Le monde est petit.
Le Rot. — Mon cher, je crois que nous avons tout juste le temps de regagner le palais dare-dare.
— Corne along, corne along...
Le roi de Macédoine et Jerry Shaw traversent le palais de Saint-James, le parc. — La pièce d’eau, pont suspendu. — Le Birdcage W alk , et tout droit jusqu’à Buckingham.
La réception est depuis longtemps terminée. Dans un petit salon, au premier étage, se tiennent : M" Shaw, Clelia, la marquise de Tiercé douairière, le comte de la Chapelle-Antiienaisk et Louis son fils, Diana et Tiercé, Biddy et Bertie avec François et Blanche, le prince héritier de Macédoine, enfin Mark et la mariée, ceux-ci en costume de voyage.
Clelia. — Oh! enfin!
Biddy. — Voilà p’paw!
Mark. — Et le Roi.
Le Comte. — Où diantre étiez-vous passé, monsieur? (Au roi.) Votre Majesté s’était soustraite pour quelques minutes aux fatigues de la représentation?
Le Roi. — En effet.
Jerry. — Nous fumions mes cigares dehors.
Tiercé. — On n’attendait plus que vous.
Jerry. — Quoi pour faire?
Le Comte. — Les jeunes époux sont sur le point de partir, monsieur.
Jerry. — Mais ils ne sont pas partis.
Donc je ne suis pas en retard... Etes-vous réellement partant, Mark?
Mark. — Oui, dans cinq minutes.
Jerry. — Nous avons juste le temps de vous dire adieu.
Un temps, et puis tout d’un coup, comme si quelqu’un avait donné le signal, le groupe des adieux de Louis XVI.
Cris inarticulés.
Larmes.
Encore un temps.
Tout le monde s’essuie les yeux.
C’est fini.
Mark, avec le plus grand calme. — Nous partirons maintenant.
Descente de l’escalier.
Dans la cour, un landau très simple, mais aux armes royales et à la livrée de la cour.
Mark et la jeune princesse sa femme y prennent place.
La nouvelle M” Shaw donne sa main à baiser une dernière fois. On défile, et cela n’est pas sans quelque solennité. Le comte de la Chapelle- Anthenaise essuie une larme.
Depuis une bonne demi-heure, la foule massée devant le Palais n’en voit plus sortir que des omnibus qui sont clos de toutes parts comme nos voitures cellulaires.
Ces omnibus renferment simplement les bagages des voyageurs
Le landau sort. Il tourne à droite (vers Victoria station — cinq minutes au petit trot.) Quelques acclamations.
Alors, tandis que le roi de Macédoine, de nouveau troublé par ces hurras lointains, disparaît sans prendre conge de personne, tandis que les divers Tiercé, Shaw, etc., restent là, ne sachant que faire, où aller, désemparés, un peu mélancoliques, — les quatre enfants, Bertie, Biddv, Blanche et François s’échappent. Us vont dans les privât. e grounds.
La nuit est tombée. L’air est très frais. Mais ils ne sentent pas la fraîcheur. Ils sont tristes. Ils s’égarent dans les allées tortueuses, sous les grands arbres dénudés. Ils vont jusque tout au bout du jardin, jusqu’à la pointe formée par le croisement de C onstitutional TdilL et de Grosvenor place.
Ils s’arrêtent, et longtemps ils écoutent le grand murmure de Londres.
Biddy. — Nous devons aussi nous dire adieu maintenant.
Bertie. — Oui.
Blanche, en larmes. — C’est affreux!
Bertie... ( Elle n'ose pas embrasser Bertie, alors elle embrasse son frère.) Mon petit chat. . .
François, sanglotant. — Oh! Oh! Oh!
Bertie. — Pourquoi pleurez-vous, chère Blanche?
Biddy. — - Et vous, cher François, mon cher propre garçon?
Blanche. — Vous allez partir aussi...
François. — Demain...
Biddy. — Cela ne fait pas matière puisque nous aimons chacun l’autre.
Bertie. — Et non pour un temps, mais pour toujours.
Blanche. — Nous allons être séparés par des milliers de lieues !
François. — Je ne peux pas supporter l’idée que je ne reverrai peut-être jamais ma chère Biddy !
Biddy. — Pourquoi dites-vous cela? Je crois au contraire que nous aurons beaucoup d 'opportunités de nous rencontrer.
Bertie. — Le monde est si petit !
Biddy. — Il serait mieux si nous vivions toujours ensemble, mais on ne peut rester continuellement dans la même place. Il faut remuer.
Blanche. — Nous aurons l’Océan entre nous !
Bertie. — Il est facile de le traverser. C’est comme si vous demeuriez de ce côté-ci d’une avenue et nous de l’autre côté.
François. — En voilà une comparaison ! L’Océan est une avenue d’une largeur incroyable !
Biddy. — Non, c’est étroit. Je pourrai toujours m’imaginer je suis à côté de vous.
Blanche. — Comment ferons-nous pour
échanger nos pensées? Il faut des jours et des jours pour que les lettres parviennent !
Bertie. — Mais il faut peu d’heures pour les dépêches.
François. — Les lettres et les dépêches ! Qu’est-ce que c’est que ça, les lettres et les dépêches? Je n’entendrai plus votre jolie voix !
Biddy. — Il est probable vous l’entendrez dans le téléphone, quand il sera établi entre les deux mondes, qui ne saurait tarder. François. — Je ne vous verrai pas !
Biddy. — Oh ! si, car je vous enverrai ma photographie tous les mois, et vous pourrez voir ainsi à mesure comme je change.
Bertie. — Je ferai ainsi, ma chère Blanche.
Blanche. — Merci... Mais vous ne serez pas là !
Bertie. — Oui... Nous ne pourrons plus secouer les mains ensemble... Mais nous aurons le souvenir... l’espérance d’autres opportunités pour nous rencontrer dans cette vie... et la foi qu’elle est seulement une préparation à l’autre vie, où nous nous embrasserons éternellement.
Blanche. — Oui...
Biddy. En attendant, nous devons nous embrasser ici pour la dernière fois. F rançois, mon doux cœur !
Silence, entrecoupé de petits sanglots.
Le grand bruit sourd de Londres.
Voix, an loin, dans la direction du Palais. — Hallô!... Où sont-ils?... Venez ici.
Bertie. — Hallô!... Nous sommes venant.
Ils vont.
Par deux, par trois dans les voitures.
Retour à "hôtel Cecil.
Buckingham gâte — Grosvenor place — Hvde- Park corner — Piccadilly.
Le long de Piccadilly, des pots à feu sont allumés. Les flammes vacillantes éclairent brutalement les rez-de-chaussée et laissent tout le haut des maisons dans l’ombre. Les rues sont comme des fournaises rouges où une foule de silhouettes s’agite.
On chante, on hurle, on rit.
Cabs, bicyclistes.
Des filles en chapeau.
Des marchands de journaux qui vendent déjà le compte rendu de la fête :
— Royal wedding!... Royal wedding !
Et les débitants de brochures suspectes qui crient : — Bride’s first night ' Bride’s first
night.
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