II
moquez, et je ne supporterai plus vous me moquez.
Tiercé. — Cette mauvaise pensée est loin de moi.
Jerry. — Je sais réellement ce que je vaux, maintenant.
Tiercé. — Vous avez augmenté?
Jerry. — - Non, mais j’ai pris conscience.
Tiercé. - De quoi?
Jerry. - Nous, Américains, nous disons toujours nous sommes un peuple neuf, nous ne connaissons pas notre grand-père. Eh bien, je connais maintenant mon grand-père.
Tiercé. — Vous me présenterez...
M” Shaw. — Avez-vous réellement des renseignements sur votre famille, Jerry Shaw ?
Jerry. — Je parle figurativement.
Mr3 Shaw. — Ah?
Jerry. — Je dis, quand un Américain vient en Angleterre, il vient réellement chez son grand-père. Nous moquons les Anglais de l’autre côté de l’eau, et nous avons raison, parce qu'ils sont domptés, apprivoisés. Mais nous les moquons seulement comme des petits-fils peuvent moquer leur grand-père. Nous ne sommes donc pas un peuple neuf, mais un vieux peuple, et nous avons une vieille glorieuse histoire. Mettez-vous à la fenêtre, Bobby, et regardez cette vieille Tamise...
Tiercé. — Merci, pour pincer un rhume !
Jerry. — C’est notre vieux fleuve. Nous sommes le plus vieux peuple dans le monde.
Tiercé. — Vous exagérez.
Jerry. — Je dis nous détenons le record. J’ai fait une erreur quand je vous ai donné ma fille Diana. Je vous l'ai donnée parce que je pensais il est beau de connaître le grand-père de son grand-père, comme vous faites. Mais maintenant elle fait aussi. Alors vous n’avez plus aucun avantage sur elle, qui compense que vous ne valez rien.
Mark, brusquement. ■ — Et je pense, moi, j’ai battu ce record de votre noblesse, comme j’avais dit?
Tiercé. ■ — Alors, allons nous coucher.
Jerry. — Oui.
Cleliâ. - Mais vous n’avez pas dit ce que vous avez arrangé avec le Roi.
Diana. — Ni comment vous l’aimez, p’paw.
Jerry. — Il est un bon garçon. Malheureusement, il a une mauvaise santé.
Mrs Shaw. — A-t-il ?
Jerry. — Oui, il est nerveux, il ne peut supporter les toasts.
Mrs Sjiaw. — Ne peut-il?
Jerry. — Il ne peut pas. A la fin du dîner, je levai mon verre et. ne sachant que dire, je criai : « Vive le Roi ! Vive la Macédoine ! Il me dit : « Taisez-vous. »
Diana. — Oh ! dit-il ?
Jerry. -- Oui. mais gentiment. Au contraire, je recommençai, je criai : « Vive le Roi! » Il devint tout pâle et sembla défaillir. Je pris ses gracieuses mains, je tapai dedans, disant: « Hallô, Majesté! Cheer up, Majesté ! » Et il me répondit dans une voix basse : « Titine... Titine... »
Tiercé, se roulant. — Ah! ah! ah!
Jerry. — Que signifie cela?
Tiercé. — - Il m'est absolument impossible de vous l’expliquer.
Mark, brusquement. — Je pense vous moquez le Roi, le père de mon beau-père?
Tiercé. — Je sais le respect qu'on doit aux têtes couronnées.
Mrs Shaw. — Sa Majesté fut mieux ensuite?
Jerry. — Oui, et nous arrangeâmes le royal mariage de Mark. Il sera dans quinze jours. Il sera représenté dans une chapelle loyale. Seulement il sera privé, puisque la jeune princesse, notre future fille, n’épouse pas une personne royale. Néanmoins, il y aura une petite réception dans le salon vert à Buckingham-Palace. Les cochers porteront la livrée de la cour, si que le peuple regardera passer ies voitures dans la rue. En outre, on fera des illuminations à la nuit dans Piccaddly et dans Pall-Mall.
{Bruyantes manifestations d’ enthousiasme .)
Tiercé. — Hurra!... Allons nous coucher.
La porte s’ouvre et Bertie entre, toujours en pyjama arc-en-ciel. Il semble effaré.
Bertie. — Mark!... Venez!...
Mark, allant à lui, bas. — Quelle est la matière ?
Bertie, tout bas . pendant que les autres causent bruyamment . — Je regardais par la serrure, dans mje chambre qui est vis-à-vis de la mienne,' de l’autre côté de l’antichambre, entre votre chambre et une autre.
Mark, cherchant à reconstituer la topographie. — - Ah!... Ah!...
Bertie. — Oui. Alors, j’ai vu une femme que j’ai cru reconnaître. J’ai appelé Biddy. Elle a regardé aussi et elle a reconnu, alors j’ai pensé je devais venir vous dire.
Mark. — Ah!... Pourquoi?
Bertie. — Oh ! oui... Parce que c’est la princesse de Béryl.
Mark, consterné. — Susanna ! Damnés mes boutons !
Mrs Shaw, de loin. — Vous senrblez être contrarié, Mark?
Mark. — Je suis. {Silence.) P’paw?
Jerry, s approchant. — Quelle est la matière ?
Mark, bas. — Bertie dit il a vu dans une serrure la princesse, Susanna, est là.
Jerry. riant. — Est-elle? En fait, elle m'avait dit elle viendrait. Elle est furieuse.
Mark. — Et elle est ma voisine !
Jerry. - Je pense vous n’avez pas peur, vous êtes un homme.
Mark. — Justement.
Bertie. — Peut-être m'aimeriez-vous de prendre votre place dans votre chambre pour cette nuit ?
Mark. — Oh! non... J’espère il v a de solides verrous. Je vous remercie, Bertie. Allez au lit.
Jerry. - -Allons au lit.
Tableau vivant : le groupe des adieux de Louis XIV.
On se sépare.
Chacun chez soi.
Diana et Tiercé passent dans leur appartement composé de deux chambres, mais si communicantes que, pour employer l’expression du colonel, c'est comme si une chambre double-lit.
Tiercé, un peu gêné. — Je vous demande mdle pardons, chère amie...
Diana. — Pourquoi?
Tiercé. — Je ne fais partie d'aucun cercle à Londres...
Diana. — Ah ?
Tiercé. — Si nous étions en été, je pourrais aller faire un tour à Hyde-Park : le spectacle est assez curieux... Mais, à cette époque-ci... Bref... je me vois obligé de rester avec vous...
Diana. — Oh ! vous vous excusez de cela?
Tiercé. — Vous êtes mille fois aimable... {Silence.) Je suis... très touché, ma chère Diana... Je craignais qu’il ne restât un peu de froid... un peu de gêne entre nous... à la suite de cette brusque résolution que vous aviez prise de me quitter.
Diana. — Niais j’ai pris la résolution contraire depuis, vous savez.
Tiercé. — Oui... mais pour des motifs si... exclusivement mondains...
Diana. — Les motifs importent peu.
Tiercé. — Ali?
Diana. — Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire. En Amérique, nous faisons toujours entièrement ce que nous fai-
sons. Nous choisissons un parti ou 1 autre, jamais entre les deux. J’avais le choix de divorcer ou de rester votre femme. Et puisque je n’ai pas divorcé, je suis donc votre femme comme jusqu'à présent.
Tiercé. — Ah?... Ah! je... Oui... Ah!
vous avez une manière de résoudre les questions par deux et deux font quatre...
Diana. — Ne font-ils pas?
Tiercé. — Evidemment... (Un silence.) Pardon, je... oh! je suis charmé, mais... je n’osais espérer... vraiment... alors... je suis un peu déconcerté, un peu... ahuri.
Diana. — Oui, je pense que je sais pourquoi.
Tiercé. — Vous me feriez plaisir de m’éclairer.
Diana. — C’est que... vous ne me connaissez pas... nous ne nous connaissons pas... nous nous sommes mariés trop vite. Voilà cinq minutes que nous sommes ensemble seuls et que nous causons... Cinq minutes, ce n’est guère, et pourtant, il ne nous était peut-être jamais arrivé de causer aussi longtemps, tous les deux, depuis notre mariage — ni même avant.
Tiercé, après avoir cherché une réplique tendre. — ... En effet.
Diana. •— Ah! c’est un grand tort de se marier aussitôt que possible et sans avoir fait l’amour.
Tiercé. — Hein? Plaît-il?
Diana. — Ne comprenez-vous pas le français? Je dis c’est un grand tort de se marier sans avoir fait des promenades ensemble, comme en Amérique, le soir, à la lumière des étoiles, sans avoir été ensemble à bord d’un yacht, ou avoir pratiqué fes divers sports... Mais vous étiez si pressé!... Je ne comprends pas pourquoi vous prétendez toujours que les Américains sont pressés. C’est vous qui êtes... Si vous étiez né en Amérique, nous serions à peine encore mariés. Mais nous nous connaîtrions bien l’un l'autre.
Tiercé. — Ma chère, je ne vois qu’un remède...
Diana. — Quel ?
Tiercé. — Reprendre du commencement... supposer que nous ne sommes pas mariés, que nous sommes seulement, comme vous dites...
Diana. — Engagés?
Tiercé. — Oui.
Diana. Oh! cela serait doux.
Tiercé. — Dites-moi on peut se permettre beaucoup de choses en Amérique, quand on est engagé?
Diana. — Oui.
Tiercé. — C’est que je ne sais pas, moi... je ne suis pas un fiancé américain... Chez nous, en France, les fiancés sont au contraire très réservés.
Diana. — Oh! oui...
Tiercé. — C’est un reproche? Vous allez me rendre fat... En Amérique... est-ce qu’on a le droit de... prendre sa fiancée... dans ses bras ?
Diana. — Oui.
Tiercé. — De... chercher ses lèvres?
Diana. — Naturellement.
Tiercé. — De... Moi, vous savez, je ne sais pas... Je vais toujours... Quand je serai sur la limite de ce qui est permis dans les fiançailles... vous m’arrêterez.
Diana, apres un temps. — Non... (Silence.)
Biddy, qui regarde par le trou de la serrure. — Bertie, Bertie... Diana et Bobby sont réconciliés.
Bertie. — Sont-ils?
Biddy. — Oui. Ils se tiennent embrassés. Venez voir.
Bertie, regardant. — Oh !... Oh! je suis content... François et Blanche seront aussi contents. Nous leur écrirons cette nouvelle dans notre prochaine lettre d’amour.
Biddy. — Oui. (Pensive.) Cher, cher François... Mais il arrivera ici la prochaine semaine, avec la marquise sa mère.
Bertie. — Oui. Et avec Blanche.
Biddy. • — Oui.
Bertie. — Ah !
Biddy. - Quoi ?
Bertie. — Bobby a éteint les lumières.
Biddy. - Pensez-vous que c’est un bon signe, colonel ?
Bertie. — Naturellement, je pense ainsi, vieille Biddy.
Biddy. — Ail right.
Bertie. — Embrassez-moi.
Biddy. -— Bonsoir.
Bertie. — Chut ! (On a entendu du bruit.)
Biddy. — C’est à côté.
Bertie. — Oui, chez la princesse.
Biddy, l'œil à la serrure. — Oh ! elle n’est pas couchée... Mais elle sort de sa chambre !..
Bertie. poussant Biddy pour prendre sa place. — Oui.
Biddy, poussant Bertie. ■ — Oh ! colonel, je pense elle va chez notre frère Mark.
Bertie, la poussant. — Oh!... Oh!
Oh!... (Il rit.)
Biddy. — Quoi’
Bertie. — ELe se trompe de chambre!
Elle va de l’autre côté !... Bon ! elle a éteint... Bonsoir, vieille Biddy.
Biddy. — Bonsoir, stupide colonel.
Ils s’embrassent. Ils vont enfin se coucher.
Tout d’un coup, dans le silence nocturne, ils poussent le cri de ralliement de l’école pour les deux sexes dirigée par le docteur Pullet.
Les voisins tressautent — y compris le rajah, qui justement était en train de faire un rêve des plus... pick me up — la chose arrive.
Mais... est-ce que son rêve aurait un prolongement dans la réalité?
A la pâle clarté de la lune, il aperçoit, sur le seuil même de sa chambre, une femme... C’est la princesse. Elle a traversé à tâtons la salle de bains. Heureusement, elle n’a pas piétiné l’ami, l’ami qui est couché par terre entre la baignoire et le mur.
Elle s’avance. Le rajah est troublé, mais il ne fait pas un mouvement. Il règle même sa respiration comme un homme sincèrement endormi.
Elle hésite, tout de même.
Enfin, elle s’assoit sur le bord du lit. Elle reconnaît au toucher la soie du pyjama. Comme elle a de la méfiance, elle enlace solidement les jambes du dormeur afin de paralyser ses mouvements. Puis elle se penche sur lui, et près de ses lèvres, tout près, elle murmure :
La Princesse. — Mark... Cher Mark...
Le Rajah. — ... ( Rien qu'un soupir. Il craint de se compromettre ,)
La Princesse. — Vous êtes à moi enfin !
Le Rajah, apres réflexion. — ... [Un soupir , affirmatif.)
La Princesse. — Vous ne dites pas non, cette fois... Oh! mon cher propre garçon!... L’opportunité s’est donc trouvée! Oh! oui, le monde est petit !
Le Rajaii, extrêmement bas. — Oui.
La Princesse. — Mettez vos bras autour de moi... (Il n'hésite pas.) Enfin! vos bras
sont autour de moi... Oh! mon cher, cher Mark!... Oh! mon... Oh!... Oh!... Pourquoi avez-vous quelque chose autour de la tête comme un turc?
Le Rajah, que cette partie de son costume ne gêne pas spécialement. — Oui, oui... (Dans un souffle.)
La Princesse, qui n'y pense déjà plus.
— Oui... (Silence. — Tout d'un coup , triomphalement.) Cent ! ! !
Le Rajah, d'une voix étranglée. — Quoi ?
La Princesse. — Je détiens le record!
Oh ! Mon chéri ! (Elle l' embrasse avec effusion.) Je veux vous voir dans la lumière du jour.
Le Rajah, de sa voix naturelle. — Moi aussi !
La Princesse, au son de cette voix inconnue. — Ciel ! (Commutateur. Elle le voit.) Oh!... Oh! ciel!... Dieu bénisse!... Etes-vous le cuisinier hindou de l'hôtel, celui qui fait le curry ?
Le Rajah. — Non, je suis... (Il dit son nom.)
La Princesse. — Alors, il y a seulement demi-mal, mais quelle aventure !
Le Rajah. — Pourquoi ? Ce n’est donc pas moi que..
La Princesse. — Mais non, puisque je ne vous connais pas !
Le Rajaii. — Moi non plus. Qu’est-ce que ça fait ?
La Princesse. — Je vais dehors. Adieu.
Le Rajah. — Restez donc.
La Princesse, par pure cérémonie. — • Non, j’aime mieux aller dehors.
Le Rajah. — Maintenant...
La Princesse, pensive. — Je ne connaissais encore aucun Hindou...
La nouvelle Al™ Shaw donne sa main a baiser une dernière fois,
Ils sortent bien thanquillemënt.