‹ Les transformations de la langue française pendant la deuxieme moitié du 18e siecle, 1740-1789Chapitre 24 sur 75 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il nous reste à résumer les transformations accomplies au dix-huitième siècle dans la langue et dans le style, à les apprécier dans leurs principes, et dans leurs résultats.

I. — A la fantaisie des écrivains antérieurs, à la mobilité de la langue du seizième siècle, Yaugelas et les puristes avaient compris la nécessité de substituer l'ordre et l'unité, en imposant une discipline. De là leurs efforts pour créer une syntaxe et un vocabulaire, conformes à la fois à « la façon de parler de la plus saine partie de la cour » et « à la façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps». Pour ce qui est de la syntaxe, les classiques du dix-septième siècle arrivèrent très vite à la fixer d'une manière à peu près définitive et à la régulariser ; ceux de l'âge suivant ne modifièrent en rien les riîsultats acquis, si ce n'est pour les compléter. Les efforts des grammairiens et des écrivains furent sur ce point aussi décisifs que les puristes les plus intransigeants pouvaient le souhaiter. Il n'en fut pas de même du vocabulaire. L'unifier, c'était consacrer les mots et les expressions de l'emploi le plus commun et le plus général : pour constituer ce vocabulaire, non seulement on interdisait la création des termes nouveaux.

mais encore, à force de proscriptions, on en venait à contester la légitimité des expressions les plus heureuses.

Les puristes du dix-huitième siècle renchérirent sur les exigences et les prétentions de leurs devanciers : non contents de passer au crible tous les mots du vocabulaire le plus usuel, ils voulaient imposer la langue des grands écrivains de la seconde moitié du dix-septième siècle, tels que Racine et Fénelon, à l'imitation de leurs contemporains. Unifier le vocabulaire et en régulariser le développement ne suffisait plus ; on voulait le fixer.

Comment les écrivains du dix-huitième siècle n'auraient-ils pas protesté? Le vocabulaire est plus mobile que la syntaxe : chaque génération le remanie et l'enrichit. Sans doute, il importait qu'un fonds durable et permanent de mots et d'expressions fût constitué, et tel avait été l'œuvre louable et durable du dix-septième siècle. Mais prétendre immobiliser la langue littéraire et la langue usuelle, c'était oublier que, si la syntaxe admet une fixité parce qu'elle est comme la logique de la pensée, les mots sont la pensée même et que le vocabulaire suit et subit les variations des sentiments et des idées.

Beaucoup d'écrivains et de grammairiens sentirent ce qu'il y avait d'arbitraire dans les préceptes de Yaugelas relatifs au vocabulaire. Sa doctrine reposait sur deux points principaux : sur une définition trop étroite de l'usage et sur le principe de la souveraineté de l'usage ainsi défini. Cette définition leur parut arbitraire, arbitraire aussi la prétention d'exiger des écrivains une soumission absolue à l'usage. Ils ont protesté en réclamant plus de liberté, les uns au nom des droits de l'art, les autres, les plus nombreux, au nom des droits de la pensée.

Déclarer, en effet, que l'écrivain doit se servir des mots en usage à la cour et employés par les meilleurs écrivains, sans qu'il soit permis de créer et d'innover, c'est limiter les efforts de l'art et les recherches de la pensée.

Au point de vue de l'art, il est réservé à une élite de goûter les œuvres littéraires, mais il ne lui appartient pas de restreindre le domaine de la littérature dans les limites de sa vie matérielle et morale. De même, la langue ne saurait être exclusivement composée des mots et des expressions que l'aristocratie emploie. De telles revendications devaient être reprises plus tard par l'école romantique : il importe de remarquer qu'elle eut au dix-huitième siècle de timides précurseurs.

C'est surtout pour assurer la liberté de la pensée, que les nova-

teurs proclamèrent la liberté de la langue. Les écrivains du dix -huitième siècle refusèrent de se conformer à l'usage de la cour, comme le demandait Vaugelas, ou à l'usage des grands écrivains du siècle précédent, comme le recommandaient les puristes, leurs coi temporains. A l'autorité fragile de l'usage ainsi conçu, ils prétendirent opposer une autorité plus haute et moins discutable, celle de la raison : ils voulurent assurer à la langue son développement rationni l, et s'assurer à eux-mêmes la liberté. D'ailleurs, ils restreignaient cette liberté en la soumettant à des conditions. Cette doctrine visait à concilier les droits et les devoirs de l'écrivain; c'était son mérite. Mais elle attribuait à tort une valeur quasi-absolue et métaphysiques aux principes rationnels sur lesquels la liberté de l'écrivain s'appuyait ; elle ne tenait pas assez compte de l'autorité de l'usage. Si l'écrivain a le droit d'innover, il n'en reste pas moins vrai qu'il appartient à l'usage de consacrer ses innovations. Pour établir l'autorité de l'usage, Vaugelas avait méconnu les droits de l'écrivain ; pour reconquérir et sauvegarder la liberté de l'écrivain, les novateurs du dix-huitième siècle niaient l'autorité de l'usage. Ces deux doctrines sont incomplètes : elles ne tiennent pas suffisamment compte du caractère et du développement de la langue. Pour concilier la liberté de l'écrivain et l'autorité de l'usage, il suffît de donner de l'usage une définition plus large que celle de Vaugelas, plus exacte aussi et plus conforme à la réalité.

Dans sa définition de l'usage, Vaugelas fait une part à la langue parlée, une autre à la langue écrite, mais ce n'est pas sans de graves restrictions. Il n'approuve comme langue parlée que le langage de la cour, il veut que la langue écrite soit conforme à ce langage. C'est méconnaître, d'une part, la nature et les caractères de l'usage, dautre part, l'influence directrice de la littérature sur le développement de l'usage.

Pour définir l'usage d'un mot ou d'une expression, il importe de tenir compte de l'étendue et de la durée de son emploi. Certains termes sont usités dans un cercle restreint, ils n'en sortent pas ; qu'ils appartiennent au vocabulaire de la plus haute société ou de la plus basse, peu importe ; ce sont des mots d'argot ou de jargon ; on ne peut pas dire qu'ils fassent partie de la langue usuelle. Il en est d'autres qui naissent spontanément ; à la faveur de circonstances exceptionnelles, ils ont de la vogue et semblent faire concurrence aux termes les mieux établis ; mais à peine nés ils ont péri. Ces mots éphémères ont passé trop vite pour qu'on puisse les inscrire dans un dictionnaire de l'u-

sage. L'usage comporte donc deux caractères : il est collectif et graduel. En effet, pour connaître le véritable usage de la langue, il faut consulter les classes moyennes de la société ; ce n'est ni la populace ni l'aristocratie qui le constitue, c'est le peuple, c'est-à-dire l'ensemble de ceux qui pensent et qui travaillent, qui par leur nombre et par l'importance de leurs occupations font la nation elle-même : loin de s'isoler^ ils se rapprochent et se mêlent à cause des nécessités de la vie et de la variété même de leurs labeurs. Ils échansent leurs services, ils échangent aussi leurs idées, et c'est ainsi que s'élabore la formation de la langue nationale. Cette élaboration se fait lentement, avec des hésitations et après des essais ; caries termes n'entrent dans l'usage et n'en sortent que progressivement. Il n'y a pas accord, à proprement parler, pour les admettre ou les rejeter, il y a pourtant un consentement tacite qui vient du sentiment généralement éprouvé d'un besoin.

L'usage ainsi défini ne comporte rien de rigide ni de fixe ; on ne saurait lui assigner de barrières précises ni dans le temps ni dans l'espace ; il faut seulement qu'un mot ait un emploi général et qu'il dure, pour qu'on puisse affirmer qu'il fait ou qu'il a fait partie de (d'usage». Car l'usage est mobile, et même (d'usage» n'existe que si l'on entend par là la langue elle-même dans toute l'étendue de ses incessantes transformations ; chaque époque se crée sa langue suivant ses besoins matériels et moraux.

Or, la littérature, qui contribue à donner de la stabilité à la langue, a-t-elle pour unique devoir de retarder ces variations, qu'elle ne peut arrêter ? Est-il légitime de condamner l'écrivain à obéir servilement à l'usage qu'il contribue à établir ? Il est l'interprète des sentiments et des idées de son époque ; il est donc le principal artisan des transformations et du renouveUement incessant de la langue. Il y a plus : sa connaissance même de la langue lui confère des droits particuliers. De même que l'opinion dans le domaine politique et le goût dans le domaine littéraire doivent se former et s'établir par l'influence des hommes les plus autorisés, de même, en matière de langue, il est bon que l'usage s'établisse non au hasard et d'une manière aveugle, mais par le conseil et la direction des écrivains; il appartient, sans doute, au peuple de se prononcer, mais souvent les écrivains comprennent mieux les besoins de la langue ; pour y remédier, ils ont le goût qui les guide, et sinon la (( raison », du moins l'intelligence du génie de la langue. Quand on étudie l'usage d'une époque, on admet avec raison que les écrivains ont eu une grande part dans sa formation : ce serait

une singulière contradiction de contester en droit la légitimité d'une influence qu'on reconnaît en fait.

II. — Quels furent les résultats durables du renouvellement de la langue?

Par ses qualités de clarté, de justesse et de précision, la langue du dix-septième siècle satisfaisait à la fois le goût et la pensée; ennemi du paradoxe et de la banalité dans les idées, l'écrivain d' cette époque évitait dans son style la pompe et la trivialité. De même (|u'une force disciplinée se déploie d'un mouvement calme mais direct et sûr, de même la phrase s'avançait d'un mouvement régulier ; le clioix et aussi l'assemblage des mots y rendait plus manifeste la rectitude du raisonnement, la liaison harmonieuse des idées et des sentiments ; il y avait concordance ou, pour mieux dire, convenance parfaite entre le fond et la forme. En particulier, on retrouve dans l'emploi du vocabulaire cette unité d'impression qui semble la caractéristique même des œuvres classiques : on avait égard à la distinction des genres. La langue des grands écrivains du dix-septième siècle est, en effet, homogène ; on s'applique à lui donner Télégance et la noblesse.

L'imitation maladroite et servile des modèles changea vite ces qualités en défauts : la prose académique prit quelque chose d'ajprêté, de factice et de conventionnel ; on prétendit faire servir cette prose de gala même dans les occasions les plus ordinaires. Les puristes avaient fini par concevoir la langue comme une chose extérieure à la ptînsée, et indépendante du sujet traité et de l'écrivain lui-même. Dès lors, le vocabulaire se restreignant sans cesse, l'abus des mêmes mots, des mêmes expressions et des mêmes tours de style engendra la monotonie. Les novateurs du dix-huitième siècle essayèrent de rendre à la langue la richesse et la variété.

Beaucoup cherchèrent leurs modèles, non plus dans la littérature du dix-septième siècle, mais dans celle du seizième ; ils voulurent une langue aussi abondante que celle de Montaigne et d'Amyot, et s efTorcèrent de réaUser le vœu jadis formé par La Bruyère et Fénelon. Ils restituèrent à la langue beaucoup de mots qui semblaient perdus à tout jamais ; ils en créèrent un plus grand nombre encore ; en ratifiant leurs audaces, l'usage les a légitimées. En même temps, de larges emprunts sont faits à la langue du peuple ; le vocabulaire du savant et de l'artiste fournit un apport considérable ; le mélange des styles favorise le mélange des mots, et la langue littéraire, comme la littérature elle-même, étend son domaine. Remaniée et renouvelce par

l'esprit qui domine à cette époque, elle gagne en étendue et en « aptitude encyclopédique (1) » ce qu'elle perd en sobre élégance et en sévère beauté.

Sa richesse la sauvera au moins de cette solennité monotone où elle se guindait et s'immobilisait : elle commence à prendre de la variété. Délicatement maniée pour l'expression des vérités morales, elle devient encore capable de peindre avec exactitude la réalité pittoresque ; sans perdre sa transparence, elle se colore et s'illumine de tous les reflets du monde matériel. Il y a plus : la physionomie de l'écrivain, qui disparaissait dans l'uniformité d'une langue et d'un style conventionnels, se laisse maintenant apercevoir dans la marque originale et personnelle qu'il donne à son style et qui se retrouve dans la langue même. Plus de liberté, de franchise et de variété, tels sont, en effet, les caractères de notre langue moderne.

En s'éloignant de l'idéal classique, la langue s'acheminait-elle vers la décadence? Assurément la langue du dix-huitième siècle est souvent gâtée par l'abus de l'abstraction, par l'affectation et l'emphase ; mais, il n'en faut pas douter, ce qu'il y a de plus mauvais en elle lui vient de la manie philosophique et, tout autant, d'une imitation servile et maladroite de Racine et de Fénelon.

La décadence suppose la persistance d'un même idéal ; or, au dixhuitième siècle, les transformations de la langue ne s'accompKssent que parce qu'une transformation s'opère dans l'art et dans l'idéal de l'écrivain. A propos des emprunts faits par la langue moderne aux vocabulaires techniques, Sainte-Beuve constatait, dans une page fort curieuse, que le culte de la forme tendait à disparaître ; il reconnaissait qu'aujourd'hui l'écrivain doit avant tout s'appliquer à parler avec exactitude et précision ; celui qui « croirait devoir arrondir et émousser les termes, disait-il, serait ridicule et arriéré de deux siècles. » On peut étendre cette observation à toutes les conquêtes faites par la langue au dix-huitième siècle ; ridicule serait, en effet, l'écrivain qui se ferait scrupule d'employer un mot nouveau, ou le terme populaire qui lui convient. « Malgré ces heureux ravitaillements, ajoutait Sainte- Beuve, il est bien clair qu'auprès de la plupart, en cette société moderne, l'école du style soit académique, soit non académique, perd en crédit, en importance, qu'on l'apprécie moins et qu'on s'en passe. » Cette transformation importante que le critique signale dans la langue du dix-neuvième siècle s'annonçait et se préparait dès le siècle précé-

(1) Cette expression est de Villemain, Préface du Dictionnaire de l'Académie, 1835, p. 30.

dent. A l'époque classique on donnait autant de soins à l'expression qu'à la pensée, à la forme qu'au fond, ou plutôt on ne séparait point les deux choses. Aujourd'hui, les écrivains pourraient se di\ iser en deux catégories distinctes : les penseurs et les stylistes ; les un^ visent à l'exactitude des idées et dédaignent la forme dont les autres ont, au contraire, le culte exclusif.

Car l'art du style n'a pas complètement péri ; il est seulement vrai de dire que son domaine s'est rétréci : on ne pouvait autrefois ; border l'histoire, la philosophie, n'importe quel genre littéraire à moins de connaître toutes les ressources de la langue et de savoir maniti* habilement la plume ; on n'était un bon historien qu'à la condition d'«être un bon écrivain : s'il y a encore de grands écrivains dans tous les genres, ce n'est pas, du moins, qu'ils visent au « style » ; ce n'est pas non plus le styliste ou le virtuose de la forme qu'on apprécie en eux : leur mérite d'écrivain ne vient que par surcroît. Les genres (ù cette science et cet art du style sont non plus accessoires mais essentiels, existent pourtant : c'est la poésie, et, dans la prose, tout ce qui relève du genre descriptif. Or, ces genres n'ont atteint à leur perfection que grâce aux conquêtes que la langue du dix-huitième siècle a faites, et que des écrivains comme V. Hugo et Flaubert ont sanctionnées. Ce qu'ils réclament, eux aussi, c'est qu'il leur soit permis de rajeunir et d'enrichir le vocabulaire, de mettre à profit toutes les ressources de la langue générale et des vocabulaires spéciaux ; l'usage de ces libertés ne pouvait que profiter au développement de l'art : son domaine s'était rétréci, avons-nous dit, mais ses ressources avaient augmenté.

En résumé, si les néologues et les novateurs ont parfois renié en principe l'œuvre du dix-septième siècle, ils ne l'ont pas détruite ea fait. Ce qu'il y avait de solide a duré, seul s'est désagrégé et a péri ce qu'il y avait de fragile et d'artificiel. Les écrivains du dix-septième siècle ont eu l'honneur de créer une langue nationale et d'établir une tradition : mais il fallait lui donner des fondements plus larges et plus solides ; il fallait abolir les étroites conventions, rendre à la langue la liberté ; c'est en ce sens que les novateurs du dix-huitième siècle ont accompU une œuvre utile et féconde : si l'on songe, en effet, que le mouvement romantique eut pour précurseurs les grands prosateurs du dix-huitième siècle, il faut reconnaître que le mouvement néologique de cette période et le renouvellement de la prose ont préparé le renouvellement de la poésie. Ce qui achève de montrer le mérite de ces novateurs et la légitimité de leurs tentatives, c'est qu'ils n'eurent recours ni aux programmes ni aux manifestes et qu'ils

ne se concertèrent point pour réaliser des réformes; la langue sembla reprendre spontanément ce que les puristes du dix-septième et du dixhuitième siècle lui avaient fait perdre artificiellement. Ils n'avaient fondé une tradition qu'en reniant et en sacrifiant les droits de l'écrivain ; au dix-huitième siècle, la tradition élargie et consolidée peut ainsi se concilier avec la liberté de l'écrivain. Cette liberté, pour emprunter une image familière aux écrivains du dix-huitième siècle, n'est pas plus incompatible avec la stabilité de la langue que le mouvement avec les lois de l'équilibre.

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