‹ Les transformations de la langue française pendant la deuxieme moitié du 18e siecle, 1740-1789Chapitre 23 sur 75 · EMPRUNTS AUX LANGUES ÉTRANGÈRES · texte numérisé non relu

EMPRUNTS AUX LANGUES ÉTRANGÈRES

Même avant Vaugelas, les grammairiens s'étaient opposés à l'entrée des mots étrangers dans la langue. Au seizième siècle, le langage a italianisé » des courtisans avait soulevé les protestations des savants et des lettrés. Sans doute, les grammairiens du dix-septième siècle n'eurent pas l'occasion de se prononcer avec autant d'éclat contre les mots étrangers; mais l'idée qu'ils se font de la pureté de la langue implique la condamnation des expressions, des tours et des constructions qui n'appartiennent pas au langage usuel. A peine tolèrent-ils que la langue s'enrichisse de son propre fonds ; ce n'est pas pour lui permettre de s'enrichir du bien d'autrui.

Depuis le commencement de son histoire, la langue française n'avait pas cessé pourtant d'emprunter selon ses besoins. A quelle langue de l'Europe n'est-elle pas redevable d'une partie de son vocabulaire? Au dix-huitième siècle, la France entretient avec les peuples voisins des relations très actives : non seulement, on commence à voyager, mais aussi on étudie les mœurs des étrangers, leurs institutions, leur langue et leur littérature mêmes. Cette curiosité pour les choses étrangères a-t-elle nui ou profité au développement de la langue? Dans quelle mesure la doctrine du protectionnisme a-t-elle été remplacée par le régime du laissez-passer ?

Ce que la langue avait emprunté le plus souvent, c'étaient des

noms d'objets, des termes militaires, par exemple, des termes d'art ou de jeu : on adoptait le mot en adoptant la chose. Jamais les grammairiens n'ont protesté vivement contre des importations aus^i légitimes. Au dix-huitième siècle, l'apport de ces mots concrets est très considérable, et leur provenance très variée. J.-J. Rousseau emprunte à l'Italie arpegio, cavagnol, desinvoltura, giunca, opère biiffe, palazzo, pastorelle, redoutte, 5orô<?/^z, 5/?roy0O52Vz; les mots espagnols se rencontrent sous la plume de Beaumarchais, ou dans le livr^ d'un voyageur comme De Langle : azote ^ corazoïi, esparbille, es'jiielas, fandango^ garbure, gaytano^ godille (= rabat), maestranza, préside, rubrica, sitios, sorbet, tauroyeur (== toréador), titidado, tonadille, toradilla. La plupart de ces mots ne sont pas entrés dans la Imgue; le plus souvent, l'écrivain n'emprunte ces noms étrangers que pour désigner des choses étrangères qui n'ont pas d'équivalent dans les usages français.

L'apport des mots anglais est de beaucoup le plus considérable : au dix-huitième siècle, l'Angleterre est à la mode : on étudie ses institutions parlementaires, on adopte ses manières de vivre, le whist et les jockeys. Les mots anglais abondent dans les Annales de Linguet et dans la Constitution de Delolme : benevolence, coalition, compétition, constable, coroner, corporation, counsellor, cutter, despect, di^order, exertion, forgery, garret, gentleman, impeachmen, indictment, message, parlour, partner, patient, pit, pouding, poud, precinct, report, restreinte, sessioii, shérif, smogler, spleen, toast, verdict, vote, ivarant, waux hall, whist, writ. Il est évident que tous les regards se tournent alors du côté de l'Angleterre.

Avec l'Angleterre, ce sont les régions les plus lointaines de l'Orient et de l'Occident, les Indes, l'Amérique, l'empire des Incas, la Louisiane, l'Eldorado qui séduisent l'imagination et la curiosité. La langue témoigne de cette influence, tout autant que la littérature. Les économistes et les encyclopédistes étudient le commerce, les productions et les peuples des colonies étrangères : de là, dans leurs ouvrages techniques, beaucoup de noms de plantes, d'arbres, d'animaux étrangers, de mesures, de poids, d'outils, beaucoup de termes appartenant à la civihsation et à la vie de ces peuplades éloignées. Qu'on ovLSveV Histoire philosophique et politique de Raynal : les mots américains, péruviens, caraïbes, hindous, s'y mêlent d'une façon parfois étrange aux mots du français courant ou du langage scientifique. Ce' sont, par exemple :

Acoma, IV, 8, arbre des Antilles ; alcavala, III, 83, impôt sur les

marchandises (espagnol) ; ammonan, I, 205, mesure de la Malaisie ; aréquier^ II, 145, arbre de l'Inde; œ-rak, I, 240, eau-de-vie; basta^ II, 34, toile de l'Inde ; bétille^ I, 381, id.; caamini^ 111,259, arbre du Paraguay ; caacmjs, III, 259, herbe du Paraguay ; c«c/2«^2^, 1, 189, fève de la Malaisie ; calumhac^ II, 52, fragment de bois d'aigle (mot caraïbe) ; carbet^ IV, 23, cabane des indigènes des Antilles; chaya^ II, 155, racine de l'Inde; criss^ W, lô, poignard malais; cruciade^ III, 83, imposition établie parles Espagnols aux Antilles; enchéris, III, 385, arbre du Brésil; cubo^ I, 175, titre d'empereur du Japon ; damar,

II, 24, arbre des Indes; donttis^ 11, 34, toile écrue des Indes; fanègite,

III, 230, mesure espagnole ; gémidard, II, 90, fonctionnaire des Indes; ginsang^ II, 255, arbuste de la Chine, etc., etc.

La nécessité même de son sujet obligeait ici l'écrivain à nommer tous ces objets. Mais c'est à un goût d'artiste que cède l'auteur de Paul et Virginie quand il accumule les noms des plantes exotiques : attier, ajoupa^ agathis^ bananier, calebassier, latanier, palmiste^ tatamaque, veloutièr, et de même tout ce qui caractérise le pays oii se déroule son roman. Ces noms ont une sonorité qui caresse son oreille, comme les choses qu'ils désignent ont des formes et des couleurs qui charment son regard. Il y a plus : ces noms, parfois étranges, ajoutent à la vérité du récit et de la description. En effet. Bernardin de Saint-Pierre s'est plu à révéler la splendeur de la nature tropicale : or, il y a des mots qui, tout en désignant les choses de cette nature, ont par eux-mêmes une valeur pittoresque, Bernardin de Saint-Pierre Ta compris ; il leur a assuré tous les privilèges de la langue littéraire qui, jusqu'alors, leur étaient refusés. Tel est le résultat considérable de l'effort fait par la science et par l'art à la fois pour connaître et faire connaître les choses étrangères.

Si maintenant Ton considère non plus la provenance de ces mots, mais leur forme, on verra que, sans distinguer les termes abstraits et les termes concrets, ces mots sont tantôt transportés dans leur forme originelle, tantôt légèrement francisés. Le marquis de Langle traduit toréador par tauroijem\ et Jean-Jacques emploie le mot italien desinvoltura. L'usage s'est prononcé depuis; toréador a passé dans la langue, le peuple s'est approprié désinvolture. Comme les écrivains, l'usage a souvent hésité : tantôt il donne aux mots une couleur française, tantôt il leur laisse leur marque d'origine; le plus souvent, les mots abstraits deviennent de vrais mots français, mais les mots concrets ne conservent pas tous leur aspect primitif.

A côté de ces termes que récrivain employait légitimement pour donner de la précision à sa pensée et pour désigner des choses qui n'avaient pas de nom en français, il faut faire une place aux m( ts barbares, à peine déguisés, que les traducteurs entassent dan- leurs œuvres. Chose grave! Ce sont, pour la plupart, des mots abstraits, substantifs, adjectifs ou verbes, qui font double emploi avec dt s mots de la langue, quelquefois même des tours de phrase qui sojit contraires au génie de la langue; ni étrangers, ni français, ce^ mots prennent une forme bâtarde, d'aspect équivoque et de signitication obscure. Ils sont une menace pour la pureté bien entendue de la langue, c'est-à-dire pour sa clarté. De là, dans les traductions, tant de germanismes et d'anglicismes. « Quelque habile que soit un traducteur, dit Féraud, il ne se tient pas toujours en garde contre la sourde influence de la langue étrangère, dans laquelle est écrit l'ouvrage qu'il traduit; et, sans trop s'en apercevoir, il en fait passer les tours et les expressions dans la copie qu'il en fait » [Préface du Dictionnaire, p. xn). Quelques traducteurs s'en aperçoivent pourtant ; Delohne emploie les mots bizarrement francisés derespectueux, eiititré^ judiciel (:= judiciaire), //ce^i^ewr, et Prévost dans la traduction à^V Histoire des Stiiarts : parceller, être honteux de faire quelque chose (:= avoir honte). Certains même prennent leur parti de ces barbarismes; Linguet [Aim.j IV, 132) les regarde comme « une petite défectuosité ». Et quand il cite des extraits d'une langue étrangère, jamais il n'en corrige les fautes « de peur d'altérer le sens » .

Les mêmes incorrections se trouvent dans les ouvrages français écrits par des étrangers et, en particulier, dans les journaux, comme cette gazette de Bruxelles dont « c'est le destin d'être toujours écrite par des gens qui parlent notre langue comme on la parle à Vienne. » (Chevrier, p. 113.) Les Français qui résident à l'étranger ont désappris leur langue ; les ouvrages de Formey sont pleins de germanismes, selon Féraud. Germanismes ou non, les phrases y sont construites d'une façon barbare. Que dire aussi à'explicabilité, indiscernabilité^ permutatoire, super ficialité? Si ces mots sont conformes à l'analogie, il faut bien reconnaître que le français ne se prête pas aussi facilement que l'allemand à ces dérivations spontanées. Mais plutôt, ces mote n'appartiennent à aucune langue ; d'origine et de composition latines il a suffi d'en changer simplement la syllabe finale pour leur donne] une apparence moins barbare.

Nous avons essayé de déterminer l'apport des mots étrangers dan

la langue française à la fin du dix-huitième siècle. Il nous faut maintenant rechercher quelle a été l'inlluence de l'étude des langues étrangères sur le développement général de la langue usuelle et de la langue littéraire. Depuis le commencement du siècle, les communications intellectuelles se multiplient entre la France et les pays voisins (1) : non seulement on traduit les romanciers, les poètes et les philosophes anglais et allemands, mais des journaux se créent dans le but spécial de satisfaire au plus vite la curiosité dévorante qui tourne les esprits vers les productions étrangères ; dictionnaires et grammaires se succèdent, on étudie la langue et la prosodie des Allemands et des jonglais tout autant que leur philosophie. « Nous avons adopté dans ce commerce étranger, disait Thomas (IV, 261), tout ce qui avait plus de rapports avec nous-mêmes et qui était le plus approprié à nos besoins ou à nos fantaisies, qui sont elles-mêmes des besoins. »

Notre langue avait des besoins ; rien n'était plus propre à les faire connaître que l'étude et la comparaison des langues étrangères. En 1765, le chevalier de Jaucourt étudie dans V Encyclopédie (art. langues) les mérites de la langue française; il la juge supérieure à toutes les autres, même aux langues anciennes, par ses qualités logiques, la clarté, l'ordre, la justesse : mais, en revanche, elle n'a ni leur harmonie ni leur abondance. Pour nous en tenir à ce dernier point, ce qui fait en particulier la pauvreté du français, c'est l'insuffisance des mots composés et des diminutifs :

(( Le français manque de mots composés, et, par conséquent, de l'énergie qu'ils procurent ; car une langue tire beaucoup de force de la composition des mots. On exprime en grec, en latin, en anglais, par un seul terme, ce qu'on ne saurait rendre en français que par une périphrase. Il y a, pareillement, aussi peu de diminutifs dans notre langue que de composés ; et même la plupart de ceux que nous employons aujourd'hui, comme cassette^ tablette, n'ont plus la signification d'un diminutif de caisse et de table ; car ils ne signifient point une petite caisse ou une petite table... » En somme, la langue manque d'énergie faute de mots composés, et de grâce faute de diminutifs.

Pour ce qui est des diminutifs, de Jaucourt expliquait avec finesse l'impuissance de la langue à en créer, ou tout au moins à leur garder la valeur de diminutifs. Dès qu'un mot de cette nature a été adopté, il perd très vite, en effet, le sens exact de sa terminaison, et en vient

(1) Texte, J.-J. Rousseau et les Origines du cosmopolitisme littéraire^ p. 311-337.

ou bien à exprimer, saris aucune nuance, la même chose que le mot primitif, ou encore, comme cassette et tablette^ à désigner des choses d'une nature différente : le rapport étymologique du mot primitif et du diminutif s'est effacé. Aussi, la tentative de ceux qui ont voulu, enrichir la langue de diminutifs a presque toujours échoué ; [uand, dans sa Néologie, Mercier a voulu créer des « augmentatifs et des diminutifs », l'usage les a refusés.

Au contraire, la langue possédait déjà beaucoup de mots composés ; il semblait facile de lui faire adopter tous ceux qu'elle pouvait envier aux langues anciennes ou modernes. Peut-être plus d'un traducteur avait-il cette arrière-pensée, quand il transcrivait L s mots composés qu'il trouvait dans le texte original; de là les mots inconqiiérable^ inexorable^ ingénéreux, irréconciliabilité que Le Tourneur risqua dans sa traduction de Clarisse Earlowe et que Mercier, qui ne laissait rien perdre, recueillit dans sa Néologie. Mais si l'on veut comprendre tout le parti que les néologues prétendirent tirer de l'étude des langues étrangères, il faut ouvrir le Vocabulaire de nouveaux privatifs français publié par Pougens en 1793. Ces privatifs sont, comme l'indique le sous-titre, « i?nités des langues latine, italienne^ espagnole, portugaise, allemande et anglaise » . Pourquoi le français qui possède «rfmîW n'aurait-il pas inadmiré, puisque l'allemand dit unbewundert et l'anglais unadmired? Affabilité existe ; qui pourrait condamner inaffabilité , puisqu'on trouve en latin incomitas, en ïi^- \\Qninaffabilita, en allemand unfreunlichkeit, en anglais unkindness? L'auteur propose ainsi la création de douze cents privatifs environ, qui, tous, ont des équivalents dans plusieurs langues étrangères; c'est à la langue anglaise qu'il en a le plus emprunté : « Les Anglais ont tous nos privatifs et près de treize cents plus que nous » [Préf. YII). On ne veut pas que le français, à tant de titres supérieur aux autres langues, leur soit inférieur en quelque chose.

Sans doute, selon Pougens, ces privatifs rendront de grands services au savant, à l'orateur, au poète : « 1" en affranchissant la langue de ces formules négatives, de ces manières de parler dures et languissantes, telles que son manque de, son défaut de, son peu de... ; 2*' en ajoutant à la clarté du style... ; 3° en multipliant ses nuances fugitives, si précieuses à l'écrivain qui sait peindre». Mais ce qui nous importe, ce sont moins les raisons qu'il invoque pour justifier sod entreprise que la méthode qu'il suit pour l'exécuter. Il a cherché « dans les langues étrangères... une série d'expressions propres à être naturaUsées en français ». Incorporer dans la langue des mots étrangers,

jamais pareil projet n'aurait été conçu par les grammairiens du dixseptième siècle ; ils étaient trop jaloux de conserver à la langue son originalité et son indépendance. Mais, au dix-huitième siècle, il y a des néologues qui se croient autorisés à commander à Tusage : ils ne doutent pas que les mots employés dans les autres langues ne puissent être heureusement adoptés par le français. C'est qu'en vérité les grammairiens qui étudient les principes d'une « grammaire générale », fondement rationnel de toutes les langues, semblent parfois aussi travailler sur un plan rationnel et idéal à la construction d'un vocabulaire général, sinon universel; il serait capable d'exprimer toutes les nuances de la pensée, et les matériaux fournis par les langues les plus cultivées aideraient à l'édifier.

L'ouvrage de Pougens est surtout intéressant par l'application particulière qu'il y fait des principes et de la méthode des néologues contemporains. Aussi son Vocabulaire obtint un vif succès, même parmi les défenseurs du goût et de la tradition classiques ; La Harpe lui consacra deux articles dans le Mercure français (1794^ n°' 3 et 4) ; tout en critiquant le trop grand nombre de mots proposés et les principes de ce Vocabulaire qu'il ne jugeait pas ((raisonné», il en reconnut l'utilité, y fit lui-même un choix de termes qui lui semblaient heureux et nécessaires, et dont il expliqua la formation rationnelle. C'est ainsi qu'il patronna les mots désaffamer^ inabondance^ inabordé, inabstinence, inacheté ^ inamusant ^ inassorti, inassoupi, inattente, inconsistance, inhabileté, instable^ introuvé, irréconcilié^ irréparé, irrespecté, irr évoqué. En effet, il devait constater dans son Cours de littérature [V" part., \, ch. m) et peut-être avait-il déjà enseigné ((que nous n'avons point de mots combinés et pas assez de composés ».

Des composés de cette nature étaient-ils les seuls que le français pouvait envier aux autres langues? CeuxquePougens proposait étaient abstraits. Mais ces composés pittoresques, dont les langues anciennes et la langue anglaise abondent^ pouvait-on les transporter ou les imiter en français ? Grâce à ces composés, les écrivains grecs pouvaient, dit La Harpe, « combiner plusieurs mots dans un seul, et renfermer plusieurs images et plusieurs pensées dans une seule expression » [Lycée, I, p. 124), peindre, par exemple, d'un seul mot un casque qui jette des raijons de lumière de tous les côtés. De son côté, A. Chénier notait que dans la langue grecque (( beaucoup d'épithètes sont des tableaux tout entiers (1)» ; de telles épithètes manquent en

(1) Revue de Paris, 15 octobre 1899, p. .693.

français. Ronsard avait essayé de remédier à cette insuffisance de ^ langue; il avait juxtaposé tantôt deux adjectifs (fier-humble), tantôt un verbe et un substantif (chasse-peine), ou rapproché avec inversion deux mots qui se déterminent (chèvrepied). Ce dernier procélé étaiti contraire au génie de la langue, mais les deux autres étaieiit légitimes ; ils n'obtinrent pourtant pas un succès durable ; le goût pros-^'^ crivitce que l'usage ne condamnait pas. Chénierne songe pas à renou-^ vêler la tentative de Ronsard : suivant sa doctrine, il faut savcir faire une heureuse violence à la langue « pour qu'elle s'attache après une langue étrangère, et lui ravisse quelque tournure forte et originale qui^ l'effarouche d'abord, mais que l'habitude lui fera bientôt aimer (1). «f En fait, il s'est montré plus hardi dans son style que dans sa langue ;' on trouve dans ses œuvres le composé inente^idii qu'il avait peut-être formé d'après le latin ou le grec, et que Pougens proposa et créa d'après l'anglais unheard. Le français ne réussit donc à prendre au grec et à l'anglais que quelques mots composés : il ne pouvait leur emprunter la variété ni la richesse de leurs dérivations.

Il y avait au moins, dans les œuvres qu'on traduisait, des emplois figurés et métaphoriques qu'il était possible de transporter en français. L'imitation ou la traduction des œuvres étrangères ne peut-elle pas aider l'écrivain à découvrir et à exploiter les richesses du langage figuré ?

Dans la préface que Delille a mise en tête de sa traduction des GéorgiqueSy on retrouve les exhortations, sinon l'accent, que jadis du Dellay faisait entendre dans la Défense et illustration ; l'écrivain a pour devoir d'enrichir la langue ; non seulement il rajeunit les mots anciens et naturalise les nouveaux, mais encore « il transporte les richesses d'une langue dans une autre, rapproche leur distance, les force, pour ainsi dire, à sympathiser ». Les traductions sont un des meilleurs moyens d'enrichir la langue. « Insensiblement, dit Delille, elles transportent dans la langue une foule de tours, d'images, d'expressions, qui paroissoient éloignées de son génie, mais qui, s'en rapprochant par le secours de l'analogie, quelquefois s'annonçant comme le seul mot, la seule expression, la seule image propre, sont soufîerts d'abord, et bientôt adoptés... Ecrire un ouvrage original dans sa langue, c'est, si j'ose m'exprimer ainsi, consommer ses propres richesses; traduire, c'est importer en quelque façon dan«

(1) Revue de Paris, i5 octobre 1899, p. 683.

sa langue, par un commerce heureux, les trésors des langues étrangères. » Voilà un programme tracé avec vigueur et décision. Mais Delille s'est contenté d'appliquer dans sa traduction les formules ou les procédés de la langue poétique courante ; ses efforts ont seuls pu le tromper sur la hardiesse et sur l'originalité de son œuvre. Dans la traduction des Géorgiqiies on retrouve les mêmes artifices de froide et banale rhétorique, les mêmes tropes, synecdoques, métonymies que dans ses autres poèmes : les métaphores elles-mêmes sont communes; le nombre en est restreint et la couleur effacée. Voici, pour les verbes et les adjectifs, les emplois figurés dont M. Kremer (1) a dressé le tableau : assiéger, charger^ contagieux, cultiver^ éclore, éclipsé^ embrasser^ enfanter, épineux^ éteindre [^'), féconder, fécond, fertile^ flétrir ^ fleurir^ glacer, jeter, marier, naître^ nourrir^ produire^ recueillir, refroidir^ regorger, rejaillir^ semer, voler. La somptuosité de la phrase et l'harmonie du vers dissimulent mal la banalité et la pauvreté de cette langue. Il est vrai aussi que Débile pratique couramment une figure de style qui touche de près à la métaphore : c'est la « personnification » des choses et des êtres abstraits. L'expression de Virgile : « virescunt gramina est ainsi rendue :

Là règne un vert gazon qu'entretient la nature

et, pour traduire « exercetque frequens telhirem » (I, 99), Delille écrit :

Gourmander sans relâche un terrain paresseux.

Il a ainsi personnifié toutes les vertus et tous les vices, toutes les choses de la nature et tous les sentiments de l'homme. Delille ne créait pas, à proprement parler, de métaphores; par un simple artifice de style, il faisait des anciennes une application forcée.

La plupart des traducteurs de l'époque veulent montrer seulement leur habileté à vaincre ou plutôt même à tourner les difficultés; la traduction est devenue un exercice de style. Et comment des traducteurs qui n'ont cure de l'exactitude, se soucieraient-ils de transporter en français des expressions curieuses et des métaphores originales?

(1) Richard Kremer, Sprachliche untersuchungen ûber Jacques Montanier-Delille, Bonn, 1896, Georgi, — Ce travail contient le catalogue de toutes les figures de mois et de pensées employées par Delille; il nous a été utile. Mais l'auteur exagère la valeur de ce poète : la traduction des Géorgiques a'est pas supérieure à roriginall

A propos de la traduction que Le Tourneur avait faite des Nuits ! d'Young, un critique sans préjugés qui était en même temps un réfor- | mateur de la langue, S. Mercier, déclarait qu'il goûtait « ces i nages i fortes et vives, dont la hardiesse répond au sujet qu'il embrasse >>. ' {L'an 2440, I, 335.) Mais de quoi parle-t-il? Des allégories, des com- •! paraisons qui abondent dans les Nuits, ou des métaphores? Des iigures de pensées ou des figures de mots ? Ouvrons l'ouvrage de Le Tourneur. Dans la Préface, le traducteur avoue sans détour qu'il a déplacé certains passages et ajouté mainte épithète pour « embellir » Toriginal. A-t-il conservé les expressions et les métaphores? « Quand notre langue résistoit à l'expression angloise, dit-il, j'ai traduit l'idée, et quand l'idée conservoit encore un air trop étranger aux nôtres, j'ai traduit le sentiment. » Mercier s'est, malgré tout, obstiné à chercher dans les Nuits des nouveautés de langue pour les enregistrer dans sa Néologie; il y a relevé une seule expression : « La terre désenchantée a perdu son éclat. » (Trad. des Nuits, t. I, p. 13.)

« On a beaucoup exalté une version de ÏEssai sur l'homme de Pope par M. Fontanes, dit Linguet. On y a remarqué des vers heureux, de la précision, quelques images... » {Atm., XV, 461.) Linguet aime les images hardies ; on peut s'en rapporter à lui. D'autre part, Fontanes est un homme de goût et un traducteur scrupuleux ; il a voulu rendre exactement l'ouvrage du poète anglais : « L'allonger, dit-il, c'était le défigurer entièrement. » Lui aussi, pourtant, s'est parfois laissé déconcerter par les hardiesses de la langue anglaise : t

(( Je me suis permis, dit Fontanes (p. 87, 7îote), de substituer à l'image que renferment ces deux vers anglais :

And hence one master passion in the breast Like Aaron's serpent swallows up the rest,

cette autre image :

Et souvent dans nos cœurs que sa loi détermine, Sur les autres, en reine, une seule domine.

J'ai cru que la passion dominante, comparée au serpent d'Aaron, offroit plus de bizarrerie que de grâce et de justesse. »

« Plus bas, j'ai encore changé un de ces vers de Pope : %

Reason itself but gives it edge and pow'r

As heaven's blest beam turns vinegar more sovv"r.

Ce qui veut dire : La raison augmente la vivacité de la passion dominante^ comme les rayons bienfaisants du soleil augmentent F acide du vinaigre. J'ai traduit cette comparaison par celle-ci :

Tel aux feux du soleil se mûrit le poison. »

Il n'est vraiment que de savoir s'y prendre : quand on rencontre une image originale — métaphore ou comparaison, — on l'évite comme trop compromettante, et l'exactitude ne consiste plus alors qu'à la remplacer.

D'ailleurs, ce n'est pas chose facile de transporter les métaphores d'une langue dans une autre. Ce sont, en effet, les métaphores qui contribuent le plus à donner à une langue son originalité et sa physionomie. Il est possible de les emprunter quand la langue se forme, et les auteurs du seizième siècle ne s'en faisaient pas faute : le jour où l'on aura relevé les métaphores du français et étudié leur histoire, comme on a étudié celle des mots, on verra qu'elles sont dues à une importation étrangère, en particulier au latin, beaucoup plus souvent qu'à une création véritable ; les écrivains empruntaient et développaient par analogie les métaphores qu'ils trouvaient en latin ; elles venaient s'ajouter au fonds très riche des métaphores que le peuple avait librement créées. Au dix-septième siècle, la langue littéraire fut soumise à un travail minutieux des grammairiens et des écrivains : son développement n'en fut pas arrêté, mais ses traits et son caractère furent fixés. La langue était adulte : elle pouvait pousser des rejetons et créer par la force de sa propre sève ; il était tard pour opérer des greffes : en particulier, les métaphores que possédaient les langues étrangères ne pouvaient s'y transporter sans paraître barbares. Delille dut comprendre qu'on n'emprunte pas aussi facilement les métaphores que les mots, et que, la période des créations métaphoriques se ralentissant, le véritable talent de l'écrivain est plutôt de choisir et de manier les métaphores usuelles que d'en créer.

A défaut de tout autre enseignement, les traducteurs apprirent de leurs modèles à user de la langue avec moins de timidité et de scrupules. Qu'il s'agisse du mot technique ou du mot populaire, Delille ne croit pas devoir le rejeter, quand c'est le mot propre ; il ne fait une concession aux préjugés régnants que lorsqu'il faut relever la bassesse d'un mot par la noblesse du tour. « La traduction des Géorgiques, dit-il, était plus propre qu'aucune autre, si elle eût été entreprise par

un grand poète, à donner à notre langue des richesses inconnues. . . Les } opérations champêtres, les détails de la nature physique, voilà ce qu'il t fallait la forcer à exprimer noblement; et c'eût été une véritable con- ■ quête sur sa fausse délicatesse et son dédain superbe pour tout c^ que nos préjugés ont osé avilir. ■» Il avait dit que les poèmes didactiques sont seuls capables de rendre à la langue cette richesse et cette force que l'imitation des poètes dramatiques lui a enlevées; les travaux des arts ou les beautés de la nature, «c'est pour notre langue un monde nouveau, dont elle peut rapporter des richesses sans nombre. » En effet, Delille ne craint pas de nommer les objets rustiques ; quand il explique les principes à suivre dans « le choix des coursiers j), il donne des détails précis :

Des gris et des bais-bruns on estime le cœur; Le blanc, l'alezan-clair languissent sans vigueur.

(Gh. m.)

S'agit-il d'animaux moins nobles? il les nomme :

Là, l'immonde crapaud dans un coin s'assoupit, |

Dans son trou tortueux la taupe se tapit... ;

Le charançon dévore un vaste amas de grains; Et le mulot remplit ses greniers souterrains.

(Gh. I".)

Il est vrai que Delille ne montre pas toujours la même complaisance pour le mot propre ; Virgile parle de la teigne « di?nim tineœ geinis » ; mais « comme le mot teigne ^ dit Delille dans une note, n'a point de noblesse dans notre langue, je me suis servi du mot générique de chenille. )) L'âne est-il donc plus noble? Il l'a nommé :

... Et rapportant chez soi les tributs de la ville,

Presse les pas tardifs de son âne indocile. %

Enfin , si péri phrase parut jamais légitime , ce fut pour désignero l'animal qui s'engraisse de glands « ; pourtant le poète a su s'en passer.

Et le porc sous l'ormeau broya le fruit du chêne.

(Gh. IL)

Peut-on rien demander de plus à un poète ? i

Dans sa traduction de V Essai sur r homme ^ Fontanes montre plus de décision encore; et, à cet égard, les notes qui accompagnent son poème sont fort curieuses. Par exemple, à propos des expressions le

malmoral^ le mal 'physique^ Fontanes déclare que les longues périphrases sont « moins heureuses que le mot propre » (p. 138).

En conséquence, il ne regrettera ni les termes, ni les comparaisons scientifiques. Il ne se fait point scrupule de garder les mots ^attraction, connexion^ gradation, qu'il trouve dans le texte original. (( Nos bons écrivains, ajoute-t-il (p. 64), rejetteroient ces mêmes mots d une prose élégante. Je ne partage pourtant pas Favis extrême de ceux qui excluent du langage poétique tous les termes que la Philosophie et les découvertes modernes y ont nécessairement introduits. Quand ces termes sont placés habilement, ils peuvent enrichir le style, loin de le dénaturer. » Une comparaison technique serencontre-t-elle? On y sent, dit-il, a toute l'originalité du génie anglais ». Mais « si on ne traduit pas ces sortes de traits avec exactitude, le poète étranger perd sa physionomie » (p. 90).

De même, Fontanes nomme les choses familières ; pourquoi aurait-il recours à une circonlocution pour désigner le chien (p. 66)? « On a loué Yoltaire d'avoir peint le chien, dans la Henriade, par une périphrase assez vague qui pourrait convenir au cheval ; je ne vois pas le motif de cet éloge. Racine a placé le mot chien dans Athalie de la manière la plus noble et l'a répété trois fois. La véritable création est de faire entrer dans le langage poétique des termes familiers qu'une fausse délicatesse veut en exclure, sans blesser, comme de raison, l'harmonie et l'élégance » (p. 66). Ce sont les mêmes arguments, la même doctrine et presque les mêmes expressions que chez Delille. Fontanes ne perd pas une seule occasion d'expliquer la beauté des choses familières. Pope avait comparé les diverses affections qui remuent le cœur de l'homme aux ondulations de plus en plus larges que produit un caillou jeté dans Teau. « Cette comparaison ne paraîtra peut-être pas assez noble à quelques juges difficiles. Les comparaisons des anciens sont tirées de même des objets les plus simples et les plus vulgaires, et ne sont pas toujours aussi justes et aussi ingénieuses » (p. 146). Les libertés que l'écrivain s'interdirait peut-être dans une œuvre originale, le même écrivain les prend pour traduire une œuvre étrangère : les (^ règles » n'ont donc plus rien d'absolu, et peu à peu apparaît ce qu'elles ont d'illégitime et d'étroit.

L'influence des langues étrangères sur le développement de notre langue au dix-huitième siècle a été très réduite dans le détail ; mais il y avait un intérêt général à l'étudier, au moins pour contrôler les observations présentées dans les chapitres précédents. Les langues

étrangères ont fourni à la nôtre beaucoup de termes d'un usage spécial, quelques-uns d'un usage courant; si les néologues ont voulu emprunter à l'anglais des modèles pour former des termes nouv 'aux, ils n'y ont réussi que dans la mesure seulement oiices mots étra igers ressemblaient aux mots latins; ils n'ont pas emprunté de métap lores aux langues modernes; toutefois, l'étude des auteurs qu'ils tr iduisaient a conduit quelques écrivains à réfléchir sur la timidité des principes et du goût régnants, et à user plus largement de la langue commune; dès la fin du dix-huitième siècle, il devient évident que l'influence croissante des écrivains étrangers, en particuliej* des plus modernes, contribuera un jour à l'émancipation de la langue littéraire.

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