CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
1. La langue classique et les néologues avant i740. — II. Le purisme et les néologues après 1740 : A. Développement de la langue noble. — J5. Causes générales du mouvement néologique pendant la seconde moitié du siècle : causes politiques, scientifiques, littéraires. Influence de l'esprit philosophique dans la langue et dans la rédaction du Dictionnaire de V Académie.
Montrer ce qu'est devenue la langue classique à la fin du dixhuitième siècle, et rechercher si la doctrine de Vaugelas est encore respectée, tel est, en somme, l'objet de ce travail, k vrai dire, Vaugelas n'a pas seul travaillé à constituer la langue classique. Née d'un besoin d'ordre et de régularité qui s'im'pose à tous les esprits et leur fait accepter dans le domaine intellectuel, comme dans le domaine politique, les décisions d'une puissance souveraine, elle est l'œuvre du dix-septième siècle tout entier. Les gens du monde, les écrivains et l'Académie investie d'une autorité presque officielle collaborent à l'œuvre de tous les grammairiens, qui, depuis Malherbe jusqu'à Bouhours et même encore après lui, prétendirent purifier la langue de toutes les affectations, de toutes les vulgarités, et la préserver de toutes les audaces.
Epurer le langage, établir une hiérarchie dans le vocabulaire, tels sont au fond les deux principes de cette doctrine qui est avant tout prohibitive. Rappelons-en les articles essentiels :
1° Il est défendu de créer des mots;
2° Il faut être prudent dans la création des métaphores ;
3" Il est défendu de donner aux mots un autre sens que lo sens consacré ;
4" Les vieux mots sont et restent proscrits : il n'y a pas de différence, disait Bouhours, entre «faire un mot et en renouveler i.n qui ne se dit plus » ;
5° Les mots spéciaux et techniques sont interdits ;
6° Sont également prohibés les mots et les expressions popul lires ;
7° Vaugelas ne dit pas qu'il soit défendu d'emprunter des mots aux langues étrangères ; mais, de toute sa doctrine, il résulte quil y a nécessité de s'en tenir au vocabulaire national.
Il y a, en résumé, une langue commune et un usage que tous doivent respecter.
Chacun de ces articles fera l'objet d'un examen spécial ; on recherchera quelles sont sur chacun de ces points la doctrine et la pratique des écrivains de la seconde moitié du dix-huitième siècle, et dans quelle mesure ils se sont émancipés. Dès maintenant, il importe de jeter un coup d'oeil d'ensemble sur le mouvement néologique dont nous étudierons le développement, d'en marquer les limites et le caractère, et d'en indiquer les causes générales.
I. — La doctrine classique ayait le tort de nier les droits de l'éciivain et son action légitime sur la langue; d'autre part, elle méconnaissait le besoin pour la langue comme pour la pensée de se renouveler. On n'édifie pas, en effet, une langue comme on construit un palais, suivant les principes d'une architecture consacrée ; le vocabulaire n'est rien en dehors de la pensée qui lui donne la vie, et précisément chaque "écrivain, penseur ou styliste, a une part d'influence dans son développement. Il ne faut donc pas s'étonner si les grammairiens par leurs exigences excessives et les écrivains de style académique par leurs délicatesses outrées ont provoqué de bonne heure une réaction, et soulevé, dès la fin du dix-septième siècle, d'énergiques protestations. La Bruyère, BaylC;, Fénelon, en particulier, ont fait entendre des réclamations et proposé des réformes que les néologues du siècle suivant n'ont pas désavouées. Ces revendications sont trop connues pour qu'il soit utile de les exposer. Il suffit de rappeler seulement que, dans les premières années du dix-huitième siècle, elles furent encore reprises et propagées par quelques écrivains et quelques grammairiens : tels Mathieu Marais et Rollin, qui, à plusieurs reprises, regret-
tent la langue du seizième siècle, Frain du Tremblay et l'abbé de Saint-Pierre qui, le premier, dans son Traité des langues, et le second, dans les Mémoires de Trévoux ^ développent les idées de Fénelon.
Toutefois, les réformes préconisées ne s^accomplirent pas immédiatement. Le mouvement néologique qui se produisit sous la Régence semblait marquer, dans le développement de la langue, moins un progrès qu'un recul ; c'était la préciosité qui renaissait sous le patronage de Fontenelle. Ni Fontenelle, ni ses imitateurs les plus habiles, M"® de Lambert et Marivaux, ne prétendaient exécuter les projets de réforme proposés par La Bruyère et Fénelon. Ils n'ont pas fait revivre de mots disparus, et, s'ils en ont créé de nouveaux, il est visible que leur effort portait non pas sur la création, mais sur le choix, sur l'emploi des termes et des métaphores, et sur les alliances des mots ; ils se faisaient un style à part, mais ils se contentaient de la langue courante (1). D'ailleurs, comme le disait Desfontaines, « un terme hasardé est peu de chose, c'est le tour affecté des phrases, c'est la jonction téméraire des mots, c'est la bizarrerie, la fadeur, la petitesse des figures qui caractérisent surtout le néologue et lui donnent un faux air d'esprit auprès de ceux qui n'en ont guère. [Observations sur les écrits modernes^ I, 122.) Non contents d'assouplir et d'affiner la langue, les précieux mettaient leur esprit à alambiquer leurs phrases comme leurs idées. Aussi eurent-ils pour adversaires à la fois les puristes, tels que Desfontaines, et les partisans d'un enrichissement de la langue, tels que Mathieu Marais et l'avocat Barbier. Critiquant un ouvrage de l'abbé Houtteville, où Desfontaines avait déjà fait une ample moisson d'expressions forcées et contournées, Mathieu Marais dit avec raison que les faux ornements et les tours précieux du style moderne « énervent et amollissent la langue au lieu de l'embellir >>. [Journal et Mémoires^ édition Lescure, II, 243.)
Les critiques dirigées contre le « marivaudage » et le « lambertinage » ne permettent pourtant pas de condamner d'un mot l'œuvre de Fontenelle lui-même. Les exagérations et les affectations d'imitateurs indiscrets et maladroits ne doivent pas nous cacher ce qu'il y avait de solide et de légitime dans les nouveautés de son style. C'est Fontenelle qui a contribué le premier à rapprocher la langue écrite de la langue parlée. L'auteur des Dialogues et des Eloges a voulu ramener
(1) Je ne veux ici qu'indiquer la place que cette période occupe dans l'histoire de la langue; pour plus de détails, je renvoie à l'excellent résumé que M. Brunot en a donné dans Vllistoire de la langue et de la littérature françaises, t. VI, p. 840 et suiv.
la simplicité et le naturel dans la prose ; malgré les apparences, il ne vise qu'à une familiarité élégante. Des mots pris au vocabulaire le plus usuel, des métaphores empruntées aux choses du commerce, des affaires, de la vie courante, voilà le fond de son vocabulaire ; il con orde avec le ton général de ses meilleurs écrits. Dans son style comme dans ses explications scientifiques, il se fait un mérite de rester simple. Cette simplicité est pourtant, il faut le reconnaître, une coquet erie. L'écrivain veut plaire par cette simplicité ; si parfois il semble l'affccter, il sait aussi la faire valoir par le contraste de quelques antithè^es et plus souvent de tours spirituels ou de locutions ordinaires, dont il fait un emploi inattendu mais ingénieux. Au moins, n'y a-t-il là rien de forcé, ni d'obscur, ni d'artificiel : cette façon d'écrire est naturelle chez Fontenelle. Mais ses imitateurs ont eu vite fait de transformer ces habitudes de style en procédés : Marivaux aussi cherche souvent à être simple, mais il y fait effort et ne craint pas de recourir aux locutions populaires, aux expressions les plus triviales (1). De là résulte ce mélange des styles les plus disparates, dont Desfontaines et Voltaire, réconciliés dans une même haine, s'irritaient et s'alarmaient com.me d'un signe de décadence. La famiUarité du style de Fontenelle, au moins, supposait de l'art et du goût; sans compromettre la dignité de la langue, elle lui rendait plus facile l'accès de beaucoup de sujets, d'où sa gravité et sa noblesse la tenaient éloignée ; c'est à ce titr-' que l'influence de Fontenelle a été heureuse et marque une date importante dans l'histoire de la prose.
Mais les puristes ne firent attention qu'aux exagérations qui pouvaient discréditer les écrivains eux-mêmes. Que pouvaient opposer ceux-ci à leurs critiques? Les néologues n'avaient de commun qu'une admiration mal entendue pour Fontenelle et ses procédés de style ; mais aucun, sauf Marivaux, n'invoqua, pour justifier ses audaces, les droits de l'écrivain ou les besoins constatés de la langue. Dès lors, la lutte se poursuivit sans qu'il y eût place pour une discussion de principes. Les Desfontaines, les Gacon, les Grécourt, tous ceux qui prirent à partie les néologues de l'école de Fontenelle, se contentèrent de relever les expressions de leurs adversaires et de les rapprccher pour composer un pastiche satirique de leur style. Les circonstances secondèrent les efforts des puristes et hâtèrent leur victoire ; en 1733,
(1) C'était d'ailleurs un défaut général. « Ce ton, dit d'Argenson {Mém., éd. Barrière. 326), est devenu celui de la société, où Fontenelle a mille imitateurs. Mais comme on outre toujours le modèle que l'on s'est choisi, l'on n'a plus employé que les expressions les plus vulgaires pour faire ressortir la fiuesse des propos. »
M"' de Lambert mourait, tous les écrivains qui s'étaient rassemblés autour d'elle se dispersèrent, Fontenelle \ieilli songea à se démettre de ses fonctions de secrétaire perpétuel : c'en était fait de la préciosité. Vers 1735, Prévost [Le Pour et le Contre^ V, 98) déclare qu'a on ne saurait refuser la gloire de l'extinction du néologisme à M. 1 abbé Des Fontaines » ; et Goujet signale la déroute complète de l'ennemi : « Il s'est élevé, dit-il, dans ce siècle une foule d'auteurs qui auraient cru se déshonorer, s'ils avaient écrit comme les autres, et qui ont donné dans un ridicule néologisme. Tous les bons auteurs se sont récriés contre le néologisme de nos nouveaux écrivains. Si les habiles écrivains ne s'étaient pas roidis, et n'avaient pas frondé une quantité de petits auteurs de balle qui affectaient mille termes de leur invention, et des tournures de phrase extraordinaires, ils auraient gâté et corrompu toute la pureté et l'excellence de notre langue par leur précieux et ridicule néologisme. » (Reproduit dans Trévoux, SuppL, 1752, s. v° néologisme.) Comme il est difficile de marquer par une date les modifications du langage, le témoignage des contemporains est précieux à enregistrer. De leur aveu, le mouvement néologique du commencement du siècle prend fin vers 1740, à l'époque environ oii commence le mouvement néologique dont nous allons suivre le développement : il est séparé du premier par la date, il s'en distingue aussi, comme nous le verrons, par son caractère, par son importance, par ses causes.
II. — Dans cette nouvelle période d'enrichissement et de rajeunissement de la langue, les néologues ne forment plus précisément une école ; ils se recrutent parmi les écrivains les plus divers ; ils n'apphquent plus les anciens procédés du style précieux; ce n'est plus exclusivement l'influence d'un écrivain et le parti pris, c'est la force même des circonstances qui les amène à créer et à rajeunir des mots et des métaphores.
Avec celte reprise du néologisme coïncide un fait très important, l'épanouissement de la langue noble et son dernier perfectionnement. La langue noble est la réalisation de l'idéal et de la doctrine des puristes ; sa fortune devait, semble-t-il, faire obstacle au succès des réformes néologiques : mais il faut montrer à quels excès avait abouti l'appUcation toujours plus rigoureuse de principes trop étroits. On comprendra mieux alors comment les écrivains qui emploient cette langue d'apparat et les grammairiens qui s'appliquent à la perfectionner encore sont en même temps des néologues, ou du moins
travaillent de concert avec les réformateurs à la création d'une langue plus libre, plus riche et plus vivante.
La langue classique repose sur le principe de la hiérarchie des styles. c( Ce n'a été, dit Marmontel, que depuis Malherbe, Balzac et Corneille que la différence du style noble et du familier populaire s'est fait sentir. » [Elém,, III, 354.) Toutefois, ces maîtres n'oi t pas paru des modèles assez parfaits aux écrivains du dix-huitième -iècle qui condamnaient, en effet, beaucoup de mots et d'expression? employés par Malherbe et Corneille; c'est Racine qui leur parut le meilleur modèle à suivre. « Racine, dit encore Marmontel, a mieux ( onnu que Corneille les limites du style héroïque et du familier noble ; et, par la facilité des passages qu'il a su se ménager de l'un à l'autre par le mélange harmonieux qu'il a fait de ces deux nuances, il a fixé pour jamais l'idée de l'élégance et de la noblesse du style. » La langue noble, telle qu'on l'emploie au dix-huitième siècle, est donc imitée de Racine ; c'est une contrefaçon du style tragique. C'était une idée singulière de transporter dans tous les genres le langage qu'un poète avait fait parler à des héros antiques ! Mais on ne se contenta point de cette gageure ; on alla jusqu'à améliorer et à purifier la langue même de Racine.
Beaucoup de mots avaient été, dès le dix-septième siècle, éliininés de la langue noble; le dix-huitième siècle juge qu'il reste encore beaucoup à faire. «Habit n'est pas un terme noble, dit Fera ud; et la langue n'avait pas encore acquis tant de délicatesse, quand Racine a dit dans les Fi^ères ennemis :
Quelles traces de sang vois-je sur vos habits ? »
Féraud rappelle que Ménage avait condamné dans Malherbe k mot cimetière; il condamne lui-même dans le même poète le mot cruche. Sans doute, les termes anciens nécropole et amphore seraient préférables ; ils auraient l'avantage de rappeler des usages antiques, l'antiquité de leur emploi suffirait à conférer aux mots leur noblesse ! Yoilà pourquoi il faut préférer glaive à sabre, nocher à matelot^ temple à église. Pour les noms de parenté, il faut être prudent : « Mari n'est pas un terme noble ; et on ne peut guère l'employer dans le haut style où époux convient mieux. » (F.) Et si l'on n'a pas le choix d'un synonyme, une périphrase est nécessaire : <c Oncle n'est pas un terme noble. Dans le haut style il faut l'exprimer par une périphrase : « Je n'ai pas voulu, sans nécessité, m opposer
)) au dieu de la mer qui est mon oncle » (M"'' Dacier). C'est Minerve qui parle. Elle devait dire : « c'est le frère du grand dieu de qui j'ai » i^eçu le jour, » (F.)
Mais il se présente des cas plus embarrassants. Doit-on dire labyrinthe ou dédale? Suivant Roubaud, dédale n'est que du style noble, labyrinthe est de tous les styles. Doit-on dire les narines ou les naseaux d'un cheval ? Féraud nous apprend que Clément estimait les narines une expression basse et burlesque, et les naseaux une expression noble : cette opinion est approuvée par le Journal de Monsieur, Mais « M. Marin n'est pas de cet avis : narines lui paraît plus noble que naseaux qui n'est point poétique. » Féraud ne se prononce pas.
Ce qu'il y a de pis, c'est qu'on proscrit aussi des termes abstraits et moraux, qui, sans éveiller des images déplaisantes ou sans désigner des choses modernes, participent à la beauté des sentiments ou à la délicatesse des nuances qu'ils expriment. Féraud se déclare le partisan de ces termes qu'un goût trop étroit condamne. Selon Marin, dit-il, gratitude n'est pas d'usage et ce n'est pas un terme noble ; mais, si ce mot est moins usité que reconnaissance^ « quelquefois il peut paraître plus noble et plus élégant. » L'Académie dit que désireux n'est d'usage que dans le style soutenu. Mais pourquoi « borner ainsi l'usage d'un mot utile et sonore qui peut être nécessaire dans tous les styles? » Retrancher des mots aussi beaux de la langue littéraire, c'était, en effet, l'appauvrir sans profit, la mutiler, lui enlever ce qui fait sa force et sa véritable noblesse.
Il en est de même des métaphores : on se sert des images traditionnelles et décolorées de la tragédie et de l'épopée. Les comparaisons et les métaphores empruntées à la mythologie sont particulièrement en honneur; on applique de plus à toutes sortes d'objets l'emploi figuré des mêmes mots : orage, coupe^ étendard, laurier^ flétrir, abîme, palme, pinceau, sceptre, sanctuaire. Un tribunal est, suivant les cas, le temple ou X antre de la justice ; on dit la nuit du tombeau, et aussi la nuit des siècles^ la nuit des temps, la nuit de l'oubli. De même qu'on supplée à la disette des mots par l'abus des périphrases, de môme, on remplace la création des métaphores par l'abus des abstractions, des personnifications dont le voisinage donne à des images usées un air de nouveauté. Au chapitre des métaphores, nous aurons à revenir sur ces procédés ; pour l'instant, il suffît de constater que les écrivains du dix-huitième siècle ne veulent pas créer de métaphores.
Aiguillonner au figuré est une belle expression. Or, d'après Trévoux, de bons auteurs jugent que si aiguillon est du bel usage au
figuré, il n'en est pas de même ^"aiguillonner, et qu'il faut dire exciter, provoquer. « D'autres bons auteurs, ajoute Féraud, pensaient différemment, puisqu'ils ont employé ce mot. Il est plus énergique et plus pittoresque que les verbes qu'on voudrait lui substituer. Et pourquoi se priver d'une expression figurée qui peut être utile? C'est la trop grande délicatesse des puristes qui a appauvri la langue. »
Corneille dans Rodogune et Mascaron dans V Oraison funèbre iï Henriette d'Angleterre ont employé l'expression ;:)«s5er l'éponge sur; mais ce qui était permis au dix-septième siècle ne l'est plus au siècle suivant ; « dans le siècle passé, remarque Féraud, on n'était pas aussi délicat et aussi difficile qu'on l'est aujourd'hui sur l'emploi des expressions figurées. » Ailleurs, le même lexicographe constate avec regret que, depuis l'époque de Racine, la langue avait perdu beaucoup de tours et d'expressions qui n'avaient pas été remplacés. En effet, des puristes, comme du Cerceau et d'Olivet, avaient soumis à la critique la plus minutieuse les œuvres de Racine lui-même.
Depuis plus d'un siècle, les puristes renchérissaient ainsi de sévérité et de délicatesse; la langue du dix-septième siècle, si pure, si châtiée, n'était ni assez pure, ni assez châtiée encore pour leur goût; ils continuaient à éliminer les mots, les métaphores, les expressions, non seulement les termes douteux et suspects, mais aussi les plus énergiques ou les plus élégants; ils traitaient la langue classique, dont ils se disaient les défenseurs, comme une langue morte qu'on peut mutiler sans danger. Par leur rigueur systématique, ils furent la première cause de la réaction qui se produisit. Un écrivain de l'époque a bien montré cet appauvrissement progressif de la langue et la nécessité d'y remédier. « C'est Boileau, dit Billardon de Sauvigny, c'est Racine et l'auteur du Télémaque qui ont porté la langue au plus haut degré de perfection. Racine surtout y a introduit les tours de phrase les plus vifs et les plus heureux; mais, sans doute, l'extrême pureté de son goût l'a trop souvent arrêté... Peut-être pourrait-on reprocher à Racine, avec quelque espèce de justice, de ne s'être point servi d'une foule de mots très énergiques employés par Corneille. Maintenant, il en est dans Racine même dont on n'ose plus faire usage. Ainsi la langue, dans le genre noble et surtout en vers, perd tous les jours et n'acquiert jamais (1). » Cette langue noble était devenue la langue de la prose, la plupart des écrivains en avaient adopté le style oratoire et les artifices de rhétorique qui répondaient si parfaitement à l'emphase de leurs idées ; on
(1) Histoire amoureuse^ p. xxiv.
comprend donc que ce vocabulaire ait paru décidément insuffisant, et que la nécessité se soit fait sentir de remanier et d'enrichir une langue qui semblait appropriée à d'autres besoins, et créée pour d'autres écrivains.
Quelles étaient les circonstances et les causes générales qui pouvaient nécessiter ou favoriser un élargissement du vocabulaire ? Ces causes sont politiques ou sociales, scientifiques, littéraires.
La seconde moitié du dix-huitième siècle fut une des époques les plus troublées de notre histoire. Toutes les puissances sont aux prises : née d'une controverse religieuse, la lutte s'étend, soulève le clergé contre le Parlement, le Parlement contre le roi ; le peuple ne reste pas indifférent et soutient la résistance des Parlements de Paris et de province contre l'autorité royale et religieuse, et invoque contre le roi «le droit de la nation». Ce n'est plus une querelle religieuse, c'est la guerre politique, « une guerre civile dans tous les esprits, s'écrie Voltaire, et des cabales dans tous les tripots. Sauve qui peut! » Les passions révolutionnaires s'échauffent. Quelles sont pour la langue les conséquences de cette effervescence ?
Les projets de réformes politiques, par lesquels s'ébauche notre société moderne, contribuent déjà à la formation de notre langue politique : on voit apparaître le mot avant la chose. A titre d'exemples citons : compétition^ répartiteur ^ constitutionnel^ doctrinaire^ session^ vote, inconstitutionnel, inamovibilité, mots créés ou empruntés à l'Angleterre, à laquelle on envie ses institutions et ses modes. 11 en est d'autres qui, tout à coup, prennent une valeur et un sens considérables ; ils étaient jusqu'alors inoffensifs, ils deviennent menaçants ; et^ en effet, opposition^ opinion, chose publique, égalité, pacte social, liberté, etc., ne servent pas seulement à symboliser un idéal; ce sont aussi des armes de combat.
Il y a plus; au milieu de ce trouble des esprits, dans cette fermentation des idées et des sentiments, la langue s'altère, elle perd sa pureté et sa précision : l'écrivain n'écrit plus avec calme, il improvise ; ou bien s'il faut frapper Timagination du lecteur et allumer sa colère, n'importe quel mot ou quel tour, barbarisme ou solécisme, paraîtra préférable à l'expression correcte. Les brochures et les parodies qui se multiplient^ les journaux dont le nombre va sans cesse croissant et qui font à la politique une part toujours plus grande, contribuent singuhèrement à jeter le trouble dans la langue. Dans le Journal historique, qui cite presque à chaque page des pamphlets écrits contre le chancelier Maupeou — d'où leur nom de chancelières — on trouverait plus
d'un barbarisme que l'auteur a fabriqué ou qu'il transcrit : capituleur, décintrement, démonarchiser , imagiste, espionneui\ indéfiiiitivenient^ prématurer. Parlant d'un ou\Tage de Delolme intitulé De la constitution d'Angleterre, le Journal historique (II, 232) prend soin de justifier les ncologismes qui s'y rencontrent. «L'écrivain s'est quelqu- fois permis des termes nouveaux, non par un néologisme ridicule, mais pour mieux rendre sa pensée et lui donner plus d'énergie, ce qui arrive presque toujours. » Sous la Révolution, le mal ne fera qu'augmenter; «nos écrivains politiques, dira Domergue en 1791 [Journal, VII, 82), gâtent assez la langue sans que les académiciens aient besoin de s'en mêler.» Déjà, en 1761, Voltaire déclare au président Hénault qu'il « faut fixer la langue que mille brochures corrompent ». La langue de la polémique et du pamphlet se permet des Ubertés que condamne l'Académie ; elle est naturellement indisciplinée et frondeuse.
{y' Au dix-huitième siècle, les sciences, en particulier les sciences
naturelles, prennent un merveilleux développement, et naturellement les découvertes des savants enrichissent le vocabulaire scientifique. Il n'entre pas dans notre sujet d'étudier le progrès ou la formation des langues techniques; mais il importe d'indiquer dans quelle mesure les savants ont pu contribuer à la transformation de la langue littéraire. Tout d'abord on accorde au savant le droit de se créer la langue dont il a besoin; mais il use de ce privilège même pour remédiera la pauvreté de la langue générale. Il y a plus; les savants ne se reconnaissent pas justiciables des lettrés ou des grammairiens. «Quant à mon style, dit Saussure, je n'en ferai point l'apologie; je connais ses imperfections, mais, plus exercé à gravir des rochers qu'à tourner et à polir des phrases, je ne me suis attaché qu'à rendre clairement les objets que j'ai vus et les impressions que j'ai senties. » [Voyages dans les Alpes, Disc, prél., p. 23.) C'est ce que disent, comme nous le verrons plus loin, Jean-Jacques Rousseau, Diderot, Linguet, Beaumarchais; la valeur des idées et non la qualité de la langue ou du style fait le mérite d'un ouvrage.
Les savants ont encore contribué à propager cette idée qu'il faut remanier les langues spéciales, partant la langue commune elle-m<'me, pour faciliter les découvertes de la science et de la raison. En < fFet, Linné invente la nomenclature botanique, Lavoisier la nomenclature chimique, et tout à coup la botanique et la chimie prennent un nouvel essor : des résultats aussi importants montrent assez le cas que l'on doit faire d'une langue construite rationnellement. La langue littér lire,
telle qu'elle est, convient peut-être à des poètes, à des orateurs ; mais des savants et des penseurs ne sauraient s'en contenter. Réformer et accroître le vocabulaire, comme les savants ont réformé leurs nomenclatures, telle est l'arrière-pensée ou même l'intention déclarée de plusieurs réformateurs de la langue.
Venons aux raisons purement littéraires qui expliquent le développement du néologisme.
Il faut d'abord constater l'impuissance de beaucoup d'écrivains. L'art du style est en décadence : faute de connaître les ressources de la langue, on crée des mots, car les néologismes sont souvent des barbarismes; faute de savoir la valeur des mots, on commet les plus graves impropriétés. Féraud relève dans le Mercure l'emploi à^ adepte pour désigner une débutante au théâtre, dans \ Année littéraire le mot barbaresque au lieu de barbare, a une façon de parler barbaresque » ; Prévost confond barbarisme et barbarie, un autre littéral et littéraire; celui-ci donne à circonvenir le sens d'entourer, celui-là croit que avantageux signifie capable de remporter des avantages à la guerre : «les Scythes sont avantageux dans les combats. » D'autre part, il y aurait lieu de signaler l'incohérence la plus déconcertante dans l'emploi des métaphores ; on les accumule et on n'en comprend pas la valeur; elles sont usées, elles n'ont plus ni relief ni couleur, ce ne sont que des clichés. Ces fautes de style et de goût ne sont pas toujours involontaires ; on vise à faire de l'esprit, mais c'est aux dépens de la clarté et de la précision. « Aujourd'hui, dit Féraud (s. v° netteté), on sacrifie tout à l'agrément vrai ou prétendu : on se met peu en peine de la pureté et de la netteté du discours. Le néologisme, les métaphores hardies ou forcées, ou même inintelligibles, une chaleur factice, un enthousiasme de commande, un style précieux ou boursouflé et toujours plein de prétention ; voilà le goût du siècle, mauvais goût sans contredit, et dernière preuve de la décadence des lettres et de la corruption du vrai goût. » Les écrivains médiocres pullulent en effet à cette époque ; ils font courir de grands dangers à la langue, en même temps ils sont portés à exagérer les droits de l'écrivain ; parce qu'ils ignorent ou feignent d'ignorer ses devoirs, ils s'affranchissent d'une discipline qui leur est pénible et qui leur paraît sévère; faute de pouvoir disposer de toutes les ressources du style, ils accusent la langue d'insuffisance.
Mais les meilleurs écrivains eux-mêmes avouaient l'insuffisance réelle de la langue générale et de la langue littéraire. L'archéologue qui prétend reconstituer les civilisations du passé, le voyageur — on
commence à voyager au dix-huitième siècle — qui veut retracer les coutumes et les mœurs étrangères, sont obligés de suppléer à la pénurie du dictionnaire par des termes qu'ils créent ou qu'ils emprurtent. « Dans un sujet totalement neuf et dont, par conséquent, le vocabulaire n'existe pas, je suis forcé de m'en faire un », dira Legrand d'Aussy (1). C'est exactement ce qu'avait dit déjà Bernardin de Saint-Pierre quand il avait constaté l'absence d'un vocabulaire propre à rendre les formes et les couleurs. Dès lors, des langues particulières se créent, dont l'apport enrichit la langue générale elle-niême.
L'influence la plus considérable et la plus décisive qui s'ex:erce sur la langue générale vient des philosophes et de l'esprit philosophique. Ce n'est pas toutefois que la plupart d'entre eux se distinguent par l'originalité de leur style. On peut dire, que mêlés au mouvement poHtique, scientifique, moral du siècle et le représentant vraiment dans ses diverses aspirations, ils semblent être plus que d'autres responsables des transformations du langage qui accompagnent l'évolution de la société. On peut ajouter que l'habitude qu'ils ont de mêler le ton de la polémique aux discussions les plus graves les entraîne souvent à abuser des privilèges particuliers qui semblaient reconnus au style satirique. «Le style satirique, dit Féraud (s. v° satire)^ a de grands privilèges par rapport à la lan»:ue et de grands abus par rapport à la société. Tout est bon dans ce style ; la malignité satisfaite passe tout, pardonne tout. On invente des mots ; on ressuscite les anciens ; on se sert d'expressions ailleurs trop basses et qui trouvent ici leur place. Tout est pardonné jusqu'aux figures outrées... » Mais les philosophes n'ont fait ni mieux ni pis que leurs contemporains ou leurs adversaires ; on s'aperçoit, à lire leurs ouvrages, que le style a été leur moindre souci. Même quand ils s'apphquent, ils se contentent d'écrire dans la langue noble et prétentieuse, banale et uniforme, qui caractérise tous les écrivains de l'époque.
Quelle que soit pourtant la timidité de leur goût ou la pauvreté de leur style, il ne faut pas s'y méprendre : ils se croient des écrivains indépendants, ils formulent des principes hardis et prétendent réaliser des réformes. « Le fond de l'esprit même des encyclopédistes, a-t-on dit justement, est le mépris de la tradition et l'amour de la nouveauté à peu près quelle qu'elle soit ou puisse être (2). » L'enjeu de la lutte
(1) Dissertation Sur les anciennes sépultures nationales, insérée dans les Mémoires de rinslilut des sciences morales et politiques, t. Il, p. 564, et lue le 1 ventôse an VII.
(2) Faguet, Revue des Deux-Mondes, 15 février 1901.
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qu'ils soutiennent, c'est aussi bien la langue que les institutions et les croyances établies. 11 suffit de lire tel article des Eléments de littévature de Marmontel, ou des Mélanges littéraires de d'Alembert, pour se convaincre qu'à leur admiration des grands écrivains du dixseptième siècle, il se mêle beaucoup de dédain. D'Alembert (art. Elocution) juge que les préfaces de Corneille, excellentes pour le fond, sont «défectueuses du côté du style», et que ce défaut se retrouve dans les préfaces de Racine. On expliquera plus loin les fondements de la rhétorique des encyclopédistes, on montrera le détail de leurs réformes et de leurs innovations ; mais il importe dès maintenant de prévenir une équivoque. Tantôt, ils prétendent perfectionner la langue du dix-septième siècle, et, en effet, ils ont souvent renchéri sur les sévérités des puristes, tantôt ils demandent plus de liberté pour l'écrivain et se rangent dans le parti des néologues et des réformateurs. La contradiction n'est qu'apparente : ce qu'ils proscrivent, ce sont les emplois figurés; ce qu'ils réclament, ce sont des mots plus nombreux et mieux formés. Ils s'inspirent des besoins de la pensée ou mieux de la logique, ils se font une conception purement rationnelle de la langue. Les conclusions et les résultats semblent opposés : d'une part la suppression des métaphores, partant l'appauvrissement du style, d'autre part l'augmentation des mots, et, par suite, l'enrichissement du vocabulaire. Mais le principe est un et les conséquences sont logiques.
Ces idées philosophiques furent adoptées et pratiquées par la plupart des prosateurs de l'époque : c'est dans la prose, en effet, beaucoup plus que dans la poésie que l'on peut signaler les traces d'une émancipation de la langue. La poésie semble vouée à exprimer toujours les mêmes idées, à traiter toujours les mêmes sujets dans le même style ; mais la prose est alors nourrie d'idées nouvelles, vivifiée par le génie de quelques grands écrivains, c'est en elle et par elle que s'ébauche la rénovation de la langue. -
L'influence des philosophes devient sensible dans la rédaction même du Dictionnaire de r Académie; dans la seconde moitié du siècle, les philosophes font la conquête de l'Académie ; Duclos y est entré en 1746, d'Alembert en 1754; depuis 1760, les philosophes sont établis là comme dans une forteresse. Or, Duclos présida à la rédaction de l'édition de 1762, et, quant à l'édition de 1798, il est utile de montrer dès maintenant qu'elle est tout autant que la précédente l'œuvre des philosophes.
La date de 1798 ne doit pas faire illusion. Il résulte d'une lettre
de l'abbé Morellet à Romme (1), du 23 août 1793, que l'Académie n'avait à ce moment d'autre occupation que la composition du dictionnaire, dont elle «était à la veille de publier une nouvelle édition». Dans une autre lettre du 8 septembre, Morellet annonce à Romme qu'il lui envoie le travail de l'Académie, «qui consiste uniquem» nt en corrections faites sur l'édition de 1762 (2) ». Il raconte dai s ses Mémoires comment s'opéra la remise du Dictionnaire entre les mains du Comité d'Instruction publique : Dorat-Cubières et Domergue, o aussi mal intentionné que son collègue pour l'Académie française», maltraitèrent l'Académie et son directeur et son œuvre, mais ils ne retouchèrent pas le dictionnaire. « Le manuscrit du Dictionnaire, dit Morellet, qu'on avait commencé de livrer à l'impression était le fruit du travail de trente années, la dernière édition étant de 1762 ; ce travail consistait en corrections faites à la marge d'un exemplaire de cette édition (2) ou recueillies sur des papiers séparés ; elles étaient, pour la plupart, de Duclos, d'Olivet, d'Alembert, Arnaud, Suard, Beauzée, et, en général, d'académiciens qui ont fait de la langue et de l'art d'écrire une étude approfondie. On verra plus tard qu'elles ont été employées dans l'édition de deux volumes in-4°, publiée par Smith et C'*, à qui notre copie a été donnée ou vendue, j'ignore à quelles conditions. » Il semble donc que rien n'ait été modifié dans le travail des ci-devant académiciens ; on ne fît qu'y ajouter le « Supplément contenant les mots nouveaux en usage depuis la Révolution». L'édition de 1798, achevée en 1793 et à peu près dès 1789, a légitimement sa place dans nos recherches ; elle est le fidèle témoin des innovations introduites dans la langue depuis 1762 jusqu'aux premières années de la Révolution, et consacrées par l'Académie sous le patronage des philosophes. En résumé, la seconde moitié du dix-huitième siècle^, pendant laquelle la langue noble achève de se développer, et s'élabore déjà notre prose moderne, est dans l'histoire de notre langue une période de transition : des tendances, sinon des doctrines contraires se trouvent alors en contact ou en conflit. L'intérêt n'en est que plus grand d'avoir à signaler et à rapprocher les diverses influences qui n<'cessitent ou favorisent l'élargissement du vocabulaire. La plupart des écrivains s'associèrent, de propos délibéré ou spontanément, à cette œuvre, mais ce fut sans se concerter : quand ils professèrent ou prati-
(1) Cf. Guillaume, Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la ConV' ntion nationale, t. II, p. 326 et suiv.
(2) Cet eiemplaire se trouve à la bibliothèque de l'Institut.
quèrent des principes nouveaux, ce fut souvent, il est vrai, pour s'en assurer le bénéfice autant que pour en faire profiter la langue même ; mais les transformations générales de la langue furent le résultat des circonstances et de la nécessité tout autant que de la volonté des écrivains.