‹ Les transformations de la langue française pendant la deuxieme moitié du 18e siecle, 1740-1789Chapitre 6 sur 75 · CRÉATION DES MOTS. - LA THÉORIE · texte numérisé non relu

CRÉATION DES MOTS. - LA THÉORIE

I. Opposition faite à la doctrine de Vaugelas : l'usage et la raison. II. Règles du néologisme.

I. — Ce qui montre le mieux l'importance du mouvement néologique de cette période, ce sont les prétentions mêmes et les revendications des grammairiens et des écrivains : pour justifier les acquisitions les plus récentes de la langue, pour s'assurer à eux-mêmes le droit d'enrichir la langue, ils élèvent une théorie en opposition absolue avec la doctrine classique ; ils essaient de rabaisser la renommée de Vaugelas et d'ébranler son autorité.

Cette hostilité contre Vaugelas a inspiré, en particulier, Thomas dans son opuscule De la langue poétique [Œuvres^ t. IV) et Marmontel dans son discours De V autorité de l'usage. Les déclarations de ces deux académiciens sont précieuses à enregistrer; voyons ce qu'ils reprochent au fondateur de la langue classique.

Vaugelas est le chef de ceux qui, au nom de l'usage établi, veulent imposer à l'écrivain le respect absolu de la langue consacrée : il a voulu fixer les limites du vocabulaire, voilà ce que Thomas ne peut lui pardonner. De plus, sa réputation est surfaite : il n'a pas traité des langues suivant la méthode d'un vrai philosophe ; Vaugelas a sans doute éclairci, ou du moins voulu éclaircir les « difficultés particulières » de la langue ; mais, outre qu'il se trompe souvent, il n'a pas appuyé ses observations sur des idées d'ensemble; faute d'avoir embrassé «le système général des langues », l'auteur des Remarques ne se fait plus Ure. Qui plus est, Vaugelas n'a pas de méthode : «Même quand il trouve la vérité, il ne donne jamais l'art de la découvrir dans d'autres

circonstances ; c'est qu'il n'était que grammairien sans être philosophe, et c'est vouloir être astronome sans géométrie. » Loin de penser à fonder la grammaire générale, Yaugelas s'était, en effet, borné à enregistrer fidèlement les décisions de l'usage ; ses observations sen blaient n'avoir qu'un intérêt momentané et restreint; son œuvre pourtant a été plus solide, son influence plus durable que Thomas ne le ( royait.

Nous n'insisterons pas sur les erreurs que, par un étrange parti pris, Thomas attribue à la funeste autorité de Yaugelas.

Ce n'est pas assez de rabaisser la renommée de Yaugelas, si l'on se soumet au principe même de sa doctrine, à l'usage. D ms un discours prononcé le 16 juin 1785 en séance publique de F Académie, Marmontel, alors secrétaire perpétuel, entreprit une discussion méthodique contre «l'autorité de l'usage ». Nous analyserons plus loin les points développés dans cette dissertation. Il suffira maintenant de remarquer que Marmontel n'accepte pas sans réserves les décisions de l'usage ; il oppose les droits de la raison. Ce que Marmontel combat, c'est ce qu'il y a d'absolu et de rigoureux dans la doctrine de Yaugelas : car l'autorité de l'usage a a ses droits, comme elle a ses limites ». Marmontel distingue ses lois prohibitives et ^es lois positives. En droit, l'autorité de l'usage ne peut se légitimer quand il interdit ou proscrit des mots ; en fait, il est impossible de donner à cette autorité arbitraire une base solide.

Suivant le précepte de Yaugelas, la langue des écrivains et des penseurs devrait être celle des courtisans. Mais, à la cour, la conversation est faite de mots vagues, confus ou frivoles, armes d'une dissimulation ingénieuse, détours d'une plaisanterie légère, ressources d'une politesse raffinée ou d'une adroite flatterie. Et cette « infinité d'expressions naïves ou franches (1) », dont les courtisans n'avaient nul besoin, les écrivains étaient-ils donc désormais condamnés à s'en passer? Ces mots qui reflètent exactement toutes les nuances et toutes les couleurs de la pensée, les écrivains étaient-ils excusables de les laisser périr? L'écrivain ne ressemble pas au courtisan; (elui-ci vit dans un monde resserré et fermé, la pensée ou l'imagination de celui-là habite tous les pays et tous les siècles, il a donc besoin d'une langue «cosmopolite comme lui». Si des esprits libres comme Montaigne, Amyot, La Fontaine, peuvent laisser leur imagination ou leur pensée se déployer et s'exercer dans les domaines les plus divers, c'est que «leur langue est conquérante ».

(1) Eléments, t. IV, p. 480.

On voit tous les jours les funestes effets de cet « usage », tel qu'il est compris. Marmontel s'en plaint vivement, la meilleure partie des richesses de la langue est perdue pour celui qui parle et qui écrit. Le langage est un organism(i vivant, qui subit des altérations; il faut l'entretenir, le réparer, lui donner la force et la vie. Sans doute, les écrivains de génie enrichissent la langue d'une métaphore, d'une alliance nouvelle ; toutefois, « son vrai fonds, ses termes propres, ses analogues, ses synonymes, ses diminutifs, ses primitifs, ses dérivés, et, si j'ose le dire, ses richesses de première nécessité (1) périssent tous les jours pour l'orateur et le poète ». Nombre d'écrivains de l'époque font entendre sur l'appauvrissement du vocabulaire la même plainte que Marmontel. En même temps, ils invoquent pour une langue vivante le droit de transformer et de renouveler son vocabulaire; ils en justifient la nécessité.

Diriger et préparer les transformations de la langue, l'aider à réparer ses pertes et, en quelque sorte, l'avertir de ses besoins, tel est donc désormais l'un des devoirs de l'écrivain et du grammairien.

Dans cette lutte contre l'usage, les novateurs ont eu l'appui des philosophes du temps, et du plus grand d'entre eux, de Condillac. L'autorité dont a joui l'auteur de la Logique^ et l'influence qu'il a exercée ont été grandes ; il est nécessaire d'exposer ici, au moins brièvement, la conception qu'il se faisait d'une langue construite suivant des principes rationnels.

Condillac condamne, lui aussi, la toute -puissance de l'usage. Si nos langues sont des instruments défectueux, la faute en est, selon lui, aux grammairiens qui n'étaient pas vraiment philosophes. Tout d'abord, ils croyaient que les mots n'étaient utiles aux hommes que pour communiquer des idées, ils ne comprenaient pas qu'ils nous sont nécessaires pour « nous faire des idées de toutes espèces (2) » . De plus, comme les langues pouvaient leur paraître arbitraires, «il est arrivé qu'on a supposé qu'elles n'avaient pour règle que le caprice de l'usage, c'est-à-dire que souvent elles n'en ont point ». Mais le langage a des règles, doit en avoir ; car c'est une méthode.

Le langage a joué et doit jouer encore un rôle important dans le développement de l'esprit humain. Condillac célèbre ses bienfaits avec enthousiasme (3). Il suffirait de créer la langue qui convient aux sciences pour leur assurer un développement merveilleux. Condillac voulait se

(1) Eléments, t. IV, p. 487.

(2) Logique, l'e Part., ch. m.

(3) Trailp des animaux, II» Part., cli. iv.

consacrer à cette lâche. Or, pour doter les sciences morale^ d'une bonne méthode, il fallait commencer par dissiper les ténèbres auxquelles les abus et les équivoques du langage semblaient h s avoir condamnées pour toujours. Dans son premier ouvrage (i), Ccndillac annonçait déjà son projet : <c II m'a paru qu^on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec autant d^exactitude qu^en géom trie. » Dans rintroduction de la Langue des Calculs^ que la mort ne lui permit pas de publier, voici encore ce qu'il déclare avec une s irte de fierté : « Les mathématiques dont je traiterai sont dans cet ouvrage un objet subordonné à un objet bien plus grand. » D'ailleurs, jn'ivait-il pas fait l'application de sa méthode sur un champ limité ? Il n'avait écrit le petit traité d'économie politique intitulé le Commerce et le Gouvernement que pour donner à cette science naissante la langue qui lui manquait ; car, « chaque science demande une langue particulière, parce que chaque science a des idées qui lui sont propres. 11 semble qu'on devrait commencer par faire cette langue : mais on commence par parler et par écrire, et la langue reste à faire (2). » L'utilité et même la nécessité d'une langue bien faite étaient si grandes à ses yeux, qu'il ne dédaignait pas de donner à une science particulière ce qui manquait à la langue générale. Car il n'a jamais voulu faire œuvre de révoluiionnaire, il a mieux aimé utiliser les mots de la langue commune que d'en inventer de nouveaux. Il n'est jamais entré dans sa pensée de composer ce un jargon», erreur qu'il a luimême souvent condamnée. Les langues sont défectueuses; mais il ne s'agit pas de bouleverser de fond en comble tout le matériel de la langue.

Peut-on au moins comprendre ce que serait, suivant Condillac, « une langue bien faite »? Il suffit de comprendre quel rôle joue le langage dans la découverte de la vérité, et ce qui fait de nos langues des méthodes défectueuses. Condillac pose comme principe que l'analyse est la seule voie qui puisse mener aux découvertes de toutes natures : elle nous permet de séparer, dans ce que nous étudions, les divers éléments, et d'en marquer les rapports ; il n'y a de vraie connaissance que celle qui nous donne des idées bien liées. Quand nos ccnnaissances sont exactes, elles forment, dit Condillac, « une collection, et cette collection est un système bien ordonné (3) » . Par quoi connais-

(1) Origine des connaissances humaines.

(2) Le Commerce et le Gouvernement^ Introduclion.

(3) Logique y I" Part., ch. iv.

sons-nous nos idées, si ce n'est par le langage ? Par conséquent, de même que l'analyse nous « conduit du connu à l'inconnu par le raisonnement, c'est-à-dire par une suite de jugements qui sont renfermés les uns dans les autres (1)», et qu'elle établit parmi les idées abstraites les genres etles espèces, de même le langage devra établir entre les mots, qui sont les signes des idées, le même ordre et la même dépendance qui régnent entre ces idées mêmes. « Parler, raisonner, se faire des idées générales ou abstraites, c'est au fond la même chose... L'analogie nous conduira dans nos jugements comme dans l'intelligence des mots (2). » L'analogie qui retrouve les rapports des idées doit les marquer dans le langage ; par conséquent, une langue bien faite est celle qui marque par la filiation des mots la génération des idées.

Ce principe d'analogie doit s'appliquer, non seulement pour créer des mots, mais encore pour lixer le sens qui leur convient et qui est bien différent souvent de celui qu'indique l'usage : « C'est un avis usé et généralement reçu que celui qu'on donne de prendre les mots dans le sens de l'usage (3). » Parler comme tout le monde semble être, en effet, le seul moyen de se faire entendre ; mais quiconque veut avoir des idées exactes doit mettre cette exactitude même dans son langage, et, par conséquent, « le réformer sans s'assujettir toujours à

l'usage Il faut se faire un langage à soi, si l'on veut s'exprimer

avec une exactitude dont l'usage ne donne pas l'exemple. » Condillac semble ici justifier et encourager cet abus singulier des mots, ces significations forcées, ces audaces dans l'emploi des mots que les penseurs du dix-huitième siècle se permettront au mépris de l'usage et quelquefois même du bon sens. C'est qu'aujourd'hui les langues se sont singulièrement déformées, suivant Condillac. Les langues primitives sont les seules exactes parce qu'elles procèdent constamment de l'analyse.

Pour reconstituer cette langue primitive, ce n'est pas aux savants ou aux philosophes qu'il faudrait s'adresser, c'est au peuple. Ce que le peuple a fait au commencement de l'humanité, il pourrait le faire encore, s'il obéissait à son instinct ; car « c'était la nature qui conduisait les hommes à leur insu. » Une langue serait excellente si le peuple pouvait, en cultivant les arts et les sciences, tirer tous ses mots

(1) Logique, 11^ Part., ch. vu.

(2) Ibid., Ile Part., cli. v.

(3) De Vart de penser, lie part., ch. ii.

des mots qu'il connaît et n'emprunter rien ; « l'analogie dans cette langue montrerait sensiblement le progrès des connaissances ( t l'on n'aurait pas besoin d'en chercher l'histoire ailleurs (1). »

Ce qu'il est réservé au peuple seul de faire pour la langue générale, les savants l'ont essayé pour le vocabulaire spécial des sciences et les principes de Condillac furent immédiatement appliqués à la chimie. C'est la science qui a le mieux réussi à se faire de sa langue une méthode. Son vocabulaire est si méthodiquement construit, que la forme même du mot indique la composition de l'objet désigné et qu'un ^-avant qui fait une découverte n'a pas le choix de la dénomination à lui donner : Tanalyse lui a révélé la chose, l'analogie lui impose le mot. Or, Lavoisier qui créa la chimie moderne, et Guyton de Morveau qui fît un premier essai de nomenclature chimique, s'inspirèrent et se réclamèrent des principes de Condillac : la nomenclature chimique est le meilleur exemple qu'on puisse donner de ce qu'était, suivant Condillac, une langue bien faite. Peut-être aurait-il regretté que cette langue nouvelle n'ait pas pris ses éléments dans la langue populaire ; mais, s'il avait contesté la qualité des matériaux, il aurait certainement approuvé l'architecture et la construction de l'ensemble.

Peu importe que Condillac ait en fait respecté l'usage et n'ait créé que très peu de mots ; ce qu'il fallait indiquer ici, c'est comment la doctrine qui eut au dix-huitième siècle le plus de crédit et le plus d'influence sur le développement de la science et sur le mouvement philosophique, put contribuer à ébranler l'autorité de l'usage en matière de langue. Condillac a embrassé dans toute son ampleur le pr(>blème dont la plupart n'envisagèrent qu'un détail; personne ne l'a traité avec autant de profondeur et d'originalité. Les principes qu'il posait donnaient un fondement métaphysique à la doctrine et aux entreprises des néologues, et semblaient en même temps légitimer toutes les audaces dont lui-même voulait se garantir.

II. — De même que l'esprit doit suivre une méthode dans la construction d'une langue, de même, selon nos théoriciens, il doit y avoir des règles à observer pour remédier à son insuffisance et créer des mots. Quelles sont ces règles? L'académicien Thomas constate que, si le hasard fait quelquefois la fortune des mots comme celle des hommes, il en est qui sont presque sûrs de réussir : « Ce sont, dit-il, ceux qui rendent avec précision un sentiment ou une idée habituelle,

(1) Logique^ II* Part., ch. iv.

qui sont nécessaires, harmonieux, conformes aux principes des analogies, et qui ont déjà dans la langue une famille sur laquelle ils peuvent s'enter facilement (1). » On est sur que de tels mots ne choquent point l'oreille, et finiront par triompher de la résistance « de certains esprits chagrins, que toute nouveauté ofTense ». — Ce précepte avait déjà été donné par Voltaire dans une formule plus brève : un mot nouveau ne peut, suivant lui, se faire excuser que « quand il est absolument nécessaire, intelligible et sonore (2) ». — Jean-Jacques Rousseau appliquait ces principes, et montrait que ses audaces étaient réfléchies ; il n'avait hasardé le mot iiivestigatioii que pour « rendre un service à la langue, en y introduisant un terme doux et harmonieux, dont le sens est déjà connu et qui n'a point de synonyme en français (3) ». Et, revendiquant comme un droit ce que Voltaire n'accordait que comme une concession, il ajoutait : a C'est, je crois, toutes les conditions qu'on exige pour autoriser cette liberté salutaire. »

Ce sont les mêmes termes que tous les néologues répéteront, quelquefois avec des atténuations, le plus souvent en donnant aux règles énoncées la valeur d'une formule scientifique ; il est nécessaire d'indiquer l'originalité des novateurs du dix-huitième siècle sur ce point. Ces règles du néologisme sont très anciennes : déjà Cicéron invoquait le principe de la nécessité pour emprunter des mots grecs ou en former à l'imitation du grec ; V analogie et Vharmonie des mots ont souvent été un objet d'études et de recherches pour les grammairiens et les rhéteurs de l'antiquité. Mais ils étudiaient l'influence de ces principes dans le développement du langage ou plus spécialement leur utilité dans les compositions oratoires, ils en étudiaient la valeur de fait ; mais leur avait-on jamais donné en droit l'autorité des lois absolues, comme le firent les néologues du dix-huitième siècle? On avait admis que ces principes sont les principes mêmes de l'usage et qu'ils semblent guider les langues dans leur développement spontané ; avait-on jamais osé dire que tout le monde peut créer un mot, pourvu qu'il soit nécessaire, analogique, harmonieux? Substituer à l'autorité de l'usage l'autorité de l'écrivain, de n'importe quel écrivain, sous la seule réserve qu'il respecte deux ou trois règles, voilà ce qui date du dixhuitième siècle. On attribue donc à ces règles anciennes une autorité nouvelle et même une puissance en quelque sorte créatrice et méta-

(1) Thomas, Œuvres, t. IV, p. 262, De la langue poétique.

(2) Diclionnaire philosophique, art. esprit.

(3) Lettre sur une nouvelle réfutation (édit. de Genève, Œuvres, t. VII, p. 158, en noie).

physique, puisqu'elles doivent suffire à sanctionner un mot. De même que les savants admettent que telle cause produit nécessairement tel effet, de mémo, semble-t-il, nos théoriciens du langage veulent qu'un mot, réunissant tel et tel caractère, soit reconnu légitime et pre;me sa place dans le vocabulaire.

Etudions maintenant en détail ces trois règles du néologism. s non seulement pour les expliquer et en apprécier la valeur théorique, mais encore pour nous assurer si vraiment les écrivains les ont appliquées.

A. La nécessité, — Il faut que le mot créé soit nécessaire. Qu'est-ce à dire? Ce principe, comme celui de l'évidence, en matière philosophique, est arbitraire ; ce qui est nécessaire pour l'un n'est pas indispensable pour l'autre, et tel écrivain se fera un jeu de risquer un mot nouveau, quand tel autre se contentera d'un tour qui explique suffisamment sa pensée. Ce principe n'a vraiment de sens que pour désigner les objets concrets, les découvertes et les inventions. C'est ainsi que l'entend Voltaire : on est obligé, dit-il, de créer des mots en physique, c( une nouvelle découverte exige un terme nouveau (1). » Sans demander, comme Voltaire, si l'on fait de « nouvelles découvertes dans le cœur humain », personne n'est juge de la nécessité de créer un mot abstrait et, en effet, bien qu'on puisse regretter parfois avec les philosophes du dix-huitième siècle la pauvreté de notre vocabulaire, il faut pourtant se résigner à ce qu'une langue n'ait pas un mot spécial pour désigner chaque conception de la pensée. Helvétius regrette que les mots esprit, vouloir (2) embrassent des idées très différentes. Combien de mots d'une utilité aussi grande et d'un emploi plus général nous manquent! Quand nous les aurions tous, serait-ce véritablement une richesse? La langue ne risquerait-elle pas d'être Tencombrée de tous ces mots, puisque parmi ceux qu'elle possède déjà chacun de nous fait un choix suivant ses besoins et le développement de son intelligence? De même, suivant notre expérience intellectuelle ou morale, nous donnons à un même mot une valeur et un sens qui varient non seulement avec les individus, mais encore pour chacun de nous d'un moment à un autre par l'effet de nos sentiments et de nos passions. Un mot est le signe et non l'équiva-

(1) Dictionnaire philosophique, art. esprit. De même dans les Conseils à un Journal liste : « N'employez jamais un mot nouveau, à moins qu'il n'ait ces trois qualités, d'être nécessaire, intelligible et sonore. Des idées nouvelles, surtout en physique, exi-ent des expressions nouvelles... »

(2) De VEsprit, t. II, p. 284. Cf. aussi t. II, p. 52-33.

— Soient d'une idée ; jamais les mots ne donnent la mesure de l'idée, c'est nous qui donnons aux mots un sens ou trop lâche ou trop étroit. Il en est des langues nationales comme du langage individuel : aucune ne possède un vocabulaire propre à rendre toutes les idées. Parmi le grand nombre des rapports qui existent entre les choses, chacune a fait un choix ; c'est par ce choix que se marque et se définit son o- génie » propre. « Il n'y a aucune langue parfaite, dit Voltaire (1)... 11 n'est à la vérité aucun idiome au monde qui peigne toutes les nuances des choses. Toutes les langues sont pauvres à cet égard ; aucune ne peut exprimer, par exemple, en un seul mot, l'amour fondé sur l'estime, ou la beauté seule, ou sur la convenance des caractères, ou sur le besoin d'aimer. » Il en est ainsi de tous les phénomènes de la vie morale. Rêver une langue qui exprime tout ce que l'humanité peut comprendre ou sentir, c'était s'acheminer à la conception d'une langue unique et universelle. On s'est, en effet, laissé entraîner à cette utopie dans le dix-huitième siècle. Mais de même que les individus se distinguent entre eux par leurs aptitudes différentes à comprendre certaines idées ou à éprouver certains sentiments que tous les hommes pourtant peuvent comprendre et éprouver, de même les langues se distinguent entre elles par leurs aptitudes à désigner directement telles ou telles de ces idées ou de ces émotions.

Parmi ces mots abstraits qui peuvent manquer à une langue, il est difficile, par conséquent, de reconnaître ceux qui lui sont nécessaires. Pourquoi, par exemple, Voltaire propose-t-il de créer (car il le croit nouveau) le mot vagissement (2) ? Et pourquoi, au contraire, condamne-t-il le mot persiflage (3) ? Comment soutenir que l'un est plus nécessaire que l'autre ?

Les néologues ont senti eux-mêmes que le principe de nécessité était incertain ; ils l'ont appuyé et renforcé de deux principes secondaires : à la fois plus clairs et plus solides, ils se sont peu à peu substitués à la notion de nécessité.

1° Le néologisme est nécessaire pour remplacer la périphrase qui, faute d un mot, sert à rendre une idée. Déjà dans sa Lettre sur les occupations de l'Académie, Fénelon avait remarqué que « toute circonlocution affaiblit le discours » (chap. ni), et il demandait une langue plus brève. Marmontel veut qu'on autorise tout mot nouveau qui « évite une périphrase traînante ». Veut-on des applications de ce

(i) Lettre à M. Deodati de Tovazzi, 24 janvier 17G1.

(2) Dictionnaire philosophique, art. langues.

(3) Lettres sur « la Nouvelle Iléfoùe ».

principe? Féraud croit au succès du néologisme énumérer parce que ce mot serait « plus court et plus commode que la périphrase faire rémimération dey). Mercier, dans ssl Néologie, justifiera parla inême raison plusieurs mots qu'il crée ou qu'il propose, par exemple ténébreuser au lieu de couvrir de ténèbres (;{) ;

2° Le néologisme est encore nécessaire pour établir une distinction entre deux idées que la langue exprime par un seul mot. Une e.> pression nouvelle, dit encore Marmontel dans son discours De i autorité de ïusacje, est légitime, « si elle n'a pas d'équivalent pour ( xprimer une nuance intéressante ou dans le sentiment, ou dans Fidi'e, ou dans l'image. » Il ajoute l'exemple au précepte : « écumant se dirait des vagues ; écumeux se dirait de l'écueil ou du rivage blanchi d'écume. » De même Féraud défend rebeller, récognition : se rebeller est moins usité mais plus énergique que se révolter, « c'est un mot qu'il ne faut pas laisser perdre. Nous avons trop peu de synonymes ; il ne faut pas nous priver de ceux qui nous restent. » Féraud voudrait voir renaître le vieux mot recogîiitio7i, parce que reconnaissance ;i dans l'usage un tout autre sens. Créer des néologismes pour établir une nuance, telle est encore la préoccupation de Mercier : « Chagrin., dit-il dans sa Néologie ., se dirait pour celui qui l'est envers lui-même, et chagrineux pour celui qui le serait envers les autres. »

Eviter les périphrases, établir des synonymes et donner ainsi à la langue la précision et la clarté, voilà des principes qui se justifient par eux-mêmes et qui peuvent se discuter plus facilement que le principe de nécessité. Ils marquent mieux encore que les autres conditions du néologisme comment les néologues se sont laissé guider par des considérations purement rationnelles. Ces mots nouveaux donneront-ils à la langue plus de force ou de grâce ? Les néologues veulent avant tout faire de la langue un instrument perfectionné et approprié aux spéculations de l'intelligence.

B. L'analogie, — La seconde règle à observer dans la création des mots, c'est l'analogie. Dès maintenant il faut remarquer quelle importance ce principe, déjà ancien, devait prendre aux yeux de no6 grammairiens philosophes. .]

L'analogie, principe indispensable pour le savant ou le penseur qui veut hâter le progrès des sciences, s'impose également au grammai^ rien et à l'écrivain qui veut perfectionner une langue.

(1) Mn>« de Staël, De la littérature, II» Part., ch. vu ; « On a voulu abréger les phrase» ;. par des verbes nouveaux qui dépouillent le style de .toute grâce, sans lui donner plus de pré- l cision. » Elle cite comme exemples : utiliser, préciser, activer, 1

Or, créer un mot d'après l'analogie, c'est tout d'abord lui donner pour racine un mot simple du langage courant (1).

Si Voltaire condamne par exemiple prospectus , obtempère?' (2), c'est que ces mots n'ont ni ressemblance ni parenté avec aucun autre mot de la langue ; mais, en revanche, il accepte et il recommande même le mot rebeller^ parce qu'il se rattache à rebelle, — A propos du mot exorahle^ il fait remarquer combien il est étrange que l'on dise implacable et non placable^ âme inaltérable et non pas altérable (3). Pour exprimer une négation, la langue préfère peut-être à la périphrase qui affaiblirait l'idée, Texpression synthétique qui la condense et lui donne une forme absolue. Voltaire pourtant faisait remarquer que les mots composés font souvent défaut, alors même que le mot simple existe : « Il y a des gens aimables, et pourtant inaimable ne s'est pas encore dit. » Mais créer un mot, c'est véritablement le prendre, ou plutôt l'extraire du vocabulaire existant.

Créer un mot d'après l'analogie, c'est encore le former suivant les lois les plus habituelles de la composition et de la dérivation. Alletz expliquait très bien ce principe, quand il condamnait la rigueur excessive des puristes envers certaines expressions, « qui n'ont contre elles que de n'avoir pas été employées, et qui ressemblent si parfaitement pour le fond et l'analogie à celles que nous mettons partout : voici un exemple. Y a-t-il moins loin à' utilité à utile, que de frivolité h. frivole (4)? » C'est ainsi que Voltaire comprenait l'analogie; Marmontel, nous le verrons, se réclamera du même principe pour sauver quelques mots de l'oubU. Et quand La Harpe propose plusieurs mots, que dit-il ? a Nous avons inviolable et introuvable ; pourquoi n'aurions-nous pas introuvé et inviolé {^)'f -» — « Puisque nous avons

(1) Cf. Encyclopédie, art. analogie : « En matière de langage, nous disons que les mots nouveaux sont formés par analogie, c'est-à-dire que des noms nouveaux sont donnés à des choses nouvelles, conformément aux noms déjà établis d'autres choses qui sont de même nature et de même espèce... » Ibid., art. usage, Beauzée, après avoir mis les écrivains ea garde contre « les surprises du néologisme et du néographisme qui sont les ennemis les plus dangereux du bon usage de la langue nationale », déclare que la création des mots et des phrases ne doit être, grâce à l'analogie, « qu'une extension de l'usage à tous les cas semblai)les à ceux qu'il a déjà décidés. Si nonobstant ce défaut de l'analogie, il arrive par quelque hasard qu'une phrase nouvelle ou un mot nouveau fassent une fortune suffisante pour être enfin reconnus dans la langue, je réponds hardiment ou qu'insensiblement ils prendront une forme analogique, ou que leur fortune actuelle les mènera petit à petit à un sens tout autre que celui de leur institution primitive et plus analogue à leur forme, ou qu'ils n'auront fait qu'une fortune momentanée pour rentrer bientôt dans le néant dont ils n'auraient jamais dii sortir. » C'est montrer une trop grande confiance dans la toute-puissance de l'analogie.

(2) Dictionnaire philosophique, art. français.

(3) Ibid.

(4) Préface du Dictionnaire des richesses.

(5) Mercure français, année 1794, tome VII. — Cité par Mercier, Néologie.

irrévocable^ pourquoi ne pas admettre irrévoqué? y> 11 veut qu'aux adjectifs en able correspondent les participes-adjectifs en é. W propose de la sorte désaffamé, inabordé ^ inacheté ^ irréconcilié, irréparé^ irrespectéy et de même, pour donner un privatif au mot simple, inabondance ^ inabstinence, inamusant ^\inassorti^ inassoupi, inat tente ^ inconsistance, inhabileté^ instable. L'usage a consacré plusieurs le ces mots.

Dans quelle mesure l'analogie est-elle un guide sûr ?

<c L'analogie est une source d'erreurs dans les langues, ^ disait avec raison Féraud.

Remarquons qu'elle a besoin d'être éclairée, sinon par la connaissance exacte de l'histoire de la langue, du moins par un sentiment délicat de son caractère originel et de son génie. Bien des mots vivaient encore au dix-huitième siècle qui offraient aux néologuts une dérivation véritablement française ; mais c'est sur l'analogie des mots savants que les nouveaux ont été créés. De plus en plus, les terminaisons en é, eur^ aison ont cédé la place aux terminaisons ité, atem\ ation ; ible a remplacé able dans les adjectifs; ature a rempla* é ure à la fin des substantifs; les mots en isme, iste, at^ ariat ont pullulé. Qu'est-ce à dire ? Non seulement l'abstraction envahissait le vocabulaire^ mais encore les mots nouveaux étaient formés bien plu ôt par dérivation latine que selon les lois d'une dérivation purement française. Par leur goût pour ces mots prétentieux et pédants, les écrivains accéléraient cette tendance déjà ancienne du vocabuhdre à prendre un caractère savant et artificiel. Loin de relier le présont au passé, le principe d'analogie ainsi appliqué hâtait la rupture entre les mots de création récente et le vieux fonds de la langue.

De plus, quand l'écrivain crée des mots d'une manière réfléchie, il doit consulter particulièrement Vétymologie. L'étymologie peut souvent servir de contrôle dans les formations analogiques : ou bien elle permet de distinguer deux formes que leur parenté pourrait faire confondre, et de rétablir ainsi la vraie analogie ; ou bien, d'une manière plus générale, elle permet de séparer, dans le mot ancien qui sert de modèle au nouveau, la racine qui n'est pas utilisable et la terminaison qu'on veut seule transporter.

Il faut reconnaître du moins que les fautes contre l'analogie sont rares ; la condamnation ou simplement la défiance de ce principe serait mal justifiée. C'est l'analogie qui donne à une langue son unité, aux mots leur marque d'origine et comme un air de famillo. Elle maintient une tradition vivante dans le vocabulaire, c'est-à-dire dans

ce qu'il y a au monde de plus mobile et de plus changeant. L'appliquer au matériel du langage ne serait pas une tâche si difficile, si le langage n'était pas lui-même un instrument singulièrement délicat.

C. V harmonie, — La troisième règle à observer dans la création des mots, c'est leur harmonie ou leur euphonie. — « Un terme nous manque, disait Fénelon (1), nous en sentons le besoin : choisissez un son doux... » Comment les écrivains du dix-huitième siècle ont-ils pu montrer ce souci de la valeur musicale des mots ? Quiconque a lu une tragédie de Voltaire, ou un discours de Thomas, sait que le seul mérite de cette plate versification ou de cette prose ambitieuse consiste dans une harmonie impeccable, monotone et uniforme. Condillac luimême, qui fait reposer toutes les règles du style sur le principe de la liaison des idées, consacre à l'harmonie toute une dissertation dans son traité de VArt décrire. De plus, à l'époque même que nous étudions, le développement de l'opéra et les querelles musicales qui divisaient alors la société avaient encore contribué à donner de l'importance à ce principe de l'harmonie, en dehors même du domaine de la musique. Jean-Jacques Rousseau, qui était à la fois musicien et éloquent écrivain, s'écriait que parmi les langues les unes sont sonores, vibrantes et faites pour la liberté du forum, et les autres, sourdes, ne sont bonnes que «pour le bourdonnement des divans (2) ». C'était une allusion à la langue française, dont les sonorités dures et étouffées firent alors l'objet de discussions. « Les plus ardents apologistes de notre langue, dit La Harpe, ne peuvent disconvenir qu'elle n'ait un nombre prodigieux de syllabes sourdes et sèches... (3). » Voltaire défendait de son mieux les mots terminés par e muet, et leur attribuait la grande harmonie de notre prose et de nos vers : car, ils « laissent dans l'oreille un son qui subsiste encore après le mot prononcé, comme un clavecin qui résonne quand les doigts ne frappent plus les touches (4) ». Toutefois il condamnait plus particulièrement les mots courts terminés par un groupe de consonnes, comme oncle^ ongle, perdre^ borgne^ les mots terminés par une gutturale, nuque, pique. Son oreille a tellement horreur du son nasal, qu'il condamne lieu^ Dieu, feu, oint, soiïi, etc., et qu'il émet un vœu pour l'adoucissement de ces

(1) Lettre sur lus occupations de l' Académie française, ch. m.

(2) Essai sur la formation des langues, ch. xx.

(3) Lycée, t. l»"", ch. m, De la langue française comparée aux langues anciennes, p. 121, — Cf. aussi, sur les difficultés que notre langue oppose au progrès de la musique, d'Alembert, Œuvres et correspondances inédites, publiées par Ch. Henry (Paris, 1887, Perrin), p. 169-173.

(4) Lettre à M. Deodati de Tovazzi.

mots barbares. « 11 serait à souhaiter, dit-il, qu'on pût assembh r une société d'hommes, qui eussent l'esprit et l'oreille justes, pour adoucir certains termes, donner de l'embonpoint à la sécheresse de quelques autres et de l'harmonie à quelques sons rebutants (1). » Pour les mots qu'on peut être amené à créer, il proscrit en particulier les adverbes en ment.

Les mots qui se sont introduits à l'époque de Voltaire sont, malgré ses recommandations et le principe préconisé par tous, rarement élégants ou harmonieux. Sans doute Voltaire n'eût pas été satisfait de alanguissement (J.-J. Rousseau), de carnivorité (Rétif); mais on en trouvera bien d'autres : désinconvé7iienté (Bergier), emphilosophié (Linguet). Mercier donnera incérémoiiieux ; Chamfort, indevinable; J.-J. Rousseau, segrégativement. Voltaire, qui condamnait égaliser^ eût-il accepté apostolisej\ dépaternlser, énergiser^ frivoliser, insensibiliser? La Harpe, qui défend la langue classique, a créé pourtant se désaffectionner, irréconcilié, etc. Mais n'est-ce pas Voltaire lui-même qui a inventé dépersécuter ^ insecouable ? S'il est \r;ii de dire que le peuple ne se soucie pas, pour adopter un mot, de sa grâce et de son harmonie, on peut ajouter que jamais non plus néologues ne se sont moins préoccupés que ceux du dix-huitième siècle de satisfaire l'oreille.

Reste maintenant à juger dans son ensemble cette théorie du néologisme. Quelle que soit la valeur rationnelle et abstraite de ces règles, les néologues du dix-huitième siècle se sont mépris sur la valeur qu'elles ont, en fait, et sur la façon dont elles s'appliquent.

L'application de ces règles ne sufflt ni à légitimer un motni à limiter les droits de l'écrivain : au-dessus des règles, au-dessus des droits de Técrivain il y a l'autorité de l'usage. On ne saurait admettre avec les puristes que l'usage établi est immuable. Ses décisions appartiennent au peuple qui ne peut pourvoir à tous les besoins ; la langue générale, commune aux hommes d'une même nation, est nécessairement restreinte, et c'est à cause de son insuffisance qu'il faut reconnaître à l'écrivain quelque liberté. Mais à l'autorité de l'écrivain qui crée un mot, il faut que s'ajoute la décision de l'usage. Parce qu'un mot n'est pas encore entré dans l'usage, l'emploi n'en est pas rigoureusement interdit à tout écrivain; mais aussi parce qu'un mot a été employé par un écrivain, il ne s'impose pas de plein droit à l'usage.

(1) Dictionnaire philosophique, art. français.

Parmi les mots inventés par Rabelais, combien peu ont survécu ! et combien peu aussi parmi ceux que les néologues du dix-huitième siècle ont prodigués! L'écrivain les croyait utiles, nécessaires; la langue les a condamnés comme superflus. « L'usage adoptera quelquefois, dit Féraud (s. v" néologie)^ le mot inventé ou hasardé par un sot, et proscrira les créations de l'homme de génie. Qu'on ne parle donc pas de droit sur cet article ! Les plus grands génies n'en sauraient avoir. » H faut dire tout au moins que le droit de l'écrivain n'a rien d'absolu ; il ne l'exerce qu'à ses risques et périls ; malgré les règles qu'il s'impose pour limiter sa liberté, il ne lui est pas possible de s'affranchir de l'autorité suprême de l'usage ; l'autorité d'un écrivain peut recommander un mot, elle ne suffit pas à le légitimer, à le consacrer. Il importe d'ailleurs de remarquer que l'usage se définit par l'ensemble même des personnes qui, ayant des occupations communes, emploient un fond commun de termes et d'expressions, sinon spéciales du moins particulièrement utiles à leurs travaux ; ce sont elles qui font l'usage. Dans une nation, il n'y a pas une seule langue, mais autant de langues qu'il y a de classes sociales, de professions, de métiers, et en plus une langue commune ; de même l'usage n'est pas quelque chose de fixe et de limité ; alors que le consentement des hommes d'une même profession suffît à consacrer un mot de leur vocabulaire particulier, l'usage au sens absolu, c'est-à-dire l'accord général des hommes de diverses professions et de divers métiers, est nécessaire pour consacrer les termes de la langue commune.

Puisque le créateur d'un néologisme est intéressé à le faire vivre, n'est-ce pas, dira-t-on, une sage précaution pour lui d'appliquer rigoureusement certains principes rationnels, qui peuvent assurer la durée aux mots créés? Il importe du moins de condamner le néologisme systématique et artificiel : l'application des règles, loin d'en prémunir, y conduit le plus souvent. La création d'un mot peut être, en effet, ou spontanée ou réfléchie. Elle est spontanée quand une chose ou une idée nouvelle se trouve pourvue d'un nom, dont la revêt non la réflexion, mais l'imagination, l'imagination populaire, ou l'imagination artistique d'un écrivain. Dans ce cas, le néologisme réunit-il toujours les trois qualités requises ? Est-il nécessaire, analogique, harmonieux ? A en juger par la façon même dont le peuple nomme ses outils du nom même d'objets divers, de végétaux, d'animaux, de parties du corps humain, il semble que l'imagination joue un rôle aussi important que la raison dans la création des mots, et que l'esprit se soucie autant du pittoresque d'un terme que de sa formation analo-

gique. Les écrivains eux-mêmes prennent-ils toujours la peine de contrôler la légitimité d'un mot nouveau avant de l'écrire. Raynal risque acclimater^ Linguet risque constitutionnel : ces mots commodes se sont présentés d'eux-mêmes sous la plume de ces écrivains, et d'eux-m^mes se feront adopter par l'usage. Ce sont vraiment des créations, dans lesquelles les principes rationnels de nos grammairiens n'ont eu qu'une part restreinte. L'analogie même, qui semble une condition indispensable du néologisme, y est moins appliquée que respectée. Dans la création des mots, notre esprit satisfait d'instinct son goût du ])ittoresque ou son besoin de logique, quelquefois les deux ensemble — Autre chose est de créer des mots comme le fait l'instinct populaire et le besoin ou la fantaisie de l'écrivain ; autre chose est de fabriquer des mots comme le savant et l'inventeur, qui cherchent patiemment une désignation pour leurs découvertes.

Les premiers néologismes sont de véritables créations, ces derniers sont des inventions artificielles ; et il faut remarquer que la théorie du néologisme est presque toujours mieux appliquée lorsque les mots sont créés spontanément que lorsqu'ils sont inventés. Le meilleur des néologismes est le néologisme anonyme et spontané.

D'ailleurs la théorie reçut diverses applications : elle prit, suivant les applications, un sens bien différent. Les néologues ne le sont pas tous de la même manière. Dès maintenant on peut voir que tout cet appareil de méthode et de règles établies pour la création des mots ne doit pas faire illusion. La doctrine était méthodique, la pratique des néologues eut quelque chose de désordonné. En fait quelques écrivains du dix-huitième siècle ont montré dans leurs créations beaucoup de ])rudence et respecté des règles qu'ils s'étaient imposées ; le plus grand nombre les a dédaignées et méconnues. Le néologisme, que tout d'abord on s'efforçait de légitimer comme le moyen le plus propre à exposer clairement des idées, devint vite une mode. Après avoir annoncé le projet d'enrichir la langue ou de régulariser son développement, on se mit à l'aise et on ne craignit bientôt plus de la bouleverser. C'est ce qu'un exposé des déclarations formulées par les néologues les plus considérables fera mieux comprendre.

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