‹ Les transformations du droit: étude sociologiqueChapitre 6 sur 58 · PRÉFACE V · texte numérisé non relu

PRÉFACE V

des phénomènes d'imitation n'ont rien de scientifique. Cette assertion, si Ton y réfléchit, suppose le renversement complet de l'idée de science. En effet, on ne saurait le contester, l'imitation est une des formes — la forme proprement sociale, je crois, ce qui ne veut pas dire la forme sociale unique — de la répétition universelle : à coup sûr, c'est à elle que sont dues, en fait de pensées et d'actes humains, de paroles, de rites, de produits — comme à la génération en fait de fonctions et de caractères organiques, comme à l'ondulation en fait de mouvements et de figures, — les répétitions les plus précises, les plus susceptibles de se prêter aux enregistrements et aux calculs savants de la statistique, ce thermomètre ou ce dynamomètre social. Tout ce qu'il y a de quantitatif, ou peu s'en faut, dans le domaine proprement social, c'est ce qu'il y a d'imitatif. Si donc la sociologie doit soigneusement exclure de ses données les phénomènes d'imitation, autant vaut dire que les sciences physiques doivent laisser de côté tous les phénomènes ondulatoires, lumière, son, électricité, les sciences biologiques, tous les phénomènes autres que ceux de génération spontanée, et que physiciens ou naturalistes, en s'occupant de ce qui peut être mesuré et compté, en faisant usage de leurs instruments de précision, perdent leur temps. Assurément je n'attribue pas à mon savant critique ces énormités ; mais son principe y conduit tout droit. Je persiste à croire, donc, qu'il n'est pas sans intérêt scientifique de voir s'appliquer parfaitement les lois logiques ou extra-logiques de l'imitation à la propagation graduelle d'un corps de coutumes ou d'une législation qui, à partir d'une cité conquérante, d'une caste dominante, se répand ou tend à se répandre de peuple en peuple, de classe en classe ; à la stagnation d'un Droit dont la vie est entretenue par la seule imitation des aïeux ; à la progression d'un Droit fécondé par l'imitation de l'étranger, etc. C'est faute de prendre garde à l'imitation et à son importance, que, tout en imaginant mille sortes de similitudes d'évolution juridique universalisées sans motif et exagérées souvent, on a passé à côté de la plus réelle, de la plus sérieuse, de la plus universelle de ces lois de développement, je veux dire celle de l'élargissement progressif

fl rRÉFACE

iks n'iîttîons de droit ; et celle-là, je n*ai cesse de la mettre 011 ivlîrl" (p. 22, 4i et s., 01, 88-90, 107-111, 149, 158,210). A vrai *lïre, que resterait-il de Thistoire du Droit, si l'on en auppniKuit tout ce qui repose, expressément ou implicit(^inriil, Mir l'imitation?

^* <jULl<[iie chose, oui : mais observons qu'on ne pourra jartiEiis dire quoi. Et le malheur est que, si vraiment il ne potnail Otrc question des lois du développement juridique sinuii H qiuind l'imitation est hors de cause », il faudrait R'noiïfor k risquer la moindre de ces lois. Car, dans les cas ûLi liss h '{^rj stations de deux peuples, môme situés aux antipodes l"Mn de l'autre , se ressemblent nettement, est-on jomtii.s ^iir qu'il n'y a pas eu imitation ? On ne peut douter qu(.\ (lariK le passé agité de notre espèce, comme de nos jouis, il s'est opéré une foule d'ensemencements lointains dVîdtr?^ ri d'exemples, un transport fréquent de germes sûfiuux u glande distance, dont les auteurs anonymes n'ont fait Tiiil liruit et dont toute trace s'est perdue. Autrefois, a vu ni If ilurwinisme, quand on rencontrait dans deux pays rlui^fit s, sans communication connue, des flores et des fiiiiiKS kl II peu semblables, et môme très semblables, on les ivputuit autochtones, créées sur place, et l'on n'avait pas ndi'ù \]r i^ 'émerveiller du prodige impliqué dans cette autoclilonii. Il a fallu les efforts de Lyell, de Darwin, de cent ûuli'is, |nnïr faire prévaloir l'idée qu'il y a eu là génération cl liai* t'iéation, et qu'en réalité les organismes les plus BLHknluii es, plantes ou animaux, trouvent moyen d'expédier jusqu^aiix extrémités du globe des ovules fécondés de leur cspéci', lies missionnaires de leur religion vitale. Il suffit, de ini'fne, d'un voyageur, d'un prisonnier de guerre, d'un aavii.r!at'ar égaré, pour inoculer à des insulaires, à des barhatesj It tLe idée, tel besoin, tel produit d'un peuple civilisé siluê à iriille lieues de là. D'autres fois, plus souvent, la proini^qition s'est faite de proche en proche, mais, par suite de iTvoliitions antiques, les étapes intermédiaires ont disparu. Aiisifi suis-je en droit de penser qu'on intervertit les Tolus, (|itfind, à propos de passages où j'ai supposé —à tort Ou à raison, peu importe — que certaines similitudes remarquiiMes entre peuples éloignés peuvent ôtre dues à des

Page 1