CHAPITRE VIII
Edouard H8eckel et la méthode embryogénique.
L^Histoire de la création. — Parallélisme de TOntogénie et de la Phylogénie. — Les stades du développement embryologique. — Étude et critique des essais phylogéniques d'Hœckel. — La généalogie humaine. — La crise du transformisme.
Les idées transformistes, si brillamment exposées par Charles Darwin, devaient demeurer longtemps encore sans écho parmi les naturalistes français attachés, presque sans exception, aux idées cuviériennes. En revanche, Darwin rencontra d'emblée, en Angleterre, et plus encore en Allemagne, un public scientifique très favorable et même un certain nombre d'adeptes passionnés. L'un des plus enthousiastes, parmi ces fervents propagateurs de la doctrine darwinienne, fut le professeur Ed. Haeckel, de l'Université d'Iéna. Dans ses ouvrages retentissants sur la Morphologie générale et sur V Histoire de la création naturelle^ Haeckel analyse toutes les conséquences de l'hypothèse transformiste et, tout comme Darwin, les étudie exclusivement en zoologiste, auquel le domaine de la paléontologie reste fermé ou du moins très peu familier.
La méthode d'Haeckel est essentiellement une méthode embryogémque ou ontogénique suivant le néologisme admis par ce savant. Elle repose sur cette loi importante déjà entrevue par Geofifroy-Saint- Hilaire, Serres et Mûller, invoquée à diverses reprises par Darwin, loi que Ton peut formuler dans les termes suivants : le développement embryogénique d^un être vivant actuel est un résumé raccourci des phases par lesquelles a passé le développement paléontologique du groupe auquel se rapporte V espèce étudiée. Autrement dit, en adoptant le langage d'Hseckel : « Vontogénie est une répétition, une récapitulation « brève et rapide de la phylogénie, conformément « aux lois de Thérédité et de Tadaptation ».
Cette loi du parallélisme de la phylogénie et de Fontogénie, très importante au point de vue philosophique, et susceptible d'éclairer d'une lueur générale la recherche de révolution des animaux, demande toutefois à être maniée avec la plus extrême prudence. Elle ne saurait, en aucun cas, se passer du contrôle fourni par Vévolution réelle, c'est-à-dire par la connaissance des documents paléontologiques. Son application trop rigoureuse et trop exclusive ne pouvait manquer d'entraîner Hseckel dans de graves erreurs.
Plus hardi que Darwin, le savant zoologiste allemand n'a pas craint d'aborder de front, par la méthode embryogénique, la reconstitution de l'arbre généalogique général des êtres organisés, végétaux et animaux, depuis l'apparition de la vie sur le globe jusqu'à nos jours. En tête de son système, se place une première hypothèse inévitable, celle de l'apparition du premier germe de vie par voie de génération spontanée.
Cette production spontanée d'organismes très simples, en tièreinenl formés d^un protopïasma homogène, sans noyau ni eiiTeloppe cellulaire, tels que Je sont les Monères actuelles, a dû se produire aux débuts de révolution du globe, dès que les conditions de la Tie ont été réalisées à sa surface ; mats elle a dû se continuer aussi dans les périodes ultérieures et pourrait se produire encore sous nos yeux, bien que Ton n'ait pu en obtenir jusqu'ici une dé^ nionstralion rigoureuse,
A la base de son système généalogique, Hs&ekel introduit donc les Monères, associées à quelques autres types inférieurs, mais d'une organisation un peu plus élevée, tels les Amibes, les Infusoires flagellés, les Diatomées, les Champignons myxomycètes, les Rhizopodes. Dans la pensée de Tauteur, tous ces êtres ne sont franchement ni des animaux, ni des végétaux, et méritent de former un règne à part, sous le nom de Protistes.
Mais c'est aux Monères que revient plus particulièrement, dans le système d'Hs&ckel, le r6le essentiel comme point de départ de Tarbre généalogique des êtres vivants. Cet arbre peut avoir été sohmont/^ phiftétique, soit pohjphy lé tique ^ suivant que Ton admet Texistence première de monères d'un seul type ou bien de monères de trois types, animales, végétales et neutres ; ces dernières sont considérées comme le point de départ du règne des Protistes. Toutefois, Hseckel penche visiblemen! pour le système monophylétique.
Nous limitant ici à l'évolution du règne animal, nous voyons Hseckel établir, par la méthode dç Tontogénie comparée, l'origine unitaire ou monophylé-
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tique de sept types principaux de ce règne. Tous les animaux passent au cours de leur développement embryogénique par les stades suivants : !• cellules sans noyau (œuf fécondé) correspondant au type Monère; 2° cellule avec noyau représenté par le type Amibe; S° état poiyeeilulaire simple ou Morula^ fixé aujourd'hui sous ia forme Synamibe ; 4** amas cellulaire aplati ou Planula; 5° amas cellulaire creusé d'une cavité ou type Gastrula ; ce stade se retrouve dans Tontogénie de tous les types depuis les Éponges, les Méduses, les Coraux, les Vers, les Tuniciers, les Rayonnes^ jusqu'aux Mollusques et même jusqu'aux Vertébrés inférieurs; elle a dû exister à l'époque Laurentienne comme un groupe animal hypothétique, les Gastréades.
A partir de ce point commun, l'évolution des six groupes zoologiques supérieurs suit une direction divergente. Les Gastréades forment d'abord deux branches : dans la première, les animaux se fixent au fond de la mer et deviennent la forme souche des Zoophytes subdivisés en Spongiaires, Polypiers et Méduses. Le deuxième rameau conserve la libre locomotion et évolue vers le type primitif des Vers; c'est des quatre sections de ce dernier groupe que seraient dérivés les deux types animaux les plus élevés, d'une part les Échinodermes et les Arthropodes ; de Tautre les Mollusques et les Vertébrés.
11 n'entre pas dans le plan de ce livre de suivre dans tous leurs détails les idées d'Hseckel sur l'évolution spéciale de chacun de ces grands types d'organisation. Mais en revanche nous devons examiner avec soin sur quelles bases paléontologiques reposent les déductions phylogéniques du savant zoologiste d'Iéna.
Le groupe des Protozoaires comprendrait les types à la fois les plus simples et les plus anciens du règne animal. Hseckel suppose l'existence à Tépoque Lauren* tienne de types se rapportant aux phases Monère^ Morula, Planula et Gastrula. Mais ce sont là de simples vues de Tesprit ; nous verrons dans le chapitre de ce livre consacré aux débuts de la vie sur le globe, que le seul fait d'observation géologique sur lequel s'appuie Thypothèse d'Haeckel, à savoir le fameux Eozoon canadense des gneiss laurentiens du Canada, considéré par Dawson et Carpenler comme un Foraminifère géant, doit être ramené à l'état d'une simple structure minéralogique.
La phylogénie des Eponges et des Acalèphes ou Méduses ne repose, dans le livre d'Haeckel, sur aucun document d'ordre géologique. II n'en est plus de même pour les Polypiers ou Coraux, les Tétracoraux ou coraux à quatre cloisons rayonnantes représentant, d'après l'auteur, la souche ancestrale d'où sont sorties, comme deux rameaux divergents, les deux légions des Hexacoraux et des Octocoraux, caractérisés par six et huit cloisons radiaires. Paléontologiquement, les Tétracoralliaires ont en effet précédé les deux autres groupes et sont particulièrement abondants dans les terrains primaires.
Le rameau ou phylum des Vers ne nous offre naturellement aucun point d'appui paléontologique, en raison de la nature molle de ces animaux. C'est cependant de divers types de ce rameau que dériveraient, selon Haeckel, tous les groupes d'animaux supérieurs.
Les Mollusques sembleraient au premier abord devoir nous fournir des documents phylogéniques
précis en raison de Tabondance de leurs coquilles calcaires dans toutes les couches géologiques. Mais d'une part la coquille est un organe morphologique peu important, et de Tautre les quatre grands ordres de Mollusques: les Brachiopodesy les Acéphales, les Gastropodes^ les Céphalopodes sont déjà entièrement différenciés avec tous leurs caractères dès les couches les plus inférieures de Tère primaire ; l'évolution du groupe est donc encore plus ancienne et les périodes lointaines dans lesquelles elle a dû s'effectuer ne nous ont laissé aucune trace de formes fossiles pouvant nous éclairer sur l'origine et la différenciation de ces êtres. On peut dire cependant que les Brachiopbdes qui occupent le dernier rang parmi ces ordres, pullulent dans les temps primaires, tandis que les Lamellibranches et les Gastropodes se seraient développés comme deux branches divergentes de types très voisins au moins des Brachiopodes actuels. Quant au groupe très supérieur des Céphalopodes, comprenant les Poulpes, les Seiches et les Calmars actuels, groupe dont l'apogée remonte jusqu'aux temps secondaires, ils dériveraient, selon Hœckel, des rameaux les plus inférieurs de l'ordre des Gastropodes ; mais de l'aveu même de l'auteur, les formes de passage font tout à fait défaut paléontologiquemenl.
L'histoire des Echinodermes est un peu mieux connue, grâce à leur abondance dans les couches géologiques et à leur remarquable évolution individuelle. Le groupe le plus primitif est celui des Étoiles de mer ou Astéries^ chez lesquels le nombre des rayons n'est pas encore fixé au chiffre de cinq ; Hœckel considère ces animaux comme un asseov-
blage de vers articulés qui se seraient développés par bourgeonnement radié autour d'un ver central ; mais on sait aujourd'hui que cette idée repose sur des observations paléontologiques reconnues inexact tes. Des Astéries auraient dérivé les Crinoïdes ou Lis de mer par voie de fixation d'une Astérie à l'aide d'une tige plus ou moins allongée ; quelques Crinoïdes, tels que les Comatules, passent par un second stade dans lequel ils finissent par se détacher de leur tige.
Dans les deux autres types d'Éehinodermes^ les Oursins et les Holothuries^ il n'y a plus de bras libres ; ceux-ci se sont fixés en un disque central globuleux dans les premiers, allongé dans les seconds. Cette phylogénie d'Hâeckel est assez conforme dans ses grandes lignes à l'histoire paléontologique du groupe ; cependant, dans l'état actuel de nos connaissances, les Crinoïdes sont tout aussi anciens que les Astéries et sont connus depuis l'époque Cambrienne ; les Échinides et les Holothuries sont plus jeunes et ne se montrent guère que dans la deuxième moitié des temps primaires.
Les Arthropodes ou animaux articulés comprennent des types aquatiques ou Crustacés et des types terrestres qui sont les Insectes, les Myriapodes^ les Araignées. Les premiers passent tous par une phase larvaire, connue sous le nom de Nauplius^ caractérisée par une segmentation rudimentaire et dérivant, selon Hseckel, d'un rameau des Vers articulés. Mais cette descendance est tout à fait hypothétique, puisque les plus anciennes couches fossilifères du globe, appartenant à l'étage Précambrien contiennent déjà de véritables Crustacés marins de deux groupes, les Trilobites et les Gigantostracés.
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Les Arthropodes à respiration aérienne proviennent aussi, d'après l'auteur, soit d'un autre rameau des Vers articulés, soit d'une bifureairon très ancienne de la branche des Arthropodes aquatiques. Gegenbaur a essayé de montrer Fanalogie des branchies-trachées extérieures des lanres d'Éphémères et de Libellules avec les branchies dorsales de certains Crustacés et des Annélides ; la formation des trachées internes serait d'acquisition récente. Quoi qu'il en soit, la haute antiquité géologique des Scorpionides qui datent de la période Silurienne reculerait singulièrement l'époque de cette bifurcation hypothétique»
Hœckel arrive enfin aux Vertébrée, qui sont, de tous les groupes zoologiques, ceux qui apportent le plus de documents précis à la théorie de la descendance. Ici encore, l'embryologie individuelle joue un rôle démonstratif capital, en nous montrant chez tous les Vertébrés les stades évolutifs essentiellement semblables à partir de Tœuf et conservant une similude d'autant plus prolongée que ees groupes sont plus voisins dans la classification naturelle.
L'origine des Verkébrés se trouve éclaircie, ainsi que l'avait déjà indiqué Darwin, par les découvertes de Kowalevsky sur la ressemblance inattendue de l'embryologie des Ascidies et de VAmpkioxus ou Vertébré très inférieur dépourvu de crâne. La présence d'une corde dorsale et d^un rudiment de moelle chez les embryons des Ascidies permet d'entrevoir parmi le grand groupe des Vers un ancêtre hypothétique commun aux Tuniciers et aux Vertébrés.
Des Vertébrés aeraniens seTdtîeni issues, d'une part, la classe des Cyclostomes ou Lamproies, à bouche
circulaire servant de suçoir; de l'autre celle des PoissonSj pourvus de deux mâchoires et de deux paires de membres. Le groupe des Sélaciens comprenant les deux types des Squales et des Raies, à squelette cartilagineux, serait de tous le plus primitif et aurait donné naissance, par bifurcation, d'une part aux Poissons Ganoïdes et osseux^ de l'autre aux Amphibiens en passant par les Dipneustes à respiration double, branchiale et pulmonaire. Du groupe des Poissons descendrait aussi le curieux et important groupe fossile des Halisauriens nageurs, comprenant les genres Icthyosaure et Plésiosaure, qui ont peuplé les mers des époques Triasique, Jurassique et Crétacée.
Les Amphibiens à respiration aérienne cheiTadulte et à membres pentadactyles ont donné naissance aux Vertébrés supérieurs, caractérisés par leur embryon enveloppé d'une membrane amnios. Cette évolution se serait produite par deux branches divergentes, Tune aboutissant aux Reptiles et aux Oiseaux y Vdiulre aux Mammifères,
Toute cette généalogie des Vertébrés d'Hœckel est loin d'être indiscutable au point de vue paléontologique. Les Sélaciens, très répandus il est vrai dans les temps primaires, ne sont pas les plus anciens Poissons connus et sont précédés dans le Silurien inférieur par les Ganoïdes cuirassés ou Placodermes. D'autre part aucun paléontologiste ne s'inscrirait sans doute au rattachement direct des Icthyosaures au groupe des Poissons, sous le prétexte assez superficiel de polydactylie. Enfin l'existence d'un double condyle occipital chez les Amphibiens et les Mammifères, opposé au condyle unique des Reptiles,
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paraît aujourd'hui avoir perdu beaucoup de Timportance qu'on y attachait autrefois comme preuve de l'origine amphibienne directe des Mammifères.
Mais revenons avec Hœckel à ce dernier groupe, le plus intéressant de tous, puisqu'il contient les êtres les plus élevés en organisation, et en particulier, rhomme. L'auteur considère les Mammifères comme issus d'un groupe d'animaux de l'époque triasique qui ont dû posséder une grande partie des caractères des Monolrèmes actels, comprenant l'Échidné et l'Ornithorhynque de la Nouvelle-Hollande,. ', Ces caractères essentiels auraient été : la présence d'un cloaque, vestibule commun des voies digestives et gé'nito-urinaires ; lasoudure des deux clavicules en un os en fourchette et l'existence d'un coracoïde bien développé, tous caractères également très anciens ; mais ces Monotrèmes primitifs hypothétiques ont dû posséder des mâchoires dentées au lieu du bec corné des deux uniques descendants australiens actuels de ce groupe.
Les Marsupiaux ou Mammifères à bourse, constitueraient un trait d'union entre les Monotrèmes et les Mammifères supérieurs ou Placentaires. Ce groupe des Marsupiaux, encore richement représenté en Australie et en Amérique, est cependant en voie de disparition et a dû avoir son apogée vers le milieu des temps secondaires. En tous les cas, il est certain que tous les débris connus de Mammifères de l'époque secondaire appartiennent soit aux Monotrèmes, soit aux Marsupiaux.
Ces diverses hypothèses d'Haeckel sur les relations de ces deux grands groupes de Mammifères sont loin d'êtres certaines paléontologiquement ; il n'est
nullement démontré qn'aucun des Mammifères triasiques ait possédé une organisation monotrème et le plus ancien Mammifère authentique connu, )e Dromaihérium sylvestre du Trias de la Caroline^ paraît, au contraire, se rapprocher tout à fait des Marsupiaux. C'est donc bien au delà du Trias qu'il faudrait aller rechercher les ancêtres monotrèmes tout à fait problématiques de ce dernier groupe.
Quant aux mammifères supérieurs pourvus d'un placenta, c'est-à-dire à développement intra-utérin complet, Hsecket les fait dériver des mammifères placentaires par une ou plusieurs branches détachées du tronc des Marsupiaux aux débuts des temps tertiaires. Mais le professeur d'Iéna est obligé de reconnaître lui-même que les preuves paléoDtologiques font défaut pour résoudre celte difficile question. Il étudie donc séparément l'évolution des deux grands groupes de Placentaires :
1" Les OnguléSjhp\dkCenis.àïiïus et non caduc, groupe ancestral important, aux branches multiples, duquel se seraient détachés plus tard, par suite d'une adaptation spéciale de milieu, les Cétacés et les Édentés, Hseckel reconnaît fort bien la division fondamentale des Ongulés primitifs en Ongulés à doigts impairs ou Imparidigiiés et en Ongulés à doigts pairs ou Pctridigités ; mais, on peut le dire d'une manière générale, tous les essais de filiation des familles et des genres sont entièrement erronés.
2^ Les Onguiculés, pourvus d'un placenta caduc, zone ou discoïde. Hœckel fait jouer aux Lémuriens ou Prosirniens le rôle de type ancestral commun d'où seraient issus tous les autres ordres : les Rongeurs, les Chéiroptères, les Insectivores, les Singes,
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à Fexcéption peut^-être des Carnassiers et des Proboseidiens, qui proviendraient secondairement, les premiers des Insectivores, les seconds des Rongeurs. L€S Lémuriens descendraient eux-mêmes des Sarigues au Marsupiaux à doigts préhensiles. Toutes ces vues généalogiques sont extrêmement superficielles et on peut même Taffirmer, tout à fait inexactes, -an moins pour la plupart d'entre elles.
Haeckel arrive enfin, dans un chapitre demeuré célèbre, à s'occuper de Tordre des Singes et tout particulièrement de la série des ancêtres de T Homme, considéré comme le terme le plus élevé de cet ordre. La caractéristique de cet essai de phylogénie humaine consiste dans le nombre peu élevé d'étapes zoologiques qui conduisent de la Monère primitive à Fhomme.
Les vingt-deux stades de révolution humaine seraient les suivants :
1** Un stade originel de Monère. c'est-à-dire de protoplasma sans noyau ni membrane cellulaire.
2^ Un stade à' Amitié ou de cellule simple à noyau, revêtue d'une membrane ; cet état correspond à l'œuf.
3° Un stade d'Amibe composée ou Synamibe^ représenté actuellement par l'amas de cellules résultant de la segmentation de l'œuf humain ou forme Morula,
4** Un stade Planéade analogue aux larves ciliées des Invertébrés et de VAmphioxus,
5° Un stade Gastréade où l'embryon se creuse d'une cavité comme la Gastrula des Invertébrés inférieurs.
6° Un stade analogue à celui des Vers Turhellariés actuels, c'est-à-dire à forme allongée et sans cavité générale du corps.
7** Un stade Scolécide différent du précédent par la présence d'un liquide sanguin et d'une cavité splanchnique.
8° Un stade de Ver sacci forme se rapprochant des Tuniciers actuels et présentant comme la larve des Ascidies un rudiment de moelle épinière et de corde dorsale.
9** Un stade de Vertébré acranien, dont VAmphioxus actuel peut nous donner une idée approchée.
10° Un stade Monorhinien analogue au type Lamproie, avec un crâne rudimentaire, dépourvu de mâchoires,
11° Un stade Sélacien^ très analogue aux Squales inférieurs actuels ; la division des narines et Tapparition d'un squelette des mâchoires et de deux paires de membres le différencie du stade précédent.
12° Un sidide Bipneus te ^ premier type à respiration pulmonaire, marquant un premier pas vers les Amphibiens. Le Lepidosiren actuel peut nous en donner une idée approximative.
13° Un stade Sozvbranche avec poumons et branchies persistantes comme chez TAxolotl actuel ; ce type est important par la première apparition de la division des extrémités en cinq doigts.
14° Un stade Sozoure, amphibies, perdant les branchies à Tétat adulte, mais conservant la queue comme nos Salamandres et nos Tritons.
15° Un stade Protamniote^ caractérisé par la disparition des branchies et le développement d'une membrane amniotique. Ce type, entièrement hypothétique, est justifié par les nombreux caractères
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communs des Reptiles, des Oiseaux et des Mammifères.
16® Un stade Promammalien^ type inconnu, sans doute voisin de rOrnithorhynque et de TÉchidné actuels, mais pourvu de mâchoires dentées.
17° Un &ia,de Marsupial, supérieur au précédent par la division du cloaque, la formation des mamelops et la réduction des clavicules. Les Sarigues actuelles peuvent nous en donner une idée.
18° Un stade Prosimien, analogue aux Lémuriens à pattes courtes, tels que ieâ Makis ; ils se distinguent des précédents par le développement d'un placenta et par la perte de la poche marsupiale et des os marsupiaux destinés à la soutenir.
19* Un stade Monocerque, analogue aux Singes à longue queue de l'Ancien Continent, tels que les Semnopithèques ; ces formes naquirent des Prosimiens par la transformation de la denture et le changement des griffes en ongles.
20° Un stade Anthropoïde issu du précédent par la perte de la queue, d'une partie des poils et par le développement du crâne. Aucun des. grands Anthropoïdes actuels ne représente exactement ce type disparu.
21° Un stade Homme-Singe ne différant guère de FHomme que par Tabsence de la parole ; il provient des Anthropoïdes par une accoutumance à la station verticale, et la différenciation des pieds et des mains.
22° Ce stade mène directement au stade Humain.
Si Ton soumet ces vingt-deux stades de la généalogie humaine d'Hseckel, au contrôle de la paléontologie, on doit constater tout d'abord que les neuf
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premiers stades nous sont tout à fait inconnus à Tétat fossile. Le dixième stade ou Monorhinîen est peut-être représenté par de petits organes dentaires isofés, les Conodontes du Silurien inférieur de Russie, mais à cette même époque, nous connaissons déjà de véritables Poissons ganoïdes Placodermes dans le calcaire de Canyon-Cîty (Colorado).
Aucun fait paîéontologique n'autorise à considérer le onzième stade ou Séïacien comme ayant donné naissance au stade Dipneuste. ce demie:)^ étant déjà nettement caractérisé dès le Déronien inférieur par 1rs genres Coccosteus et IHpterus.
Le quatorzième stade ou Triton s'observe, il est vrai, dans les petits Labyrinthodontes du Rouiller et du Permien, mais il est déjà accompagné de types Reptiliens d'une organisation élevée.
Haeckel, arrivé au quinzième stade, se trouve en présence du difficile problème de Torigine première du type Mammifère. 11 le résout en imaginant de toutes pièces deux types hypothétiques et sans analogies dans le monde vivant ïii dans les animaux fossiles, les Protamniotes et les Promammaliens. Ces types sont destinés à combler Ténorme lacune qui sépare les Mammifères inférieurs ou Monotrèmes des Amphibiens salamandriformes auxquels Tauteur prétend les rattacher en s'appuyant à peu près sur le seul caractère d'un double condyïe occipital opposé au condyle occipital unique des Reptiles et des Oiseaux. Les tendances récentes des paléontologistes, qui orientent Forigine des Mammifères plutôt vers le groupe des Reptiles Anomodontes, sont tout à fait contraires à cette manière dp voir purement théorique qui ne paraît
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plus rencontrer aujourd'hui un seul défenseur.
Arrivant aux Manimifères, Haeckel se trouve, en apparence du moins, sur un terrain plus solide, c'est-à-dire en possession de documents géologiques plus nombreux. Peu de paléontologistes se refuseront sans doute à admettre que les Mammifères primitifs ont dû passer par les stades Monotrème et Marsupial avant d'atteindre le stade placentaire ; cette idée se trouve d'accord avec le fait que tous les Mammifères connus des temps secondaires paraissent bien appartenir à ces deux premiers groupes ; mais il faut bien avouer que, malgré ce qui a pu être écrit sur les caractères submarsupiaux des Carnassiers Créodontes du Tertiaire inférieur, les types de passage entre Marsupiaux et Placentaires, ou si l'on veut plus simplement, les types primitifs des placentaires nous sont encore tout à fait inconnus.
A la base des ancêtres placentaires de THomme, Hœckel place le stade Prosimien ou Lémurien ; cette idée n'est pas dépourvue de vraisemblance, car on connaît, en effet, des Primates inférieurs dès le Tertiaire le plus ancien de rAmérique et de l'Europe. Mais jusqu'à quel degré ces Primates anciens ressemblaient-ils aux Lémuriens ? C'est un point sur lequel nous sommes très loin d'être fixés. Nous le sommes moins encore sur le passage admis par Hœckel du stade Prosimien au stade Catarhinien, c'est-à-dire aux Singes inférieurs de l'Ancien Continent. Pojir le moment, on doit avouer, en restant dans la limite des documents connus, que l'origine exacte de l'ordre des Singes nous échappe entièrement. Toutes les hypothèses qui ont été faites, en
dehors de celle d'Haeckel, notamment par Filhol et Gaudry, sur le rattachement des Singes aux Suidés sont tout aussi superficielles et encore plus inexactes. Enfin le point de bifurcation du groupe des Anthropoïdes est encore à découvrir au delà du Miocène. Seule l'hypothèse du rattachement de THomme aux Anthropoïdes a trouvé dans la découverte du Pithecanthropus de Java une donnée plus positive et plus admissible.
Nous nous sommes étendus un peu longuement sur V Histoire delà créatioriy d'Edouard Haeckel, parce que la publication de ce livre, en 1867, marque une double date dans le développement historique de l'idée d'évolution. Elle caractérise, d'une part, le triomphe général et comme une sorte de retentissante apothéose de la doctrine transformiste ; mais, en même temps, elle fixe le début et, jusqu'à un certain point, la raison d'être d'une crise de prudence à l'égard des exagérations de cette doctrine. Nous avons montré dans les pages précédentes, la faiblesse presque générale des arguments paléontologiques invoqués par Haeckel dans tous les chapitres de son ouvrage, et l'écroulement définitif de la plupart de ses hypothèses les plus fondamentales. Beaucoup d'excellents naturalistes, en France surtout, ne purent s'empêcher, avec Milne-Edwards, Gervais, de Lacaze-Duthiers et tant d'autres, d'être choqués de ces tendances par trop imaginatives de l'école évolutionniste et de demeurer attachés à la méthode plus patiente, mais plus sûre, de l'observation stricte des faits. D'ailleurs, les échappées de philosophie sociale qui percent presque à toutes les pages de l'œuvré d'Heeckel étaient bien faites aussi,
en accentuant Tallure combative de ce livre, pour éloigner plutôt de l'évolution les naturalistes qui cherchent, sans parti pris, dans Tétude de la nature, des raisons d'ordre positif avant de se rallier aux hypothèses même les plus séduisantes.