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CHAPITRE VII

Charles Daifwin et le Darwinisme.

L'origine des espèces. — La sélection darwinienne. — Les lacunes de la Paléontologie. — La descendance de THomme.

Les idées transformistes de Lamarck et de Geofroy-Saint-Hilaire ne trouvèrent qu'un bien faible écho parmi les naturalistes leurs contemporains. Elles succombèrent momentanément, en France surtout, sous l'influence prépondérante et quelque peu autoritaire de Georges Cuvier et de son école. C'est à grand'peine que l'on peut trouver, dans la période de quarante ans comprise entre Lamarck et Darwin, quelques rares naturalistes ayant émis plus ou moins vaguement des opinions transformistes : Herbert, Rafinesque, Naudin, Hoôker, en botanique ; Grant, Haldemann, Schaffhausen, Isidore Geoffroy-Saint- Hilaire, Wallace en zoologie, d'Omalius d'Halloy et Keyserling, parmi les géologues. Lorsque parut, en 1859, le livre de Charles Darwin sur VOrigine des espèces^ cet événement, qui marque une date mémorable dans rhistoire des sciences naturelles, put être regardé comme une véritable révélation.

L'œuvre de Darwin est trop connue pour qu'il

soit nécessaire de Texposer ici avec quelque détail. Il suffira de rappeler que Tidée maîtresse du savant zoologiste anglais fut d'appliquer à Vévohition naturelle des êtres les procédés de sélection artificielle mis en œuvre par les éleveurs anglais pour la production de nombreuses variétés — fixées ensuite par la voie de l'hérédité — parmi les races d'animaux domestiques, les Pigeons, les Porcs, les Bœufs, les Chevaux, les Chiens, etc. Dans la nature, une sélection naturelle analogue se serait produite, beaucoup plus lentement sans doute, parmi les espèces sauvages et, sous l'influence exclusive de la concurrence vitale^ aurait amené l'extinction des formes moins aptes à soutenir la lutte, et la survivance des variations nouvelles mieux adaptées aux conditions ambiantes. A côté de ce facteur principal de révolution, les autres causes, telles que l'influence des habitudes ou celle plus directe du milieu ne jouent qu'un rôle subordonné et difflcile à préciser.

On peut à bon droit adresser au Darwinisme le reproche d'être à cet égard trop exclusif et d'avoir méconnu un peu l'importance des influences transformatrices mises en lumière par les savants français, Lamarck et GeofTroy-Saint-Hilaire, dont nous avons plus haut analysé les œuvres. La concurrence vitale de Darwin, très séduisante pour expliquer l'extinction des espèces et même la disparition des variétés intermédiaires, ne rend aucun compte de la production de variations nouvelles, à tel point que Darwin se voit obligé de se remettre de ce soin au simple hasard, autant dire à l'inconnu.

En revanche, l'œuvre de Darwin est à tous égards beaucoup plus précise et surtout mieux documentée

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que celle de ses devanciers. Dou^ d'un merveilleujc esprit d'observation que de lointains voyages avait de bonne heure aiguisé et développé, apte à saisir et à mettre en lumière les rapports compliqués de la biologie et des moeurs des plantes et des animaux, puissamment soutenu par une érudition presque universelle, i'iUustre naturaliste anglais put apporter dans la défense de la théorie transformiste une puissance démonstrative qui faisait défaut à ses prédécesseurs, et qui ne pouvait manquer d'entraîner bientôt l'adhésion du plus grand nombre des biologistes. Mais, il importe d'en faire la remarque, Darwin était fort peu paléontologiste. Les seuls animaux fossiles dont il se soit occupé personnellement et avec un talent très réel, les Cirripèdes : Anatifes, BalaneS; Coronules, forment un groupe dégradé, à l'état adulte^ par la fixation ou le parasitisme, et peu susceptible par cela-méme d'apporter une contribution intéressante à l'histoire de l'évolution. Aussi Darwin n'a-t-il abordé qu'avec une extrême réserve le càbé paléontologique, cependant capital, de l'hypothèse transformiste. Sa vaste érudition lui permettait toutefois d'apprécier à leur juste valeur la gravité des objections formulées contre cette théorie par des hommes de la valeur de E. Forbes, de Woodward, de Murchison, deSedgwick, de Pictet, d'Agassiz, de Barrande, de d'Archiac, et de tant d'autres partisans déterminés de la fixité des espèces et du renouvellement intégral des faunes fossiles. Obligé de donner une réponse à ces objections de fait, Darwin n'a pu les combattre que par une argumentation théorique, parfois de valeur médiocre, mais toujours ingénieuse. « Si l'on observe si rarement, répond-il,

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dans les coticbes de Técorce teFrestre, les formes intermédiaires innombrables que nécessite la théorie transformiste, c'est que ces formes ont pu ne se repr«>duire qu'en des régioos très restreintes, et qu'elles ont âé en outre disparaître rapidement devant la concurrence de variétés mieux douées pour soutenir la lutte et plus susceptibles de se répandre par migrations, sur de vastes surfaces. D'autre part, la continuité, nécessaire dans rbypotbèse transformiste, de formes animales lentement modifiées, d'un étage à l^autre, se trouve interrompue par les lacunes inévitables que comporte la série sédimen taire et dont il estencore difficile d'apprécier l'importance. » Enfin et avant tout autre argument, Darwin plaide la pénurie évidente des documents paléontologiques. De toute la surface de la terre, seule TEurope et une partie de l'Amérique du Nord pouvaient passer, à l'époque de Darwin, comme suffisamment étudiées pour avoir livré une bonne part des archives enfouies dans îè sous-sol : que ne faut-il pas attendre de l'exploration future des immenses contrées de TAsie centrale, de l'Afrique, de l'Australie, de l'^Amérique dn Sud?

Tous ces raisonnements, si justes soient-ils dans une certaine mesure, ne sauraient cependant remplacer le contrôle nécessaire de la théorie transformiste par les faits, c'est-à-dire par la reconstitution précise et réelle de la série des formes par lesquelles a âû passer, dans la longue série des temps géologiques, chacun des types actuels d'êtres vivants. Ce travail de reconstruction des arbres généalogiques, Darwin n'a jamais osé l'entreprendre, à une exception parèSy celle qui a trait à la Descendance de Phomme,

Cette question brûlante des origines humaines avait été trop souvent objectée à Darwin soit par les naturalistes, soit plus souvent encore par les philosophes et les méthodistes, pour qu'il fût possible à Fauteur de V Origine des espèces de se dérober sans une réponse décisive. Et c'est peut-être dans cette réponse qu'éclate le plus nettement le contraste qui caractérise sur tant de points Tœuvre darwinienne : d'une part l'admirable ingéniosité de Dar^ win dans ses études comparées des caractères anatomiques, intellectuels et psychiques de l'homme et des animaux ; de l'autre la faiblesse véritablement décevante des arguments positifs et des faits précis, relatifs à la reconstitution réelle du rameau humain . Jetons avec l'auteur un coup d'œil rapide sur les étapes principales de cette histoire.

Les nombreux faits de ressemblance matérielle et morale entre l'homme et les animaux, longuement étudiés dans le livre sur la Descendance de Vhommej démontrent de la manière la plus claire, dit-il, que l'homme descend d'un type inférieur. Malgré le remarquable développement de son cerveau et la richesse de ses facultés mentales, l'homme ne peut prétendre à former à lui seul ni un règne spécial, ni une sous-classe de Mammifères comme le veut Owen, ni même un ordre de cette classe, comme l'ont proposé Blumembach et Cuvier sous le nom d'ordre des Bimanes, Linné était dans le vrai en faisant rentrer l'homme avec les Quadrumanes dans l'ordre unique des Primates. Huxley divise les Primates en trois sous-ordres : VHomme^ les Singes, les Lémuriens* Ce rang de sous-ordre est encore trop élevé pour l'homme qui, au point de vue généalogique, ne

devrait représenter tout au plus qu'une famille ou même mieux une simple sous-famille des Primates.

Les Singes ou Simiadés comprennent deux groupes : les Singes de l'Ancien Monde (groupe Catarrhin) et les Singes du Nouveau Monde (groupe Plathyrrhin^ distinct du précédent par le nez large et aplati et par une prémolaire de plus à chaque mâchoire). Par sa dentition réduite à trente-deux dents et par la conformation des narines, l'Homme appartient au premier groupe; on ne peut douter qu'il ne soit un descendant de la souche simienne de l'Ancien Monde.

Dans ce groupe lui-même, les Singes Anthropomorphes : Gorille, Chimpanzé, Orang-Outang, Gibbon, forment un sous-groupe naturel auquel l'homme ressemble par des traits particuliers, tels que l'absence de callosités et de queue et l'apparence générale; nous pouvons en conclure que l'Homme doit son origine à quelque ancien membre du sous -groupe des Anthropomorphes. Cet ancêtre a dû vivre probablement sur le continent africain, patrie du Gorille et du Chimpanzé ; sa divergence de la souche catarrhine remonte très haut, peut-être à une époque aussi éloignée que la période Éocène. L'absence de formes intermédiaires ne peut nous surprendre, étant donnés les principes mêmes de la théorie de la sélection naturelle, et d'autre part Tétat peu avancé ou presque nul des recherches géologiques dans ces régions tropicales où l'homme a pu prendre naissance.

Tout cela n'est, on le voit sans peine, qu'hypothèses et probabilités, dont quelques-unes au moins paraissent inexactes dans l'état actuel de nos connaissances ; par exemple, l'origine afrieavtv^ 4<b

rbomme et le recnl jusqu^à Tépoque Éocène du premier progéniteur du rameau humain. Nous alk>D9 voir que ta recherche des degrés plus inférieurs de la généalogie humaine va se montrer encore plus nuageuse.

Au-dessous des Singes, Darwin s^adresse au groupe des Faux Singes ou Lémuriens, Pour quelle raison t Tout simplement parce que ces animaux sont inférieurs aux Trais Singes, qu'ils sont géologiquement plus anciens et enfin qu'ils forment un groupe trè» diTersifîé conduisant par une pente insensible aux Mammifères placentaires les plus inférieurs, les plus petits, les moins intelligents.

Des considérations analogues aux précédentes conduisent Darwin aux Marsupiaux^ puis aux Monotrèmes et, par ces derniers, aux Reptiles, sans qu'on troure, dans tout cet exposé, aucune tentative, sr rudimentaire soit-elle, pour préciser les genres fossites par lesquels a dû passer cette longue généalogie.

Descendant plus bas encore dans l'échelle des êtres, Darwin admet que les cinq grandes classes de Vertébrés : Mammifères, Oiseaux, Reptiles, Amphibiens et Poissons, descendent d'un même prototype, attendu que tous les animaux qui les constituent possèdent, surtout pendant l'état embryonnaire, un grand nombre de caractères communs. Tous les Vertébrés doivent descendre de quelque souche pisciforme, ayant passé par des états analogues à celui du Lépidosiren^ des Poissons Ganoides et plus bas encore de VAmpkioxus. De ce dernier, le plus dégradé de tous les Vertébrés actuels, et entièrement dépourvu d'ampoule cérébrale, on passe, suivant les recherches de

Goodsir, aux larves d'Ascidiens — pourvues d'un rudiment de corde dorsale — c'est-à-dire à des Vers marins.

C'est à ces aperçus véritablement rudimentaires, et empruntés, du reste, aux travaux d'Huxley, de Kowalevsky, de Goodsir, que se réduit l'unique tentative faite par Darwin pour reconstituer la généalogie de l'un des rameaux des êtres vivants. Sera-t-il trop sévère de conclure que^ paléontologiquement du moins, la question de V Origine des espèces demeurait entière?

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